‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 3)Chapitre 5 sur 139 · II. S · texte numérisé non relu

II. S

Comme je m'en alkis, ruminant ma pensée.

Triste, sans dire mot, sons la voûte glacée.

Par le sentier étroit, S'arrètant tout à coup, ma compagne blafarde Me dit, en étendant sa main frêle : t Regarde

Du côté de mon doigt. »

C'était un cavalier avec un grand panache.

De longs cheveax bondés, une noire moustache

Et des éperons d*or; Il avait le manteau, la rapière et la fraise Ainsi qu'un raffiné du temps de Louis treize,

£t semblait jeune encor.

Mais en regardant bien je vis que sa perruque Sous ses £iux cheveux bruns laissait près de sa nuque

Passer des cheveux blancs ; Son front, pareil au front de la mer soucieuse. Se ridait à longs plis; sa joue était si creuse

Qiie l'on comptait ses dents.

Malgré le iand épais dont elle était plâtrée. Comme un marbre couvert d'une gaze pourprée

Sa pâleur transperçait ; A travers le carmin qui colorait sa lèvre, Sous son rire d'emprunt on voyait que la fièvre

Chaque nuit le baisait.

Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre ; Ils n'avaient rien des yeux d'un en&nt de la terre.

Ni larme ni regard.

Diamant enchâssé dans sa morne prunelle, Brillait d'un éclat fixe une froide étincelle.

C'était bien un vieillard!

Comme l'arche d'un pont son dos faisait la voûte ; Ses pieds endoloris, tout gonflés par la goutte,

Chancelaient sous son poids. Ses mains pâles tremblaient — ainsi tremblent les vagues Sous les baisers du Nord — et laissaient fuir leurs bagues,

Trop larges pour ses doigts.

Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse.

Formaient une alliance étrange et monstrueuse.

C'était plus triste à voir Ht plus laid qu'un cercueil chez des filles de joie, Qu'un squelette paré d'une robe de soie.

Qu'une vieille au miroir.

Confiant à la nuit son amoureuse plainte.

Il attendait devant une fenêtre éteinte.

Sous un balcon désert.

Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage, Nul soleil de beauté ne montrait son visage

Au fond du ciel ouvert.

« Dis ! que fais-tu donc là, vieillard, dans les ténèbres, Par une de ces nuits où les essaims funèbres

S'envolent des tombeaux ?

Qjie vas-tu donc chercher si loin, si tard, à l'heure Où l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure,

Sans page et sans flambeaux ?

« Tu n'as plus l'âge oiîptout vous rit et vous accueille, Où la vierge répand à vos pieds, feuille à feuille,

La fleur de sa beauté ; Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenêtres ; Tu n'es bon qu'à dormir auprès de tes ancêtres

Sous un marbre sculpté.

« Elle aurait parfumé, cette humble violette Dont sous l'herbe ton pied a fait ployer la tête.

Notre pâle printemps; Nous l'aurions recueillie, et de nos pleurs trempée, Cette étoile aux yeux bleus, dans le bal échappée

A tes doigts inconstants.

« Adorables frissons de l'amoureuse fièvre, Ramiers qui descendez du ciel sur une lèvre,

Baisers acres et doux, Chutes du dernier voile, et vous, cascades blondes. Cheveux d'or inondant un dos brun de vos ondes,

Quand vous connaîtrons-nous ? »

Enfants, je les connais tous, ces plaisirs qu'on rêve. Autour du tronc fatal l'antique serpent d'Eve

Ne s'est pas mieux tordu; Aux yeux mortels, jamais dragon à tête d'homme N'a d'un plus vif éclat fait reluire la pomme

De l'arbre défendu.

Souvent, comme des nids de fauvettes farouches. Tout prêts à s'envoler, j'ai surpris sur des bouches

Des nids d'aveux tremblants; J'ai serré dans mes bras de ravissants fantômes, Bien des vierges en fleur m'ont versé les purs baumes

De leurs calices blancs.

Pour en avoir le mot, courtisanes rusées, J'ai pressé, sous le fard, vos lèvres plus usées

Que le grès des chemins.

Égouts impurs où vont tous les ruisseaux du monde, J'ai plongé sous vos flots; et toi, débauche immonde,

J'ai vu tes lendemains.

J'ai VU les plus purs fronts rouler après l'orgie, Parmi les flots de vin, sur la nappe rougie,

J'ai vu les fins de bal Et la sueur des bras, et la pâleur des tètes Plus mornes que la Mort sous leurs boucles défaites

Au soleil matinal.

Comme un mineur qui suit une veine inféconde, J'ai fouillé nuit et jour l'existence profonde

Sans trouver le filon ; J'ai demandé la vie à l'amour qui la donne, Mais vainement; je n'ai jamais aimé personne

Ayant au monde un nom.

J'ai brûlé plus d'un cœur dont j'ai foulé la cendre, Mais je restai toujours, comme la salamandre,

Froid au milieu du feu.

J'avais un idéal frais comme la rosée.

Une vision d'or, une opale irisée

Par le regard de Dieu ;

Femme comme jamais sculpteur n'en a pétrie, Type réunissant Cléopdtre et Marie,

Grâce, pudeur, beauté; Une rose mystique, où nul ver ne se cache ; Les ardeurs du volcan et la neige sans tache

De la virginité!

Au carrefour douteux, Y grec de Pythagore, J'ai pris la branche gauche, et je chemine encore

Sans arriver jamais.

Trompeuse Volupté, c'est toi que j'ai suivie ! Et peut-être, ô Vertu I l'énigme de la vie.

C'est toi qui la savais.

Qpe u'ai-je, comme Faust, dans ma cellule sombre. Contemplé sur le mur la tremblante pénombre

Du microcosme d'or I Qpe n'ai-je, feuilletant cabales et grimoires, Auprès de mon fourneau, passé les heures noires

A chercher le trésor 1

J'avais la tête forte, et j'aurais lu ton livre Et bu ton vin amer, Science, sans être ivre

Comme un jeune écolier 1 J'aurais contraint Isis à relever son voile, Et du plus haut des cieux fait descendre l'étoile

Dans mon noir atelier.

N'écoutez pas l'Amour, car c'est un mauvais maître ; Aimer, c'est ignorer, et vivre, c'est connaître.

Apprenez, apprenez; Jetez et rejetez à toute heure la sonde.

Et plongez plus avant sous cette mer profonde

Que n'ont fait vos aînés.

Laissez Léviathan souffler par ses narines.

Laissez le poids des mers au fond de vos poitrines

Presser votre poumon.

Fouillez les noirs écueils qu'on n'a pu reconnaître, Et dans son coffre d'or vous trouverez peut-être

L'anneau de SalomonI

Ainsi parla don Juan. Et sous la froide voûte, Las, mais voulant aller jusqu'au bout de la route.

Je repris mon chemin.

Enfin je débouchai dans une plaine morne Qu'un ciel en feu fermait à l'horizon sans borne

D'un cercle de carmin.

Le sol de cette plaine était d'un blanc d'ivoire, Un fleuve la coupait comme un ruban de moire

Du rouge le plus vif.

Tout était ras; ni bois, ni clocher, ni tourelle; Et le vent ennuyé la balayait de l'aile

Avec un ton plaintif.

J'imaginai d'abord que cette étrange teinte.

Cette couleur de sang dont cette onde était peinte,

N'était qu'un vain reflet; Que la craie et le tuf formaient ce blanc d'ivoire ; Mais je vis que c'était (me penchant pour y boire)

Du vrai sang qui coulait.

Je vis que d'os blanchis la terre était couverte, Froide neige de morts, où nulle plante verte.

Nulle fleur ne germait; Qjie ce sol n'était fait que de poussière d'homme, Et qu'un peuple à remplir Thèbes, Palmyre et Rome,

Ëtait là qui dormait.

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