CELA IRR IE EXT
La belle enfant rentra chez elle harassée de fatigue, — presque découragée, — et plus triste qu'un joueur de profession à qui son ami intime a refusé de prêter vingt francs pour retourner au jeu.
Elle se jeta sur son canapé, et, pendant que
Jacinthe délaçait ses cothurnes et dégrafait sa robe, elle se mit à pleurer amèrement.
C’étaient les premières larmes qui eussent jamais trempé cet œil étincelant, au regard clair et froïd, aigu et tranchant comme un poignard.
Sa mère était morte, elle n’avait point pleuré ; il est vrai que sa mère l’avait vendue, à l’âge de treize ans, à un vieux lord anglais, et qu’elle la battait pour lui faire donner son argent : — menus détails qui avaient un peu modéré chez Musidora les élans de la tendresse filiale.
Elle avait vu, sans témoigner la moindre émotion, passer sur une civière le corps ensanglanté du jeune Willis, qui s’était fait sauter la cervelle de désespoir, ne pouvant suffire à ses prodigalités.
Elle pleurait de ne pas avoir rencontré Fortunio.
Les glaces de son cœur, plus froid et plus stérile qu’un hiver de Sibérie, se fondaientenfin au souffle tiède de l’amour et se résolvaient en une douce pluie de larmes. Ces larmes étaient le baptème de sa vie nouvelle. Il est des natures de diamant qui en ont l'éclat sans chaleur et l’invincible dureté; — rien ne mord sur elles; — aucun feu ne peut les fondre, nul acide ne peut les dissoudre : elles résistent à tous les frottements et déchirent de leurs angles à brusques arêtes les âmes faibles et tendres qu’elles rencontrent sur leur chemin. Le monde les accuse
de barbarie et de cruauté; elles ne font qu’obéir à une loi fatale qui veut que de deux corps mis en contact le plus dur use et ronge l’autre. — Pourquoi le diamant coupe-t-il le verre et le verre ne coupe-t-il pas le diamant? — Voilà toute la question. Ira-t-on accuser le diamant d’insensibilité ?
Musidora est une de ces natures : elle a vécu indifférente et calme au milieu du désordre ; elle a plongé dans l’infamie comme un plongeur sous sa cloche, qui voit tourner autour de lui les polypes monstrueux et les requins affamés, qui ne peuvent l’atteindre. Son existence réelle se sépare complétement de sa pensée intime et se passe tout à fait en dehors d’elle. Souvent il lui semble qu’une autre femme, qui se trouve, par un hasard singulier, avoir son nom et sa figure, a fait toutes les actions que l’on met sur son compte.
Mais qu’il se rencontre une âme de force et de résistance pareilles, vous voyez soudain les angles s’abattre, les facettes se former, un chiffre se graver d’une manière ineffaçable : le diamant ne peut se tailler qu'avec le diamant.
Fortunio est parvenu à rayer la dure cuirasse de Musidora et à dessiner son image sur ce métal insensible aux morsures de l’eau-forte et du burin.
Une femme est sortie de la statue. — Aïnsi, dans la fabuleuse antiquité, un jeune chevrier,
doué par Vénus de la beauté à qui rien ne résiste, faisait jaillir du cœur noueux et raboteux d’un chêne une nymphe souriante dans tout Péclat de sa blanche nudité.
Musidora sent au dedans d’elle-même s’épanouïir une âme nouvelle comme une fleur mystérieuse semée par Fortunio sur le rocher stérile de son cœur; son amour a toutes les puérilités divines, tous les enfantillages adorables de la passion pure et vierge. Musidora est, en effet, une jeune fille innocente qu’un mot ferait rougir et qui resterait interdite sous un regard un peu trop vif. — C’est bien sincèrement qu’elle porte sur son bon petit cœur la lettre du cher Fortunio, qu’elle la couche avec elle et la baise
vingt fois par jour. — Croyez fermement que, s’il y avait déjà des pâquerettes, elle en effeuillerait une en disant : « Un peu, beaucoup, pas
du tout, » comme la naïve Marguerite dans le jardin de dame Marthe.
Qui donc a prétendu qu’il y avait de par le monde une certaine Musidora, haute, fière, capricieuse, dépravée, venimeuse comme un scorpion, si méchante que l’on cherchait sous sa robe pour voir si elle n’avait pas le pied fourchu; une Musidora sans âme, sans pitié, sans remords, qui trompait même l'amant de son choix; un vampire d’or et d’argent, buvant les héritages des fils de famille comme un verre de soda-water pour se mettre en appétit; un dé-
mon moqueur jetant sur toutes choses son rire aigre et discordant ; une odieuse courtisane ressuscitant les orgies antiques, sans avoir même pour excuse les ardeurs de Messaline ? Ceux qui disent cela se trompent assurément.
Nous ne connaissons pas cette Musidora-là, et nous doutons qu’elle ait jamais existé. D’ailleurs, nous n’aurions pas voulu prendre pour notre héroïne une aussi abominable créature.
Il ne faut pas non plus ajouter foi aux propos; les hommes sont si méchants qu’ils ont bien trouvé moyen de calomnier Tibère et Néron.
La Musidora que nous connaissons est plus douce et plus blanche que le lait; un agneau de quatre semaines n’a pas plus de candeur; l’odeur des premières fraises a un parfum moins suave et moins printanier que le parfum de son âme fraîche éclose. Ses jeunes rêves errent innocemment sur des gazons d’un vert tendre au long des haies d’aubépine en fleurs. — Tout son désir est d’habiter une humble maisonnette au bord d’une onde claire, et d’y vivre dans un éternel tête-à-tête avec le bien-aimé.
Quelle est la fille de quinze ans, toujours assise à ombre de la jupe maternelle, qui pourrait faire un souhait de bonheur plus chaste et plus simple? — Un cœur tout sec, sans accompagnement de châles du Thibet vert émir, de chevaux soupe de lait, de bijoux de Provost.et de première loge aux Bouffes.
O sancta simplicitas ! comme disait Jean Huss en montant au bûcher.
Cependant cette rêverie, si bourgeoise et si aisée à réaliser en apparence, ne me paraît guère près de s’accomplir.
Aurons-nous le bonheur de rencontrer Fortunio au bois de Boulogne ? La chance est douteuse. — Cependant nous n’avons pas d’autre moyen de continuer notre roman. Les oiseaux italiens se sont envolés de leur cage dorée; ainsi il ne faut plus penser à faire rencontrer Fortunioà Musidora à une représentation d’Anna Bolena ou de Don Juan. Quant à l'Opéra, Fortunio y va rarement, et nous ne voudrions pas déranger notre cher héros dans ses habitudes. — En attendant, nous entretenons de cigares de la Havane un jeune homme de nos amis qui bivouaque sur le boulevard de Gand et guette le Fortunio au passage, car il va s’y promener quelquefois avec son ami de Marcilly.
Nous avions pensé à faire retourner Musidora à l’allée de Madrid, où elle aurait aperçu le Fortunio galopant à toute bride ; elle se serait lancée à sa poursuite, et, une branche ayant effrayé sa jument, elle aurait été jetée violemment à terre. — Fortunio l’aurait relevée évanouie et conduite chez elle, — et n'aurait pu décemment s'empêcher de venir demander des nouvelles de la malade. — Aveu de Musidora, attendrissement du sauvage Fortunio, et tout ce qui s’en-
suit. — Mais ce moyen est parfaitement usé; on ne voit dans les romans que femmes poursuivies par des taureaux furieux, berlines arrêtées au bord du précipice, chevaux se cabrant dont un inconnu saisit la bride, et autres belles inventions de cette espèce.
En outre, lorsque l’on tombe de cheval, il est assez naturel de se démettre l’épaule, de se faire un trou à la tête, de se casser les dents ou de s’écraser le nez, et nous avouons que nous nous sommes donné trop de mal à faire de Musidora une jolie petite créature pour compromettre ainsi son épaule fine et polie, son nez aux méplats si délicatement accusés, ses dents pures, bien rangées, aussi blanches que celles d’un chien de Terre-Neuve, en faveur desquelles nous avons épuisé tout ce que nous savions en faitde comparaisons limpides. Croyez-vous qu’il serait agréable de voir ces cheveux soyeux et blonds coagulés par le sang en mèches roides et plates? — Pour panser sa blessure on serait peut-être obligé de les lui couper; — notre héroïne aurait donc la tête rasée? — Nous ne souffrirons jamais une pareille monstruosité ; il nous serait d’ailleurs tout à fait impossible de continuer une histoire dont l'héroïne serait coiffée à la Titus.
N'est-ce pas, mesdames, que rien ne serait plus odieux qu’une princesse de roman qui aurait l’air d’un petit garçon?
C’est une rude tâche que celle que nous avons entreprise.
Comment diable voulez-vous que nous sachions ce que fait Fortunio? Il n’y a aucune raison pour que nous soyons mieux informé que vous. — Nous n’avons vu Fortunio qu’une seule fois à souper, et cette idée malencontreuse nous est passée par la tête de le prendre pour notre héros, espérant qu’un jeune homme de si bonne mine ne pouvait manquer d’aventures romanesques. Le bon accueil que tout le monde lui faisait, intérêt mystérieux qui s’attachait à sa personne, quelques mots étranges qu’il avait laissés tomber entre un sourire et un foust, nous avaient singulièrement prévenu en sa faveur.
Ah! Fortunio, comme tu nous as trompé! — Nous espérions n’avoir qu’à écrire sous ta dictée une histoire merveilleuse, pleine de péripéties surprenantes. — Au contraire, il nous faut tout tirer de notre propre fonds, et nous creuser la tête pour faire patienter le lecteur jusqu’à ce qu'il te plaise de vouloir bien te présenter et saluer la compagnie. — Nous t’avons fait beau, spirituel, généreux, riche à millions, mystérieux, noble, bien chaussé, bien cravaté, dons rares et précieux! — Quand tu aurais eu une fée pour marraine, tu n'aurais pas été mieux doué; combien de pages nous as-tu données pour cela, ingrat Fortunio? —une douzaine tout au plus. O férocité hyrcanienne, 6 monstruosité
sans pareille ! — douze pages pour vingt-quatre perfections! — C’est peu.
Il a fallu, grand paresseux que vous êtes, que cette pauvre Musidora se désolât outre mesure, que George se grisât comme une multitude de tambours-majors, qu’Alfred débität un plus grand nombre de sottises qu’à l'ordinaire, que Cinthia fit voir son dos et sa gorge, Phébé sa jambe, Arabelle sa robe, pour remplir l’espace que vous deviez occuper tout seul. — Si nous avonscommisuneinconvenanceenintroduisant, faute de savoir où le mener, notre lecteur dans la salle de bain de Musidora, c’est vous qui en êtes cause. Vous nous avez fait allonger nos descriptions et forcé à violer le précepte d’'Horace: Semper ad eventum festina. Si notre roman est mauvais, la faute en est à vous; — qu’elle vous soit légère! — Nous avons mis l'orthographe de notre mieux et cherché dans le dictionnaire les mots dont nous n’étions pas sûr. — Vous qui étiez notre héros, vous deviez nous fournir des événements incroyables, de grandes passions platoniques et autres, des duels, des enlevements, des coups de poignard; à cette condition, nous vous avions investi de toutes les qualités possibles. Si vous continuez sur ce piedlà, notre cher Fortunio, nous déclarerons que vous êtes laid, bête, commun, et, de plus, que vous n'avez pas le sou. Nous ne pouvons pas non plus vous aller guetter au coin des rues,
comme une amante délaissée qui attend par une pluie battante que son infidèle sorte de chez sa nouvelle maîtresse pour l’empoigner par la basque de son habit. — Si vous aviez un portier, nous irions bien lui demander votre histoire; mais vous n’avez pas de portier, puisque vous n’avez pas de maison et par conséquent pas de porte. — O Calliope! muse au clairon d’airain, soutiens notre haleine: — Que diable dirons-nous dans le chapitre suivant? Il ne nous reste plus qu’à faire mourir Musidora. — Voyez, Fortunio, à quelles extrémités vous nous réduisez! Nous avions créé tout exprès une jolie femme pour être votre maîtresse,etnous sommes forcé de la tuer à la page 116, contrairement aux usages reçus, qui ne permettent de donner le coup d’épingle dans cette bulle gonflée par un soupir d'amour, que l’on appelle héroïne de roman, que vers la page 310 ou 320 environ.
CÉRAPIPRENX DIT
Les jours filaient, et Fortunio ne paraissait
pas. n° Toutes les recherches de Musidora avaient
IS
été inutiles. — Le mot d’Arabelle : « Fortunio, ce n’est pas un homme, c’est un rêve, » lui revenait en mémoire.
En effet, il était si beau qu’il était facile de croire, lorsqu'on l'avait vu, à quelque révélation surnaturelle. — L'état étourdissant au milieu duquel il était apparu à Musidora contribuait beaucoup à cette poétique illusion, et quelquefois elle doutait de la réalité comme quelqu'un qui aurait vu le ciel entr'ouvert une minute, et qui, le trouvant ensuite inexorablement fermé à son regard, en viendrait à se croire dupe d’une hallucination fiévreuse.
Ses amies vinrent lui porter de perfides consolations, avec de petits airs ironiquement dolents et des mines joyeusement tristes. Cinthia lui conseilla, dans toute la sincérité de son cœur de bonne fille, de prendre un nouvel amant, parce que cela l’occuperait toujours un peu. — Mais Musidora lui répondit que ce remède, bon pour Phébé et pour Arabelle, ne lui conviendrait nullement. Alors Cinthia l’embrassa tendrement sur le front et se retira en disant :« Povera innamorata, je ferai dire une neuvaine à la madone pour le succès de vos amours. »
Ce qu’elle fit religieusement.
Musidora, voyant que toute lueur d’espoir était éteinte et que Fortunio était plus introuvable que jamais, prit la vie en grand dégoût et roula dans sa charmante tête les projets les
plus sinistres. — En brave et courageuse fille, elle résolut de ne pas survivre à son premier amour.
« Au moins, se dit-elle, puisque j’ai vu celui que je devais aimer, je n’aurai pas la lâcheté de souffrir qu'aucun homme vivant touche ma robe du bout du doigt: je suis sacrée maintenant!
— Ah! si je pouvais reprendre et supprimer ma vie! si je pouvais rayer du nombre de mes jours tous ceux qui ne t’ont pas été consacrés, cher et mystérieux Fortunio! Je pressentais vaguement que tu existais quelque part, doux et fier, spirituel et beau, un éclair dans tes yeux calmes, un sourire indulgent sur tes lèvres divines, pareil à un ange descendu parmi les hommes; — je t’aperçus, tout mon cœur s’élança vers toi; d’un seul regard tu t’'emparas de mon âme, je sentis que je t’appartenais, je reconnus mon maître et mon vainqueur, je compris qu'il me serait impossible d’aimer jamais personne autre que toi, et que le centre de ma vie était déplacé à tout jamais. Dieu m’a punie de ne t'avoir pas attendu ; mais à présent je sais que tu existes ; — tu n’es pas un fantôme, un spectre charmant envoyé par le sang de mon cœur à ma tête échauffée; je t'ai entendu, je t’ai vu, je t'ai touché; j'ai fait tous mes efforts pour te rejoindre, pour me jeter à tes pieds et te prier de me pardonner, et de m’aimer un peu. =— Tu m'as échappé comme une ombre vaine.
Il ne me reste plus qu’à mourir. Savoir que tu n’es pas un rêve et vivre, c’est une chose impossible. »
Musidora chercha dans sa tête mille moyensde suicide. — Elle pensa d’abord à se jeter à l’eau; mais la Seine était jaune et bourbeuse; puis l’idée d’être repêchée aux filets de Saint-Cloud et étalée toute nue sur une des dalles noires et visqueuses de la Morgue lui répugna singulièrement.
Elle inclina un moment à se brûler la cervelle; mais elle n’avait pas de pistolet, et d’ailleurs aucune femme ne se soucie d’être défigurée, même après sa mort : il y a une certaine coquetterie funèbre; on veut encore être un cadavre présentable.
Un coup de couteau dans le cœur lui souriait assez; mais elle eut peur de reculer devant la morsure du fer et de n’avoir pas le poignet assez ferme. — Elle voulait se tuer sérieusement et non se blesser d’une manière intéressante.
Elles’arrêta définitivement à l’idée du poison.
Nous pouvons assurer nos lecteurs que la pensée inélégante et bourgeoise de s’axphyxier avec un réchaud de charbon allumé ne se présenta pas une minute à notre héroïne; elle savait trop bien vivre pour mourir aussi mal.
Tout à coup un éclair lui passa par la cervelle : l'aiguille de Fortunio lui revint en mémoire.
« Je me piquerai le sein avec cette aiguille, et tout sera dit; — ma mort aura quelque douceur puisqu'elle me viendra de Fortunio, » se dit-elle en tirant le petit dard d’une des capsules du portefeuille. Elle considéra attentivement la pointe aiguë, ternie par une espèce de sédiment rougeâtre, et la posa sur un guéridon à côté d’elle.
Puis elle se revêtit d’un peignoir de mousseline blanche, mit une rose de même couleur dans ses cheveux et s’étendit sur le sofa, après avoir préalablement écarté les plis de sa robe et fait saillir dehors sa gorge ronde et pure pour se piquer plus facilement.
Certes, Musidora avait bien la résolution de se tuer, mais nous devons avouer qu’elle mettait de la lenteur dans ses préparatifs, et que je ne sais quel vague et secret espoir la retenait encore.
« Je me piquerai à midi juste, » se dit-elle. — Il était midi moins un quart. — Explique qui voudra cet étrange caprice; mais Musidora eût été assurément très affligée de mourir à onze heures trois quarts.
Pendant que le temps faisait tomber dans son sablier les grains du fatal quart d’heure, une réflexion se présenta à Musidora. Souffrait-on beaucoup pour mourir de ce poison; laissait-il sur le corps des taches rouges ou noires? — Elle aurait bien voulu en voir les effets.
Au temps de Cléopâtre et dans le monde an-
tique, cela n’aurait pas souffert la moindre difficulté; on eût fait venir cinq ou six esclaves mâles ou femelles, et l’on aurait essayé le poison sur eux; on aurait fait ce que les médecins appellent une expérience in anima vili.
Une douzaine de misérables se seraient tordus comme des anguilles coupées en morceaux sur les beaux pavés de porphyre et les mosaïques étincelantes, devant la maîtresse, accoudée nonchalanment sur l’épaule d’un jeune enfant asiatique et suivant de son regard velouté les dernières crispations de leur agonie. — Tout est dégénéré aujourd’hui, et la vie prodigieuse de ce monde gigantesque n’est plus comprise par nous; nos vertus et nos crimes n’ont ni forme ni tournure.
N'ayant pas d'esclaves pour essayer son aiguille, Musidora, très perplexe, la tenait entre les doigts à trois pouces environ de son sein, enviant le sort de Cléopâtre, qui du moins avait vu, avant de livrer sa belle gorge aux baisers venimeux de l’aspic, cequ’elle auraità souffrir pour aller rejoindre son cher Antoine.
Au moment où Musidora était plongée dans ces incertitudes, sa chatte anglaise sortit de dessous un meuble et vint à elle en miaulant d’un ton doucereux. Voyant que sa maîtresse ne faisait pas attention à ses avances, elle sauta sur ses genoux et poussa plusieurs fois sa main avec son petit nez rose et froid.
La chatte fit le gros dos en regardant sa maîtresse avec ses prunelles rondes, traversées par une pupille en forme d’I, et lui exprima son plaisir d’être caressée par un petit râle particulier aux chats et aux tigres.
Une idée diabolique vint à Musidora en caressant sa chatte : elle lui piqua la tête avec son aiguille.
Blanchette fit un bond, sauta sur le plancher, essaya deux ou trois fois de marcher, puis tomba comme prise de vertige; ses flancs haletaient, sa queue battait faiblement le parquet; — un frisson courut sur son poil; son œil s’illumina d’une lueur verte, puis s’éteignit. — Elle était morte. Tout ceci dura à peine quelques secondes.
« C’est bien, dit Musidora, l’on ne doit pas beaucoup souffrir, » et elle approcha l'aiguille de son sein. Elle allait égratigner sa blanche peau quand le tonnerre sourd d’une voiture roulant au grand galop sous la voûte de la porte cochère parvint à son oreille et suspendit pour un moment l'exécution de son fatal projet.
Elle se leva et fut regarder à sa fenêtre.
Une calèche, attelée de quatre chevaux gris pommelé, parfaitement semblables et si fins que lon aurait dit des coursiers arabes de la race du Prophète, faisait le tour de la cour sablée. Les postillons étaient en casaque vert tendre aux couleurs de Musidora. — Il n’y avait personne dans la calèche.
Musidora ne savait que penser, lorsque Jacinthe lui remit un petit billet qui lui avait été donné par un des jockeys.
Voici ce qu’il contenait :
« Madame,
« Ma sauvagerie vous a fait perdre une calèche ; cela n’est pas juste. — Celle-ci vaut mieux que celle de George, — daignez l’accepter en échange; si l'envie vous prenait de l'essayer, la route de Neuilly est fort belle, et vous pourriez juger de la vitesse des chevaux; je serai heureux de vous y rencontrer.
CEÉCAPIMERE AIN
Il est facile de s’imaginer la stupéfaction heureuse de Musidora; elle passait subitement, et sans transition ménagée, du plus extrême désespoir à la joie la plus vive : ce fuyard, cet introuvable et sauvage Fortunio venaitdese rendre de lui-même au moment où elle s’y attendait le moins. — Les fanfares triomphales sonnaient déjà allègrement aux oreilles de Musidora; car elle ne doutait plus de sa victoire et se croyait
assurée d’emporter, sans coup férir, le cœur de Fortunio.
O vivace espérance ! comme tu relèves obstinément les rameaux élastiques et souples courbés sous le pied lourd du désappointement, et comme il te faut peu de temps pour t’épanouir en fleurs merveilleuses et pousser de tous côtés de vigoureuses frondaisons!
Voici une enfant qui tout à l’heure était plus pâle que la statue d’albâtre que l’on aurait couchée sur son tombeau, et dontlesveines bleuâtres semblaient courir dans l’épaisseur d’un marbre plutôt que sous une chair vivante, et qui maintenantsautilleen pépiant parla chambre, joyeuse comme un passereau au mois de mai.
«Jacinthe, Jacinthe, vite, habille-moi, chaussemoi; je veux sortir!
— Quelle robe veut mettre madame ? répondit Jacinthe en pesant chaque syllabe, pour lui donner le temps de la réflexion.
— La première que tu trouveras sous la main, fit la petite avec un charmant geste d’impatience. — Mais, de grâce, sois prompte. Tu es plus lente qu’une tortue; on dirait que tu as une carapace sur le dos. »
Jacinthe apporta une robe blanche à laquelle une petite raie d’un rose très pâle donnait une teinte de chair délicate, approchant de celle des hortensias lorsqu'ils viennent de s'épanouir.
Musidora la mit sans corset, tant elle avait
hâte de partir. — Elle ne risquait rien d’ailleurs à cette négligence. Elle était du très petit nombre de femmes qui ne se défont pas quand on les déshabille.
Cela fait, elle s’entortilla dans un grand cachemire blanc qui lui tombait jusqu'aux talons, — et Jacinthe lui posa délicatement sur la tête le chapeau le plus frais, le plus gracieux, le plus délicieusement coquet qu’il soit possible de rêver. — Nous n’osons pas décrire en vile prose un pareil chef-d'œuvre. — Bornez-vous à savoir, mesdames, que la passe, un peu élevée, garnie intérieurement d’une aérienne guirlande de petites fleurs sauvages, faisait au charmant visage de Musidora une auréole ravissante, contre laquelle plus d’une sainte eût volontiers échangé son nimbe d’or; — figurez-vous un grand camélia dont le cœur serait une figure d'ange.
Un petit soulier aile de scarabée, si échancré qu’il couvrait à peine le bout des doigts, se laissait voir sous les derniers plis de sa robe, et donnait facilement à entendre qu'il chaussait un pied appartenant à la plus jolie jambe du monde.
Des bas d’une excessive finesse laissaient transparaître à travers leurs broderies à jour la peau légèrement rosée de ce pied adorable.
Musidora, prenant à peine le temps de se ganter, descendit l’escalier et monta dans la calèche.
« À Neuilly! » dit-elle au groom qui relevait le marchepied.
La voiture partit comme l'éclair.
« Tiens! fit Jacinthe en heurtant du pied le cadavre de la chatte, qu’elle n’avait pas encore aperçu, — Blanchette qui est crevéel — Hé!
Jack, voyez donc votre bête; — elle est défunte. Votre maîtresse va faire un beau train ce soir en rentrant. »
Jack, consterné, s’agenouilla auprès de la chatte, lui tira la queue, lui pinça les oreilles, lui frotta ke nez avec un mouchoir trempé dans l’eau de Cologne, — mais, hélas! inutilement.
« Oh! la mauvaise bête! elle a fait exprès de mourir pour me faire battre par madame, dit le négrillon en roulant ses gros yeux d’un air de terreur bouffonne; elle a une petite main bien dure!
— Taisez-vous, animal ! est-ce que vous croyez que madame se dégradera jusqu’à vous battre elle-même ? — Elle vous fera fouetter par Zamore, répondit Jacinthe majestueusement; et, à vrai dire, vous le méritez : — n’avoir qu’une chatte à soigner, et la laisser mourir comme un chien ! — Pauvre bête, va!
— Holà! oufl aïe! fit le négrillon, comme s’il sentait déjà crever sur ses épaules la pluie cinglante de coups de cravache qui lui était réservée.
— Vous crierez tantôt, dit Jacinthe, se plai-
sant à augmenter les terreurs du nègre; vous savez que Zamore ne peut vous souffrir et qu'il a le bras solide ; il vous écorchera tout vifcomme une anguille. — Comptez là-dessus, monsieur Jack. »
Jack ramassa la chatte, la porta dans sa niche, lui plia les quatre pattes sous le ventre, rangea sa queue en cercle, lui ouvrit les yeux de façon à lui donner une apparence de vie, puis il fut se cacher dans le grenier, derrière une pile de foin, pour attendre que le nuage fût passé, non sans avoir fourré dans ses poches une bouteille de vin, du pain et un grand morceau de viande froide.
Puisque nous en sommes sur le chapitre de la chatte, nous justifierons Musidora du reproche de cruauté qu’on lui aura peut-être fait pour avoir tué sa bête favorite. — Musidora pensait qu’elle allait mourir elle-même et que peut-être sa chatte, après sa mort, serait réduite à courir sur les toits par la pluie et la neige, et exposée à toutes les horreurs de la famine (perspective affigeante !). — Elle a été féroce par bonté. — D'ailleurs, elle l’a fait très proprement empailler et mettre sous un globe bordé de peluche rouge; elle est couchée sur un petit coussin de soie bleu de ciel, et de ses beaux yeux d’émail s'échappe une lueur verdâtre, absolument comme si elle était vivante; il semble qu’on l’entende faire ronron. — Qui de nous peut se
flatter d’être empaillé et mis sous verre après sa mort ? Qui sera jamais regretté comme une chatte à longs poils ou un chien sachant faire lexercice ?