II
l8 LA COMÉDIE DE LA MORT
Un mort qu'ils réveillaient les pria de se taire ; Un pâle éclair, parti non du ciel, mais de terre.
Me fit dans leurs tombeaux Voir tous les trépassés, cadavres ou squelettes. Avec leurs os jaunis ou leurs chairs violettes,
S'en allant par lambeaux;
Les jeunes et les vieux, peuple du cimetière. Pauvres morts oubliés n'entendant sur leur pierre
Gémir que l'ouragan.
Et, dévorés d'ennui dans leur froide demeure. De leurs yeux sans regard cherchant à savoir l'heure
A l'éternel cadran.
Puis tout devint obscur, et je repris ma route, Pâle d'avoir tant vu, plein d'horreur et de doute.
L'esprit et le corps las ; Et, me suivant partout, mille cloches fêlées. Comme des voix de mort, me jetaient par volées
Les râlemcnts du glas.
Et je rentrai chez moi. — De lugubres pensées Tournaient devant mes yeux sur leurs ailes glacées
Et me rasaient le front.
Comme on voit sur le soir, autour des cathédrales, Des essaims de corbeaux dérouler leurs spirales
Et voltiger en rond.
Dans ma chambre, où tremblait une jaune lumière, Tout prenait une forme horrible et singulière,
Un aspect effrayant.
Mon lit était la bière, et ma lampe le cierge. Mon manteau déployé le drap noir qu*on asperge
Sous la porte en priant.
Dans son cadre terni, le pâle Christ d'ivoire. Cloué les bras en croix sur son étoffe noire,
Redoublait de pâleur; Et comme au Golgotha, dans sa dure agonie, Les muscles en relief de sa face jaunie
Se tordaient de douleur.
Les tableaux, ravivant leurs nuances éteintes, Au reflet du foyer prenaient d'étranges teintes.
Et, d'un air curieux.
Comme des spectateurs aux loges d'un théâtre, Vieux portraits enfumés, pastels aux tons de plâtre,
Ouvraient tout grands leurs yeux.
Une tête de mort sur nature moulée
Se détachait en blanc, grimaçante et pelée.
Sous un rayon blafard.
Je la vis s'avancer au bord de la console ; Ses mâchoires semblaient rechercher leur parole,
Et ses yeux leur regard.
De ses orbites noirs, où manquaient les prunelles, Jaillirent tout à coup de fauves étincelles.
Comme d'un œil vivant.
Une haleine passa par ses dents déchaussées... Les rideaux à plis droits tombaient sur les croisées :
Ce n'était pas le vent.
:^:^ ia c:»Mir«:r i>e la xo&t
Fiirje connc cr* vj.ii çac Totî tnîrDd en rêve. Triste CDTT>e rr soupir des vâ£:=cs sar U grève,
j*î.i:tci:i:> «oe voix. Or. comiDC ce îczr-la ^xvais vu taai de choses. Tint d'dâers rncrvc:Iici:x do3î î'i£n>orais les causes,
J"eus ricins pe:;r cette tois:
KAPHAEL
Je suis le Raphic!. le SiaiîTio. le grand maître ! O frère, dis-lc-n::oi, peux-tu me reconnaître
Dans ce crise hideux?
Car je n'ai rien, panni ces plâtres et ces masques. Tous ces crânes luisants, polis comme des casques.
Qui me distingue d'eux.
Et pourtant c'est bien moi î moi, le divin jeune homme. Le roi de la beauté, la lumière de Rome,
Le Raphaël d'Urbin!
L'enfant aux cheveux bruns qu'on voit aux galeries. Mollement accoudé, suivre ses rêveries,
La tête dans sa main !
O ma Fomarina ! ma blanche bien-aimée.
Toi qui dans un baiser pris mon âme pâmée
Pour la remettre au ciel, Voilà donc ton amant, le beau peintre au nom d'ange. Cette tête qui fait une grimace étrange :
Eh bien ! c'est Raphaël !
Si ton ombre endormie au fond de la chapelle S'éveillait et venait à ma voix qui t'appelle,
Oh 1 je te ferais peur !
Qjie le marbre entr'ouvert sur ta tête retombe. Ne viens pas, ne viens pas 1 et garde dans ta tombe
Le rêve de ton cœur I
Analyseurs damnés, abominable race, Hyènes qui suivez le cortège à la trace
Pour déterrer le corps, Aurez-vous bientôt fait de déclouer les bières Pour mesurer nos os et peser nos poussières?
Laissez dormir les morts !
Mes maîtres, savez-vous, qui donc a pu le dire? Ce qu'on sent quand la scie, avec ses dents, déchire
Nos lambeaux palpitants?
Savez-vous si la mort n'est pas une autre vie? Et si, quand leur dépouille à la tombe est ravie,
Les aïeux sont contents?
Ah ! vous venez fouiller de vos ongles profanes Nos tombeaux violés, pour y prendre nos crânes !
Vous êtes bien hardis.
Ne craignez-vous donc pas qu'un beau jour, pâle etblémc, Un trépassé se lève et vous dise : « Anathème ! »
Comme je vous le dis ?
Vous imaginez donc, dans cette pourriture, Surprendre les secrets de la mère Nature
Et le travail de Dieu?
Ce n'est pas par le corps qu'on peut comprendre l'âme : Le corps n'est que l'autel, le génie est la flamme ;
Vous éteignez le feu 1
O mes Enfants-Jésus 1 ô mes brunes madones !
O vous qui me devez vos plus fraîches couronnes,
Saintes du paradis I Les savants font rouler mon crâne sur la terre, Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre,
Sans frapper ces maudits!
Il est donc vrai ! le ciel i pervla sa puissance :
Le Christ est mort, le siècle a pour Dieu la science.
Pour toi la liberté.
Adieu les doux parfums de la rose mystique; Adieu l'amoar; adieu la poésie antitjue;
Adieu, sainte beauté*
Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite. Tourner entre leurs mains et retourner ma tête.
Mon secret est à moi.
Ils copieront mes tons, ils copieront mes poses. Mois il leur manquera ce que j'avais, deux choses.
L'amour avec la foi !
Dites qui d*entre vous, fils de ce siècle infime. Peut rendre saintement la beauté de la f^mme?
Aucun, hélas ! aucun.
Pour vos petits boudoirs il feiut des priapées ; Qui vous jette un regard, ô mes vierges drapées.
O mes saintes? Pas un.
L'aiguille a fait son tour. Votre tâche est finie; Comme un pâle vieillard, le siècle à Tagome
Se lamente et se tord.
L*ange du jugement embouche la trompette.
Et la voix va crier: « Que justice soit faite.
Le genre humain est mort! »
Je n'entendis plus rien. L'aube aux lèvres d'opale, Tout endormie encor, sur le vitrage pâle
Jetait un froid rayon.
Et je vis s'envoler, comme on voit quelque orfraie Qpe sous l'arceau gothique une lueur eftraie,
L'étrange vision I
L^ MO%T Tf^'K.S L.A VIE
LA Mort est multiforme, elle change de masque Et d*habit plus souvent qu'une actrice fantasque ; Elle sait se farder, Et ce n*est pas toujours cette maigre carcasse, Qpi vous montre les dents et vous fait la grimace Horrible à regarder.
Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetière, Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre
A l'ombre des arceaux ; Tous ne sont pas vêtus de la pâle livrée, Et la porte sur tous n'est pas encor murée
Dans la nuit des caveaux.
II est des trépassés de diverse nature :
Aux uns, la puanteur avec la pourriture,
Le palpable néant, L'horreur et le dégoût, l'ombre profonde et noire. Et le cercueil avide entr'ouvrant sa mâchoire
Comme un monstre béant;
Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en épouvante Passer et repasser dans la cité vivante
Sous leur linceul de chair, • L'invisible néant, la mort intérieure due personne ne sait, que personne ne pleure,
Même votre plus cher.
Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funèbres Visiter les tombeaux inconnus ou célèbres,
De marbre ou de gazon, Qp'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupière amie Sous l'ombrage des ifs à jamais endormie,
Qu'on soit en pleurs ou non.
On dit : « Ceux-là sont morts. La mousse étend son voile Sur leurs noms effacés; le ver file sa toile
Dans le trou de leurs yeux ; Leurs cheveux ont percé les planches de la bière; A côté de leurs os, leur chair tombe en poussière
Sur les os des aïeux.
« Leurs héritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent ; C'est à peine à présent si leurs chiens s'en souviennent ;
Enfumés et poudreux.
Leurs portraits adorés traînent dans les boutiques ; Leurs jaloux d'autrefois font leurs panégyriques ;
Tout est fini pour eux.
« L'ange de la douleur, sur leur tombe en prière, Est seul à les pleurer dans ses larmes de pierre ;
Comme le ver leur corps.
L'oubli ronge leur nom avec sa lime sourde; Ils ont pour drap de lit six pieds de terre lourde.
Ils sont morts, et bien morts 1 »
Et peut-être une larme, à votre âme échappée. Sur leur cendre, de pluie et de neige trempée.
Filtre insensiblement, Q.ui va les réjouir dans leur triste demeure ; Et leur cœur desséché, comprenant qu'on les pleure,
Retrouve un battement.
Mais personne ne dit, voyant un mort de l'âme: « Paix et repos sur toi 1 » L'on refuse à la lame
Ce qu'on donne au fourreau ; L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie, L'âme se brise et meurt sans que nul s'en effraie
Et lui dresse un tombeau.
Et cependant il est d'horribles agonies Qji'on ne saura jamais, des douleurs infinies
Que l'on n'aperçoit pas.
Il est plus d'une croix au calvaire de l'âme Sans l'auréole d'or, et sans la blanche femme
Échevelée au bas.
Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses; Des cadavres hideux dans des figures roses
Dorment ensevelis.
On retrouve toujours les larmes sous le rire, Les morts sous les vivants, et l'homme est, à vrai dire,
Une Nécropolis.
Les tombeaux déterrés des vieilles cités mortes. Les chambres et les puits de la Thèbe aux cent portes
Ne sont pas si peuplés ; On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes, Un plus vaste fouillis d'ossements et de têtes
Aux ruines mêlés.
L*on en voit qui n'ont pas d'épitaphe à leurs tombes. Et de leurs trépassés font, comme aux catacombes,
Un grand entassement; Dont le cœur est un champ uni, sans croix ni pierres, Et que l'aveugle Mort de diverses poussières
Remplit confusément.
D'autres, moins oublieux, ont des caves funèbres Où sont rangés leurs morts, comme celles des Guèbres
Ou des Égyptiens; Tout autour de leur cœur sont debout les momies, Et l'on y reconnaît les figures blémies
De leurs amours anciens.
Dans un pur souvenir chastement embaumée Us gardent au fond d'eux l'âme qu'ils ont aimée,
Triste et charmant trésor I La mort habite en eux au milieu de la vie ; Ils s'en vont poursuivant la chère ombre ravie
Qiii leur sourit encor.
Où ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette ? Quel foyer réunit la famille complète
En cercle chaque soir?
Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse être, Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maître
Avec un manteau noir?
Cette petite fleur, qui, toute réjouie, Fait baiser au soleil sa bouche épanouie.
Est fille de la mort :
En plongeant sous le sol, peut-être sa racine Dans quelque cendre chère a pris l'odeur divine
Qpi vous charme si fort.
O fiancés d'hier, encore amants, Talcôve
Où nichent vos amours, à quelque vieillard chauve
A servi comme à vous; Avant vos doux soupirs elle a redit son râle, Et son souvenir mêle une odeur sépulcrale
A vos parfums d'époux 1
Où donc poser le pied qu'on ne foule une tombe? Ah I lorsque l'on prendrait son aile à la colombe.
Ses pieds au daim léger, Qji'on irait demander au poisson sa nageoire, On trouvera partout l'hôtesse blanche et noire
Prête à vous héberger.
Cessez donc, cessez donc, ô vous, les jeunes mères Berçant vos fils aux bras des riantes chimères,
De leur rêver un sort ; Filez-leur un suaire avec le lin des langes : Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges,
Sont condamnés à mort.
A travers les soupirs, les plaintes et le râle, Poursuivons jusqu'au bout la funèbre spirale
De ses détours maudits.
Notre guide n'est pas Virgile le poète^ La Béatrix vers nous ne penche pas la tête
Du fond du paradis.
Pour guide nous avons une vierge au teint pâle Q.ui jamais ne reçut le baiser d'or du hàle
Des lèvres du soleil. Sa joue est sans couleur, et sa bouche bleuâtre ; Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albâtre,
Au lieu d'être vermeil.
Un souffle fait plier sa taille délicate ;
Ses bras, plus transparents que le jaspe ou l'agate.
Pendent languissamment ; Sa main laisse échapper une fleur qui se &ne, Et, ployée à son dos, son aile diaphane
Reste sans mouvement.
Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre, Sous leur sourcil d'ébène et leur longue paupière
Luisent ses deux grands yeux; Comme l'eau du Léthé qui va muette et noire.
Ses cheveux débordés baignent sa chair d'ivoire
A flots silencieux.
Des feuilles de ciguë avec des violettes
Se mêlent sur son front aux blanches bandelettes.
Chaste et simple ornement ; Quant au reste, elle est nue ; et l'on rit et l'on tremble En la voyant venir, car elle a tout ensemble
L'air sinistre et charmant.
Quoiqu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde, Sous sa blanche couronne elle reste inféconde
Depuis l'éternité.
L'ardent baiser s'éteint sur sa lèvre fatale. Et personne n'a pu cueillir la rose pâle
De sa virginité.
C'est par elle qu'on pleure et qu'on se désespère : C'est elle qui ravit au giron de la mère
Son doux et cher souci ; C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse ! Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'épouse
A son tour elle aussi.
Elle est amère et douce, elle est méchante et bonne ; Sur chaque front illustre elle met la couronne
Sans peur ni passion ; Amère aux gens heureux et douce aux misérables, C'est la seule qui donne aux grands inconsolables
Leur consolation.
Elle prête des lits à ceux qui sur le monde, Comme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde
Et n'ont jamais dormi; A tous les parias elle ouvre son auberge.
Et reçoit aussi bien la Phryné que la vierge,
L'ennemi que l'ami.
Sur le pas de ce guide au visage impassible.
Nous marchons en suivant la spirale terrible
Vers le but inconnu, Par un enfer vivant sans caverne ni gouffre, Sans bitume enflammé, sans mer aux flots de soufre.
Sans Belzébuth cornu.
Voici, contre un carreau, comme un reflet de lampe Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe,
Approchons, et voyons.
Ah I c'est toi, docteur Faust 1 dans la même posture Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture
Aux flamboyants rayons.
Qiioi 1 tu n*as pas brisé tes fioles d'alchimiste,
Et tu penches toujours ton grand front chauve et triste
Sur quelque manuscrit 1 Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique, Q^oi ! tu cherches encor le mot cabalistique
Qjii feit venir l'Esprit I
Eh bien ! Scientia, ta maîtresse adorée, A tes chastes désirs s'est-elle enfin livrée?
Ou, comme au premier jour.
N'en es-tu qu'à baiser sa robe ou sa pantoufle? Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle
Pour un soupir d'amour?
Q.uel sable, quel corail a ramené ta sonde?
As-tu touché le fond des sagesses du monde?
En puisant à ton puits.
Nous as-tu dans ton seau fait monter toute nue La blanche Vérité jusqu'ici méconnue ?
Arbre, où sont donc tes fruits ?