‹ Œuvres de Théophile Gautier: Poésies (volume 3)Chapitre 69 sur 139 · WLADISLAS III · texte numérisé non relu

WLADISLAS III

Son nom roule et grossit ainsi qu'une avalanche ; Aux Turcomans domptés il fut mordre le sol.

Devant ses pas vainqueurs avec lui l'aigle blanche Porte en tous lieux son vol.

Cbiand il prit son chemin par le pays des Slaves, Ceux-ci, voyant pareils leur langage et leur foi. Sous le joug étranger Êitigués d'être esclaves, Le saluèrent roi.

Trop heureux si, content de régner avec gloire Sur les peuples nombreux à son trône soumis.

Il eût su maîtriser ses ardeurs de victoire Comme ses ennemis.

Le fidèle conseil souvent lui disait : « Sire, Assez comme cela; c'est assez de hauts faits. Vaincre est beau ; mais la gloire est plus grande, à vrai dire, Qu'on gagne dans la paix. »

Mais Rome parlait haut à couvrir ce langage ; Le monde l'appelait; et, de tout oublieux.

Il part, et, sous Varna, contre les Turcs engage Un combat périlleux.

Les plus terribles coups, épouvante et mort pâle Allaient dans la mêlée où son glaive avait lui, £t tous ceux que touchait sa cuirasse royale Tombaient fauchés par lui.

Pour finir le combat que sa valeur prolonge.

Les Spahis, à grands cris, contre lui fondent tous, Et dans son front privé du casque la mort plonge Avec leurs mille coups.

l8o POÉSIES NOUVELLES

Wladislas est tombé. Sous sa pesante armure La terre pousse un triste et sourd gémissement. Mort, la menace vit encor sur sa figure Crispée horriblement.

Comme le Marcellus d'Auguste et de Livie, Qui ne fît que briller sur le monde et mourut. Notre Varnénien, dans l'Avril de sa vie, Brilla, puis disparut.

Avril 1834.

PERPLEXITÉ l8l

TE%TLEXITÈ

J'ai donné ma parole. — Allez, fermez la porte; Attachez-moi les pieds de peur que je ne sorte, Et dites qu'on me donne une tasse de thé.

S'il vient un créancier, — vous les devez connaître, — Il le faut avec soin jeter par la fenêtre, Car je veux aujourd'hui rêver en liberté.

Si quelque femme vient, petit pied, main petite, Qu'elle s'appelle Anna, Lisette ou Marguerite, Ouvrez : — Qjii fermerait sa porte à la beauté ?

Chastes Muses, — ô vous qui savez toutes choses, Ce qui fait l'incarnat des vierges et des roses. Ce qui fait la pâleur des lis et des amants;

Vous qui savez de quoi les petits en&nts rêvent, duel sens ont les soupirs qui dans les bois s'élèvent. Et cent mille secrefô on ne peut plus charmants;

O Muses 1 — savez-vous ce que je m'en vais dire ?

Je n'ai ni violon, ni guitare, ni lyre.

Et n'entends pas grand'chose au style des romans;

l82 POÉSIES NOUVELLES

Et cependant il fout, car l'éditeur y compte, Tirer de ma cervelle une ballade, un conte, Je ne sais quoi de beau, de neuf et de galant.

Ce sont des doigts d'ivoire et de beaux ongles roses Qui froissent ces feuillets, dans les heures moroses Où le temps ennuyé chemine d'un pied lent.

C'est dans votre boudoir, ô lectrice adorable, *

Sur un beau guéridon de citron ou d'érable, Qji'ira ce que j'écris ; et j'y songe en tremblant,

Car vous avez le goût dédaigneux et superbe.

Et vous trouvez fort bien le chardon dans la gerbe

Au milieu des bluets et des coquelicots.

Madame, — excusez-moi, je ne suis pas poète; Mon nom n'est pas de ceux qu'un siècle à l'autre jette Et qui dans tous les cœurs éveillent les échos.

Hélas! — Je voudrais bien vous conter une histoire. Comme vous les aimez, — bien terrible et bien noire. Avec enlèvements, duels et quiproquos;

— Une intrigue d'amour, charmante et romanesque. Où j'aurais, nuançant ma phrase pittoresque.

Pris sa pourpre à la rose et leur azur aux cieux.

Au marbre de Paros sa candeur virginale.

Leur neige aux Apennins, son reflet à l'opale, A l'ambre son parfum faible et délicieux ;

Où j'aurais, pour parer ma frêle créature,

Prodiguement vidé l'écrin de la nature

Et créé deux soleils pour lui faire des yeux.

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