‹ Œuvres de Sully PrudhommeChapitre 27 sur 104 · LES ADIEUX · texte numérisé non relu

LES ADIEUX

LES JEUNES FILLES

Amis, amis, nous voilà grandes; Nos jours ont changé de saison.

Allez préparer vos offrandes, Allez suspendre les guirlandes A la porte de la maison.

Elle a sonné, l'heure fatale

Qu'on tremblait de voir approcher;

Des fleurs que la prairie étale

Semez la route triomphale

Où l'hvmen en blanc va marcher.

LES JEUNES GENS

Quelle solitude est la nôtre 1 Ou dans les bras de l'homme, ou dans les bras de Dieu, Nos compagnes, hélas ! tombent l'une après l'autre. Adieu!...

Un soir s'en va l'enfant aimée :

Sa vie en s'éteignant nous laisse un corps tout froid, Comme d'un cierge pur la flamme parfumée Décroit...

Un matin c'est une épousée :

Elle marche à l'autel, l'œil baissé mais vainqueur; Aux lèvres va fleurir la joie ensemencée Au cœur !

Qu'étes-vous, vierges de la veille?

Ange? épouse? pour vous quel est le meilleur sort: Plus d'une ombre en passant nous répond à l'oreille : « La mort... »

LES JEUNES FILLES

Pourquoi cette parole amère?

Pourquoi ces pleurs dans vos adieux?

JEUNES FILLES

La fille imite enfin sa mère;

Mais l'amitié reste sincère,

Bien qu'elle ait dû baisser les yeux.

Cherchez autour de vous laquelle N'a pas reçu son maître un jour.

Le cœur se fixe où Dieu l'appelle ; Mais l'amitié reste fidèle, Bien que le cœur ait un amour.

LES JEUNES GEK s

Ah ! vous nous oublîrez avant demain sans doute ! Vierges, notre jeunesse est la rosée au vent : Elle tombe avec vous de nos cœurs goutte à goutte : Une seule en partant peut nous l'emporter toute Et n'en sait rien souvent.

Hélas ! où voulez-vous que nous posions nos âmes, Si vous changez de ciel, ô fleurs de la maison? Que peuvent les vieillards, dispensateurs des blâmes, Qui versent à toute heure et sur toutes nos flammes Comme une neige la raison?

Que peuvent nos amis, ceux que l'orgie entraîne, De nos soupirs cachés insouciants moqueurs? Ou ceux qui, délaissés, ressentent notre peine? Que peuvent-ils pour nous? La gloire serait vaine A vous supplanter dans nos coeurs!

LES JEUNES FILLES

Chacune de nous est l'aînée De sœurs qui la supplanteront; Notre fleur d'oranger ne sera pas fanée Avant que leur seizième année Nous la demande pour leur front.

Leurs jeux nous font encore envie, Ils vont nous être défendus; A de graves devoirs doucement assenùe, S'éloigne de vous notre vie; Peut-être ne rirons-nous plus...

LES JEUNES GENS

Puisque l'âge est passé des gaîtés familières, Que la pudeur craintive a touché vos paupières

JEUNES FILLES. 73

Et qu'on vous prend la main pour l'offrir à l'époux, Puisque l'âge est passé des gaîtés familières, Mariez-vous.

Puisque Dieu lentement disperse les familles, Ravit aux jeunes gens l'amour des jeunes filles, Et nous laisse gémir dans un ennui jaloux. Puisque Dieu lentement disperse les familles,

Mariez-vous.

Nous sommes des enfants, on vous promet des hommes. D'un prospère foyer protecteurs économes. Peut-être moins aimants, mais plus sages que nous; Nous sommes des enfants, on vous promet des hommes : Mariez-vous.

LES JEUNES FILLES

Amis, votre âme n'est que tendre:

Rendez-la forte pour attendre, Pensez beaucoup et rêvez moins; La vierge ne peut vous entendre, Portez à la vertu vos soins.

Vouez à quelque objet suprême Un feu plus grand que l'amour même Luttez pour devenir plus tôt Des fiancés comme on les aime Et des hommes comme il en faut.

JEUNES FILLES. 75

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