‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 3)Chapitre 64 sur 139 · II · texte numérisé non relu

II

Tout dans ce beau climat offre une poésie Dont, si rude qu'on soit, on a Tâme saisie.

Qjii ne serait poète en face de ce ciel, Baldaquin de saphir, coupole transparente, Où par les citronniers la tiède bise errante Ressemble aux chansons d'Ariel?...

Qpel plaisir! quel bonheur! — Une lumière nette Découpe au front des tours la moindre colonnette ; Les palais, les villas, les couvents, dans le bleu Profilent hardiment leur silhouette blanche; Une fleur, un oiseau, pendent de chaque branche ; Chaque prunelle roule un diamant de feu.

Le petit chevrier hâlé de la Sabine, Le bandit de l'Abruzze avec sa carabine.

Le moine à trois mentons qui dit son chapelet, Le chariot toscan, traîné de bœufs difformes Qjii fixent gravement sur vous leurs yeux énormes. Le pêcheur drapé d'un filet,

La vieille mendiante au pied de la Madone,

L'enfant qui joue auprès, tout pose, tout vous donne

Des formes et des tons qui ne sont point ailleurs.

Baigné du même jour qui fit Paul Véronèse,

Le coloriste fier doit se sentir à l'aise.

Loin du public bourgeois, loin des écrivailleurs.

Partout de l'harmonie ! En ce pays de fées, La voix ne connaît pas de notes étouffées, Tout vibre et retentit, les mots y sont des chants, La musique est dans l'air, — parler bientôt s'oublie : Comme ailleurs on respire, on chante en Italie ; Le grand opéra court les champs.

A JEAN DUSEIGNEUR IJl

C'est là, mon Duseigneur, qu'on peut aimer et vivre. Oh 1 respirer cet air si doux qu'il vous enivre, Ce parfum d'oranger, de femme et de soleil; Près de la mer d'azur aux bruissements vagues, Dont le vent frais des nuits baise en passant les vagues, Se sentir en aller dans un demi-sommeil 1

Oh ! sur le fût brisé d'une colonne antique.

Sous le pampre qui grimpe au long du blanc portique. Avoir à seâ genoux une contadina Au collier de corail, à la jupe écarlate.

Cheveux de jais, œil brun où la pensée éclate. Une sœur de Fornarina !

Tout cela, c'est un rêve. — Il nous faut, dans la brume De ce Paris grouillant qui bourdonne et qui fume. Traîner des jours éteints, dès leur aube ternis ; Pour perspective avoir des façades blafardes. Ouïr le bruit des chars et ces plaintes criardes De l'ouragan qui bat à nos carreaux jaunis I

Voir sur le ciel de plomb courir les pâles nues. Les grêles marronniers bercer leurs cimes nues. Longtemps avant le soir, derrière les toits gris, Le soleil s'enfoncer comme un vaisseau qui sombre, Et le noir crépuscule ouvrir son aile sombre, Son aile de chauve-souris...

Et jamais de rayon qui brille dans l'ondée 1 Dans cette vie abstraite et d'ombres inondée, Jamais de point de feu, de paillette de jour; C'est un intérieur de Rembrandt dont on voile La dalle lumineuse et la mystique étoile ; C'est une nuit profonde où se perd tout contour I

Pourtant l'ange aux yeux bleus, aux ailes roses, l'ange De l'inspiration, sur les chemins de fenge, Pour arriver à toi, pose ses beaux pieds blancs, Et l'auréole d'or qui couronne sa tête Dans ses cils diaprés des sept couleurs projette Des fantômes étincelants.

Alors, devant les yeux de ton âme en extase. Chatoyante d'or faux, toute folle de gaze.

Comme aux pages d'Hugo ton cœur la demanda, Avec ses longs cheveux que le vent roule et crêpe. Jambe fine, pied leste et corsage de guêpe, Vrai rêve oriental, passe l'Esméralda.

Roland le paladin, qui, l'écume à la bouche.

Sous un sourcil froncé roule un œil fauve et louche. Et sur les rocs aigus qu'il a déracinés, Nud, enragé d'amour, du feu dans la narine, Fait saillir les grands os de sa forte poitrine Et tord ses membres enchaînés.

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