PERPLEXITÉ
Je ne sais pas d'histoire et n'ai pas de maîtresse,
— Pas même un conte bleu, — pas même une duchesse, Je n'ai pas voyagé, — que vous dirai-je donc ?
Si le diable venait, en vérité, madame,
Pour un conte inédit je lui vendrais mon âme :
Ma faute est, je l'avoue, indigne de pardon.
Eh quoi. ? pas un seul mot 1 — pas une seule phrase 1 Par l'eau de Castalie et l'aile de Pégase, Clio, tu me paîras un si lâche abandon 1
Le menton dans la main, les talons dans la braise, Je suis là, l'œil en l'air, renversé sur ma chaise ; J'ai bien tout ce qu'il faut, — la plume et le papier, —
Il ne me manque rien, — presque rien, — une idée ! — Mon brouillon, de dessins, a la marge brodée : Ariel aujourd'hui se fait longtemps prier.
Ainsi qu'au bord d'un puits un pigeon qui veut boire. Ma Muse tord son col aux beaux reflets de moire. Et n'ose pas tremper son bec dans l'encrier.
— Je n'imagine rien de sublime et de rare.
Sinon : — c'est une femme avec une guitare*.
Et puis un cavalier penché sur un fauteuil.
Vous le voyez fort bien sans que je vous le dise : — Quand on a regardé, quel besoin qu'on me lise? Au burin du graveur je soumets mon orgueil.
* Cette pièce a été faite en 1838 pour un heepsàke, où elle accompagnait une gravure représentant une dame assise jouant de la guitare ; un cavalier se penche sur le dossier de son siège.
Mais peut-être — après tout — me £<iut-il rendre grâce ; Gir j'aurais pu, suivant nos auteurs à la trace. De galantes horreurs tacher ce frais recueil.
Songez-y 1 — j'aurais pu £siîre avec jalousie
Très convenablement rimer Andalousie,
Et vous cribler le cœur à grands coups de stylet ;
J'aurais pu vous mener à Venise en gondole; Depuis le masque noir jusqu'à la barcarolle.
Déployer à vos yeux le bagage complet,
Et les jurons du temps, et la couleur locale ;
Je vous épargne tout: — ô faveur sans égale I —
Sur ce, je vous salue, et suis votre valet.