‹ Œuvres de Sully PrudhommeChapitre 87 sur 104 · A GEORGES LAFENESTRE · texte numérisé non relu

A GEORGES LAFENESTRE

V^CAND un jeune cheval vient de quitter sa mère,

Parce qu'il a senti l'horizon l'appeler,

Qu'il entend sous ses pieds le beau son de la terre,

Et qu'on voit au soleil ses crins étinceler.

Dans le vent qui lui parle il agite la tête

Et son hennissçnient trahit sa puberté ;

C'est son premier beau jour, c'est la première fête De sa vigueur naissante et de sa liberté! Fils indiscipliné, seul devant la nature, D éprouve un orgueil qu'il ne connaissait pas, Et, l'œil tout ébloui de jour et de verdure, 11 ne sait où porter la fougue de ses pas. Va-t-il dans l'Océan braver les flots superbes Sous son poitrail blanchi sans cesse reformés, Ou lutter dans la plaine avec les hautes herbes. Se rouler et dormir dans les foins embaumés? Va-t-il gravir là-bas les montagnes vermeilles? Pour sauter les ravins ployer ses forts jarrets? Ou, se fouettant les flancs pour chasser les abeilles, Sur la bruyère en fleurs courir dans les forêts ? Va-t-il, sur les gazons poursuivant sa compagne. Répandre sa jeunesse en généreux ébats ? Ou, l'ami d'un guerrier que la mort accompagne. Respirer l'air bruyant et poudreux des combats? Quels seront ses plaisirs ? Pendant qu'il délibère Et que sur la campagne il promène les yeux, H sent derrière lui comme une aile légère D'un toucher caressant flatter ses crins soyeux. Puis un poignet soudain les saisir et les tordre... Oh ! ce n'étaient donc pas les vents ou les oiseaux?...

Il se tourne, il voit l'homme ; il trépigne et veut mordre

Et l'homme audacieux l'a pris par les naseau::.

Le quadrupède altier se rassemble et recule,

Il se cabre, il bondit, se jette par côté,

Et, secouant la main que son haleine brûle,

Au roi majestueux résiste épouvanté.

En flitigants transports il s'use et se consume.

Car il est contenu par un lutteur adroit

Qui de son bras nerveux tout arrosé d'écume

Oppose à sa fureur un obstiné sang-froid.

Le cheval par ses bonds lui fait fléchir le torse,

Dans le sable foulé lui fait mettre ua genou;

Puis par le poing du maitre il est courbé de fore:,

Et touche par moments sa croupe avec son cou.

Enfin, blanc de sueur et le sang à la bouche,

Le rebelle a compris qu'il fallait composer :

« Je t'appartiens, tyran, dit le poulain farouche;

Quel joug déshonorant veux-tu donc m'impcser?

Crois-moi, je ne suis point un ser\-iteur vulgaire :

Quand on les a sanglés, tous mes pareils sont morts;

Tu me peux librement, à la chasse, à la guerre,

Conduire par la voix sans cravache et sans mors.

J'ai la fidélité si l'homme a la prudence.

Dans tes regards divins je lirai tes désirs;

Laisse-moi partager avec indépendance

Tes glorieux travaux et tes fougueux plaisirs;

Respecte ma beauté, car ma prunelle brille

Et ma robe luisante a la couleur du blé;

Et respecte mon sang, car j'ai dans ma famille

Des coursiers d'Abydos dont Homère a parlé! »

Mais l'homme a répondu : « Non, je me civilise,

Et toute la nature est soumise à ma loi ;

L'injustice envers elle est à moi seul permise,

J'ai besoin d'un esclave et je m'adresse à toi. »

Jeune homme de vingt ans, voilà bien ta fortune ! Tu cherchais simplement ton naturel milieu ; Le pacte humain te pèse, et sa loi t'importune : Tu voulais rester seul avec ton âme et Dieu. Et tu disais : « La terre au bonheur me convie, Ce bonheur est un droit, et ce droit est sacré ; Je n'ai ni demandé ni désiré la vie : Il est juste, il est beau que j'en use à mon gré! » Tes courses dans les champs, parles oiseaux guidées, Te montraient les blés d'or mûris par un Dieu bon ; Tes rêves exploraient le palais des idées Sur la trace d'Homère et du divin Platon. Alors, tu t'es épris des bois et des montagnes;

Les vents réjouissaient ta sauvage fierté,

Ton regard possédait les immenses campagnes,

Et ton cœur proclamait l'antique Liberté :

Non pas la Liberté comme Barbier l'a peinte,

La reine des faubourgs trônant sur le pavé,

Qui fait périr le droit dans sa brutale étreinte,

Les bras rouges d'un sang qu'on n'a jamais lavé;

M.iis la Liberté pure, aux ailes grandioses,

Qui porte l'espérance et l'amour dans ses yeux,

Et chante, le front ceint de moissons et de roses,

Un pied dans les sillons, la chevelure aux cieux!

Et devant cette vierge offerte à ta caresse

Dans le ravissement tu t'étais arrêté,

Comme un adolescent contemple sa maîtresse

Et ne peut croire encore à sa félicité.

Inquiété d'un sang que la jeunesse embrase.

Tu palpitais; debout, au seuil de l'avenir.

Tu laissais déborder dans les pleurs de l'extase

L'infini que ton cœur ne pouvait contenir.

Mais, un jour, tu frémis; une secrète gêne

A de tous tes désirs noué l'avide essor :

On t'apprend que tout homme est l'anneau d'une chaîne,

Et que la liberté n'est qu'un bienfait de l'or;

On t" apprend qu'au sortir du ventre de sa mère

L'enfant signe ce pacte avec l'humanité;

Que sans avoir de droit sur un pouce de terre,

Il donne sur lui-même un droit illimité;

Qu'elle n'est pas à toi la fleur que tu veux prendre :

Paj-e et vends si tu peux; paye et vends le bonheur;

La terre voit tous ceux qui n'ont jamais su vendre

Pâlir sur sa mamelle, une main sur le cœur.

Soumets-toi ; car le monde, en sa marche pressée.

Entraîne le plus fort, trouble le plus hardi.

Étend son lourd niveau sur l'homme de pensée

Qui fléchit à son tour sers'ile et refroidi.

Tel un dur laminoir qui hurle et s'accélère

Dévore le barreau brut, intraitable, ardent.

L'écrase, le façonne en sa terrible serre

Et n'en fait bientôt plus qu'un tiède et noir serpent,

Tu croyais, pour sauver ta liberté chérie,

Qu'il suffirait de dire à tes concitoj-ens :

« Je ne vous connais pas ; la terre est ma patrie ;

Trafiquez de vos droits, moi je garde les miens ! »

Mais en vain tu fuyais leur froide tyrannie :

Ils t'ont traîné soudain dans le commun torrent.

En vain, leur alléguant ton cœur et ton génie.

Tu réclamais l'honneur d'un destin différent;

Sache que leur faveur est un bruit d'une année,

Qu'un rêveur n'est plus rien quand son front a pâli, Et que le plus fameux, cherchant un Pr}-tauée, Ne trouve que l'insulte, et le rire, et l'oubli; Qu'on pourra t'accuser de tendre des mains viles Pour n'avoir pas vendu le toit de tes aïeux, Car un peuple à ses rois fait des listes civiles, Mais il ne sait plus &ire une offrande à ses dieux. Et tu diras en vain que tes chants sont utiles. Que nul œuvre n'est grand sans l'inspiration : Ce n'est plus aujourd'hui que surgissent les villes A la puissante voix d'un sublime Amphion. Le monde répondra : « Non, je me civilise. Je veux des ouvriers et surtout des soldats : Le trafic enrichit et la guerre est permise ; Tu me dois ton amour, ton génie et ton bras 1 »

A LA XUIT

Vy vénérable Nuit, dont les urnes profondes Dans l'espace infini versent tranquillement Un long fleuve de nacre et des millions de mondes, Et dans riiomme un divin calmant.

Tu berces l'univers, et ton grand deuil ressemble A celui d'une veuve exercée aux douleurs. Qui pense au lendemain inexorable, et tremble Pour son enfant qui dort les mains pleines de fleurs.

Tu regardes la terre avec mélancolie; Tu ne ris point là-haut comme le jour moqueur; Tu plains les maux de l'homme, et pour qu'il les oublie Tu poses la main sur son cœur.

Mais pourquoi t'en vas-tu, passagère céleste? Pourquoi rends-tu la terre à son cruel soleil ? Demeure cette fois, je t'en supplie, ab ! reste; S'il faut souffrir encore, à quoi bon le réveil?

Tu nous sauveras tous, ô Nuit, si tu demeures ; Nous ne le craindrons plus cet ennemi procbain, Ce dé fatal cacbé dans la robe des heures Q,u'on nomme avec effroi : Demain.

Demain ! c'est le réveil des corps pour la fatigue, Des âmes pour le mal et les muets tourments. Des cités pour le bruit, l'ambitieuse intrigue Plus stérile que l'onde en ses vains mouvements;

C'est le réveil des cœurs pour le désir avide, Le regret, l'espoir vague et le vorace ennui, Des fronts pour îa pensée insatiable et vide Que leurre l'idéal enfui;

C'est le réveil des bras pour la bêche et les armes, Des langues pour l'erreur et pour la trahison. Des pieds pour l'aventure et des yeux pour les larmes, Des lèvres pour la faim, la fièvre et le poison !

Vois : maintenant tout dort, la montagne immobile, La vallée odorante où le vent s'assoupit, Et le fleuve, et la plaine où la bourbeuse ville Comme un dragon noir s'accroupit.

Vois : les hauts peupliers penchent leurs têtes sombres ; L'air en les inclinant ne les agite pas; Ils tiennent leur conseil, semblables à des ombres, A des spectres géants qui se parlent tout bas.

Le marbre des tombeaux blanchit dans l'herbe brune. Écoute ! entre les pins les morts légers vont seuls, D'un pas surnaturel, inondés par la lune.

Traînant leurs antiques linceuls;

Ils errent. C'est assez que leur âme ressente. Affranchie à jamais des soins de l'avenir. Du repos désiré l'onde rafraîchissante, Et savoure le miel du lointain souvenir.

Les vivants sont muets, car, sous ton aile immense, Ils boivent le sommeil avec l'ombre du soir. Lait sombre et mer\'eilleux qu'aspirent en silence Toutes lèvres à ton sein noir.

Comme on voit se tremper et s'alourdir l'éponge Qiii descend par degrés jusqu'au fond du bassin, Le cer\'eau lentement dans les rêves se plonge, Et de vapeurs chargé tombe sur le coussin.

Ils subissent, couchés, leur molle sen-itude; Lasse, la volonté trahit son propre effort. Et la raison sans règle, au gré de l'habitude. Se détend comme un lent ressort.

Puis un espiègle enfont, dieu de la fantaisie.

Impose un jeu bizarre à chaque faculté,

Et va dans l'infini dépayser la vie

En y mêlant les mœurs d'un empire enchanté.

Tantôt ce dieu, trompant un long deuil pour une heure. Emprunte son suaire à l'ange de la mort. Puis sous les traits pâlis de l'être aimé qu'on pleure De la tombe entr'ouverte il sort;

Tantôt, bourreau commis au châtiment d'un crime, Secouant le coupable après l'avoir bercé, 11 lui montre partout le meurtre et la victime. Eu injectant ses yeux du sang qu'il a versé.

L'invincible sommeil rend les méchants esclaves Des forfaits que le jour leur fliisait oublier; Mais aux Socrates purs, dénouant leurs entraves, Il donne un démon familier.

La vierge dort, bras nus; sa poitrine respire, Flot murmurant qui monte et décroit tour à tour; La Pudeur vigilante en se penchant l'admire Et lutte avec la bouche errante de l'Amour.

Un songe sur sa tête en souriant dispose Le ruban désiré qu'il montre encor plus beau : Le bonheur de l'enfant est celui de la rose Qiii hit ses perles d'un peu d'eau.

Le pâle cénobite en sa cellule close S'est assoupi, lassé par sa longue oraison; Il songe, il croit sentir que sa tête repose Sur l'épaule du Christ assis dans sa prison.

Le jeune homme, oubliant sa lampe solitaire, Dans le vaste avenir par l'espoir emporte. Rêve que la justice a parcouru la terre Sur l'aile de la Liberté.

L'astronome obstiné monte à la plate-forme, Et, comme un enchanteur, d'un appel sûr et lent Fait descendre le ciel dans sa lunette énorme; II se croit incliné sur un lac d'or tremblant.

Achevant l'œuvre aimé que son désir abrège, L'artiste sent ses doigts obéir à ses yeux ; Il voit le dur Paros crouler comme la neige Aux pieds du souverain des dieux !

Le paysan croit voir un sillon qu'il imprime Fumer sous le soleil, les fauves moucherons Bruire étincelants dans l'air rose et sublime, Et ses boeufs s'allonger en alignant leurs fronts.

Eh bien ! qu'ils dorment tous visités par tes songes, O Nuit ! qu'ils soient heureux ou punis dans tes bras 1 Ils ne connaissent pas l'erreur où tu les plonges; S'ils s'en plaignent, tu partiras !

Arréte-toi; fais dire à l'Aube qu'elle attende Ou choisisse une terre où soit béni le jour; Fais-lui dire qu'ici la misère est si grande Qii'on ne peut plus sourire à son joyeux retour.

O Nuit, selon sa vie, à tout homme qui veille Inspire ton horreur ou ta sérénité, Et donne pour jamais à celui qui sommeille Le rêve qu'il a mérité!

Page 1