‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 2)Chapitre 73 sur 117 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

SCÈ'ME VliESkCIÈllE GEORGES, LAVINIA.

LAVINIA

Bonjour, Georges 1

GEORGES

Bonjour, Lavinia!

LAVINIA

De grâce, Promets-moi, si tu veux que je t'aime et t'embrasse. Une Êiveur.

GEORGES

Laquelle ?

LAVINIA

Ordonne à miss Lucy, Fidèle à son bonnet de vieux tulle roussi, De mettre un ruban jaune à la place d'un rose...

Moqueuse I

LAVINIA

Et de changer deux fois par an de pose ; Car au monde il n'est rien qui soit plus ennuyeux. Plus monotone à l'âme et plus maussade aux yeux Qu'un horizon toujours borné par une Anglaise Faisant di> petit point sur une grande chaise.

GEORGES

Lavinia, ménage un peu ton chaperon...

Qu'as-tu Élit ce matin?

LAVINIA

D'abord j'ai lu Byron, J'ai joué des morceaux de la Marche funèbre Et V Invitation à la valse de Webre ; Puis, pour me dérider, passant à Rossini Avec sa tarentelle à six-huit, j'ai fini Mamma mia, mamma mial — Je me croyais encore A Sorrente, et mes pieds, sur le rythme sonore, Dansaient en même temps ce que chantaient mes mains. Montons-nous à cheval aujourd'hui?

GEORGES

Les chemins Sont rompus, et le ciel est tout haché de pluie.

LAVINIA

Quel dommage!

GEORGES

Rester à la maison t'ennuie?

l'amour souffle ou il veut 173

LAVINIA

Auprès de toi, jamais, cher Georges! — Seulement Cela m'eût fait plaisir de sortir ma jument Et d'essayer au Bois mon amazone neuve.

Affreux climat 1 il faut qu'il neige ou bien qu'il pleuve 1 O mon beau ciel de Naple immuablement pur, Qji'un flot moins bleu que lui berce dans son azur 1

GEORGES

Le regretterais-tu?

LAVINIA

Nonl ta France chérie Est maintenant pour moi comme une autre patrie ; Je ne regrette rien.

GEORGES

Tu m'aimes donc beaucoup?

LAVINIA

Certe, et je te le prouve en te sautant au cou.

GEORGES

Enfant I... Mais tu n'es plus une petite fille, Et tu me traites trop en père de famille.

LAVINIA

En pèrel — Non, monsieur, mais en frère adoré; Cest un titre charmant, amical et sacré.

GEORGES

Sans doute ; mais l'on peut en trouver un plus tendre, Et je te le dirais si tu voulais l'entendre.

LAVINIA

Je doute qu'il en soit un plus plein de douceur Pour moi, jadis ta fille et maintenant ta sœur.

GEORGES

Celui de mari?

LAVINIA

Non ; je ne sens nulle envie De laisser pénétrer brusquement dans ma vie Cet inconnu d'hier, époux du lendemain, dui pose à tout hasard votre main dans sa main. Un frère vaut bien mieux, surtout s'il te ressemble. Le monde est comme un livre où nous lisons ensemble. Fronts penchés l'un vers l'autre et mêlant nos cheveux. Tu connais mes secrets, je devine tes vœux; Il existe entre nous de longues sympathies.

Une communauté de choses ressenties.

Des souvenirs d'un charme intime et pénétrant Où le présent qui rêve au passé se reprend.

L'époux ignorerait ma vie antérieure, Toute une part de moi, peut-être la meilleure : Je ne veux pas jeter à quelque sot mari Mon âme, ton ouvrage, ô mon frère chéri 1

GEORGES

Tu n'aimes donc personne?

LAVINIA

Eh I si, puisque je t'aime.

GEORGES

D'amour, ou d'amitié?

LAVINIA

Je n'en sais rien moi-même.

Je ne connais l'amour, ne Payant pas senti, Qiie comme l'on connaît les mœurs de Taïti Sur les récits de Cook et de Dumont d'Urville, Ou la mer, par Gudin, quand on reste à la ville ; Me trouvant bien chez moi, je n'ai pas voyagé.

GEORGES

Tu n'en as pas l'envie?

LAVINIA

Et pourquoi feire? — J'ai, C'est toi qui l'as permis, lu les chants des poètes. Des mystères du cœur fidèles interprètes; Dans leurs livres, que nul n'a fermés sans émoi, Plus d'un groupe idéal a passé devant moi, Souriant ou pensif et les mains enlacées :

Francesca, Paolo, chères ombres blessées, Herminie et Tancrède, Angélique et Médor, Aminte et son berger, et bien d'autres encor; Près d'Hamlet Ophélie effeuillant sa couronne, Juliette penchée au balcon de Vérone A qui Roméo dit : « Ne crains rien, mon amour. Ce n'est pas l'alouette et ce n'est pas le jour 1 » Faust au jardin de Marthe emmenant Marguerite, Virginie avec Paul qu'un seul jupon abrite, Saint-Preux et sa Julie aux bosquets de Clarens, Miss Harlowe, qui songe entre ses vieux parents Aux moyens d'envoyer sa lettre à Lovelace; Mais leurs feux m'ont laissée aussi froide que glace. Et mon cœur, préservé par quelque talisman, S'en tient, en fait d'amour, aux amours de roman.

Encor souvent trouvai-je avec leurs hyperboles

Les héros enragés, les héroïnes folles,

Et je pense que Dieu là-haut me prépara

Pour être le Kaled d'un vertueux Lara.

Je te suivrai partout sous un habit de page,

Et nous courrons le monde en galant équipage.

GEORGES

Eh quoil tu n'as jamais éprouvé ces langueurs Q.ue la brise d'avril apporte à tous les cœurs, Cette délicieuse et tendre inquiétude Qjii, par la rêverie interrompant l'étude, Vous fait rester l'œil fixe et le coude appuyé Sur Shakspeare incompris ou Mozart oublié?

LAVINIA

Non ; quand mon piano, quand mes livres m'ennuient. Je me mets à broder, et les heures s'enfuient.

GEORGES

Jamais tu n'as senti, le soir, sur ton bras nu L'invisible baiser de l'amant inconnu Se poser, comme £iit un papillon qui joue.

Et le sang de ton cœur te monter à la joue?

LAVINIA

J'arrange ma cornette et roule mes cheveux,

Je me couche, et ne sens aucun frisson nerveux.

GEORGES

Jamais tu n'as couru, la figure embrasée, Aux fleurs de ta fenêtre où perle la rosée, Y rafraîchir ton front lourd de rêves brûlants. Ni, poussée au jardin par de brusques élans,

Quitté, pendant la nuit, la couche où tu reposes, Pour dire ton secret à l'oreille des roses?

LAVINIA

Je dors jusqu'au matin sans déranger les fleurs, Puis je m'éveille aux cris des oiseaux querelleurs Qui dans l'arbre voisin font un joyeux tapage ; Et ma vie, en riant, tourne encore une page, Une page où se lit un seul nom...

Et lequel?

GEORGES

LAVINIA

Le tien.

GEORGES

Vraiment?

LAVINIA

Mais oui. N'est-ce pas naturel?

Pour moi n'es-tu pas tout, et famille et patrie I Que suis-je? A ton caprice une forme pétrie.

Que tu douas d'une âme et que, bon comme Dieu, Tu mis dans un charmant et splendide milieu, Lui livrant ton Éden en toute confiance.

Sans excepter le fruit de l'arbre de science. Mais Eve n'a pas pris la pomme, et s'en repent. Elle eût dû, sur l'amour, consulter le serpent? Cher Georges, si mon cœur quelque jour prenait flamme. Je ne confesserais mon âme qu'à ton âme 1

GEORGES

Qui croirait que l'amour t'intéresse si peu.

Fille d'un sol de lave et d'un climat de feu?

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