‹ Œuvres de Sully PrudhommeChapitre 74 sur 104 · MON CIEL · texte numérisé non relu

MON CIEL

A ADOLPHE LEPLEY

J 'aime d'un ciel de mai la fraîcheur et la grâce; Mais, quand sur l'infini mon cœur a médité, Je ne peux pas longtemps affronter de l'espace La grandeur, le silence et l'immobilité.

Pascal sombre et pieux me rend pusillanime. Il me donne la peur et me laisse effaré, Q.uand il porte au zénith et lâche dans l'abîme Lhomme superbe et vain, misérable et sacré.

Comme le nouveau-né, dont le regard novice Dans l'ombre du néant paraît encor nager, Par un avide instinct s'attache à sa nourrice Et fuit dans sa poitrine un visage étranger;

l8o STANCES.

Comme le moribond sur ce qui l'environne Porte des j-eux troublés par la funèbre nuit, Et, dans l'éternité suspendu, se cramponne A l'heure, à la minute, à l'instant qui s'enfuit;

Ainsi, devant le ciel où j'épelle un mystère. Jouet de l'ignorance et du pressentiment, J'appuie, épouvanté, mes mains contre la terre; Ma bouche avec amour la presse aveuglément.

Tremblant, je me resserre en mon étroite place. Je ne veux respirer qu'en mon humble milieu ; Il ne m'appartient pas de voir le ciel en hcc : La profondeur du ciel est un regard de Dieu;

Non de ce Dieu vivant qui parle dans la Bible, Mais d'un Dieu qui jamais n'a frappé ni béni, Et dont la majesté dédaigneuse et paisible Écrase en souriant l'homme pauvre et fini.

Garde au fliîte sacré ta solitude altière,

O Maître indifférent dans ta force endormi;

Moi, je suis homme, il faut que je souffre et j'espère:

J'ai besoin de pleurer sur le front d'un ami.

A moi l'ombre des bois où le rayon scintille, A toi du jour d'en haut l'immense égalité; A moi le uid bruyant de ma douce famille, A toi l'exil jaloux dans ta froide unité.

Tu peux être éternel, il est bon que je meure : L'évanouissement est frère de l'amour; J'ai laissé quelque part mes dieux et ma demeure : Le charme de la mort est celui du retour.

Mais ce n'est pas vers toi que la mort nous ramène : Tes puissants bras sont faits pour ceindre l'univers; Ils sont trop étendus pour une étreinte humaine, Nul n'a senti ton cœur battre en tes flancs déserts.

Non, le paradis vrai ressemble à la patrie : Mon père en m'embrassant m'y viendra recevoir; J'y foulerai la terre, et ma maison chérie Réunira tous ceux qui m'ont dit : Au revoir.

En moi je sentirai les passions renaître Et la chaude amitié qui ne trahit jamais, Et tu m'y souriras la première peut-être, O toi qui sans m'aimer as su que je t'aimais !

Mais je n'y veux pas voir la nature amollie Par la tiède fadeur d'un éternel printemps : J'y veux trouver l'automne et sa mélancolie, Et l'hiver solennel, et les étés ardents.

Voilà mon paradis, je n'en conçois pas d'autre : II est le plus humain s'il n'est pas le plus beau ; Ascètes, purs esprits, je vous laisse le vôtre, Plus effrayant pour moi que la nuit du tombeau.

>rÉ LANGES. 1S5

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