II
Une ombre, dos voûté, front penché, dans la brise Passa. C'était bien lui, la redingote grise
Et le petit chapeau.
Une aigle d'or planait sar sa tête sacrée, Cherchant, pour s'y poser, inquiète, effarée.
Un bâton de drapeau.
Les squelettes tâchaient de rajuster leurs têtes, Le spectre du tambour agitait ses baguettes
A son pas souverain; Une immense clameur volait sur son passage.
Et cent mille canons lui chantaient dans l'orage
Leur fanfare d'airain.
Lui ne paraissait pas entendre ce tumulte.
Et, comme un Dieu de marbre, insensible à son culte.
Marchait silencieux; Quelquefois seulement, comme à la dérobée.
Pour retrouver au ciel son étoile tombée
Il relevait les yeux.
Mais le ciel empourpré d'un reflet d'incendie N'avait pas une étoile, et la flamme agrandie
Montait, montait toujours.
Alors, plus pâle encor qu'aux jours de Sainte-Hélène, Il refermait ses bras sur sa poitrine, pleine
De gémissements sourds.
Qpand il fut devant nous : « Grand empereur, luidis-je. Ce mot mystérieux que mon destin m'oblige
A chercher ici-bas.
Ce mot perdu que Faust demandait à son livre. Et dos Juan à l'amour, pour mourir ou pour vivre,
Ne le sauricz-vous pas?
— « O malheureux enfant ! dit l'ombre impériale, Retourne-fen là-haut, la bise est glaciale.
Et je suis tout transi.
Tu ne trouverais pas, sur la route, d'auberge Où réchauffer tes pieds, car la Mort seule héberge
Ceux qui passent ici.
« Regarde... C'en est fait. L'étoile est éclipsée, Un sang noir pleut du flanc de mon aigle, blessée
Au milieu de son vol.
Avec les blancs flocons de la neige éternelle, Du haut du ciel obscur, les plumes de son aile
Descendent sur le sol.
« Hélas I je ne saurais contenter ton envie; J'ai vainement cherché le mot de cette vie,
Comme Faust et don Juan, Je ne sais rien de plus qu'au jour de ma naissance, Et pourtant je faisais dans ma toute-puissance
Le calme et l'ouragan ;
« Pourtant l'on me nommait par excellence l' h o m m e : L'on portait devant moi l'aigle et les faisceaux, comme
Aux vieux Césars romains; Pourtant j'avais dix rois pour me tenir ma robe, J'étais un Charlemagne emprisonnant le globe
Dans une de mes mains.
a Je n'ai rien vu de plus du haut de la colonne Où ma gloire, arc-en-ciel tricolore, rayonne.
Que vous autres d'en bas.
En vain de mon talon j'éperonnais le monde:
Toujours le bruit des camps et du canon qui gronde,
Des assauts, des combats;
« Toujours des plats d'argent avec des clefs de villes. Un concert de clairons et de hourras serviles,
Des lauriers, des discours; Un ciel noir, dont la pluie était de la mitraille, Des morts à saluer sur un champ de bataille ;
Ainsi passaient mes jours.
« Q.ue ton doux nom de miel, Laetitia, ma mère, Mentait cruellement à ma fortune amère I
Qjie j'étais malheureux 1 Je promenais partout ma peine vagabonde.
J'avais rêvé l'empire, et la boule du monde
Dans ma main sonnait creux.
« Ah 1 le sort des bergers, et le hêtre où Tityre Dans la chaleur du jour à l'écart se retire
Et chante Amaryllis, Le grelot qui résonne et le troupeau qui bêle, Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle
Entre des doigts de lis ;
« Le parfum du foin vert et l'odeur de l'étable.
Le pain bis des pasteurs, quelques noix sur la table,
Une écuelle de bois ; Une flûte à sept trous jointe avec de la cire. Et six chèvres, voilà tout ce que je désire.
Moi, le vainqueur des rois.
« Une peau de mouton couvrira mes épaules, Galatée en riant s'enfuira sous les saules.
Et je l'y poursuivrai ; Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie, Et Daphnis deviendra pâle de jalousie
Aux airs que je jouerai.
« Ah I je veux m*en aller dans mon île de Corse, Par le bois dont la chèvre en passant mord l'écorce,
Par le ravin profond, Le long du sentier creux où chante la cigale, Suivre nonchalamment en sa marche inégale
Mon troupeau vagabond.
« Le Sphinx est sans pitié pour quiconque se trompe. Imprudent, tu veux donc qu'il t' égorge et te pompe
Le pur sang de ton cœur I Le seul qui devina cette énigme funeste Tua Laïus son père, et commit un inceste :
Triste prix du vainqueur 1 »
Me voilà revenu de ce voyage sombre.
Où l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre
Qjie les yeux du hibou ; Comme, après tout un jour de labourage, un buffle S'en retourne à pas lents, morne et baissant le mufle,
Je vais ployant le cou.
Me voilà revenu du pays des fantômes;
Mais je conserve encor, loin des muets royaumes.
Le teint pâle des morts.
Mon vêtement, pareil au crêpe funéraire Sur une urne jeté, de mon dos jusqu'à terre
Pend au long de mon corps.
Je sors d'entre les mains d'une Mort plus avare Qjie celle qui veillait au tombeau de Lazare ;
Elle garde son bien: Elle lâche le corps, mais elle retient l'âme; Elle rend le flambeau, mais elle éteint la flamme;
Et Christ n'y pourrait rien.
Je ne suis plus, hélas 1 que l'ombre de moi-même, Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime.
Et je me survis seul ; Je promène avec moi les dépouilles glacées De mes illusions, charmantes trépassées
Dont je suis le liiicëuî.
Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre, O Mortl... et je ne puis me résoudre à te suivre
Dans le sombre chemin ; Je n'ai pas eu le temps de bâtir la colonne Où la Gloire viendra suspendre ma couronne;
O Mort, reviens demain 1
Vierge aux beaux seins d'albâtre, épargne ton poète, Souviens-toi que c'est moi qui, le premier, t'ai faite
Plus belle que le jour; J'ai changé ton teint vert en pâleur diaphane. Sous de beaux cheveux noirs j'ai cach^ ton vieux crâne.
Et je t'ai fait la cour.
Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges ; Pour orner ton palais, je sculpterai des anges.
Je forgerai des croix ; Je ferai, dans l'église et dans le cimetière. Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre
Comme au tombeau des rois I
Je te consacrerai mes chansons les plus belles : Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles
Et des fleurs sans parfum.
J'ai planté mon jardin, ô Mort, avec tes arbres ; L'if, le buis, le cyprès, y croisent sur les marbres
Leurs rameaux d'un vert brun.
J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre, Au lis majestueux ouvrant son blanc cratère,
A la tulipe d'or, A la rose de mai que le rossignol aime, J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysanthème,
A bien d'autres encor:
« Ne croissez pas ici ! cherchez une autre terre. Frais amour du printemps ; pour ce jardin austère
Votre éclat est trop vif; Le houx vous blesserait de ses pointes aiguës, Et vous boiriez dans l'air le poison des ciguës.
L'odeur acre de l'if. »
Ne m'abandonne pas, ô ma mère, ô Nature 1 Tu dois une jeunesse à toute créature,
A toute âme un amour :
Je suis jeune, et je sens le froid de la vieillesse, Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse.
N'eût-elle qu'un seul jourl
Ne me sois pas marâtre, ô Nature chérie I .
Redonne un peu de sève à la plante flétrie
Qjii ne veut pas mourir; Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie Son bouton tout rongé que nul soleil n'essuie
Et qui ne peut s'ouvrir.
Air vierge, air de cristal, eau, principe du monde. Terre qui nourris tout, et toi, flamme féconde,
Rayon de l'œil de Dieu, Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie, La pauvre fleur qui penche et qui n*a d'autre envie
Qjue de fleurir un peu 1
Étoiles qui d'en haut voyez valser les mondes. Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes,
Vos pleurs de diamant I Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre, Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire.
Du fond du firmament 1
Œil ouvert sans repos au milieu de l'espace.
Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe.
Que je te voie encori Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes, Griflbns au vol de feu, rapides hirondelles,
Prêtez-moi votre essor 1
Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées Et les aveux d'amour aux bouches bien aimées ;
Air sauvage des monts En cor tout imprégné des senteurs du mélèze.
Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise.
Emplissez mes poumons I
Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe, Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe.
Nous sommes au printemps.
Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poète. Entre vos seins polis posez ma pauvre tête
Et bercez-moi longtemps.
Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses, Les femmes, les chansons, toutes les belles choses
Et tous les beaux amours.
Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô Muse antique, Muse a u frais laurier vert, à la blanche tunique, ^
PluT jeune tous les jours 1
Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire, O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire
Pose tes beaux pieds nusl Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne I Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone,
Puis aux- Dieux inconnus.
Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde, Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde ;
Allons! un beau baiser!
Hâtons-nous, hdtons-nous I Notre vie, ô Théone, Est un cheval ailé que le Temps éperonne;
Hâtons-nous d'en user.
Chantons lo, Péan!... Mais quelle est cette femme Si pâle sous son voile ? Ah ! c'est toi, vieille infâme !
Je vois ton crâne ras; Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde, Courtisane éternelle environnant le monde
Avec tes maigres bras I
su% VH. ^l'bum:
Vous voulez de mes vers, reine aux yeux fiers et doux ! Hélas I vous savez bien qu'avec les chiens jaloux, Les critiques hargneux, aux babines froncées, Q}ii traînent par lambeaux les strophes dépecées, Toute la pâle race au front jauni de fiel.
Dont le bonheur d'autrui fait le deuil éternel, J*aboie à pleine gueule, et plus fort que les autres. O poètes divins, je ne suis plus des vôtres 1 On m'a fait une niche où je veille tapi.
Dans le bas du journal comme un dogue accroupi; Et j'ai, pour bien longtemps, sur l'autel de mon âme, Renversé l'urne d'or où rayonnait la flamme.
Pour moi plus de printemps, plus d'art, plus de sommeil ; Plus de blonde chimère au sourire vermeil. De colombe privée, au col blanc, au pied rose. Qui boive dans ma coupe et sur mon doigt se pose. Ma poésie est morte, et je ne sais plus rien, Sinon que tout est laid, sinon que rien n'est bien. Je trouve, par état, le mal dans toute chose, Les taches du soleil, le ver de chaque rose;
Triste infirmier, je vois l'ossement sous la peau, La coulisse en dedans et l'envers du rideau.
Ainsi je vis. — Comment la belle Muse antique, Droite sous les longs plis de sa blanche tunique, Avec ses cheveux noirs en deux flots déroulés. Comme le firmament de fleurs d'or étoiles.
Sans se blesser la plante à ces tessons de verre. Pourrait-elle descendre auprès de moi sur terre? Mais les belles toujours sont puissantes sur nous : Les lions sur leurs pieds posent leurs mufles roux. Ce que ne ferait pas la Muse aux grandes ailes, La Vierge aonienne aux grâces éternelles, Avec son doux baiser et la gloire pour prix.
Vous le faites, ô reine I et dans mon cœur surpris Je sens germer les vers, et toute réjouie S'ouvrir comme une fle.ur la rime épanouie !