PIERROT, COLOMBINE, LE DOCTEUR
LE DOCTEUR
Qjiatre, mon fils...
PIERROT
Docteur..., vous êtes un vieux drôle I Je suis vivant...
LE DOCTEUR
Très bien ! vous avez bu ma fiole?
Je n*ai rien bu... sinon une souris.
LE DOCTEUR
Alors Vous pouvez vous classer toujours parmi les morts. Galien, Paracelse, Hippocrate, Avicenne,
Disent également la pendaison malsaine.
Dans leurs œuvres l'on voit que, le larynx occlus,
Le poumon avec l'air ne communique plus ;
L'organe intitulé parenchyme splénique
(Car il faut vous parler le langage technique)
Se gonfle et du thorax emplit les cavités ;
D'un sang fuligineux les méats injectés
N'apportent au cerveau que trouble et que vertige;
Bientôt la synovie aux jointures se fige;
L'on devient raide et sec comme un pantin de bois,
Livide, et dans l'état enfin où je vous vois.
PIERROT
Je
prétends
que je vis.
LE DOCTEUR
Non.
PIERROT
Si.
COLOMBINE
La chose
est
sûre.
LE DOCTEUR
Ce n'est que rêverie et qu'illusion pure...
La science est certaine et ne trompe jamais.
Ne vous entêtez pas à vivre, étant mort.
PIERROT
Mais...
LE DOCTEUR
Pas de mais 1
F:E2ZGT.
CjCC^ tz^ esc-e!!e de main moite?
L£ 30CTEUK.
COLOXBIXE, m
Ddruie-lid plos bas une preuve plus forte.
PIEBROT, /«' dtmmmmt et som pûd mu ierriht.
Cet argument est-9 de pied mort?
LE DOCTEUR
Non.
PIERROT
Ces coups, Ponr venir d'un défunt, comment les trouvez-vous?
LE DOCTEUR
Fort rudes ; vous frappez à rompre les vertèbres !
PIERROT
Tenez 1
LE DOCTEUR
J'ai des amis dans les Pompes funèbres, Et si vous m'appliquez des soufflets aussi forts. Je vous fais empoigner par quatre croque-morts.
PIERROT
Docteur, pour éviter des gourmades sans nombre, Convenei que je suis un corps et non une ombre.
LE DOCTEUR
Vous êtes bien un corps, j'en conviens.
PIERROT
Cest heareax I
LE DOCTEUR
Être une ombre serait an destin moins affireux.
PIERROT
Je sens, je vois, j*entends, je marche, je respire.
LE DOCTEUR
Oui, c'est le plus fôcheux.
PIERROT
Et que suis-je ?
LE DOCTEUR
Un vampire 1
COLOMBINE
Un vampire 1 grands dieux I
LE DOCTEUR
Ce teint mat et blafard, Cette lèvre sanglante, avec cet œil hagard, Tout le dit.
COLOMBIKE.
S'il allait, pendant que je repose, M'entr'ouvrir une veine et sucer mon sang rose ?
LE DOCTEUR
Sans doute il le fera, car c'est le seul moyen
Que les gens de sa sorte aient pour se porter bien.
PIERROT
N'est-îl aucun remède, aucune médecine?
LE DOCTEUR
Mon Dieu, si 1... L'on vous plante un pieu dans la poitrine, L'on vous coupe en quartiers, on brûle vos morceaux. Puis le vent prend la cendre et la jette aux ruisseaux.
COLOMBIKE.
Quelle horreur 1... A jamais de vous je me sépare.
PIERROT
Ce procédé me semble un tant soit peu barbare.
LE DOCTEUR
J'en connais un plus doux, qu'on pourrait employer : Certaine potion... Mais il la £aut payer.
PIERROT
Avec quoi ?
LE DOCTEUR
Vos boutons, gros comme des ampoules.
Ont des onces d'Espagne et des ducats pour moules.
ChutI
LE DOCTEUR
Un seul me suffit.
PIERROT
Je vais vous le donner.
COLOMBINE
Vampire I je me risque à te déboutonner...
Tu ne me fais plus peur, cher Pierrot de mon âme I
Allons I donne un baiser à ta petite femme...
Je te dorloterai, je te bichonnerai...
S*il te manque un bouton, je te le recoudrai...
ElU lui arrache les boutons de son habit.
PIERROT
Fort bien ; mais c*est montrer trop de zèle, peut-être, Qjie les couper soi-même afin de les remettre.
COLOMBINE
Laisse-moi, dans mes bras, sur mon cœur te presser 1 Tendre vigne, à l'ormeau laisse-moi m'enlacer I
On entend geindre Arlequin.
Humph I
LE DOCTEUR
Qpi peut soupirer et geindre de la sorte?
Est-ce un veau que l'on sèvre?...
COLOMBINE
Un chien mis à la porte ?...
PIERROT
C'est Arlequin.
COLOMBINE
Q^'a-t-il à pousser ces clameurs?
LE DOCTEUR
Pourquoi s'est-il juché tout là-haut?
ARLEQUIN, à la fenêtre de sa maison qui fait face
au public.
Je me meurs ! . . .
Je suis empoisonné I
LE DOCTEUR
Bon I je cours à votre aide :
Pour vous réconforter j*ai là certain remède 1
ARLEQUIN
Non, vous m'achèveriez.
COLOMBINE
Dites, qu'avez-vous pris Pour souffrir de la sorte et pousser de tels cris?
ARLEQUIN, de sa fenêtre.
J'ai bu de Télixir de longue vie 1
PIERROT
Étrange Effet I la longue vie en mort brusque se change !
COLOMBINE
Malheureux Arlequin I... Q^'avez-vous Êiit, docteur?
ARLEQUIN, de ta fenêtre.
Tu m*as trompé I tu n'es qu'un gueux, qu'un imposteur !
LE DOCTEUR
Non ; mon élixir reste à son titre fidèle, Car vous allez jouir de la vie éternelle I
ARLEQUIN
Je vais mieux : d'un regard de son œil attendri, La belle Colombine aussitôt m'a guéri 1...
Je descends...
COLOMBINE, arrachant encore un boulon à Pierrot. Cher Pierrot!...
PIERROT
Encore un qu'elle coupe I
ARLEQUIN, entrant en seine.
Ce tableau clocherait si je manquais au groupe.
Vous ne pouvez rester. Pierrot est de retour ; Tâchez, l'espoir perdu, d'oublier votre amour... Voyagez, retournez au pays bergamasque.
ARLEQUIN
Mon cœur se fend ! les pleurs ruissellent sous mon masque.
PIERROT
II ne partira pas ; je ne suis pas jaloux,
Ensemble nous vivrons dans l'accord le plus doux.
LE DOCTEUR
Grand Pierrot !
ARLEQUIN
Je serai vertueux.
COLOMBINE
Et moi, sage.
PIERROT
Un ami très souvent est commode en ménage :
Il me divertira lorsque je m'ennuierai Et sera le parrain des enfants que j'aurai.