‹ Œuvres de Théophile GautierChapitre 11 sur 37 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Les postillons revêtus de leur casaque vert tendre faisaient joyeusement claquer leur fouet, et la calèche roulait si rapidement que les roues ressemblaient à un disque étincelant et qu’il eût été impossible d’en distinguer les rayons.

La poussière soulevée n’avait pas eu le temps de s’abattre que la voiture était déjà hors de vue.— Les équipages le plus chaudement menés restaient en arrière, et cependant pas une goutte de sueur ne mouillait le poitrail des chevaux gris pommelé; leurs jambes, minces et sèches comme des jambes de cerf, dévoraient le chemin qui filait sous eux, gris et rayé, comme un ruban qu'on roule.

Musidora, nonchalamment renversée sur les coussins, se laissait aller aux plus amoureuses préoccupations ; son teint transparent rayonnait éclairé de bonheur, et sa petite main, gantée de

blanc, appuyée sur le bord de la calèche, battait la mesure d’un air qu’elle fredonnait intérieurement et sans que le son sortit de ses lèvres. Le ravissement où elle était plongée était si grand, que de temps en temps elle se prenait à rire aux éclats d’un air spasmodique et presque fiévreux; elle sentait le besoin de pousser des cris, de se faire mettre à terre et de courir de toutes ses forces ou de faire quelque action véhémente pour ouvrir une soupape d’échappement aux jets exubérants de ses facultés. Toute langueur avait disparu. Elle, qui hier se faisait porter dans son bain et pouvait à peine soulever son pied pour monter une marche, accomplirait en se jouant les douze travaux d’Hercule, ou peu s’en faut.

La curiosité, le désir et l’amour, ces trois leviers terribles, dont un seul enlèverait le monde, exaltent au plus haut degré toutes les puissances de son âme; il n’y a pas en elle une seule fibre qui ne soit tendue à rompre et qui ne vibre comme la corde d’une lyre.

Elle va donc voir Fortunio, l’entendre, lui parler, se rassasier de sa beauté, nourriture divine; suspendre son âme à ses lèvres, et boire chacune de ses paroles plus précieuses que les diamants qui tombent de la bouche des jeunes filles vertueuses dans les Contes de Perrault. — Ab! respirer l'air où son souffle s’est mêlé, être caressée du même rayon de soleil qui a joué sur

ses cheveux noirs, regarder un arbre, un point de vue où ses yeux se sont arrêtés, avoir quelque chose de commun avec lui, quelle ineffable jouissance, quel océan de secrètes extases!

A cette pensée, le cœur de Musidora dansait la tarentelle sous sa gorge libre de corset.

Les dandies mettaient leurs chevaux au galop pour voir la figure de cette duchesse inconnue traînée par un si merveilleux attelage, et plus d’un manqua de tomber à la renverse de stupeur admirative. — Musidora, qui en tout autre temps eût été flattée de ces étonnements, n’y fit pas la moindre attention; elle n’était plus coquette.

Une métamorphose s'était opérée en elle; il ne restait plus rien de l’ancienne Musidora que le nom et la beauté. Et encore sa beauté n’avait plus le même caractère : jusque-là elle avait été spirituellement belle; elle était devenue passionnément belle.

L'on trouvera sans doute invraisemblable qu’un pareil changement ait lieu d’une manière si subite, et qu’un amour aussi violent se soit allumé à la suite d’une seule rencontre. A cela nous répondrons que rien n’a ordinairement Pair plus faux que le vrai, et que le faux a toujours des apparences très grandes de probabilité, attendu qu’il est arrangé, travaillé, combiné d'avance pour produire l’effet du vrai : — le clinquant a plus lair d’or que l’or lui-même.

Ersuite nous ferons remarquer que le cœur de la femme est un labyrinthe si plein de détours, de faux-fuyants et de recoins obscurs, que les grands poètes eux-mêmes qui s’y sont aventurés, la lampe d’or du génie à la main, n’ont pas toujours su s’y reconnaître, et que personne ne peut se vanter de posséder le peloton conducteur qui mène à la sortie de ce dédalé. — De la part d’une femme on peut s'attendre à tout, et principalement à l’absurde.

Beaucoup de gens respectables et de dames fâchées de l’être seront sans doute d’avis que les coups de foudre sont de pures illusions romanesques, et que l’on n’aime pas éperdument un homme ou une femme que l’on n’a vu qu’une fois. Quant à nous, notre avis est que, si l’on n'aime pas une personne la première fois qu’on la voit, il n’y aucune raison pour l'aimer la seconde et encore moins la troisième.

Puis, il fallait bien que Musidora se prit de passion pour Fortunio, sans quoi notre roman n'aurait pu subsister. Notre héros, doué comme il l’est, riche, jeune, beau, spirituel et mystérieux, devait d’ailleurs être adoré au premier coup. Bien d’autres, qui n’ont pas la moitié de ces qualités, réussissent aussi promptement.

Qu’y a-t-il d’étrange à ce qu’une jeune femme aime un beau jeune homme ? Ainsi donc, que la chose soit vraisemblable ou non, il est constaté que Musidora adore Fortunio qu’elle ne con-

naît pas ou qu’elle n’a vu qu’une fois, ce qui est la même chose.

Cette dissertation n’empèêche pas la calèche de voler légèrement sur la grande avenue des Champs-Élysées et d’avoir dépassé l'Arc de l’'Étoile, cette gigantesque porte cochère ouverte sur le vide.

La nature présentait un aspect tout différent de celui qu’elle avait au jour où Musidora battait le bois de Boulogne au hasard pour y rencontrer le Fortunio : — le rouge sombre des bourgeons avait fait place à un vert tendre, couleur d'espérance, et les oiseaux gazouillaient sur les branches de joyeuses promesses; le ciel, où nageaient deux ou trois nuages de ouate blanche, semblait un grand œil bleu qui regardait amoureusement la terre; — une douce senteur de feuillage nouveau et d'herbe fraîche montait dans l’air comme un encens printanier; de petits papillons jaune soufre dansaient sur le bout des fleurs et tournaient dans les bandes lumineuses qui zébraient le fond vert du paysage.

Une allésresse infinie égayait la terre et le ciel. Tout respirait la joie et l’amour partagé; l'atmosphère était imprégnée de jeunesse et de bonheur. Du moins c'était l’impression qu’éprouvait Musidora; elle voyait les objets extérieurs à travers le prisme de la passion.

Les passions sont des verres jaunes, bleus ou rouges, qui teignent toute chose de leur cou-

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leur. Aussi un site qui a paru affreux, hérissé, décharné jusqu'aux os, repoussant de misère et de maigreur, plus inhospitalier qu’un steppe de . Scythie, vu dans un instant de désespoir, — semble diapré, étincelant, fleuri, avec des eaux miroitantes, des gazons vivaces et des fuites d'horizons bleuâtres, un vrai paradis terrestre, regardé à travers le prisme du bonheur.

La nature ressemble un peu à ces grandes symphonies que chacun comprend à sa façon. L’un place le cri suprême de Jésus expirant sur la croix où l’autre croit entendre les roulades perlées du rossignol et le grêle pipeau des bergers.

Musidora comprenait pour le moment la symphonie dans le sens amoureux et pastoral.

La voiture filait toujours ; les grands arbres, inclinant leur panache, fuyaient à droite et à gauche comme une armée en déroute, et Fortunio ne paraissait pas encore.

L’inquiétude commençait à picoter légèrement le cœur de Musidora. Si Fortunio allait avoir changé d’idée? — Elle relut son billet, qui lui sembla assez formel et la rassura un peu.

Enfin elle aperçut, tout au bout de l'avenue, un petit tourbillon de poussière blanche qui s’approchait rapidement.

Elle sentit une émotion si violente, qu’elle fut obligée de s’appuyer la tête sur le dossier de la voiture : ses artères sifflaient dans ses tempes,

le sang abandonna et reprit trois ou quatre fois ses joues, sa main mourante laissa échapper le billet, qu’elle tenait serré avec une étreinte presque convulsive.

Elle touchait au moment suprême de sa vie; — son existence allait se décider.

Bientôt la nuée de poussière, s’entr'ouvrant comme une nuée classique recéleuse de quelque divinité, permit de voir distinctement un cheval noir à tous crins, le col arqué, les épaules étroites, les pieds duvetés, l’œil et les naseaux pleins de feu, qui ressemblait plutôt à un hippogriffe qu’à un quadrupède ordinaire. Le cheval était monté par un cavalier qui n’était autre que le jeune Fortunio lui-même.— À quelques pas galopait le Maure lippu.

C'était bien lui : il avait cet air de nonchalante sécurité qui ne le quittait jamais et qui lui donnait tant d’ascendant sur tout le monde. Il semblait qu'aucune des adversités humaines n’eût prise sur lui et qu’il se sentit au-dessus des atteintes du sort. La sérénité siégeait sur sa belle figure comme un piédestal de marbre.

Il s’avança vers la calèche en faisant exécuter à son cheval des courbettes prodigieuses; tantôt il l’enlevait des quatre pieds à la fois, tantôt il le faisait tenir debout et avancer ainsi de quelques pas.

Le noble animal se prêtait à toutes ses exigences avec une coquetterie et une souplesse

merveilleuses ; il semblait vouloir lutter de gracieuse hardiesse avec son maître; on eût dit qu'ils ne faisaient qu’un et que la même volonté les animait tous deux; car Fortunio n’avait ni éperons ni cravache, et ne tenait pas seulement la bride en main. — Il guidait sa monture par je ne sais quels mouvements imperceptibles, et il était complétement impossible de voir avec quels moyens il transmettait sa pensée à l’intelligent animal.

Quand il ne fut plus qu’à une cinquantaine de pas de la calèche, il mit son cheval à fond de train et arriva ainsi à un pied de la voiture. Musidora, éperdue, crut qu’il allait se briser contre les roues et poussa un grand cri; mais Fortunio, par un tour d’adresse familier aux cavaliers arabes, avait arrêté subitementsa monture lancée sur ses quatre jambes, et passé sans transition de la course la plus rapide à l’immobilité la plus complète. — On eût dit qu’un enchanteur lavait figé, lui et son cheval. — Après ce temps d’arrêt, il fit danser un peu son barbe, car c’en était un, à la portière de la calèche, et, au milieu d’une ruade violente, il salua Musidora avec la même grâce et la même aisance que s’il eût eu les deux pieds appuyés sur le solide parquet d’un salon.

« Madame, dit-il, pardonnez à un pauvre sauvage à qui de longues courses dans l’Inde et l'Orient ont fait perdre l’habitude de la galan-

vs

terie européenne et qui ne sait plus guère comment on se conduit avec les femmes. — Si j’avais été assez présomptueux pour croire que vous désiriez ma présence, croyez que je serais accouru de toute la vitesse des jambes de Tippoo; mais je n’aurais pas pensé qu’un extravagant comme moi, rendu maniaque par des voyages dans des régions étrangères, pût intéresser en rien votre curiosité. »

Nous voudrions bien rapporter la réponse de Musidora, mais nous n’avons jamais su ce qu’elle répondit. Il est certain cependant qu’elle ouvrit la bouche, en levant sur Fortunio ses beaux yeux noyés d’un éclat onctueux; elle murmura quelque chose, mais nous avons eu beau prêter l’oreille, nous n’avons pu distinguer une seule syllabe. Le grincement du sable sous les roues, le piétinement des chevaux, ont couvert sans doute la voix presque inarticulée de

Musidora. — Nous le regrettons fort, car il eût été assez curieux de recueillir ces précieuses paroles.

« Musidora, reprit Fortunio d’un timbre de voix doux et sonore, l’on vous a sans doute fait bien des histoires singulières sur mon compte, mes amis ont beaucoup d’imagination; que direz-vous lorsque vous verrez que, loin d’être un héros de roman, un homme étrange et fatal, je ne suis tout bonnement qu’un honnête garçon, assez bon diable quoique capricieux et fan-

tasque par boutades? Je vous assure, Musidora, que je bois du vin et non de l’or fondu à mes repas; — je mange plus d’huîtres que de perles dissoutes dans du vinaigre; — je couche dans un lit, quoiqu'il m'arrive plus souvent de coucher dans un hamac, et je marche en général sur mes pieds de derrière, à moins que je n’emprunte ceux de Tippoo, de Zerline ou d’Agandecca, ma jument favorite. — Voilà ma façon de vivre. — J'aime mieux les vers que la prose, j'aime mieux la musique que les vers, et je ne préfère rien au monde à une peinture de Titien, si ce n’est une belle femme. — Je n'ai pas d'autre opinion politique. — Je ne hais que mes amis et me sentirais assez porté à la philanthropie si les hommes étaient des singes. Je croirais volontiers en Dieu, s’il ne ressemblait pas tant à un marguillier de paroisse, et je pense que les roses sont plus utiles que les choux. — Vous me connaissez maintenant comme si vous aviez dormi dix ans sur mon oreiller. À ceci se bornent tous les renseignements que je puis vous procurer sur moi, car je n’en sais pas davantage. »

Musidora ne put s’empêcher de rire de la profession de foi de Fortunio.

« Vraiment, dit-elle, vous êtes modeste en ne vous croyant pas singulier; savez-vous donc, monsieur Fortunio, que vous êtes d’une excentricité parfaite ?

St a *

— Moi! point du tout; je suis le garçon le plus uni du monde: je ne fais que ce qui me plait, et je vis absolument pour mon compte.

— Mais voici le soleil qui devient chaud, et votre ombrelle ne suffira plus tout à l'heure pour vous garantir de ses flèches de plomb. — S'il vous plaisait de venir vous reposer un instant dans une cahute, une espèce de wigwam indien que j'ai par là, vous retourneriez ce soir à Paris, pendant les fraiches heures du crépuscule.

— Volontiers, répondit Musidora ; je ne serais pas fâchée de voir votre veranda, votre wigwam, comme vous dites; car on prétend que vous ne demeurez pas, mais que vous perchez.

— Quelquefois, — mais pas toujours. J'ai passé plus d’une nuit sur un arbre avec ma ceinture attachée au tronc pour m'empêcher de me casser la tête en tombant à la renverse; mais ici je vis comme le bourgeois le plus débonnaire. Il ne me manque qu’un toit de tuiles rouges et des contrevents verts pour être le garçon le plus arcadique et le plus sentimental du monde. — Hadji, Hadji ! approchez; j'ai deux mots à vous dire. »

Le Maure en deux bonds fut à côté de Fortunio.

Fortunio lui adressa quelques mots dans une langue étrangère, avec une intonation gutturale et bizarre.

Hadji partit aussitôt à bride abattue.

« Veuillez m’excuser, madame, de m'être servi devant vous d’un idiome inconnu; mais ce drôle ne sait pas un mot de français ni d’aucune autre langue chrétienne.

— J'espère, dit Musidora, que vous ne l’avez pas envoyé devant pour préparer quelque chose à mon intention; est-ce que vous voulez me faire recevoir au bas de votre perron par une députation de jeunes filles vêtues de blanc avec des bouquets envoloppés dans une feuille de papier ? J’entends que vous ne fassiez point de cérémonie avec moi.

— J'ai envoyé tout bonnement Hadiji, reprit Fortunio, pour mettre en cage mon lion privé et ma tigresse Betsy. — Ce sont de charmantes bêtes, douces comme des agneaux, mais dont la vue aurait pu vous inquiéter. — Je suis la-dessus maniaque comme une vieille fille, je ne puis me passer d'animaux. Ma maison est comme une ménagerie.

— Les barreaux de la cage sont-ils solides ?

dit Musidora d’un air assez peu rassuré.

— Oh! très solides, reprit Fortunio en riant. — Nous voici arrivés. »

CHMRPTRE VI

La maison de Fortunio n’avait pas de façade.

— Deux terrasses de rocailles avec des angles de pierre vermiculée, une rampe à balustres ventrus et des piédestaux supportant de grands vases de faïence bleue remplis de plantes grasses, tout à fait dans le goût Louis XIII, s’élevaient de chaque côté d’une porte massive en cœur de chêne, sculptée précieusement et ornée de deux médaillons d’empereurs romains, entourés de guirlandes de feuillage. — Ces deux terrasses formaient comme une espèce de bastion où venaient se briser les regards des curieux. — Au-dessous étaient pratiquées les écuries.

La calèche s’élança au galop de ses quatre chevaux contre la porte, qui s’ouvrit en tournant sur ses gonds comme par enchantement, sans que personne parût en pousser les battants.

La voiture fit le tour d’une grande cour sablée, entourée d’une palissade de buis taillé en

arcades, ce qui donna à notre héroïne le temps de regarder la maison du cher Fortunio.

Au fond de la cour scintillait, sous un vif rayon de soleil, un bâtiment en pierres blanches cimentées avec une telle précision qu’il semblait fait d’un seul morceau. — Des niches richement encadrées et occupées par des bustes antiques rompaient seules la plane surface du mur, entièrement dénué de fenêtres. — Une porte de bronze, sur laquelle palpitait l'ombre d’une tente rayée, occupait le milieu de l’édifice; — trois degrés de marbre blanc, côtoyés de deux sphinx, les pattes croïsées sous leurs mamelles aiguës, menaient à cette porte.

La voiture s'arrêta sous la tente; Fortunio descendit, souleva la belle enfant et la posa délicatement sur la dernière marche du perron; puis il toucha le battant, qui rentra dans le mur et se referma aussitôt qu’ils furent passés.

Ils se trouvèrent alors dans un large corridor éclairé d’en haut; — quatre portes s’ouvraient sur ce corridor ; — il était pavé d’une mosaïque représentant des pigeons perchés sur le bord d’une large coupe et se penchant pour y boire, avec des enroulements, des fleurs et des festons ; la vraie mosaïque de Sosimus de Pergame, que tous les antiquaires croient perdue.

Des piliers de brèche jaune à demi engagés dans le mur supportaientun attique délicatement sculpté, et formaient un cadre à des peintures

à la cire où voltigeaient sur un fond noir des danseuses antiques, soulevant légèrement le bord de leurs tuniques aériennes, ou arrondissant en l'air leurs bras blancs et frèles comme les anses d’uneamphored’albâtre, etsecouantleursmains chargées de crotales sonores. Jamais Herculanum ni Pompeïa ne virent se découper sur leurs murailles de plus gracieuses silhouettes.

Musidora s'arrêta pour les considérer.

« Ne faites pas attention à ces barbouillages, dit Fortunio en faisant entrer Musidora dans une chambre latérale. — Avouez, Musidora, que vous vous attendiez à mieux. Vous devez me trouver un assez maigre Sardanapale. Je n’ai offert jusqu'ici à vos yeux que des régals peu chers, mes magnificences asiatiques et babyloniennes sont des plus misérables, et c’est tout au plus si j'atteins à la sediocritas aurea d'Horace; un ermite pourrait demeurer ici. »

En effet, la pièce dans laquelle il avait conduit Musidora était d’une grande simplicité, — On n’y voyait d’autres meubles qu’un divan très bas qui en faisait le tour; les murs, le plafond et le plancher étaient recouverts de nattes d’une extrême finesse, zébrées de dessins éclatants. Des jalousies de joncs de la Chine arrosés d’eau de senteur, qui laissaient transparaître les contours estompés d’un paysage lointain, s’abaissaient sur les fenêtres vitrées de verres blancs historiés de pampres rouges. Au milieu du plafond, dans

une espèce d’œil-de-bœuf, s’enchâssait un globe de verre rempli d’une eau claire et splendide où sautelaient des poissons bleus à nageoires d’or ; leur mouvement perpétuel faisait miroiter la chambre de reflets changeants et prismatiques de l’effet le plus bizarre. — Précisément au-dessous de ce globe, un petit jet d’eau dardait en l'air son mince filet de cristal, tremblotant au moindre souffle, et qui retombait sur une vasque de porphyre en pluie perlée et grésillante. — Dans un angle se balançaïit un hamac de fibres de latanier, et dans l’autre un hooka magnifique tortillait ses anneaux noirs et souples autour d’un vase à rafraîchir la fumée, en cristal de roche, enjolivé de filigranes d’argent. — C'était tout. « Asseyez-vous, belle reine, dit Fortunio en enlevant avec beaucoup de dextérité le cachemire de Musidora; — et il la conduisit par le bout de la main dans l’angle du divan.

«Mettez ce coussin derrière vous, et celuici sous votre coude, et cet autre sous vos pieds. — Là, bien; — voyez-vous, il n’y a que les Orientaux qui sachent s'asseoir convenablement, et un de leurs poètes a fait ce distique, qui a plus de sens que toutes les philosophies du monde : — Mieux vaut être assis que debout, couché qu’assis, mort que couché. — Trouvezmoi donc, dans toutes les lamentations des rimeurs à la mode, quelque chose qui vaille le simple distique du bon Ferid-ed-Din Atar. »

Et, en disant cela, Fortunio s’étendit sur une natte de fibres de latanier, en face de Musidora.

« Vous êtes couché, vous voilà déjà parvenu au deuxième degré du bonheur, selon votre poète arabe, fit Musidora ; ce matin, j'ai été bien près de passer au troisième degré.

— Comment linterrompit Fortunioensesoulevant sur son coude, vous avez manqué mourir ce matin? Serait-ce seulement votre ombre que je vois? Maïs non, vous êtes bien vivante (et, comme pour s’en assurer, il lui prit le pied et le lui baisa). — Je sens votre peau tiède et flexible à travers ce mince réseau.

— Cela n'empêche pas que si votre billet n’était pas arrivé à midi moins cinq minutes, je serais maintenant blanche et froide, et assurée pour longtemps du bonheur de l’horizontalité. — À midi je devais me tuer.

— Si passionné orientaliste que je sois, je ne suis de l’avis de Ferid-ed-Din Atar que jusqu’à la moitié de son second vers. — Le dernier hémistiche est excellent pour les hommes qui ne sont pas seulement millionnaires et les femmes que la laideur réduit à la vertu. — Vous n’êtes pas dans ce cas. Quel motif vous poussait à cette résolution violente de vous tuer à midi précisément ?

— Que sais-je? j'avais des vapeurs ; les diables bleus me martelaient le crâne; j’étais contrariée, excédée ; — je ne savais à quoi employer ma journée, en sorte que, ne pouvant tuer le

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temps, j'avais pris le parti de me tuer moi-même ; ce que j'aurais sérieusement exécuté, si le désir d'essayer votre calèche ne m’eût rattachée à la vie.

— Beaucoup de gens que je connais se sont donné pour vivre de moins bonnes raisons que celle-là. — Un de mesamis, qui avait déjà fourré mignonnement la gueule de son pistolet dans sa bouche, se ressouvint fort à propos qu’il avait oublié de se faire une épitaphe. Cette idée de ne pas avoir d’épitaphe le contraria sensiblement ; il déposa son pistolet sur la table, prit une feuille de papier et écrivit les vers suivants :

Des cruautès du sort la volonté triomphe ; Le plus faible mortel peut vaincre le destin. Quand on à du courage el que...

Ici notre malheureux ami s’arrêta faute de rime; il se gratta le front, se mordit les ongles, mais vainement ; il sonna son domestique, se fit apporter un dictionnaire de rimes qu’il feuilleta d’un bout à l’autre sans trouver ce qu’il lui fallait, car ériomphe n’a pas de rime; de Marcilly entra par hasard et l’emmena au jeu, où il gagna cent mille francs, ce qui le remit à flot. Depuis ce temps, il vit en joie et ne baise plus le canon de ses pistolets. Cette histoire, très véridique, prouve l'utilité des rimes difficiles en matière d’épitaphe.

— Ah! Fortunio, que vous êtes cruellement

persifleur ! dit Musidora avec un léger accent de reproche. Croyez-vous donc que ce ne soit pas une excellente raison de mourir qu’un amour dédaigné ? »

Fortunio fixa sur elle ses prunelles limpidement bleues avec une expression de douceur infinie ; — puis, par un brusque mouvement, il s’élança de sa natte sur le divan, et, passant un de ses bras derrière elle, il fit ployer jusqu’à lui sa taille souple et mince.

« Eh ! qui vous a dit, enfant, que votre amour fût dédaigné ?... »

…… Un râle effroyable, enroué et guttural, se fitentendre à peu de distance de la chambre.

Musidora se dressa tout épouvantée.

« C’est ma tigresse qui me sent et qui voudrait me voir. Cette diable de bête aura rompu sa chaîne; elle n’en fait jamais d’autres; — excusez-moi, madame, je vais l’attacher plus solidement et lui parler un peu pour la calmer; elle est jalouse de moi comme une femme. »

Fortunio prit un kriss malais caché sous un coussin et sortit. Musidora l’entendit qui jouait avec la tigresse dans le corridor; Fortunio parlait dans une langue inconnue que la tigresse semblait comprendre et à laquelle elle répondait par de petits mugissements; — les battements joyeux de sa queue résonnaient sur le mur comme des coups de fléau. Au bout de quelques minutes, le bruit s’éteignit, et Fortunio revint.

Il avait quitté son habit de cheval, et il portait un costume d’une magnificence bizarre.

Une espèce de caftan de brocart, à larges manches, serré à la taille par un cordon d’or, se plissait puissamment autour de son corps gracieux et robuste; sur sa tête était posée une calotte de velours rouge brodée d’or et de perles, avec une longue houppe qui lui pendait jusqu’au milieu du dos; ses cheveux, naturellement bouclés, s’en échappaient en noires spirales de l’effet le plus pittoresque.

Ses pieds nus jouaient dans des babouches turques.

Un vaste caleçon de soie rayée complétait cet ajustement.

Par sa chemise ouverte l’on voyait la blancheur de sa poitrine de marbre, sur laquelle brillait une petite amulette ornée de broderie et de paillettes, assez pareille aux petits sachets que portent au cou les pêcheurs napolitains.

Était-ce, chez le Fortunio, superstition, bizarrerie, caprice, tendre souvenir, pur amour de la couleur locale? c’est ce que l’on n’a jamais bien pu savoir; toutefois est-il que les nuances tranchées et le clinquant de l’amulette faisaient merveilleusement ressortir l'éclat marmoréen de sa chair souple et polie.

« Musidora, dit-il en rentrant dans la chambre, avez-vous soif ou faim ? Nous allons tâcher de trouver un morceau à manger et un coup à

boire, — Vous aurez de l’indulgence pour un ménage de campagne dirigé par un garçon à moitié sauvage, — qui, en fait de cuisine, ne sait accommoder que des pieds d’éléphant et des bosses de bison. — Venez par ici, dit-il en soulevant la portière; n’ayez pas peur. »

Fortunio ayant posé son bras sur la taille de Musidora, comme Othello lorsqu'il reconduit Desdemona, fit entrer sa tremblante beauté dans un petit salon hexagone décoré à la Pompadour, tapissé d’un damas rose à fleurs d’argent avec des dessus de porte de Watteau, et pour plafond un ciel vert pomme tout pommelé de petits nuages et peuplé d’essaims de gros amours joufflus jetant les fleurs à pleines mains.

Quoiqu'il fit grand jour partout ailleurs, il était nuit dans le petit salon; car il est du dernier ignoble et tout à fait indigne d’un homme qui fait profession de sensualité élégante de manger autrement qu'aux bougies.

Deux lustres pendaient du plafond, attachés à des tresses rose et argent assorties à la tenture.

Dix torchères chargées de bougies, entrelaçant leurs branches capricieuses avec les bordures des trumeaux, répandaient une éblouissante clarté sur les dorures des meubles et les fleurs argentées de la tapisserie.

Au fond, sous un baldaquin à glands d’argent, s’épanouissait, comme un lit gigantesque, un merveilleux sofa de satin blanc broché d’or.

A toutes les encoignures, des étagères et des cabinets de vieux laque pliaient sous les magots de la Chine, les pots du Japon et les groupes de biscuit.

C'était un vrai boudoir de marquise.

Fortunio prit un fauteuil et le posa au milieu de la chambre; il en plaça un autre précisément en face, et s’assit en invitant Musidora à en faire autant.

« Maintenant, mangeons, dit-il de l'air le plus sérieux du monde. J'ai plus d’appétit que je ne lespérais, » et il releva ses manches comme quelqu'un qui s'apprête à découper.

Musidora le regarda avec quelque inquiétude et eut peur un instant qu'il n’eût perdu la raison ; maisil avait l’air parfaitement desang-froid. Cependant il n’y avait rien dans la chambre qui indiquât que l’on allait y manger, ni table, ni vaisselle, ni domestique.

Tout à coup deux feuilles du parquet se replièrent à la grande surprise de Musidora, et une table splendidement éclairée se leva lentement avec deux servantes, chargées de tous les ustensiles nécessaires à bien manger.

Les figures et les ornements du surtout, écaillés à tous leurs angles de paillettes de lumière, jetaient un éclat à faire baisser les yeux au dieu du jour lui-même; le ton vert aqueux des urnes de malachite, où le vin de Champagne grelottait dans sa mince robe de verre sous les blancs

cristaux de la glace, contrastait heureusement avec les teintes fauves des ors; — des corbeilles de filigrane d’or et d’argent, précieusement travaillées, avec des découpures plus frêles et plus fenestrées qu’une dentelle de Brabant, étaient remplies des fruits les plus rares : c’étaient des raisins vermeils et blonds comme l’ambre, d’énormes pêches aux joues de velours incarnat, des ananas aux feuilles dentelées en scie, exhalant les chauds parfums du tropique; des cerises et des fraises d’une grosseur monstrueuse. Les primeurs du printemps et les derniers présents que l’automne verse de sa corbeille tardive se rencontraient sur cette table, étonnés de se voir pour la première fois face à face. — Les saisons et l’ordre ordinaire de la nature ne paraïssaient pas exister pour Fortunio.

Sur des coupes de porphyre s’élevaient en pyramide des sucreries, des confitures des îles, des conserves de rose, des grenades, des oranges, des cédrats et tout ce que la plus luxueuse gourmandise peut réunir de raffiné, d’exquis et de ruineusement rare.

Nous avons tout d’abord, intervertissant l’ordre habituel, commencé par le dessert ; mais le dessert n’est-il pas tout le diner pour une jolie femme ? Cependant, afin de rassurer le lecteur qui trouverait ces mets trop peu substantiels pour un héros de la taille et de la force de Fortunio, nous lui dirons que, dans des plats ar-

moriés et d’une ciselure admirable, poséssur des réchauds de platine niellé, fumaient des cailles rôties, entourées d’un chapelet d’ortolans, des quenelles de poisson, des purées de gibier, et, pour pièce principale, un faisan de la Chineavec ses plumes. Je ne sais quoi encore, des laitances de surmulet, des rougets, des crevettes et autres éperons à boire.

Le vin d’Aï, que nous avons seul nommé, pourrait sembler trop frivole et d’une pétulance trop évaporée pour un buveur aussi sérieux que Fortunio ; des flacons de verre de Bohême, tout brodés d’arabesques d’or, contenaient dans leur ventre transparent de quoi établir une ivresse sur un pied de solidité convenable. — C'était du vin de Tokay comme M. de Metternich luimême n’en a jamais bu, du Johannisberg six fois au-dessus du nectar des dieux pour la saveur et le bouquet, du véritable vin de Schiraz dont, au moment où cette histoire a été écrite, il n'existait que deux bouteilles en Europe, l’une chez George, et l’autre chez de Marcilly, qui les gardaient sous triple clef pour quelque occasion suprême.

« Fortunio, vous ne me tenez pas parole, vous vous jetez, pour me recevoir, dans des magnificences effroyables, dit Musidora d’un ton de reproche amical. Est-ce que vous attendez du monde ? voici une collation qui pourrait servir de repas de noce à Gamache ou à Gargantua.

— Aucunement, chère reine; je n’ai pas fait le moindre préparatif; personne ne hait plus que moi les cérémonies, et je trouve que la cordialité est le meilleur assaisonnement d’un repas. — Ce n’est qu’un simple encas que l’on me tient toujours prêt le jour comme la nuit, afin que si la faim me prend à une heure ou à une autre, l’on ne soit pas obligé de descendre dans la bassecour couper le cou à un poulet, le plumer et le mettre à la broche. — Je vous l’ai dit, je suis d’une simplicité tout à fait patriarcale. Je ne mange que lorsque j'ai faim, et ne bois que lorsque j’ai soif; et, quand j'ai envie de dormir, je me couche. — Mais je vous en prie, mon petit ange, pénétrez-vous un peu plus de cette pensée que vous êtes à table. — Vous ne touchez à rien, et les morceaux restent tout entiers sur votre assiette. Ne craignez pas de me désenchanter en dinant de bon appétit; je n’ai pas là-dessus les idées de lord Byron, et d’ailleurs je n’aime pas

les ailes de volaille. — Je serais immensément fâché, madame, que vous fussiez une simple vapeur. »

Malgré les instances de Fortunio, Musidora se contenta de sucer quelques drogues et de boire deux ou trois verres de tisane rosée, avec un doigt de crème des Barbades. Elle était trop émue pour avoir faim, et la présence de l’idole de son cœur la troublait à ce point qu’elle pouvait à peine porter sa fourchette à sa bouche. Quelle

félicité parfaite ! dîner en tête-à-tête avec le Fortunio impalpable, être servie par lui dans sa retraite inconnue à tous, être vengée d’une façon aussi splendide des petits airs compatissants de Phébé et d’Arabelle, et peut-être, tout à l'heure, — idée voluptueuse et charmante à laquelle on n’osait trop s'arrêter, — poser sa tête sur cette belle poitrine, solide et blanche, et nouer ses bras autour de ce cou, si rond et si pur!

Fortunio était aux petits soins pour elle, et il lui disait, avec cet air grand seigneur et presque royal qui lui était naturel, des choses d’une grâce et d’une délicatesse exquises.

Nous aurions bien voulu rapporter cette conversation étincelante, mais nous ne le pouvons sans afficher un orgueil intolérable; en romancier consciencieux, nousavons fabriqué un héros si parfait que nous n’osons pas nous en servir. Nous éprouvons à peu près le même embarras — si parva licet componere magnis — que dut éprouver Milton lorsqu'il avait à faire parler le bon Dieu dans son admirable poème du Paradis perdu ; nous ne trouvons rien d’assez beau, d’assez splendide. Le cours de la narration nous force en outre à des phrases de cette nature : « À cette spirituelle saillie de Fortunio, un délicieux sourire illumina la bouche de Musidora.» Il est de toute nécessité que la saillie soit spirituelle, ou tout au moins en ait l’air, ce qui est déjà fort difficile. Il y a aussi une situation bien

déplorable pour un auteur doué de quelque modestie : c’est lorsque le héros récite une pièce de vers produisant un grand effet sur son auditoire, qui s’écrie à la fin de chaquestrophe : « Admirable! sublime! bien! très bien! encore mieux!» Pour nous, plus timide, nous emploierons volontiers le moyen commode des anciens peintres, qui, lorsqu'ils ne savaient pas dessiner un objet ou qu’ils le trouvaient trop difficile à rendre, écrivaient à la place : Currus venustus, ou pulcher homo, selon que c'était un homme ou une voiture.

La collation était achevée depuis longtemps, la table avait disparu par sa trappe comme un damné d’opéra, et Fortunio, assis sur le canapé, noyait sa main dans les ondes blondissantes des cheveux de Musidora, dont la tête, chargée d’amour, ployait comme une fleur pleine d’eau; des frissons spasmodiques couraient sur son corps; sa gorge en éveil sautelaitsous larobe ; ses bras pâmés languissaient et mouraient : on eût dit qu’elle allait s’évanouir.

Fortunio se pencha vers elle, et leurs bouches se prirent dans un délicieux et interminable baiser.

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