‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 3)Chapitre 4 sur 139 · FAUST · texte numérisé non relu

FAUST

J'ai plongé dans la mer, sous le dôme des ondes : Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes

Jusques au fond des eaux ; Léviathan fouettait l'abîme de sa queue ; Les sirènes peignaient leur chevelure bleue

Sur les bancs de coraux ;

La seiche horrible à voir, le polype difforme, Tendaient leurs mille bras ; le requin, l'orque énorme.

Roulaient leurs gros yeux verts.

Mais je suis remonté, car je manquais d'haleine : C'est un manteau bien lourd pour une épaule humaine

Que le manteau des mers !

Je n'ai pu de mon puits tirer que de l'eau claire ; Le Sphinx interrogé continue à se taire.

Si chauve et si cassé, Hélas ! j*en suis encore à Peut-être et Que sais- je ? Et les fleurs de mon front ont fait comme une neige

Aux lieux où j'ai passé.

Malheureux que je suis d'avoir sans défiance Mordu les pommes d'or de l'arbre de science I

La science est la mort.

Ni l'upas de Java, ni l'euphorbe d'Afrique, Ni le mancenillier au sommeil magnétique,

N'ont un poison plus fort.

Je ne crois plus à rien. J'allais, de lassitude, duand vous êtes venus, renoncer à l'étude

Et briser mes fourneaux.

Je ne sens plus en moi palpiter une fibre.

Et comme un balancier seulement mon cœur vibre

A mouvements égaux.

Le néant ! voilà donc ce que l'on trouve au terme 1 Comme une tombe un mort, ma cellule renferme

Un cadavre vivant.

C'est pour arriver là que j'ai pris tant de peine, Et que j'ai sans profit, comme on fait d'une graine,

Semé mon âme au vent.

Un seul baiser, ô douce et blanche Marguerite, Pris sur ta bouche en fleur, si fraîche et si petite,

Vaut mieux que tout cela.

Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre ; Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre :

Aimez 1 car tout est làl

La spirale sans fin dans le vide s'enfonce ; Tout autour, n'attendant qu'une fausse réponse

Pour vous pomper le sang, Sur leurs grands piédestaux semés d'hiéroglyphes, Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armés de griffes.

Roulent leur œil luisant.

En passant devant eux, à chaque pas l'on cogne Des os demi-rongés, des restes de charogne.

Des crânes sonnant creux.

On voit de chaque trou sortir des jambes raides ; Des apparitions monstrueusement laides

Fendent l'air ténébreux.

C'est ici que l'énigme est encor sans Œdipe, Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe

L'antique obscurité; C'est ici que la Mort propose son problème.

Et que le voyageur, devant sa face blême.

Recule épouvanté.

Ahl que de nobles cœurs et que d'âmes choisies, Vainement, à travers toutes les poésies.

Toutes les passions.

Ont poursuivi le mot de la page fatale, Dont les os gisent là sans pierre sépulcrale

Et sans inscriptions!

Combieiij^ dons JuansJihs£U£&«.£)ni leurs listes remplies Et qui cherchent encor I Q,ue de^ lèvres pâlies

Sous les plus doux baisers, Et qui n'ont jamais pu se joindre à leur chimère 1 Q.ue de désirs au ciel sont remontés de terre

Toujours inapaisés 1

n est des écoliers qui voudraient tout connaître, Et qui ne trouvent pas, pour valet et pour maître.

De Méphistophélès ; Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite, Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu déshérite ;

Tous ceux-là, plaignez-les 1

Car ils souffrent un mal, hélas ! inguérissable ; Ils mêlent une larme à chaque grain de sable

Que le temps laisse choir.

Leur cœur, comme une orfraie au fond d'une mine, Râle piteusement dans leur maigre poitrine

L'hymne du désespoir.

Leur vie est comme un bois à la fin de l'automne, Chaque soufHe qui passe arrache à leur couronne

duelque reste de vert; Et leurs rêves en pleurs s'en vont fendant les nues. Silencieux, pareils à des files de grues

Q^and approche l'hiver.

Leurs tourments ne sont point redits par le poète ; Martyrs de la pensée, ils n'ont pas sur leur tête

L'auréole qui luit; Par les chemins du monde ils marchent sans cortège. Et sur le sol glacé tombent comme la neige

Qui descend dans la nuit.

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