‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 2)Chapitre 20 sur 117 · CONTRALTO · texte numérisé non relu

CONTRALTO

C'est la châtelaine qui raille Son beau page parlant d'amour; L'amant au pied de la muraille, La dame au balcon de sa tour;

Le papillon, blanche étincelle, Qu'en ses détours et ses ébats Poursuit un papillon fidèle.

L'un volant haut et l'autre bas ;

L'ange qui descend et qui monte Sur l'escalier d'or voltigeant ; La cloche mêlant dans sa fonte La voix d'airain, la voix d'argent ;

La mélodie et l'harmonie,

Le chant et l'accompagnement ;

A la grâce la force unie,

La maîtresse embrassant l'amant!

Sur le pli de sa jupe assise, Ce soir, ce sera Cendrillon Causant près du feu qu'elle attise Avec son ami le grillon ;

Demain, le valeureux Arsace A son courroux donnant l'essor, Ou Tancrède avec sa cuirasse, Son épée et son casque d'or ;

Desdemona chantant le Saule, Zerline bernant Mazetto, Ou Malcolm le plaid sur l'épaule.

C'est toi que j'aime, ô contralto I

Nature charmante et bizarre Qjie Dieu d'un double attrait para, Toi qui pourrais, comme Gulnare, Être le Kaled d'un Lara,

Et dont la voix, dans sa caresse, Réveillant le cœur endormi.

Mêle aux soupirs de la maîtresse L'accent plus mâle de l'ami I

CiERULEI OCULI 35

CJE%ULEI OCULI

UNE femme mystérieuse, Dont la beauté trouble mes sens, Se tient debout, silencieuse, Au bord des flots retentissants.

Ses yeux, où le ciel se reflète, Mêlent à leur azur amer.

Qu'étoile une humide paillette.

Les teintes glauques de la mer.

Dans les langueurs de leurs prunelles Une grdce triste sourit; Les pleurs mouillent les étincelles Et la lumière s'attendrit ;

Et leurs cils, comme des mouettes Qjii rasent le flot aplani, Palpitent, ailes inquiètes, Sur leur azur indéfini.

Comme dans l'eau bleue et profonde Où dort plus d'un trésor coulé, On y découvre à travers l'onde La coupe du roi de Thulé.

Sous leur transparence verdâtre Brille, parmi le goémon, L'autre perle de Cléopâtre Près de l'anneau de Salomon.

La couronne au gouffre lancée Dans la ballade de Schiller, Sans qu'un plongeur l'ait ramassée, Y jette encor son reflet clair.

Un pouvoir magique m'entraîne Vers l'abîme de ce regard, Comme au sein des eaux la sirène Attirait Harald Harfagar.

Mon âme, avec la violence D'un irrésistible désir.

Au milieu du gouffre s'élance Vers l'ombre impossible à saisir.

Montrant son sein, cachant sa queue, La sirène amoureusement Fait ondoyer sa blancheur bleue Sous l'émail vert du flot dormant.

L'eau s'enfle comme une poitrine Aux soupirs de la passion; Le vent, dans sa conque marine, Murmure une incantation.

C^RULEI OCULI 37

« Oh 1 viens dans ma couche de nacre, Mes bras d*onde t'enlaceront ; Les flots, perdant leur saveur acre, Sur ta bouche, en miel couleront.

« Laissant bruire sur nos têtes La mer qui ne peut s'apaiser.

Nous boirons l'oubli des tempêtes Dans la coupe de mon baiser. »

Ainsi parle la voix humide De ce regard céruléen.

Et mon cœur sous l'onde perfide Se noie et consomme l'hymen.

%On.T>^LL^

ENFANT aux airs d'impératrice, Colombe aux regards de £iucon.

Tu me hais, mais c'est mon caprice, De me planter sous ton balcon.

Ui, je veux, le pied sur la borne.

Pinçant les nerfs, tapant le bois.

Faire luire à ton carreau morne Ta lampe et ton front à la fois.

Je défends à toute guitare De bourdonner aux alentours.

Ta rue est à moi : je la barre Pour y chanter seul mes amours.

Et je coupe les deux oreilles Au premier radeur de jambon Qui devant la chambre où tu veilles Braille un couplet mauvais ou bon.

RONDALLA 39

Dans sa gaine mon couteau bouge; Allons 1 qui veut de l'incarnat ?

A son jabot qui veut du rouge Pour faire un bouton de grenat ?

Le sang dans les veines s'ennuie, Car il est feit pour se montrer; Le temps est noir, gare la pluie 1 Poltrons, hâtez-vous de rentrer.

Sortez, vaillants 1 sortez, bravaches I L'avant-bras couvert du manteau, Qpe sur vos faces de gavaches J'écrive des croix au couteau I

Q^i'ils s'avancent 1 seuls ou par bande, De pied ferme je les attends.

A ta gloire il faut que je fende Les naseaux de ces capitans.

Au ruisseau qui gêne ta marche Et pourrait salir tes pieds blancs, Corps du Christ I je veux faire une arche Avec les côtes des galants.

Pour te prouver combien je t'aime.

Dis! je tuerai qui tu voudras; J'attaquerai Satan lui-même, Si pour linceul j'ai tes deux draps.

Porte sourde!... Fenêtre aveugle!...

Tu dois pourtant ouïr ma voix:

Comme un taureau blessé je beugle, Des chiens excitant les abois!

Au moins plante un clou dans ta porte, Un clou pour accrocher mon cœur.

A quoi sert que je le remporte Fou de rage, mort de langueur?

NOSTALGIES d'OBÉLISQUES 4I

'K.OST^LGIES T>'0'BÈLISQUES

l'obélisque de paris

SUR cette place je m'ennuie, Obélisque dépareillé; Neige, givre, bruine et pluie Glacent mon flanc déjà rouillé ;

Et ma vieille aiguille, rougie Aux fournaises d'un ciel de feu, Prend des pâleurs de nostalgie Dans cet air qui n'est jamais bleu.

Devant les colosses moroses

Et les pylônes de Luxor,

Près de mon frère aux teintes roses

Qjit ne suis-je debout encor,

Plongeant dans l'azur immuable Mon pyramidion vermeil, Et de mon ombre, sur le sable, Écrivant les pas du soleil I

Rhamsès 1 un jour, mon bloc superbe.

Où l'éternité s'ébréchait.

Roula, fauché comme un brin d'herbe, Et Paris s'en fit un hochet.

La sentinelle granitique,

Gardienne des énormités.

Se dresse entre un faux temple antique

Et la Chambre des députés.

Sur l'échafaud de Louis seize, Monolithe au sens aboli.

On a mis mon secret, qui pèse Le poids de cinq mille ans d'oubli.

Les moineaux francs souillent ma tête.

Où s'abattaient dans leur essor L'ibis rose et le gypaète Au blanc plumage, aux serres d'or.

La Seine, noirégout des rues, Fleuve immonde fait de ruisseaux.

Salit mon pied, que dans ses crues Baisait le Nil, père des eaux.

Le Nil, géant à barbe blanche Coiffé de lotus et de joncs.

Versant de son urne qui penche Des crocodiles pour goujons 1

Page 1