TÉRÉSA
AVANT cet heureux jour, j'étais sombre et ferouche, Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux, Ainsi qu'une vipère en fureur, et mes yeux Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche.
Un sourire infernal crispait ma pâle bouche.
A cet âge candide où tout est pour le mieux,
Je méprisais le monde et reniais les cieux,
Disant tout haut : « Où donc est-il? que je le touche I »
Et mon ange gardien à son front blanc et pur
Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur,
Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphèmes.
Aux saints épanchements mon cœur était fermé, — Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes ; Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aimé I
J'ai peur que votre amour par le temps ne s*ef&ce.
KONSARD.
Aimée, aimée, hélas! que j'ai grand'peur Qu'un autre amour par cet amour pipeur M'aille gravant pendant ta longue absence Qtielque autre amant dedans ta souvenance !
PONTUS DB TTARD, Errturs anwureusts.
A charmante, depuis ta visite imprévue Deux mois se sont passés que je ne t'ai pas vue. Deux mois entiers ! Sais-tu que c^est bien long, deux mois ; Assez pour m'oublier? — J'y songe quelquefois: Pauvre fou que je suis d'avoir placé mon âme Dans la tienne, et risqué sur l'amour d'une femme Ma vie intérieure et mon contentement I Et je dis à part moi : « Peut-être en ce moment, Pendant que je suis là, triste, m'occupant d'elle Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidèle Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main Qu'on ne livrait qu'à moi, lui dit-elle: «A demain! » J'ai beau me répéter que c'est une chimère.
Cette pensée est là, sans cesse plus amère.
Empoisonnant ma joie, et, malgré mes efforts, M'accompagnant partout comme l'ombre le corps. Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses : Il se ffiit en un jour bien des métamorphoses;
L'idole du matin n*est pas celle du soir,
Et toute jeune fille est comme son miroir,
Qui reçoit chaque image et n'en conserve aucune.
— Puis un amour âgé de trois ans importune ; C'est presque un mariage; un jour, avec l'ennui Vient la réflexion ; l'amour s'en va. — Celui Qiii jadis à vos yeux était plus que vous-même, Celui qui le premier vous avait dit : « Je t'aime I » N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir; Ce nom, qui résonnait naguère à votre oreille Aussi doux que la voix du rossignol, n'éveille
Au fond de votre cœur, de sa £iute confus.
Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus ; Et comme pour deux noms l'âme n'a pas de place, L'ancien est rejeté. Lettre à lettre il s'ef&ce Ainsi que le ci-git d'un tombeau sous les pas De la foule qui chante et ne l'aperçoit pas.
— Le cœur qui n'aime plus a si peu de mémoire !• On rougit de l'amour dont on se faisait gloire.
Le temps coule, et bientôt on arrive à ce point De dire en le voyant : « Je ne le connais point. » Qu'y faire ? Ramener son manteau sur sa plaie. Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie. Dévorer par orgueil les larmes de ses yeux, Et déchu du bonheur, déshérité des cieux, Incapable à jamais d'un élan grandiose, De toute sa hauteur descendre dans la prose, Comme l'aigle blessé qui, sanglant, sur le sol Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol.
Me défiant de moi, malade de l'absence.
Ne vivant qu'à demi, voilà ce que je pense.
Si tu ne m'aimais plus, ohl ce serait ma mort; Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas? et j'ai torti
Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille.
Rêveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguiUe,
Vers le chemin désert tu tournes tes grands yeux.
Et, portant ta main blanche à ton front soucieux.
Tu te dis en toi-même : « Il ne vient pas 1 » — tu pleures ;
Pleurer fait tant de bien 1 — et, pour tromper tes heures,
Tu relis tous ces vers où je me racontais
Jusqu'au moindre détail, sans Êu'd, — tel que j'étais,
Tel que je ne suis plus et que je voudrais être,
Car je serais heureux ; mais l'homme n*est pas maitre
De faire revenir les fraîches passions
De l'enfance du cœur, et ces illusions
Si pénibles à perdre, et si vite perdues.
— Uange du souvenir, les ailes étendues.
Remontant le passé, voltige autour de toi ;
n te souffle à Toreille une phrase de moi.
Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose
Sur ta lèvre pâlie avec sa lèvre rose
Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant,
Pour te les redonner, gardés fidèlement.