‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 2)Chapitre 89 sur 117 · SCÈ'H.E III ARLEQUIN, LE DOCTEUR · texte numérisé non relu

SCÈ'H.E III ARLEQUIN, LE DOCTEUR

ARLEQUIN

Docteur, je suis malade !.

LE DOCTEUR

Qu'avez-vous?... Trouvez-vous le vin amer, ou Êide?

ARLEQUIN

Je le trouve excellent 1

LE DOCTEUR

Et le rôti?

Fort bon 1

LE DOCTEUR

Qiie vous dirait le cœur en face d'un jambon ?

ARLEQUIN

Il me dirait, je crois, d'en couper une tranche.

LE DOCTEUR

Montrez-moi votre langue... Elle est rouge, et non blanche. Tout ce diagnostic démontre que le mal, A ne pas en douter, est purement moral.

ARLEQUIN

Votre sagacité pénètre au fond des choses Et va donner du nez droit dans le pot aux roses : Oui, mon mal est moral, immoral bien plutôt ; Car je suis amoureux de madame Pierrot 1

LE DOCTEUR

De cette affection je connais le remède.

Tarissez ce flacon, qu'à prix d'or je vous cède, Pour elle votre amour se trouvera guéri Comme si vous fussiez devenu son mari.

ARLEQUIN

Je n'en crois pas un mot. Cette liqueur vermeille C^i rit dans le cristal à travers la bouteille, Qu'est-ce ?

LE DOCTEUR

C'est l'élixir de longue vie.

ARLEQUIN

Eh bieni Puisque je veux mourir, cela ne me vaut rien.

LE DOCTEUR

Bon 1 tuez-vous d'abord, et dites qu'on infiltre, Vous mort, entre vos dents, trois gouttes de mon philtre. Plus dispos que jamais vous ressusciterez.

En revenant au jour quel effet vous ferez I Par ce trépas galant Colombine attendrie Vous tend sa blanche main, avec vous se marie, Et vous avez bientôt, heureux et triomphants. Comme aux contes de fée, une masse d'enfants I

ARLEQUIN

Grand merci 1 si la drogue allait être éventée ? Mais, docteur, dites-moi, par qui fut inventée Cette rare liqueur, dont les philtres si forts Conservent les vivants, rendent la vie aux morts ?

LE DOCTEUR

Chez nous, de père en fils, on en sait la recette ; Et depuis cinq cents ans nous la tenons secrète.

ARLEQUIN

Vos grands-parents alors ont dû vivre bien vieux? Sans doute vous avez encor tous vos aïeux ?

LE DOCTEUR

Nous ne pourrions jamais hériter, de la sorte I Et, comme de la vie il faut que chacun sorte, Pour n'être pas contraints de nous assommer tous. C'est chose convenue et réglée entre nous :

Aux vieillards, à cent ans, Télixir se retranche, Et, comme des fruits mûrs, ils tombent de la branche.

ARLEQUIN

C'est très joli...

• LE DOCTEUR

Prenez mon flacon...

ARLEQUIN

Non, vraiment 1 Je préfère mourir en véritable amant.

Et je cours me tuer, au seuil de Colombine, D'un coup de coutelas ou bien de carabine.

LE DOCTEUR

Et moi, je vais ailleurs chercher quelque nigaud Qui veuille pour ma fiole échanger son magot.

Lt docteur rentre che\ lui, Arlequin sort par la gauche. A ce moment f Pierrot parait au fond du théâtre.

SCÈ7LE IV

PIERROT, seul.

Mouillez-vous, ô mes yeux 1 et toi, lèvre attendrie, Baise, sur le pavé, le sol de la patrie !

Aspirez, mes poumons, Tair du natal ruisseau 1

Bonjour, Paris f... Salut, rue où fut mon berceau 1...

Le cabaret encor rit et jase à son angle :

A ce cher souvenir l'émotion m*étrangle ;

Mon nez qui se dilate aspire avec douceur

Les parfums que répand l'étal du rôtisseur.

Rien n'est changé... Voici la maison de ma femme...

Pauvre femme!... J'ai dû hire un vide en son âmel

n le fallait : j'ai fui... Je ne sais pas pourquoi

La justice s'était prise d'un goût pour moi ;

Elle s'inquiétait de mes chants à la lune,

De mes moyens de vivre et de chercher fortune.

Pour lui £ïire sentir son indiscrétion.

Je rompis, un beau jour, la conversation.

Et j'allai, n'aimant pas qu'en route on m'accompagne.

Errer incognito sur les côtes d'Espagne,

Où je fis connaissance avec d'honnêtes gens.

Très peu questionneurs et très intelligents.

Nous menions, sur la mer, une charmante vie,

Qjiand notre barque fut aperçue et suivie

Par un corsaire turc plus fin voilier que nous.

Mes braves compagnons se firent hacher tousl

Comme il faisait très chaud, moi, de crainte du hâle,

J'étais allé chercher de l'ombre à fond de cale ;

Mais bientôt, de mon coin brutalement extrait,

Je sentis à mon col un nœud qui le serrait.

Ma pose horizontale en perpendiculaire

Se changea. J'aperçus, dans l'onde bleue et claire,

Un reflet s'agiter et s'allonger en i,

Je fis un entrechat, et couac..., tout fiit fini !

Qjiel moment 1... Mais le ciel, dans sa miséricorde.

Voulut que l'on coupât un peu trop tôt la corde ;

Je tombai dans la mer, et, des vagues poussé.

Par des pécheurs je fus, près du bord, ramassé.

Cest joaer de bonheur I Pourtant cette aventure Me donne, dans le monde, une étrange posture ; Et c'est une apostrophe à rester confondu.

Si quelqu'un me disait : « Voyez Pierrot pendu 1 »

SCÈ'N.E V

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