‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 2)Chapitre 94 sur 117 · PIERROT, COLOMBINE, LE DOCTEUR · texte numérisé non relu

PIERROT, COLOMBINE, LE DOCTEUR

LE DOCTEUR

Qjiatre, mon fils...

PIERROT

Docteur..., vous êtes un vieux drôle I Je suis vivant...

LE DOCTEUR

Très bien ! vous avez bu ma fiole?

Je n*ai rien bu... sinon une souris.

LE DOCTEUR

Alors Vous pouvez vous classer toujours parmi les morts. Galien, Paracelse, Hippocrate, Avicenne,

Disent également la pendaison malsaine.

Dans leurs œuvres l'on voit que, le larynx occlus,

Le poumon avec l'air ne communique plus ;

L'organe intitulé parenchyme splénique

(Car il faut vous parler le langage technique)

Se gonfle et du thorax emplit les cavités ;

D'un sang fuligineux les méats injectés

N'apportent au cerveau que trouble et que vertige;

Bientôt la synovie aux jointures se fige;

L'on devient raide et sec comme un pantin de bois,

Livide, et dans l'état enfin où je vous vois.

PIERROT

Je

prétends

que je vis.

LE DOCTEUR

Non.

PIERROT

Si.

COLOMBINE

La chose

est

sûre.

LE DOCTEUR

Ce n'est que rêverie et qu'illusion pure...

La science est certaine et ne trompe jamais.

Ne vous entêtez pas à vivre, étant mort.

PIERROT

Mais...

LE DOCTEUR

Pas de mais 1

F:E2ZGT.

CjCC^ tz^ esc-e!!e de main moite?

L£ 30CTEUK.

COLOXBIXE, m

Ddruie-lid plos bas une preuve plus forte.

PIEBROT, /«' dtmmmmt et som pûd mu ierriht.

Cet argument est-9 de pied mort?

LE DOCTEUR

Non.

PIERROT

Ces coups, Ponr venir d'un défunt, comment les trouvez-vous?

LE DOCTEUR

Fort rudes ; vous frappez à rompre les vertèbres !

PIERROT

Tenez 1

LE DOCTEUR

J'ai des amis dans les Pompes funèbres, Et si vous m'appliquez des soufflets aussi forts. Je vous fais empoigner par quatre croque-morts.

PIERROT

Docteur, pour éviter des gourmades sans nombre, Convenei que je suis un corps et non une ombre.

LE DOCTEUR

Vous êtes bien un corps, j'en conviens.

PIERROT

Cest heareax I

LE DOCTEUR

Être une ombre serait an destin moins affireux.

PIERROT

Je sens, je vois, j*entends, je marche, je respire.

LE DOCTEUR

Oui, c'est le plus fôcheux.

PIERROT

Et que suis-je ?

LE DOCTEUR

Un vampire 1

COLOMBINE

Un vampire 1 grands dieux I

LE DOCTEUR

Ce teint mat et blafard, Cette lèvre sanglante, avec cet œil hagard, Tout le dit.

COLOMBIKE.

S'il allait, pendant que je repose, M'entr'ouvrir une veine et sucer mon sang rose ?

LE DOCTEUR

Sans doute il le fera, car c'est le seul moyen

Que les gens de sa sorte aient pour se porter bien.

PIERROT

N'est-îl aucun remède, aucune médecine?

LE DOCTEUR

Mon Dieu, si 1... L'on vous plante un pieu dans la poitrine, L'on vous coupe en quartiers, on brûle vos morceaux. Puis le vent prend la cendre et la jette aux ruisseaux.

COLOMBIKE.

Quelle horreur 1... A jamais de vous je me sépare.

PIERROT

Ce procédé me semble un tant soit peu barbare.

LE DOCTEUR

J'en connais un plus doux, qu'on pourrait employer : Certaine potion... Mais il la £aut payer.

PIERROT

Avec quoi ?

LE DOCTEUR

Vos boutons, gros comme des ampoules.

Ont des onces d'Espagne et des ducats pour moules.

ChutI

LE DOCTEUR

Un seul me suffit.

PIERROT

Je vais vous le donner.

COLOMBINE

Vampire I je me risque à te déboutonner...

Tu ne me fais plus peur, cher Pierrot de mon âme I

Allons I donne un baiser à ta petite femme...

Je te dorloterai, je te bichonnerai...

S*il te manque un bouton, je te le recoudrai...

ElU lui arrache les boutons de son habit.

PIERROT

Fort bien ; mais c*est montrer trop de zèle, peut-être, Qjie les couper soi-même afin de les remettre.

COLOMBINE

Laisse-moi, dans mes bras, sur mon cœur te presser 1 Tendre vigne, à l'ormeau laisse-moi m'enlacer I

On entend geindre Arlequin.

Humph I

LE DOCTEUR

Qpi peut soupirer et geindre de la sorte?

Est-ce un veau que l'on sèvre?...

COLOMBINE

Un chien mis à la porte ?...

PIERROT

C'est Arlequin.

COLOMBINE

Q^'a-t-il à pousser ces clameurs?

LE DOCTEUR

Pourquoi s'est-il juché tout là-haut?

ARLEQUIN, à la fenêtre de sa maison qui fait face

au public.

Je me meurs ! . . .

Je suis empoisonné I

LE DOCTEUR

Bon I je cours à votre aide :

Pour vous réconforter j*ai là certain remède 1

ARLEQUIN

Non, vous m'achèveriez.

COLOMBINE

Dites, qu'avez-vous pris Pour souffrir de la sorte et pousser de tels cris?

ARLEQUIN, de sa fenêtre.

J'ai bu de Télixir de longue vie 1

PIERROT

Étrange Effet I la longue vie en mort brusque se change !

COLOMBINE

Malheureux Arlequin I... Q^'avez-vous Êiit, docteur?

ARLEQUIN, de ta fenêtre.

Tu m*as trompé I tu n'es qu'un gueux, qu'un imposteur !

LE DOCTEUR

Non ; mon élixir reste à son titre fidèle, Car vous allez jouir de la vie éternelle I

ARLEQUIN

Je vais mieux : d'un regard de son œil attendri, La belle Colombine aussitôt m'a guéri 1...

Je descends...

COLOMBINE, arrachant encore un boulon à Pierrot. Cher Pierrot!...

PIERROT

Encore un qu'elle coupe I

ARLEQUIN, entrant en seine.

Ce tableau clocherait si je manquais au groupe.

Vous ne pouvez rester. Pierrot est de retour ; Tâchez, l'espoir perdu, d'oublier votre amour... Voyagez, retournez au pays bergamasque.

ARLEQUIN

Mon cœur se fend ! les pleurs ruissellent sous mon masque.

PIERROT

II ne partira pas ; je ne suis pas jaloux,

Ensemble nous vivrons dans l'accord le plus doux.

LE DOCTEUR

Grand Pierrot !

ARLEQUIN

Je serai vertueux.

COLOMBINE

Et moi, sage.

PIERROT

Un ami très souvent est commode en ménage :

Il me divertira lorsque je m'ennuierai Et sera le parrain des enfants que j'aurai.

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