‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 2)Chapitre 71 sur 117 · GEORGES, PAUL, ANTOINE, LORD DURLEY · texte numérisé non relu

GEORGES, PAUL, ANTOINE, LORD DURLEY

ANTOINE

Lord Durley 1

PAUL, ^avançant vers le nouveau venu.

Laissez-moi présenter, cher Clarence, Mon ami d'Angleterre à mon ami de France :

— Lord Clarence Durley. — Comte Georges d'Elcy.—

GEORGES, saluant.

Milordl

LORD DURLEY, même feu.

Monsieur!... pardon... Mais... je cherchais ici Monsieur d'Elcy le père, et je vois un jeune homme.

GEORGES

De ce nom, par malheur, nul que moi ne se nomme.

— A Votre Grâce puis-je être agréable en rien?

LORD DURLEY. *

Faites-moi la faveur d'un moment d'entretien.

GEORGES

Très volontiers.

Faut-il que je batte en retraite?

LORD DURLEY.

Non, Paul, restez, — je sais votre amitié discrète.

A Georges.

Vous êtes le tuteur de miss Lavinia?

GEORGES, surpris et troublé, à part.

Quel démon ou quel traître ainsi le renseigna?

Haut.

Oui, milord. Mais ce nom, qui vous Ta fait connaître?

PAUL, à part.

Sur le jardin de George aurait-il sa fenêtre?

LORD DURLEY.

Un pur hasard. — J'étais, en simple désœuvré.

Pour y voir les tableaux, dans une église entré,

A cette heure où toujours la solitude y règne ;

Une jeune personne, à côté de sa duègne,

S'était agenouillée et priait au saint lieu.

— Où je venais pour l'art, elle venait pour Dieu. —

Son beau front, ses cheveux en bandeaux sur ses tempes

La faisaient ressembler aux vierges des estampes

Dont elle avait la douce et tranquille fierté;

Vrai type italien à Paris transporté.

Sans qu'elle m'aperçût, car la nef était sombre,

Elle sous un rayon, et moi voilé par l'ombre.

Je contemplai longtemps son front pur, que le jour.

En le dorant, semblait désigner à l'amour.

Tout en la regardant, mon âme sentait fondre

Cet ennui froid et noir comme un brouillard de Londre,

Et que j'ai d'Angleterre en France rapporté.

Mon cœur, d'entre les morts, était ressuscité 1

Son oraison finie, elle ajusta sa mante

Et sortit à pas lents, sérieuse et charmante.

Jusque sous le portail, de loin je la suivis.

Un coupé l'attendait aux marches du parvis ;

Mais, si rapidement que partit la voiture.

Moi, je tenais un fil pour nouer l'aventure.

Depuis je l'ai revue à Saint-Germain-des-Prés,

Examinant les murs de. fresques diaprés

De l'œil intelligent dont regarde une artiste ; Mais elle ne sait pas seulement que j'existe.

PAUL, à part.

Le sort de la bataille à prévoir est aisé, Entre ton amour chauve et cet amour frisé.

LORD DURLEY.

Sous la voilette bleue et la capote verte, J'avais pu reconnaître, heureuse découverte 1 Près de la belle en£ant, miss Lucy Caméron, Chez ma sœur autrefois lectrice et chaperon, A qui je paye encore une petite rente, — Chose en soi naturelle et fort indifférente; — Mais, en touchant la somme hier, elle signa : € Reçu tant. Miss Lucy, che^, miss Lavinia, » Par l'indication de sa nouvelle adresse Donnant, sans le vouloir, celle de sa maîtresse ; Et ce renseignement, qui les renferme tous, M'a fourni le moyen d'arriver jusqu'à vous.

GEORGES

Ce récit est vraiment très poétique et montre Votre talent à peindre une heureuse rencontre ; Mais quel en est le but?

PAUL, à part.

D'ici je le prévois.

LORD DURLEY.

Monsieur d'Elcy, j'ai dû me marier trois fois, Et trois fois s'est rompu ce projet éphémère : La première, ce fut à cause de la mère, La seconde du père, et la troisième enfin

l'amour souffle ou il veut 153

De la tante, de Toncle et du petit cousin.

Je n'aime pas du tout la £imille... des autres.

Mes penchants sociaux là-dessus sont les vôtres.

LORD DURLET.

Lavinia n'a pas de parents?

GEORGES

Non, milord.

Mais vous parlez en sphinx, et j'ai beau faire effort, Pour moi tout ce discours est un profond mystère.

LORD DURLEY.

J'ai vingt-six ans, — je suis duc et pair d'Angleterre, Et je porte de gueule à trois léopards d'or.

Avec cette devise : Ex sanguine spUndor.

J'ai tout ce qu'ici-bas l'homme rêve ou désire : Hôtel dans le West-End, manoir dans le Yorkshire, Villa de marbre blanc au bord du lac Majeur, Et, l'été, quand me pousse un instinct voyageur. Un yacht de bois de teck, dont je jette l'amarre Aux rives de Ceylan ou de Castellamare.

Si vous ne voyez pas, comte Georges d'Elcy, Pourquoi, moi, lord Durley, je vous dis tout ceci, C'est que votre pupille est jeune, belle, seule, Sans cortège de père, ou de tante, ou d'aïeule. Et que je viens ici par le plus droit chemin, En loyal gentleman, vous demander sa main.

GEORGES

Je repousse à regret une offre qui l'honore; Lavinia n'est pas à marier... encore.

LORD DURLET.

Pour qu'elle le devienne, il suffit d'un époux.

PAUL, A part.

II garde son trésor comme un griffon jaloux.

GEORGES

Elle est trop jeune.

LORD DURLEY.

Elle a seize ans bientôt, cher comte \, Et l'amour, sur ses doigts, en souriant les compte.

PAUL, à part, Cardillac ne veut pas lâcher son diamant.

LORD DURLEY.

Elle ne peut rester fille éternellement,

A voir pâlir sa joue çt sa beauté décroître ;

Et votre intention n'est pas qu'elle entre au cloître?

GEORGES

Ce n'est pas une affaire à conclure en un jour.

LORD DURLEY.

Non, mais en attendant je puis faire ma cour. Quelle objection faire à ma demande? aucune; Honorabilité, rang, titre, âge, fortune.

J'ai tout ce qu'on exige, et je puis, sans orgueil, Frapper à toute porte, étant sûr de l'accueil.

GEORGES

Lavinia ne voit ni ne reçoit personne.

LORD DURLEY.

Ah 1 je devine. — Ainsi que plus d'un le soupçonne,

Vous êtes marié — morganatiquement,

Et, chez VOUS, le tuteur prête un masque à l'amant :

J'y songe tard 1 Pardon pour tant de maladresse.

Le tuteur est amant, la pupille est maîtresse ;

Et Rosine, changeant les groupes du tableau.

Du comte Almaviva rit avec Bartholo!

Dans un bonheur caché j'entre, et je le dérange.

Pardon I

GEORGES

Qjie dites-vous I Ma pupille est un ange.

Pure comme celui qui veille à son côté; Elle en a l'innocence ainsi que la beauté.

LORD DURLEY.

J'en crois votre parole et ses yeux francs où brille Une honnête fierté de chaste jeune fille.

Si son cœur n'a pas fait, pour mon malheur, un choix. Je demande sa main une seconde fois.

GEORGES

Une seconde fois, moi, je vous la refuse.

LORD DURLEY.

Alors, ne soyez pas surpris, monsieur, si j'use' Des armes que fournit l'arsenal amoureux Contre l'entêtement des tuteurs rigoureux ; J'y déterrerai bien quelque vieux stratagème Pour voir Lavinia, lui dire que je l'aime, Et, mettant à ses pieds ma fortune et mon nom, Savoir si, comme vous, elle répondra non.

GEORGES

Je VOUS empêcherai.

LORD DURLEY.

Ce sera difficile.

Un tuteur ne peut pas séquestrer sa pupille.

Elle habite un hôtel, et non pas une tour Avec pont-levis, herse, et fossés tout autour; Et, comme au temps jadis, y fût-elle murée, Je n'aurai de repos que l'en ayant tirée.

— Une clef d'or crochette une porte d'airain ; Si la porte tient bon, je creuse un souterrain. Et si la sape manque, à temps contre-minée.

Je descends par le toit ou par la cheminée.

GEORGES

Je l'enverrai plutôt au bout du monde.

PAUL, à part.

Bienl

LORD DURLEY.

J'en suis charmé. — Je sais la route, car j'en vien. Oh I nous autres. Anglais, lorsque par une idée Nous avons la cervelle ou l'âme possédée.

Nous allons jusqu'au bout de notre entêtement. Et nous devenons fous mathématiquement.

Les jours de fine pluie où le ciel gris tamise Ce spleen qui fait courir aux ponts de la Tamise, Chercher les pistolets dans le fond des tiroirs. Ou, comme Castlereagh, repasser ses rasoirs, Il faut, pour nous sauver, quelque étrange manie, Qjielque entreprise folle et qu'on veut voir finie,

Quelque amour insensé donnant une raison De remettre à demain noyade ou pendaison.

Heureux quiconque alors se crée un but à suivre 1 Eh bien ! moi, j'ai trouvé mon prétexte de vivre : Lavinia I — J'étais lugubre, — il avait plu, Et j'allais, comme on fait d'un roman déjà lu, Dans un accès d'ennui, sans cette circonstance, Au chapitre vingt-six jeter mon existence.

J'ai repris le volume, et j'irai jusqu'au bout, Car l'héroïne a mis de l'intérêt partout.

GEORGES

Biffez Lavinia de ce charmant poème, Milord.

LORD DURLEY.

Pour quel motif?

GEORGES

Eh 1 parce que je l'aime 1 Avec ce beau sang-froid, courtoisement moqueur, Ce que vous demandez, c'est mon sang, c'est mon cœur, Mon âme, mon trésor, mon rêve, ma chimère.

Plus qu'en prenant la fille on n'enlève à la mère.

LORD DURLEY.

Eh bien 1 épousez-la, puisqu'il en est ainsi ; Qji'elle soit, devant tous, la comtesse d'Elcy 1 Et ne l'exposez plus, par un titre équivoque. Aux brusques passions que sa beauté provoque. Pourtant j'aurais voulu, plus rayonnante encor, Sous l'hermine ducale et la couronne d'or, La voir, lady Durley, dans son carrosse à glace, Allant au Drawing room de Buchingham' s palace!

Le Times, à l'article : High life and fasbion. Eût conté longuement sa présentation ; Et doublant sa beauté de toute ma richesse, J'eusse fiait à la reine envier ma duchesse.

Mais vous ^vez pour vous l'antériorité ;

LORD DURLEY.

Cependant il me vient un scrupule suprême :

Est-il sûr que vraiment Lavinia vous aime?

Avez-vous échangé de mutuels aveux, Ou l'espoir seul, tout bas, répond-il à vos vœux?

GEORGES, à part.

Dans mon cœur il éveille une angoisse mortelle : M'aime-t-elle en effet?

Haut.

Une insistance telle Me gêne.

LORD DURLEY.

Un galant homme, en cette extrémité, Doit, même à son rival, toute la vérité ; Pour moi, qu'un non condamne et qu'un oui fait renaître. C'est une question de ne pas être ou d'être.

GEORGES

Sur l'honneur, je ne puis dire que mon amour, Dans le vrai sens du mot, soit payé de retour.

LORD DURLEY.

Éclaircissez ce point, et je viens dans une heure Savoir de vous s'il faut que je vive ou je meure.

GEORGES

Ne revenez, milord, ni ce soir, ni demain,

Car jamais, moi vivant, vous n'obtiendrez sa main.

LORD DURLEY.

Pourtant, si sa réponse à vos vœux est contraire?

GEORGES

Je la refuserais même alors à mon frère.

Si j'en possédais un qui d'elle fût épris, Et verrais sans pitié ses larmes et ses cris.

LORD DURLEY.

Vous dépassez le Turc en fait de jalousie.

J'agirai.

GEORGES

Voyez-vous, j'aime avec frénésie, D'un amour aujourd'hui plus grand encor qu'hier, Vaste comme le ciel, profond comme la mer.

Ce n'est pas la banale et passagère ivresse Qji'inspire à tout jeune homme une belle maîtresse 1 Oh 1 que non pas 1 — mais bien l'ardente affection Qjie le Créateur porte à sa création.

Le père à son enfant, l'auteur à son poème, L'avare à son trésor, le dévot à Dieu même.

Vous parliez de mourir! De mon espoir sevré.

Ce n'est pas vous, milord, c'est moi qui me tuerai.

LORD DURLEY.

A la bonne heure I Enfin vous voilà raisonnable.

l6o THÉÂTRE EN VERS

Vous VOUS tuez, — très bien, — c*est décent, convenable.

Original. — Alors, moi, j'essaye à mon tour,

Et si Lavinia repousse mon amour.

Je lui lègue mes biens, et puis je m'intoxique

D'un verre d'eau sucrée à Tacide prussique.

PAUL

Pour un millionnaire excentrique et blasé.

Se tuer n'est pas neuf.

LORD DURLEY.

Mais vivre est bien usé.

Repoussé, je m'immole à votre humeur jalouse; Mais si je suis choisi, vous mourrez, et j'épouse. C'est dit. — Adieu I

SCÈ'H.E V GEORGES, PAUL.

GEORGES. j

Non, non, cent fois non !

PAUL

Calme-toi.

GEORGES

Avec son flegme anglais, il m'a mis hors de moi.

l'amour souffle ou il veut i6i

Q.ue Dieu damne ses yeux, que le diable l'emporte ! Un mot de plus, j'allais le jeter à la porte.

PAUL

Là là, Georges, tout beau! modère ce courroux, Ne pleure pas. Voyons ! tu seras son époux ; Lord Durley ne l'a pas dans sa poche enlevée. Et, pour moi, je renonce à l'union rêvée.

Tu l'aimes donc beaucoup ?

GEORGES

Comme un fou, comme un sot.

Je vivrais d'un sourire, et je mourrais d'un mot.

PAUL

G)mme on change 1 D'ailleurs, tu n'as rien vu qui puisse Faire croire qu'elle aime un autre, ou te haïsse?

GEORGES

Rien, c'est vrai. — Je me suis emporté sans raison.

PAUL

£h bien 1 mariez-vous et faites un garçon ; Je serai son parrain, nous vivrons en famille. Mais, à propos, qui donc est cette jeune fille, Et comment se £iit-il que tu sois son tuteur?

GEORGES

Une enfant à qui j'ai servi de bienfaiteur.

PAUL

C'est très beau 1 — Qui t'aurait, avant cette œuvre pie, Soupçonné de morale et de philanthropie 1

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