‹ Œuvres de Théophile Gautier: PoésiesChapitre 85 sur 122 · PENSÉE DE MINUIT · texte numérisé non relu

PENSÉE DE MINUIT

Un acompte d'un an pris sur les ans qu'à vivre Dieu veut bien nous prêter; une feuille du livre

Tournée avec le doigt du temps; Une scène nouvelle à rajouter au drame, Un chapitre de plus au roman dont la trame

S'embrouille d'instants en instants;

Un autre pas de fait dans cette route morne De la vie et du temps, dont la dernière borne,

Proche ou lointaine, est un tombeau; Où l'on ne peut poser le pied qu'il ne s'enfonce. Où de votre bonheur toujours à chaque ronce

Derrière vous reste un lambeau.

Du haut de cette année avec labeur gravie.

Me tournant vers ce moi qui n'est plus dans ma vie

Qu'un souvenir presque effacé, Avant qu'il ne se plonge au sein de l'ombre noire, Je contemple un moment, des yeux de la mémoire,

Le vaste horizon du passé.

Ainsi le voyageur, du haut de la colline, Avant que tout à £ût le versant qui s'incline

Ne les dérobe à son regard.

Jette un dernier coup d'œil sur les campagnes bleues Qji'il vient de parcourir, comptant combien de lieues

Il a Élit depuis son départ.

Mes ans évanouis à mes pieds se déploient

Comme une plaine obscure où quelques points chatoient

D'un rayon de soleil frappés :

Sur les plans éloignés qu'un brouillard d'oubli cache. Une époque, un détail nettement se détache

£t revit à mes yeux trompés.

Ce qui fut moi jadis m*apparaît : silhouette Qjii ne ressemble plus au moi qu'elle répète ;

Portrait sans modèle aujourd'hui ; Spectre dont le cadavre est vivant ; ombre morte Cbie le passé ravit au présent qu'il emporte ;

Reflet dont le corps s'est enfui.

J'hésite, en me voyant devant moi reparaître, Hélas 1 et j'ai souvent peine à me reconnaître

Sous ma figure d'autrefois.

Comme un homme qu'on met tout à coup en présence De quelque ancien ami dont l'âge et dont l'absence

Ont changé les traits et la voix.

Tant de choses depuis, par cette pauvre tête. Ont passé 1 dans cette âme et ce cœur de poète.

Comme dans l'aire des aiglons, Tant d'œuvres que couva l'aile de ma pensée Se débattent, heurtant leur coquille brisée

Avec leurs ongles déjà longs 1

Je ne suis plus le même : âme et corps, tout difiere ; Hors le nom, rien de moi n'est resté ; mais qu'y faire?

Marcher en avant, oublier. On ne peut sur le temps reprendre une minute. Ni faire remonter un grain après sa chute

Au fond du fatal sablier.

La tête de l'enfant n'est plus dans cette tête Maigre, décolorée, ainsi que me l'ont Êiite

L'étude austère et les soucis.

Vous n'en trouveriez rien sur ce front qui médite Et dont quelque tourmente intérieure agite

Comme deux serpents les sourcils.

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