‹ Œuvres de Théophile GautierChapitre 12 sur 37 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Il ne nous est plus permis de rester dans le petit salon.

La sainte Pudeur, voilant ses beaux yeux de sa blanche main aux doigts écartés, se retire en regardant quelquefois par-dessus son épaule, apparemment pour voir si son ombre la suit.

Nous serions volontiers resté : rien ne nous paraît plus chaste et plus sacré que les caresses de deux êtres jeunes et beaux; — mais peu de personnes sont de notre avis. Ainsi donc, à notre grand regret, nous laissons nos deux amants emparadisés dans les bras l’un de l’autre, et nous allons nous occuper à réfuter quelquesobjections qu’on nous fera sans doute.

Musidora n’a pas dit un seul mot de son amour à Fortunio; c’est là une faute grossière : elle aurait dû parler à perte de vue et se livrer à la métaphysique de sentiment la plus transcendante ; nous aurions eu là une belle occasion de faire voir combien notre cœur est fait pour l'amour, et nous aurions pu remplir un nombre de pages

assez confortable. — Mais le fait est qu’elle n’a rien dit,et, en notre qualité de romancier fantastique, la vérité nous est trop sacrée pour que nous puissions nous permettre de supposer une seule phrase.

Ses yeux inondés de moites lueurs, sa gorge agitée, sa voix tremblante, ses pâleurs et ses rougeurs subites, expliquaient l’état de son âme beaucoup plus éloquemment que ne l’auraient pu faire les périodes les plus savantes. Et le baiïser muet de Fortunio était, dans son genre, une réponse parfaite. Vous savez bien d’ailleurs que l’on ne parle que lorsqu’on n’a rien à dire. Peutêtre trouvera-t-on que Musidora a cédé bien vite à Fortunio : ce n’est que la seconde fois qu’elle se trouve avec lui, et il n’a déjà plus rien à désirer.

Nous alléguerons pour excuse que la profession de Musidora n’était pas d’être vertueuse. Ensuitenousdirons,en manière d’apophthegme, que la passion est prodigue, et qu’aimer c’est donner.

Il ya beaucoup de femmes estimables, qui, la première quinzaine, accordent la maïn, et à la fin du premier mois le pied ; — au second, elles abandonnent la joue, et puis la bouche, et ainsi de suite. Leur personne est divisée par compartiments, qu’elles cèdent un à un, se ménageant et se détaillant pour faire durer un peu leurs frêles intrigues, persuadées apparemment que

leur possession est le plus excellent antidote contre l’amour. — Il faut pour cela une grande modestie,modestie du reste pluscommune qu’on ne pense : la pudeur des femmes n’est autre chose que la crainte de n’être pas trouvées assez belles. C’est ce qui fait que les belles filles se donnent plus facilement que les laides. Il n’y a pas de résistance plus furieuse que celle d’une femme qui a le genou mal tourné.

Musidora n’avait pas cette idée humble et modeste que le don de sa personne dût éteindre l'amour; elle se livratoutentièreetsur-le-champ à Fortunio, non pour contenter ses désirs, mais pour lui en inspirer; elle se donnait à lui pour qu’il eût envie de l’avoir : c’est un calcul habile et qui réussit plus souvent qu’on ne pense. Chez les belles et fortes natures, l’amour c’est la reconnaissance du plaisir.

Aussi Musidora a-t-elle attaqué le cœur de Fortunio par la volupté, excellente manièred’entrer en campagne. — D'ailleurs, à quoi bon attendre? Avec un homme aussi fugitif que le Fortunio, ce serait une chose chanceuse.

Profitons donc du moment où nos deux principaux personnages oublient l'existence du monde, pour dire quelque chose de notre héros, car le devoir de tout écrivain est de débrouiller devant son lecteur l’écheveau qu’il a emmêlé à plaisir et de dissiper les nuages mystérieux qu’il a assemblés lui-même, dès le commencement de

louvrage, pour empêcher d’en apercevoir trop clairement la fin.

Fortunio est un jeune seigneur de la plus pure noblesse, aristocrate comme le roi et aussi bon gentilhomme. Le marquis Fortunio, son père, dont la fortune était dérangée, l’a envoyé tout jeune dans l’Inde chez un de ses oncles (pardon de l’oncle), nabab d’une richesse colossale ettitanique.

La jeunesse de Fortunio s’est passée à chasser au tigre et à l’éléphant, à se faire porter en palanquin, à boire de l’arack, à mâcher du bétel, ou à regarder, assis sur un tapis de Perse, danser les bibiaderi avec leurs petits pieds chargés de clochettes d’or, et leurs seins enfermés dans des étuis de boïs de senteur.

Son oncle, vieillard voluptueux et spirituel, qui avait ses idées particulières sur l'éducation des enfants, avait laissé le caractère de Fortunio se développer en toute liberté, curieux, disait-il, de voir ce que pourrait devenir un enfant à qui l’on ne ferait jamais une observation, et qui aurait tous les moyens possibles de mettre sa volonté au jour.

Son inépuisable fortune lui donnait toutes Les facilités pour exécuter ce plan d'éducation, et jamais son neveu n’eut de caprice qui ne fût accompli sur-le-champ.

Il ne lui parlait jamais ni morale, ni religion; il ne lui fit peur ni de Dieu, ni du diable, ni

même du Code, les lois n’existant plus pour quelqu'un qui a vingt millions de rente; il laissa cette vigoureuse plante humaine pousser à droite et à gauche ses jets vivaces et chargés d’un parfum sauvage; il n’'émonda rien, ne retrancha rien, ni une épine, ni un nœud, ni une branche bizarrement contournée ; mais aussi il ne fit pas tomber une seule feuille, une seule fleur. Fortunio resta tel que Dieu l’avait fait.

Jamais un désir inassouvi ne rentra dans son cœur pour le dévorer avec ses dents de rat; ses passions, toujours satisfaites, ne laissaient sur son front aucun pli, aucune ride; il était doux, calme et fort comme un dieu, dont il avait presque la puissance exterminatrice. Jeune, bien fait, vigoureux, riche, spirituel, ilne connaissait personne au monde qu’il pût envier, et il se sentait envié partout. Il n’avait pas même à désirer la beauté de la femme, car ses maîtresses se plaisaient à s’avouer vaincues et inférieures à lui pour l’inimitable perfection des formes.

À quinze ans il avait un sérail, cinq cents esclaves de toutes couleurs pour le servir, et autant de lacks de roupies qu'il en pouvait dépenser; le trésor de son oncle lui était ouvert, et il y puisait largement.

Jamais le souci de son avenir ou de sa fortune ne vint ternir son beau front du reflet de son aile de chauve-souris : il vivait nonchalamment dans une atmosphère d’or, ne s’ima-

ginant pas qu'il en püût être autrement. Sa surprise fut grande lorsqu'il découvrit qu’il existait des gens qui n’avaient pas même trois cent mille livres de rentes.

Comme tous les enfants gâtés, Fortunio devint un homme supérieur; il avait ses vices, mais il avait aussi ses qualités.

Les instituteurs ordinaires ne veulent pas comprendre que la montagne suppose une vallée, la tour un puits, et toute chose qui brille au soleil une excavation profonde et ténébreuse d’où on la tirée.

Rien n’est plus détestable au monde qu’un homme uni et raboté comme une planche, incapable de se faire pendre, et qui n’a pas en lui l’étoffe d’un crime ou deux.

Fortunio était capable de tout, en bien comme en mal, mais sa position était telle qu’il lui était tout à fait inutile de nuire. Du haut de sa richesse il voyait les hommes si petits qu’il ne daignait pas s’en occuper; cette noire fourmilière de misérables s’agitant sous ses pieds, et suant toute une année pour gagner à grand’peine ce qu’il avait d’or à dépenser par minute, lui semblait peu digne d’attirer l’attention d’un homme bien né; il ne comprenait guère la charité ni la philanthropie, mais ses caprices faisaient toujours pleuvoir autour de lui une abondante rosée d’or, et tous ceux qui vivaient dans son ombre devenaient bientôt riches; — en

somme, il faisait plus de bien que trente mille hommes vertueux et distributeurs de soupes économiques. Il était bienfaisant à la manière du soleil, qui, sans donner un sou à personne, fait la vie et la richesse du monde.

Comme il n’avait eu aucun précepteur ni aucun maître, il savait beaucoup de choses et les savait parfaitement, les ayant apprises tout seul ; étant placé haut et n'étant arrêté par aucun préjugé de naissance ou de position, il voyait au loin et au large.

S'il avait voulu être empereur ou roi, il l’aurait été; avec son audace, son intelligence, sa beauté, sa connaissance des hommes et ses puissants moyens de corruption, rien ne lui eût été plus facile. Par nonchalance et par dédain, il laissa les potentats en paix sur le trône, se contentant d’être roi de fait.

Un caractère distinctif de Fortunio, c’est que, pouvant tout, il n’était blasé sur rien; il n’estimait aucune chose au-dessus de sa valeur, mais il n'avait pas de mépris systématique.

Comme tous ses désirs étaient accomplis presque aussitôt que formés, il n’éprouvait pas cette fatigue que cause la tension de l’âme vers un objet qu’elle ne peut atteindre; car ce n’est pas la jouissance qui use, mais le désir.

Il aimait le vin, la bonne chère, les chevaux et les femmes, comme s’il n’en avait jamais eu ; tout ce qui était beau, splendide et rayonnant

lui plaisait; il comprenait aussi bien les magnificences d’une chaumière avec un seuil encadré de pampres, un toit velouté de mousses brunes, panaché de giroflées sauvages, que les splendeurs d’un palais de marbre aux colonnes cannelées, à l’attique hérissé d’un peuple de blanches statues. Il admirait également l’art et la nature; il aimait passionnément les femmes à cheveux rouges, ce qui ne l’empêchait pas de s’accommoder fort bien des négresses et des filles de couleur; les Espagnoles le charmaient, mais il adorait les Anglaises et ne dédaignait aucunement les Indiennes; les Françaises même lui paraissaient fort agréables ; il avait aussi un goût très vif pour les vierges de Raphaël et les courtisanes du Titien; bref, un éclectique de la plus haute volée, et personne ne poussa plus loin le cosmopolitisme. Cependant, nous l’avouons à sa honte ou à sa louange, on ne lui vit jamais de maîtresse en pied, et personne ne lui connut de domicile légal.

Quant à ses esclaves, noirs, jaunes ou rouges, ils étaient aussi souvent rossés que les Scapins de comédie ou les Davus des pièces de Plaute.

Chose étrange! il était adoré de cette valetaille, et ils se fussent jetés au feu pour lui complaire; il les traitait tellement en animaux, qu’il leur avait fait croire qu’ils étaient des chiens, et leur en avait inspiré la servilité passionnée.

Jamais il ne lui arriva de répéter deux fois le même ordre; même il était rare qu'il prît la peine de formuler sa volonté avec la parole : un geste, un clin d'œil suffisait.

Il y avait toujours, sous la remise, une voiture attelée et deux chevaux sellés; — un dîner perpétuel était tenu prêt dans l’office : il n’était pas encore arrivé à Fortunio d’attendre quelqu’un ou quelque chose; — deux belles filles se tenaient, nuit et jour, dans un cabinet à côté de sa chambre à coucher, en cas qu’il lui passÂt par la tête quelque fantaisie amoureuse. — C'était, comme on voit, un homme de précaution.

L’obstacle et le retard lui étaient inconnus; il ne savait pas ce que c'était que le lendemain. Pour lui tout pouvait être aujourd’hui, et il avait la puissance de faire de l’avenir le présent.

Lorsque son oncle mourut, il avait vingt ans environ; le désir le prit de voir l’Europe, la France et Paris.

Il ÿ vint, emportant avec lui vingt fortunes, tonnes d’or, cassette de diamants et le reste.

D'abord, accoutumé qu’il était aux magnificences orientales, tout lui parut misérable, étriqué, mesquin. Les grands seigneurs les plus riches lui faisaient l'effet de mendiants déguenillés; cependant il découvrit bientôt, sous cet aspect pauvre et terne, des mondes d’idées dont il ne soupçonnait pas l'existence. Il fit dans ces

régions nouvelles des enjambées de géant, Il fut bientôt aussi au courant qu’un Parisien de race, grâce au flair admirable dont la nature l'avait doué.

Cela lui plaisait, après avoir goûté les charmes pénétrants et sauvages de la vie barbare, d'essayer de tous les raffinements de la civilisation la plus extrême; après avoir chassé le tigre sur un éléphant, avec les Malais, dans les jungles de Java, il lui semblait piquant de courir le renard, en habit rouge, avec les membres du parlement, sur un cheval demi-sang ; après avoir vu, à l’ombre de la grande pagode de Bénarès, danser les véritables bibiaderi, assis les jambes croisées, en robe de mousseline, sur une natte de joncs parfumés, il trouvait plaisant de voir, à l'Opéra, avec un binocle et des gants jaunes, Mile Taglioni dans le Dieu et la Bayadère ; seulement, dans les premiers temps, il avait beaucoup de peine à se retenir de couper la tête des bourgeois qui l’ennuyaient.

La seule chose à laquelle ses habitudes orientales ne purent se plier, c’est de voir sa maison ouverte à tout le monde et de hardis pirates se glisser jusqu'aux plus secrets recoins de sa vie sous le nom d’amis intimes.

Il rencontrait ses compagnons de plaisir dans le monde, aux théâtres, dans les promenades, mais aucun n'avait mis le pied chez lui, ou, s’il ne pouvait s'empêcher de les recevoir, c'était dans

quelque appartement loué pour la circonstance et qu’il quittait aussitôt, de peur de les y voir revenir.

Sa vie Ctait divisée en deux parties bien complètes : l’une tout extérieure, courses au clocher, soupers fins et folies de toute espèce; l’autre mystérieuse, séparée et profondément inconnue.

On avait fait cette remarque à Fortunio, qu'il n'avait ni duchesse ni danseuse, et qu’il lui manquait cela pour être tout à fait du bel air; à quoi il répondit qu’il trouvait les unes trop vieilles et les autres trop maigres.

Pourtant on le rencontra le lendemain, aux Bouffes, avec une danseuse, et le surlendemaïin, à l'Opéra, avec une duchesse : — la danseuse était grasse et la duchesse jeune, chose doublement extraordinaire.

Fortunio, ayant fait ce sacrifice aux convenances, reprit son train de vie ordinaire, apparaissant et disparaissant sans jamais dire où il allait ni d’où il venait.

La curiosité de ses camarades avait d’abord été excitée au plus haut degré, mais peu à peu elle s’était assoupie, et l’on avait accepté le Fortunio tel qu’il se donnait. L'amour de Musidora avait réveillé ce désir de pénétrer les mystères de sa vie, et l’on parlait plus que jamais de ses bizarreries ; cependant on était forcé de s’entenir à de vagues conjectures. La vérité n’était sue

de personne. George lui-même ne connaissait de Fortunio que ce qui se rapportait à son séjour dans l’Inde.

Nous n'avons rien à communiquer au lecteur de plus intime sur le compte de Fortunio; toutefois nous espérons le traquer bientôt dans sa dernière retraite.

aCHAPITRE XVI

La calèche aux chevaux gris pommelé est retournée vide chez Musidora, au grand étonnement de Jacinthe, de Jack et de Zamore. La colombe Musidora a choisi, pour cette nuit, le nid du milan Fortunio.

Un rayon de soleil rose et vermeil glisse sous les rideaux d’un lit somptueux à colonnes torses et surmonté d’une frise sculptée.

Comme une abeille incertaine qui va se poser sur une fleur, il tremble sur la bouche de Musidora, endormie dans ses cheveux dénoués et les bras gracieusement arrondis au-dessus de sa tête.

Les oreillers au pillage, les couvertures rejetées, tout indiquait une veille voluptueuse prolongée bien avant dans la nuit.

Fortunio, appuyé sur un coude, regardait avec une attention mélancolique la jeune fille abritée sous l’aile de l’ange du sommeil.

Ses formes délicates et pures apparaissaient dans toutes leurs perfections; sa peau, fine et soyeuse comme une feuille de camélia, légèrement rosée en quelques endroits par l’impression d’un pli du drap ou la marque d’un baiser trop vivement appuyé, luisait sous la tiède moiteur du repos; — une tresse de ses cheveux débouclés, passant entre son col et son bras, descendait en serpentant sur sa poitrine jusqu’à la pointe de sa gorge, qu’elle semblait vouloir mordre comme laspic de Cléopâtre.

Au bout du lit, un de ses pieds nu, blanc, potelé, avec des ongles parfaits semblables à des agates, un talon rose, des chevilles mignonnes au possible, sortait de la couverture. — L’autre, replié assez haut, se devinait vaguement sous Pabondance des plis.

La couleur fauve et blonde de Fortunio contrastait heureusement avec l’idéale blancheur de Musidora; c'était un Giorgione à côté d’un Lawrence, l’ambre jaune italien à côté de l’albâtre à veines bleuâtres de l’Angleterre, et l’on eût vraiment hésité à dire lequel était le plus charmant des deux.

L’œil exercé de Fortunio analysait les beautés de sa maîtresse avec le double regard de l'amant et de l'artiste. — Il se connaissait en

femmes aussi bien qu’en statues et en chevaux, ce qui n’est pas peu dire. — Il paraît que son examen le satisfit, car un sourire de contentement erra sur ses lèvres; il se pencha vers Musidora et l’embrassa doucement, de peur de l’éveiller, puis il reprit sa contemplation silencieuse.

« Elle est très belle, dit-il à demi-voix, mais décidément j’aime encore mieux Soudja-Sari la Javanaise. J'irai la voir demain.

— N’avez-vous pas parlé, mon cher seigneur ?

fit Musidora en soulevant ses longues franges de cils.

— Non, petite reine, » répondit Fortunio en la pressant dans ses bras.

Nous pouvons affirmer que Fortunio ne paraissait guère en ce moment penser à Soudja- Sari la Javanaise.

CHAPIIREXIX

Nous voici retombé de nouveau dans nos perplexités. — Nous étions parvenu à découvrir l’origine de la richesse de Fortunio; nous nous étions procuré des renseignements assez satisfaisants sur la façon dont il avait été élevé, ses habitudes de vivre, sa morale et sa philosophie ;

malgré toute son habileté à ne pas se laisser prendre et sa souplesse de Protée pour se dérober aux curieux, nous étions venu à bout de lui mettre la main sur le collet et de pénétrer dans une de ses retraites, — peut-être même dans son terrier principal; et voilà que toutes nos peines sont perdues; — il faut nous remettre en quête et flairer sur tous les pavés la trace de ce nouveau mystère.

Quelle scélérate idée a poussé ce damné Fortunio à prononcer dans le lit, à côté de Musidora, un nom aussi incongru que celui de Soudja-Sari ?

Il est évident que nos lectrices voudront savoir ce que c’est que Soudja-Sari. — Soudja- Sari la Javanaise! — Est-ce une maîtresse que Fortunio a eue dans les Indes, la femme à qui est adressé le pantoum malais trouvé dans le portefeuille volé et traduit par le rajah marchand de dattes ?

Il nous est impossible de décider cette question importante; — c’est pour la première fois que nous entendons le nom de Soudja-Sari; elle nous est aussi inconnue que le grand khan de Tartarie, et nous avouons que ce souvenir de Fortunio est tout à fait déplacé.

N’a-t-il pas Musidora, une ravissante créature, une perle sans pareille, dont l’âme, régénérée par l’amour, est aussi charmante que l’enveloppe; le suprême effort de la nature pour

prouver sa puissance, tout ce qu’on peut imaginer de suave, de délicat, de parfait et d’achevé ?

N'est-ce pas assez pour uñ roman, et devonsnous favoriser à ce point le libertinage de notre héros, que de lui accorder deux maîtresses à la fois ? Il vaudrait mieux donner six amants à Musidora que deux maîtresses à Fortunio. Les femmes nous le pardonneraient plus facilement, Dieu sait pourquoi.

Nous ferons tous nos efforts pour contenter la curiosité de nos lectrices.

Soudja-Sari n’est pas une ancienne maîtresse de Fortunio, puisqu'il vient de dire qu’il l’ira voir demain. Où l’irat-il voir 2... Je ne pense pas que ce soit à Java : il n’y a pas encore de chemin de fer de Paris à Java; et, quand même Fortunio posséderait le bâton d’Abaris, il ne pourrait faire ce voyage du soir au lendemain, et il a promis à Musidora de se montrer avec elle, en grande loge, à l'Opéra, à la prochaine représentation. — Ainsi Soudja-Sari est donc à Paris ou dans la banlieue.

Mais dans quel endroit? Est-ce cilé Beroère, où logent les houris, ou dans le faubourg Saint- Germain ? à Saint-Maur ou à Auteuil ? Hüc jacet lépus ; c'est là que gît le lièvre.

Nous nous bornerons à dire que Soudja-Sari signifie : œil plein de langueur, suivant Pusage oriental, qui donne aux femmes des noms tirés de leurs qualités physiques.

Grâce à la traduction de ce nom significatif que nous devons à l’obligeance d’un membre de la Société asiatique très fort sur le javan, le malais et autres patois indiens, nous savons que Soudja-Sari est une belle à l’œil voluptueux, au regard velouté et chargé de rêverie.

Qui l’emportera, des yeux de jais de Soudja- Sari ou des prunelles d’aigue-marine de Musidora ?

CHAPIPRREUXT

L’habitation de Fortunio avait un pied dans la rivière; — un escalier de marbre blanc, dont l’eau montait ou descendait quelques marches, suivant l’abondance des pluies ou l’ardeur de la saison, conduisait de la chambre de Fortunio à une petite barque dorée et peinte, couverte d’un tendelet de soie.

Fortunio proposa de faire un tour sur la rivière avant de déjeuner; Musidora y consentit.

Elle se plaça, à l'ombre du tendelet, sur une estrade de carreaux; Fortunio se coucha à ses pieds, fumant son hooka, et quatre nègres, vêtus de casaques rouges, firent voler la barque comme

un martin-pêcheur qui coupe l’eau du tranchant de son aile.

Musidora plongeait sa main délicate dans les cheveux soyeux et noirs de Fortunio avec un ravissement ineffable ; elle le tenait donc enfin, ce Fortunio tant souhaité, assis à ses pieds, la tête appuyée sur ses genoux | — elle avait mangé à sa table, couché dans son lit, dormi entre ses bras, d’un seul pas elle était parvenue au fond de cette vie si inconnue et si difficile à pénétrer.

Elle possédait un homme qu’elle aimait, elle qui jusque-là n’avait été possédée que par des gens qu’elle haïssait; elle éprouvait cet oubli parfait de toutes choses que donne le véritable amour, et elle se laissait emporter avec insouciance par le rapide courant de la passion. Son existence antérieure était complétement abolie; elle ne datait que de la veille : elle n’avait vraiment commencé à vivre que du jour où elle avait vu Fortunio.

Sa seule crainte était que sa vie ne fût pas assez longue pour prouver son amour à Fortunio; le terme de dix ans, le plus éloigné qu’on ose poser à une liaison, lui paraissait bien court et bien rapproché. Elle aurait voulu garder sa chère passion au delà du tombeau; elle qui jusqu’alors avait été plus athée et plus matérialiste que Voltaire lui-même, crut fermement à l’immortalité de l’âme pour se donner l’espérance d’aimer éternellement Fortunio.

170 NOUVELTLES

La barque glissait rapidement sur le miroir tranquille de la rivière; les quatre avirons des rameurs ne faisaient pas jaillir une seule perle, et l’unique bruit qu’on entendit, c'était le grésillement de l’eau qui filait des deux côtés de Ia barque en festons écumeux.

Fortunio laissa son hooka, prit les deux pieds de Musidora, les posa sur sa poitrine comme sur un escabeau d'ivoire, et se mit à siffler nonchalamment un air d’une mélodie bizarre et mélancolique.

L'ombre des peupliers de la rive flottait sur sa barque, qui semblait nager dans une mer de feuillage; des libellules au corselet grêle venaïent papillonner jusque sous le tendelet, au milieu du tourbillon transparent de leurs ailes de gaze, et regardaient nos deux amants de leurs gros yeux d’éméraude. Quelque poisson au ventre d'argent sautait de loin en loin et écaillait la surface huileuse de l’eau d’une fugitive paillette de lumière. Il ne faisait pas un souffle d’air; les pointes flexibles des roseaux ne tressaillaient seulement pas, et la bannière de la barque descendait jusque dans l’eau, à plis flasques et languissants. Le ciel, noyé de lunnèré, était d’un gris d'argent, car l’intensité des rayons du midi en éteignait l’azur, et, au bord de l’horizon, montait un 1 brouillar d chaud etrouxcomme un ciel égyptien.

« Pardieu ! dit Fortunio en ôtant le burnous

FORFUNIO 171

de cachemire blanc dont il était enveloppé, j'ai une furieuse envie de me baigner. »

Et il sauta par-dessus le plat-bord de la barque.

Musidora, quoiqu’elle sût nager elle-même, ne put s'empêcher de sentir un mouvement de frayeur en voyant le gouffre se refermer en tourbillonnant sur latête de Fortunio ; mais il reparut bientôt secouant sa longue chevelure, qui ruisselait sur ses épaules. Fortunio nageait comme le plus fin et le plus élégant Triton de la cour de Neptune. — Les poissons n’auraient pas eu de grands avantages sur lui.

Rien n’était plus charmant à voir. Ses belles épaules, fermes et polies, tout emperlées de gouttes d’eau, luisaient comme un marbre submergé ; l’onde amoureuse frissonnait de plaisir en touchant son beau corps et suspendait à ses bras des bracelets d’argent. — Quelques plantes aquatiques qu’il avait posées dans ses cheveux en relevaient le noir vif et lustré par leur vert pâle et glauque; on l’eût pris pour le dieu du fleuve lui-même.

Musidora ne pouvait se lasser d'admirer cette beauté supérieure aux perfections de la plus belle femme.

Ni Phœbus Apollon, le dieu jeune et rayonnant, ni le Scamandre funeste aux virginités, ni Endymion, le bleuâtre amant de la lune, aucune des formes idéales réalisées par les sculp-

teurs ou les poètes n’aurait pu soutenir la comparaison avec notre héros.

Il était le dernier type de la beauté virile, disparue du monde depuis l’ère nouvelle. Phidias lui-même ou Lysippe, le sculpteur d’Alexandre, n’eussent rien rêvé de plus pur et de plus parfait.

« Pourquoi ne te baignes-tu pas? dit Fortunio à Musidora en se rapprochant de la barque. On m'a dit que tu savais nager, petite.

— Oui, maïs ces nègres qui sont là.

— Ces nègres? eh bien! qu'est-ce que cela fait? ce ne sont pas des hommes. S'ils n'étaient muets, ils pourraient très bien chanter le Miserere à la chapelle Sixtine. »

Musidora défit sa robe et se laissa couler dans le fleuve.

Ses longs cheveux flottaient derrière elle comme un manteau d’or, et de temps en temps on voyait luire à la surface de l’eau ses reins satinés comme ceux des nymphes de Rubens, et ses petits talons roses comme les doigts de Aurore.

Ils glissaient tous les deux côte à côte comme des cygnes jumeaux, et après avoir décrit quelques courbes gracieuses pour rompre la force du courant, ils revinrent à leur point de départ, et prirent pied sur les dernières marches de l’escalier de marbre.

Deux belles mulâtresses les attendaient avec

de grands peignoirs d’étoffe moelleuse et tiède dont elles les enveloppèrent.

« Eh bien! ma blanche naïade, dit Fortunio drapé dans son étoffe, n’avons-nous pas l’air de deux statues antiques ? — Je fais un triton passable, et l’eau douce n’a plus rien à envier maintenant à l’onde amère : il en est sorti une Vénus qui vaut bien l’autre. — Pourquoi n’y a-t-il pas un Phidias sur le rivage ? le monde moderne aurait sa Vénus Anadyomène.— Mais nos sculpteurs ne sont bons qu’à tailler des grès pour paver les rues ou des hommes illustres en habit à la française; avec cette maudite civilisation, qui n’a d’autre but que de jucher sur un piédestal Paristocratie des savetiers et des fabricants de chandelle, le sentiment de la forme se perd, et le bon Dieu sera obligé un de ces matins de quitter son fauteuil à la Voltaire pour venir repétrir la boule du monde, aplatie par ces populations de cuistres envieux de toute splendeur et de toute beauté qui forment les nations modernes. — Un peuple tant soit peu civilisé dans le vrai sens du mot t’élèverait un temple et des statues, ma petite reine; on te ferait déesse : la déesse Musidora, cela ne sonnerait pas mal.

— Mariée au dieu Fortunio, à la mairie et à l'église de l’Olympe; sans quoi les divinités un peu prudes ne voudraient pas me recevoir à leurs soirées du mercredi ou du vendredi, » reprit Musidora en riant.

En devisant ainsi, les deux amants rentrèrent dans la maison.

Et Soudja-Sari ? — Lectrices curieuses, nous vous donnerons bientôt de ses nouvelles.

CGÉAPIIORES XOCT

La journée se passa comme un beau rêve. — Nos,amants s’enivraient à longs traits de leur beauté et de leur jeunesse; leurs bouches de rose étaient les coupes charmantes où ils buvaient le vin capiteux de la volupté; ils ne se donnèrent qu’un baiser, mais il dura jusqu’au soir. Musidora appuyait sa joue brülante et veloutée contre la fraîche poitrine de Fortunio; elle était ramassée sur elle-même dans une attitude adorablement puérile, comme un enfant qui s'arrange dans le giron de sa mère pour dormir à son aise; elle fermait ses paupières, dont les cils descendaient jusqu’au milieu, des joues, puis elle les relevait lentement pour regarder Fortunio.

« Ah! fit-elle après une de ces muettes contemplations en le serrant contre sa poitrine avec

une force surhumaine, le jour où tu ne nraimeras plus, je te tuerai.

— Bon! se dit Fortunio, — voici la cent cinquante-troisième femme qui me fait la même promesse, et je me porte encore passablement; cela ne m’empèchera pas de vivre en joie. »

Il sentit la moelleuse écharpe que Musidora avait nouée autour de son corps se relâcher tout à coup, il la regarda et la vit pâle, la tête nerveusement renversée en arrière, les dents serrées, les lèvres décolorées, et comme plongée dans un paroxysme de rage.

« Diable! dit Fortunio, est-ce qu’elle parlerait sérieusement ? Ces petits démons délicats et frêles sont capables de tout; — voici qui promet d’être amusant. Après tout, c’est une jolie mort, et je n’en choisirais pas d’autre; — personne ne m’a encore assez aimé pour me tuer. — Il serait assez singulier, après avoir passé par toutes les furies des passions indiennes et tropicales, d’être gentiment égorgillé par une Parisienne blondine, proprette, et ayant tout au plus la force nécessaire pour se battre en duel avec un hanneton. — En ce cas, ma reine, ditil tout haut, tu viens de me signer un brevet d’éternité; je passerai les ans de Mathusalém et de Melchisédech. ‘1 :

— Tu m'aimeras donc torse fit Musidora en lui donnant un long et:-voluptueux baï-

ser:

— Assurément; quand on aime, c’est pour toujours ; — autrement, à quoi bon s'aimer? Ne faut-il pas l’éternité à l'infini? Je t’'adorerai dans ce monde-ci et dans l’autre, s’il y en a un, et il doit y en avoir un exprès pour cela; l’amour a des magasins d’éternités à sa disposition.

— Oh! le méchant railleur qui ne croit à rien ! dit Musidora avec une charmante petite moue.

— Moi! je crois à tout; je crois à la charité des philanthropes, à la vertu des femmes, à la bonne foi des journalistes, aux épitaphes des ci- - metières, à tout ce qu’il y a de moins vraisemblable. Je voudrais qu’il y eût quatre personnes dans la Trinité pour que ma foi füt plus méritoire.

— Vous êtes athée, monsieur, fi donc! — cela est bien mauvais genre, reprit Musidora en jouant avec l’amulette qui scintillait au col de Fortunio.

— Athée! — j'ai trois dieux : l'or, la beauté et le bonheur! — Je suis aussi pieux pour le moins que le pius Æneas de benoîte mémoire:

— Croyez au bon Dieu, cela ne fait jamais de mal, comme disent les vieilles femmes en proposant un remède pour la migraine ou le mal de dents.

— Àh çà ! mon cœur, allons-nous parler théologie ? j'aimerais autant dîner et aller à l'Opéra. Il faut que je te présente à l’univers. Nous allons nous mettre à table, et nous partirons.

— Y pensez-vous, Fortunio? faite comme je suis |

— Nous passerons chez toi, ettu mettras une autre robe. »

Après le dîner, qui ne fut pas moins somptueux que la veille, le charmant couple monta en voiture.

Musidora s'arrêta chez elle et fitune ravissante toilette, Par un caprice d’enfant, elle se mit en blancdes pieds à la tête comme une jeune mariée. L’expression douce et virginale de sa figure, illuminée par une immense félicité intérieure, s’accordait admirablement avec sa parure.

Fortunio, devinant l'intention qui avait présidé au choix de cette toilette, tira d’une petite boîte de maroquin rouge, qu’il avait dans sa poche, un collier de perles parfaitement rondes, des boucles d’oreilles et des bracelets aussi en perles d’un prix inestimable.

« Voicimon présentde noces, madame la marquise. Et il lui accrocha lui-même les pendants d'oreilles, lui posa les bracelets et le collier. — Maintenant, mon infante, vous êtes au mieux; et je vous réponds que vingt femmes, ce soir, vont éclater de jalousie dans leur peau comme des marrons qu’on a oublié de fendre. — Vous allezcauser bien desjaunisses,etplusd’unamant, cette nuit, sera traité comme un nègre, par suite de la mauvaise humeur que vous ne pouvezmanquer d’exciter dans le camp féminin. »

Quand Musidora parut avec le Fortunio sur le devant de la loge, ce fut dans la salle un frémissement d’admiration universelle; peu s’en fallut qu’on n’applaudit.

Phébé, qui était dans une avant-scène avec Alfred, devint pâle comme la lune à l'instant où se montre le soleil; la peau d’Arabelle, qui avait des prétentions au cœur de Fortunio, s’injecta de fibrilles jaunes, comme si son fiel se fût répandu, et la violence de son émotion fut telle qu’elle manqua de se trouver mal.

Quant à la Romaine Cinthia, elle sourit doucement, et pendant l’entr’acte elle vint avec Phébé voir Musidora dans sa loge.

«Vousavez l'air d’unemariéeà s’y méprendre, dit Phébé d’un air contraint et avec un sourire venimeux.

— En effet, répondit Musidora, je me suis mariée hier avec le rêve de mon cœur.

—- J'en étais bien sûre, dit Cinthia; jamais une neuvaine avec un cierge de trois livres n’a manqué son effet ; notre madone vaut mieuxque tous vos saints laids et barbus.

— Madame, dit George, qui entra dans sa loge, permettez-moi de mettre mes hommages à vos pieds, s’il y a de la place. — La calèche est à vous; quand faut-il vous l'envoyer ?

— Merci, Giorgio, — Fortunio vous a devancé.

— Eh bien! Fortunio, continua George, re-

venons-nous de Singapour, de Calcutta ou de lenfer ? C’est peut-être là que Musidora t’a rencontré ; elle est très bien avec le diable.

— Non, je reviens tout bourgeoïsement de Neuilly, ni plus ni moins qu’un roi constitutionnel. As-tu fait encadrer Cinthia? »

La Romaine fit un signe de silencieuse dénégation.

Phébé, se penchant à l'oreille de Fortunio, lui apprit que Cinthia était amoureuse d’une espèce de bravo, mélange de spadassin et de maître d'armes, haut de six pieds, avec des favoris noirs ettrois rangées de dents comme un crocodile, à qui elle donnait tout son argent.

« Je la reconnais bien là, » dit Fortunio à demi- Voix.

Pendant que cette conversation se tenait dans la loge de Fortunio, Alfred, resté seul, lorgnait de son mieux la Musidora. — « Décidément, se dit-il à lui-même, je vais me remettre à faire la cour à Musidora; Phébé est trop froide. — Il serait du meilleur goût de supplanter le Fortunio malgré ses grands airs de satrape ; — cela ferait un éclat merveilleux et restaurerait ma réputation d'homme à bonnes fortunes, qui a besoin d’être un peu ravivée; car je ne puis me dissimuler que voilà trois femmes que je manque.

— Comment diable ce Fortunio peut-il suffire à toutes les dépenses qu'il fait? Il y a quelque chose là-dessous. On ne lui connaît pas un pouce

deterreau soleil. — Étrange ! fortétrange l'excessivement étrange, en vérité; mais je pénétrerai ce mystère, et j'aurai la Musidora. »

Alfred, ayant pris cette louable résolution, se sentit fort content de lui-même, et passa à plusieurs reprises sa main gantée de blanc dans ses cheveux frisés, de l’air le plus avantageux et le plus triomphant du monde.

CHAPTPRRE "XXII

Nous prions le lecteur de se souvenir d’un certain lit de bois de citronnier, à pieds d’ivoire et à rideaux de cachemire blanc, qui se trouve vers le commencement de ce bienheureux volume; qu'il y ajoute mentalement un second oreiller garni de point d'Angleterre, et qu’il fasse ruisseler sur la toile de Flandre les longs cheveux noirs de Fortunio avec les boucles blondes de Musidora, comme deux fleuves qui coulent ensemble sans se mêler, et le tableau sera complet.

Nous n’entreprendrons pas de raconter, jour par jour, heure par heure, la vie que menaient nos deux amants. Quel langage humain serait assez suave pour rendre ces adorables riens, ces

ravissants enfantillages dont se compose l’amour ? Commentdire en humble prose ces belles nuits plus blanches que le jour, ces longues extases, ces ravissements profonds, cette volupté poussée jusqu’à la frénésie, — ce désir infatigable renaissant de ses cendres, comme le phénix, toujours plus avide et plus ardent, sans tomber dans le pathos et dans le galimatias ? Fortunio s’était laissé pénétrer par la passion de Musidora. L'amour véritable est contagieux comme la peste. Tout raïlleur et tout sceptique qu’il parût, iln’avait pas cette sécheresse decœur qu’amènent les jouissances trop précoces et trop faciles. — Il haïssait plus que la mort les grimaces de sensibilité, et ne se laissait nullement séduire par les minauderies; l’hypocrisie d’amour était celle qui le révoltait le plus; cependant il était touché du moindre signe d’affection vraie, et il n’eût pas rudoyé une chiffonnière ou un chien galeux qui l’eussent aimé réellement. Quoïque ses immenses richesses lui facilitassent l'accès et la possession de toutes les réalités éclatantes et splendides, la petite fleur de l’amour naïf s’épanouissait doucement dans un coin de son cœur ; un sérail de deux cents femmes et les faveursde toutes les belles courtisanes du monde ne l’avaient aucunement blasé. Il était plus roué qu’un diplomate octogénaire, et plus candide que Chérubin aux pieds de sa marraine. Il avait mené la vie de don Juan, et se serait promené

avec une pensionnaire en veste de satin vert pomme sur le bord du Lignon. Il s’abandonnait tranquillement aux contradictions les plus étranges, etne se souciait pas le moins du monde d’être logique. Ses passions le menaient où elles voulaient, sans qu’il essayât jamais de résister; il était bon le matin et méchant le soir, plus souvent bon que méchant, car il se portait bien; il était beau et riche, et penchait naturellement à trouver le monde assez bien ordonné; mais à coup sûr, quelle que fût son humeur, il était ce qu'il paraissait être. — Il concevait très bien les choses les plus diverses; il aimait également l’écarlate et le bleu de ciel, mais il détestait les phrases de roman et le jargon à la mode, et ce qui l’avait charmé principalement dans Musidora, c’estqu’elle s’était donnée à lui sans le connaître et sans lui rien dire.

Il n’était bruit de par le monde que de la victoire remportée par Musidora sur le Fortunio introuvable et sauvage, qui s'était singulièrement apprivoisé ; la petite chatte parisienne aux yeux verts avait dompté le tigre indien; elle le tenait en cage dans son amour, dont les imperceptibles barreaux étaient plus solides que des grilles de fer ; elle paraissait l’avoir complétement fasciné, et la pauvre Soudja-Sari devait être bien négligée ; sa beauté était vaincue par la gentillesse de Musidora. — Fortunio se conduisait avec elle plus européennement qu'avec toutes les autres

femmes qu’il avait eues depuis son arrivée en France : il l’allait voir presque tous les jours et toutes les nuits, et passait quelquefois des semaines entières sans la quitter. — Le sultan Fortunio avait pris des façons d’Amadis; on n’eût pas montré à une princesse des adorations plus ferventes et des respects plus humbles. Cependant il lui prenait quelquefois des retours de férocité asiatique très prononcés; les griffes du tigre sortaient, acérées etmenaçantes, du velours de ses pattes.

Une nuit qu’il était couché à côté d’elle, jene sais quelle idée saugrenue lui passa par la cervelle ; ilse leva, s’habilla, prit la lampe, qu’il approcha des franges des rideaux, et y mit le feu avec un grand sang-froid, puis il entra dans la pièce voisine et fit la même opération.

Les larges langues de la flamme noircissaient déjà le plafond ; cette éblouissante clarté pénétra à travers les yeux assoupis de Musidora; elle se réveilla, et, voyantlachambre pleine de flammes et de fumée, elle poussa un cri d’effroi.

«Fortunio, Fortunio,cria-t-elle,sauvez-moil»

Fortunio était debout, appuyé fort tranquillement contre la cheminée, et regardaitles progrès de l’incendie d’un air de satisfaction.

« J'étouffe ! dit Musidora en se jetant à bas du lit et en courant vers la porte; mais que faitesvousdonc, Fortunio, et pourquoi n’appelez-vous pas au secours ?

— Il n’est plus temps, » répondit Fortunio.

Et, prenant Musidora comme un petit enfant qu’on va emmaillotter, il la roula dans une couverture et l’emporta.

Une chaleur insupportable et suffocante rendait le passage à travers l’enfilade de pièces qui composaient l’appartement difficile et périlleux pour un homme moins leste et moins vigoureux que Fortunio.

En quelques bonds il eut franchi la dernière porte ; il descendit l’escalier avec la légèreté d’un oiseau, ouvrit lui-même, — il eût été trop long de réveiller le suisse enseveli sous les doubles pavots de l'ivresse et du sommeil, — et monta avec son précieux fardeau dans une voiture qui paraissait l’attendre. Après s’être assis, il posa Musidora sur ses genoux, et la voiture partit.

Les flammes avaient crevé les. fenêtres et sortaient en noires colonnes; toute la maison s’était enfin réveillée, et le cri : « Au feu, au feu l» répété sur tous lestons, courait d’un bout à l’autre de la rue.

Les étincelles voltigeaient et scintillaient en paillettes d’or sur le fond rouge de l'incendie. On eût dit une magnifique aurore boréale.

« Je parie que Jack ne se réveillera que lorsqu'il sera tout à fait cuit,» dit Fortunio en riant.

Musidora ne répondit pas. — Elle était évanouie.

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