‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 2)Chapitre 21 sur 117 · NOSTALGIES D'OBÉLISQUES · texte numérisé non relu

NOSTALGIES D'OBÉLISQUES

Les chars d'or étoiles de nacre Des grands Pharaons d'autrefois Rasaient mon bloc heurté du fiacre Emportant le dernier des rois.

Jadis, devant ma pierre antique, Le pschent au front, les prêtres saints Promenaient la bari mystique Aux emblèmes dorés et peints ;

Mais aujourd'hui, pilier profane Entre deux fontaines campé.

Je vois passer la courtisane Se renversant dans son coupé.

Je vois, de janvier à décembre, La procession des bourgeois.

Les Solons qui vont à la Chambre Et les Arthurs qui vont au Bois.

Oh I dans cent ans, quels laids squelettes Fera ce peuple impie et fou.

Qui se couche sans bandelettes Dans des cercueils que ferme un clou.

Et n'a pas même d'hypogées A l'abri des corruptions.

Dortoirs où, par siècles rangées, Plongent les générations 1

Sol sacré des hiérogljrphes

Et des secrets sacerdotaux,

Où les sphinx s'aiguisent les griffes

Sur les angles des piédestaux.

Où SOUS le pied sonne la crypte, Où l'épervier couve son nid, Je te pleure, ô ma vieille Egypte, Avec des larmes de granit 1

l'obélisciue de luxor

Je veille, unique sentinelle De ce grand palais dévasté.

Dans la solitude éternelle^ En kce de l'immensité.

A l'horizon que rien ne borne.

Stérile, muet, infini.

Le désert sous le soleil morne Déroule son linceul jauni.

Au-dessus de la terre nue, Le ciel, autre désert d'azur.

Où jamais ne flotte une nue.

S'étale implacablement pur.

Le Nil, dont l'eau morte s'étame D'une pellicule de plomb, Luit, ridé par l'hippopotame. Sous un jour mat tombait d'aplomb ;

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Et les crocodiles rapaces, Sur le sable en feu des ilôts.

Demi-cuits dans leurs carapaces, Se pâment avec des sanglots.

Immobile sur son pied grêle, L'ibis, le bec dans son jabot, Déchiffre au bout de quelque stèle Le cartouche sacré de Thot.

L'hyène rit, le chacal miaule, Et, traçant des cercles dans l'air, L'épervier affamé piaule, Noire virgule du ciel clair.

Mais ces bruits de la solitude Sont couverts par le bâillement Des sphinx, lassés de l'attitude du'ils gardent immuablement.

Produit des blancs reflets du sable Et du soleil toujours brillant, Nul ennui ne t'est comparable, Spleen lumineux de l'Orient 1

C'est toi qui faisais crier : « Grâce ! »

A la satiété des rois Tombant vaincus sur leur terrasse ; Et tu m'écrases de ton poids.

Ici jamais le vent n'essuie Une larme à l'œil sec des cieux, Et le temps fetigué s'appuie Sur les palais silencieux.

Pas un accident ne dérange

La £ice de l'éternité;

L'Egypte, en ce monde où tout change,

Trône sur l'immobilité.

Pour compagnons et pour amies, Qpand l'ennui me prend par accès.

J'ai les fellahs et les momies Contemporaines de Rhamsès;

Je regarde un pilier qui penche.

Un vieux colosse sans profil, Et les canges à voile blanche Montant ou descendant le Nil.

Qiie je voudrais comme mon frère, Dans ce grand Paris transporté.

Auprès de lui, pour me distraire.

Sur une place être planté 1

Là-bas, il voit k ses sculptures S'arrêter un peuple vivant.

Hiératiques écritures, Qjie l'idée épelle en rêvant.

Les fontaines juxtaposées Sur la poudre de son granit Jettent leurs brumes irisées; Il est vermeil, il rajeunit I

Des veines roses de Syène Comme moi cependant il sort.

Mais je reste k ma place ancienne ; Il est vivant, et je suis morti

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