‹ Œuvres de Théophile GautierChapitre 15 sur 37 · CHAPITRE"XX VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE"XX VI

« Mon cher Radin-Mantri,

« Cette lettre ne me précédera pas de beaucoup. — Je retourne dans l’Inde, et probablement je n’en sortirai plus. — Tu te rappelles avec quelle ardeur je désirais visiter l’Europe, le pays de la civilisation, comme onappelle cela; mais Dieu damne mes yeux ! si javais su ce que c'était, je ne me serais pas dérangé.

« Je suis en France à présent, un pauvre pays, à Paris, une sale ville ; — il est difficile de s’y amuser convenablement. — D'abord il y pleut toujours, et le soleil n’y paraît qu’en gilet de flanelle et en bonnet de coton; il a l’air d’un vieux bonhomme perclus de rhumatismes. — Les arbres ont de toutes petites feuilles et seulement pendant trois mois de l’année ; pour toute chasse, des lapins, ou tout au plus quelques méchants sangliers ou quelques mauvais loups qui n’ont pas seulement la force de manger une douzaine de paysans.

« Les hommes sont horriblement laids, et les femmes... Oh! et ah! — Les gens riches, ou qui passent pour tels, n’ont pas seulement une pièce de vingt-cinq mille francs dans leur poche, et si en se promenant il leur prend la fantaisie de faire reculer leur tilbury dans une devanture de boutique ou d’écraser un manant ou deux, ils sont obligés de laisser leur chapeau en gage ou d’aller emprunter de l’argent à un de leurs amis.

« Il ya une certaine classe de jeunes gens que l’on appelle fashionables, c’est-à-direjeunes gens à la mode; c’est une singulière vie que la leur. L’habit du plus élégant d’entre eux ne vaut pas mille francs, et les trois quarts du temps ils le doivent; leur suprême raffinement consiste à porter des bottes vernies et des gants blancs. — Une paire de bottes coûte quarante francs; une paire de gants, trois francs ou cent sous.— Luxe titanique ! — Leurs vêtements sont d’un drap à peu près pareil à celui des portiers, des marchands de salade et des avocats; il est très difficile de distinguer un grand seigneur, un fils de famille, d’un professeur d'écriture anglaise en vingt-quatre leçons.

«Ces messieurs dînent dans deux ou trois cafés accrédités par la mode, où tout le monde peut aller, et où l’on risque d’être assis à la mêmetable qu’un vaudevilliste ou un faiseur de feuilletons qui vient de toucher son mois et veut se dédommager de huit jours d’abstinence. Ces cafés sont

les plus abominables gargotes du monde ; on n’y peut rien avoir : vous demandez une bosse de bison ou des pieds d’éléphant à la poulette, on vous regarde d’un air hébété, comme si vous disiez quelque chose d’extraordinaire; — leur soupe à la tortue a rarement des écailles, et vous ne trouveriez pas dans leur cave une goutte de tokay ou de schiraz authentique.

« Après leur dîner, messieurs les fashionables vont à un endroit que l’onnomme l'Opéra : c’est une espèce.de baraque en bois et en toile avec des dorures passées et des espèces de barbouillages en manière de papier peint d’une magnificence suffisante pour montrer des singes acrobates et des ânes savants. — Il est du bon genre de se placer dans une des boîtes oblongues qui avoisinent le plus quatre grosses colonnes d’un corinthien repoussant, qui ne sont pas même de marbre. — De ces loges il est impossible de rien voir; c’est probablement pour cela qu’elles sont plus recherchées que les autres.

« Je me suis demandé très longtemps quel plaisir on pouvait trouver là dedans. Il paraît que l’amusement consiste à voir les jambes des danseuses jusqu’à la tête. — Ces jambes sont habituellement fort médiocres et revêtues d’un maïillotrembourré. — Ce qui n'empêche pas les vieillards de l’orchestre de récurer les verres de leurs lorgnettes avec une grande activité.

« Le reste du temps, on fait un tapage énorme

sous je ne sais quel prétexte de musique. — La pièce qu’on joue est toujours la même, et les vers sontécrits par les plus mauvais poètes qu’on puisse trouver.

« Quand il n’y a pas opéra, l’on se promène avec un cigare à la bouche sur un boulevard qui n’a pas deux cents pas de long, sans ombre, sans fraîcheur, où l’on n’a place pour poser sa botte que sur le pied de ses voisins. — Ou bien l’on va en soirée. Aller en soirée est un des plus inexplicables plaisirs de l’homme civilisé. — Voici ce que c’est qu'une soirée. On fait venir quatre cents personnes dans une chambre où cent seraient déja mal à leur aise; les hommes sont en noir, comme des croque-morts ; les femmes ont les plus étranges costumes de la terre: des gazes, des rubans, des épis de faux or, le tout valant bien quinze francs. Leurs robes, impitoyablement décolletées, trahissent des misères de contours inimaginables. — Je ne m'étonne pas que les maris ne soient point jaloux et laissent généralement à d’autres le soin de coucher avec leurs femmes! Tout le monde est debout, plaqué contre le mur; les femmes sont assises séparément, et personne ne leur parle, excepté quelques vieux êtres chauves et ventrus; le piano, exécrable invention, pleurniche piteusement dans un coin, et le piaulement aigu de quelque cantatrice célèbre surmonte, de temps en temps, le bourdonnement sourd de l’assem-

blée. — Des palefreniers ou des portiers déguisés en laquais apportent quelques gâteaux et quelques verres de mélanges fades, sur lesquels tout le monde se rue avec une avidité dégoûtante.

« Les gens les plus aisés dansent eux-mêmes comme s’ils n'avaient pas le moyen de payer des danseurs.

« Tu serais bien étonné, mon bon Radin- Mantri, de voir de près la civilisation : la civilisation consiste à avoir des journaux et des cheminsde fer. Les journaux sont de grands morceaux de papier carrés qu’on répand le matin par la ville; ces papiers, qui ont l’air d’avoir été imprimés avec du cirage, contiennent le récit des événements de la ville : les chiens qui se sont noyés, les maris qui ont été battus par leurs femmes, et des considérations sur l’état des cabinets de l’Europe, écrites par des gens qui n’ont jamais su lire et dont on ne voudrait pas pour valets de chambre. Les chemins de fer sont des rainures où l’on fait galoper des marmites : spectacle récréatif!

« Outre les journaux et les chemins de fer, ils ont une espèce de mécanique con-sti-tu-tion-nelle avec un roi qui règne et ne gouverne pas; comprends-tu ? Quand ce pauvre diable de roi a besoin d’un million, il est obligé de le demander à trois cents provinciaux qui se réunissent au bout d’un pont et parlent toute l’année

sans tenir compte de ce que l’autre orateur a dit avant eux. On répond à un discours sur la mélasse par une philippique sur la pêche fluviale.

« Voilà la façon de vivre des Européens.

« Leurs mœurs intérieures sont encore plus étranges : on entre chez leurs femmes à toute heure du jour et de la nuit ; elles sortent et vont au bal avec le premier venu; la jalousie paraît être inconnue à ce peuple. Les pairs de France, les généraux, les diplomates, prennent habituellement pour maîtresses des danseuses de l’Opéra, maigres comme desaraignées, quilestrompent pour des perruquiers, des machinistes, des gens de lettres ou des nègres. — Ils le savent très bien, et ne leur en font pas plus mauvais visage, au lieu de les faire coudre dans des sacs et jeter à la rivière, comme il conviendrait, — Un goût singulier et presque général chez ce peuple, c’est l’amour des vieilles femmes. Toutes les actrices adorées et fêtées du public ont au moins soixante ans; ce n’est guère que vers leur cinquantième année que l’on s'aperçoit qu’elles sont jolies et qu’elles ont du talent.

« Quant à l’état des arts,ilest loin d’être éblouissant : tous les beaux tableaux des galeries sont d'anciens maîtres. — Il y a cependant à Paris un poète, dont le nom finit en go, qui ma paru faire des choses assez congrûment troussées; mais, après tout, jaime autant le roi Soudraka, auteur de Vasantesena.

« Je ne me suis guère amusé en Europe, et la seule chose agréable que jy aie vue est une petite fille nommée Musidora, que j’aurais voulu enlever et mettre dans mon sérail; mais, avec ses stupides idées européennes, elle aurait été très malheureuse, et rien ne me déplaît plus que d’avoir devant moi des mines allongées.

« Je partirai dans quelques jours. J’ai frété trois vaisseaux pour emporter d’ici ce qui en vaut la peine : je brülerai le reste. — L’Eldorado disparaîtra comme un rêve, un ou deux barils de poudre feront l'affaire.

« Adieu, vieille Europe qui te crois jeune :

tâche d'inventer une machine à vapeur pour confectionner de belles femmes, et trouve un nouveau gaz pour remplacer le soleil. — Je vais en Orient; c’est plus simple! »

FAO TSON"#MDÈOR

CIFAPITRE PREMIER

de sf IBURCE était réellement un jeune

homme fort singulier ; sa bizarrerie

à. avait surtout l’avantage de n’être

<>") pas affectée, il ne la quittait pas

comme son chapeau et ses gants en rentrant

chez lui: il était original entre quatre murs, sans spectateurs, pour lui tout seul.

N'allez pas croire, je vous prie, que Tiburce fût ridicule, et qu’il eût une de ces manies agressives, insupportables à tout le monde; il ne mangeait pas d'araignées, ne jouait d’aucun instrument et ne lisait de vers à personne; c’était un garçon posé, tranquille, parlant peu, écou-

tant moins, et dont l’œil à demi ouvert semblait regarder en dedans.

Il vivait accroupi sur le coin d’un divan, étayé de chaque côté par une pile de coussins, s’inquiétant aussi peu des affaires du temps que de ce qui se passe dans la lune. — Il y avait très peu de substantifs qui fissent de l’effet sur lui, et jamais personne ne fut moins sensible aux grands mots. Il ne tenait en aucune façon à ses droits politiques et pensait que le peuple est toujours libre au cabaret.

Sesidéessurtoutes choses étaient fort simples: il aimait mieux ne rien faire que de travailler; il préférait le bon vin à la piquette, et une belle femme à une laide; en histoire naturelle, il avait une classification on ne peut plussuccincte: ce qui se mange et ce qui ne se mange pas. — Il était d’ailleurs parfaitement détaché de toute chose humaine, et tellement raisonnable qu’il paraissait fou.

Il n'avait pas le moindre amour-propre; il ne se croyait pas le pivot de la création, et comprenait fort bien que la terre pouvait tourner sans qu’il s’en mêlât; il ne s’estimait pas beaucoup plus que l’acarus du fromage ou les anguilles du vinaigre; en face de l’éternité et de Pinfini, il ne se sentait pas le courage d’être vaniteux ; ayant quelquefois regardé par le microscope et le télescope, il ne s’exagérait pas l’importance humaine; sa taille était de cinq pieds

Va

quatre pouces, mais il se disait que les habitants du soleil pouvaient bien avoir huit cents lieues de haut.

Tel était notre ami Tiburce.

On aurait tort de croire, d’après ceci, que Tiburce fût dénué de passions. Sous les cendres de cette tranquillité couvait plus d’un tison ardent. Pourtant on ne lui connaissait pas de maitresse en titre, et il se montrait peu galant envers les femmes. Tiburce, comme presque tous les jeunes gens d’aujourd’hui, sans être précisément un poète ou un peintre, avait lu beaucoup de romans et vu beaucoup de tableaux ; en sa qualité de paresseux, il préférait vivre sur la foi d'autrui; il aimait avec l’amour du poète, il regardait avec les yeux du peintre, et connaissait plus de portraits que de visages; la réalité lui répugnait, et, à force de vivre dans les livres etles peintures, ilen étaitarrivéäneplus trouver la nature vraie.

Les madones de Raphaël, les courtisanes du Titien lui rendaient laides les beautés les plus notoires : la Laure de Pétrarque, la Béatrix de Dante, l’'Haydée de Byron, la Camille d'André Chénier, lui faisaient paraître vulgaires les femmes en chapeau, en robe et en mantelet dont il aurait pu devenir l’amant :iln’exigeait cependant pas un idéal avec des ailes à plumes blanches et une auréole autour de la tête ; maisses étudessur la statuaire antique, les écoles d'Italie, la fami-

liarité des chefs-d’œuvre de l’art, la lecture des poètes, l'avaient rendu d’une exquise délicatesse en matière de formes, etil lui eût été impossible d’aimer la plus belle âme du monde, à moins qu’elle n’eût les épaules de la Vénus de Milo. — Aussi Tiburce n’était-il amoureux de personne.

Cette préoccupation de la beauté se trahissait par la quantité de statuettes, de plâtres moulés, de dessins et de gravures qui encombraient et tapissaient sa chambre, qu’un bourgeois eût trouvée une habitation peu vraisemblable; car il n'avait d’autres meubles que le divan cité plus haut et quelques carreaux de diverses couleurs épars sur le tapis. N'ayant pas de secrets, il se passait facilement de secrétaire, et l’incommodité des commodes était un fait démontré pour lui.

Tiburce allait rarement dans le monde, non parsauvagerie, mais par nonchalance ; il accueillait très bien ses amis et ne leur rendait jamais de visite. — Tiburce était-il heureux? non, mais il n'était pas malheureux; seulement, il aurait bien voulu pouvoir s’habiller de rouge. Les gens superficiels l’accusaient d’insensibilité, et les femmes entretenues ne lui trouvaient pas d'âme, mais au fond c'était un cœur d’or, etsarecherche de la beauté physique trahissait aux yeux attentifs d’amères déceptions dans le monde de la beauté morale, — A défaut de la suavité du par-

fum, il cherchait l'élégance du vase; il ne se plaignaïit pas, il ne faisait pas d’élégies, il ne portait pas ses manchettes en pleureuse, mais l’on voyait bien qu’il avait souffert autrefois, qu’il avait été trompé et qu’il ne voulait plus aimer qu’à bon escient. Comme la dissimulation du corps est bien plus difficile que celle de l’âme, il s’en tenait à la perfection matérielle; mais, hélas! un beau corps est aussi rare qu’une belle âme. D'ailleurs Tiburce, dépravé par les rêveries des romanciers, vivant dans la société idéale et charmante créée par les poètes, l’œil plein des chefs-d’œuvre de Ja statuaire et de la peinture, avait le goût dédaigneux et superbe, et ce qu’il prenait pour de l'amour n’était que de l’admiration d’artiste. — Il trouvait des fautes de dessin dans sa maîtresse; — sans qu’il s’en doutât, la femme n’était pour lui qu’un modèle.

Un jour, ayant fumé son hooka, regardé la triple Léda du Corrège dans son cadre à filets, retourné en tous sens la dernière figurine de Pradier, pris son pied gauche dans sa main droite et son pied droit dans sa main gauche, posé ses talons sur le bord de la cheminée, Tiburce, au bout de ses moyens de distraction, fut obligé de convenir vis-à-vis de lui-même qu’il ne savait que devenir, et que les grises araignées de l’ennui descendaient le long des murailles de sa chambre toute poudreuse de som nolence.

Il demanda l'heure, — on lui répondit qu’il était une heure moins un quart, ce qui lui parut décisif et sans réplique. Il se fit habiller et se mit à courir les rues; en marchant, il réfléchit qu’il avait le cœur vide et sentit le besoin de faire une passion, comme on dit en argot parisien.

Cette louable résolution prise, il se posa les questions suivantes : « Aimerai-je une Espagnole au teint d’ambre, aux sourcils violents, aux cheveux de jais? une Italienne aux linéaments antiques, aux paupières orangées cernant un regard de flamme ? une Française fluette avec un nez à la Roxelane et un pied de poupée ? une Juive rouge avec une peau bleu de ciel et des yeux verts? une négresse noire comme la nuit et luisante comme un bronze neuf? Aurai-je une passion brune ou une passion blonde ? Perplexité grandel »

Comme il allait tête baissée, songeant à tout cela, il se cogna contre quelque chose de dur qui fit un saut en arrière en proférant un horriblejurement. Ce quelque chose étaitun peintre de ses amis : ils entrèrent tous deux au Musée. — Le peintre, grand enthousiaste de Rubens, s’arrêtait de préférence devant les toiles du Michel-Ange néerlandais qu’illouaitavecunefurie d’admirationtout à faitcommunicative.Tiburce, rassasié de la ligne grecque, du contour romain, du ton fauve des maîtres d'Italie, prenait plai-

sir à ces formes rebondies, à ces chairs satinées, à ces carnations épanouies comme des bouquets de fleurs, à toute cette santé luxurieuse que le peintre d’Anvers fait circuler sous la peau de ses figures en réseaux d’azur et de vermillon. Son œil caressait avec une sensualité complaisante ces belles épaules nacrées et ces croupes de sirènes inondées de cheveux d’or et de perles marines. Tiburce, qui avait une très grande faculté d’assimilation, et qui comprenait également bien les types les plus opposés, était en ce moment-là aussi flamand que s’il fût né dans les polders et n’eût jamais perdu de vue le fort de Lillo et le clocher d’Antwerpen.

« Voilà qui est convenu, se dit-il en sortant de la galerie, j'aimerai une Flamande. »

Comme Tiburce était l’homme le plus logique du monde, il se posa ce raisonnement tout à fait victorieux, à savoir que les Flamandes devaient être beaucoup plus communes en Flandre qu'ailleurs, et qu’il était urgent pour lui d’aller en Belgique — au pourchas du blond. — Ce Jason d’une nouvelle espèce, en quête d’une autre toison d’or, prit le soir même la diligence de Bruxelles avec la précipitation d’un banqueroutier las du commerce des hommes et sentant le besoin de quitter la France, cette terre classique des beaux-arts, des belles manières et des gardes du commerce.

Au bout de quelques heures, Tiburce vit pa-

raître, non sans joie, sur les enseignes des cabarets, le lion belge sous la figure d’un caniche en culotte de nankin, accompagné de l’inévitale Verkoopt men dranken. Le lendemain soir, il se promenait à Bruxelles sur la Magdalena- Strass, gravissait la Montagne aux herbes potagères, admirait les vitraux de Sainte-Gudule et le beffroi de l’hôtel de ville, et regardait, non sans inquiétude, toutes les femmes qui passaient.

Il rencontra un nombre incalculable de négresses, de mulâtresses, de quarteronnes, de métisses, de griffes, de femmes jaunes, de femmes cuivrées, de femmes vertes, de femmes couleur de revers de botte, mais pas une seule blonde; s’il avait fait un peu plus chaud, il aurait pu se croire à Séville; rien n’y manquait, pas même la mantille noire.

Pourtant, en rentrant dans son hôtel, rue d'Or, il aperçut une jeune fille qui n’était que châtain foncé, mais elle était laide; le lendemain, il vit aussi près de la résidence de Laeken une Anglaise avec des cheveux rouge carotte et des brodequins vert tendre; mais elle avait la maigreur d’une grenouille enfermée depuis six mois dans un bocal pour servir de baromètre, ce qui la rendait peu propre à réaliser un idéal dans le goût de Rubens.

Voyant que Bruxelles n’était peuplé que d’Andalouses au sein bruni, ce qui s'explique du reste aisément par la domination espagnole qui pesa

longtemps sur les Pays-Bas, Tiburce résolut d’aller à Anvers, pensant avec quelque apparence de raison que les types familiers à Rubens, et si constamment reproduits surses toiles, devaient se trouver fréquemment dans sa ville natale et bien-aimée.

En conséquence, il se rendit à la station du chemin de fer qui va de Bruxelles à Anvers. — Le cheval de vapeur avaït déjà mangé son avoine de charbon, il renâclait d’impatience et soufflait par ses naseaux enflammés, avec un râle strident, d’épaisses bouffées de fumée blanche, entremêlées d’aigrettes d’étincelles. Tiburce s’assit dans sa stalle en compagnie de cinq Wallons immobiles à leurs places comme des chanoines au chapitre, et le convoi partit. — La marche fut d’abord modérée : on n'allait guère plus vite que dans une chaise de poste à dix francs de guides; bientôt le cheval s’anima et fut pris d’une incroyable furie de vitesse. Les peupliers du chemin fuyaient à droite et à gauche comme une armée en déroute, le paysage devenait confus et s’estompait dans une grise vapeur ; le colza et l’œillette tigraient vaguement de leurs étoiles d’or et d’azur les bandes noires du terrain; de loin en loin une grêle silhouette de clocher se montrait dans les roulis des nuages et disparaissait sur-le-champ comme un mât de vaisseau sur une mer agitée; de petits cabarets rose tendre ou vert pomme s’ébauchaient rapidement

au fond de leurs courtils sous leurs guirlandes de vigne vierge ou de houblon; çà et là des flaques d’eau encadrées de vase brune papillotaient aux yeux comme les miroirs des pièges d’alouettes. Cependant le monstre de fonte éructait avec un bruit toujours croissant son haleine d’eau bouillante; il sifflait comme un cachalot asthmatique, une sueur ardente couvrait ses flancs de bronze. — Il semblait se plaindre de la rapidité insensée de sa course et demander grâce à ses noirs postillons qui l’éperonnaient à grandes pelletées de tourbe. — Un bruit de tampons et de chaînes qui se heurtaient se fit entendre : on était arrivé.

Tiburce se mit à courir à droite et à gauche sans dessein arrêté, comme un lapin qu’on sortirait tout à coup de sa cage; il prit la première rue qui se présenta à lui, puis une seconde, puis une troisième, et s’enfonça bravement au cœur de la vieille ville, cherchant le blond avec une ardeur digne des anciens chevaliers d’aventures.

Il vit une grande quantité de maisons peintes en gris de souris, en jaune serin, en vert céladon, en lilas clair, avec des toits en escalier, des pignons à volute, des portes à bossages vermiculés, à colonnes trapues, ornées de bracelets quadrangulaires comme celles du Luxembourg, des fenêtres renaissance à mailles de plomb, des mascarons, des poutres sculptées,etmille curieux

détails d'architecture qui l’auraient enchanté en toute autre occasion; il jeta à peine un regard distrait sur les madones enluminées, sur les christs qui portent des lanternes au coin des carrefours, les saints de bois ou de cire avec leurs dorloteries et leur clinquant, tous ces emblèmes catholiques si étranges pour un habitant de nos villes voltairiennes. Un autre soin l’occupait : ses yeux cherchaient, à travers les teintes bitumineuses des vitres enfumées, quelque blanche apparition féminine, un bon et calme visage brabançon vermillonné des fraîcheurs de la pêche et souriant dans son auréole de cheveux d’or. Il n’aperçut que des vieilles femmes faisant de la dentelle, lisant des livres de prières, ou tapies dans des encoignures et guettant le passage de quelque rare promeneur réfléchi par les glaces de leur espion ou la boule d’acier poli suspendue à la voûte.

Les rues étaient désertes et plus silencieuses que celles de Venise; l’on n’entendait d’autre bruit que celui des heures sonnant aux carillons des diverses églises sur tous les tons possibles au moins pendant vingt minutes; les pavés, encadrés d’une frange d’herbe comme ceux des maisons abandonnées, montraient le peu de fréquence et le petit nombre de passants. Rasant le sol comme les hirondelles furtives, quelques femmes, enveloppées discrètement dans les plis sombres de leur faille, filaient à petit bruit le

long des maisons, suivies quelquefois d’un petit garçon portant leur chien. — Tiburce hâtait le pas pour découvrir leurs figures enfouies sous les ombres du capuchon, et trouvait des têtes maigres et pâles à lèvres serrées, avec des yeux cerclés de bistre, des mentons prudents, des nez fins et circonspects, de vraies physionomies de dévotes romaines ou de duègnes espagnoles ; son œillade ardente se brisait contre des regards morts, des regards de poisson cuit.

De carrefour en carrefour, de rue en rue, Tiburce finit par aboutir sur le quai de l’Escaut par la porte du Port. Ce spectacle magnifique lui arracha un cri de surprise : une quantité innombrable de mâts, d’agrès et de vergues simulait sur le fleuve une forêt dépouillée de feuilles et réduite au simple squelette. Les guibres et les antennes s’appuyaient familièrement sur le parapet du quai comme des chevaux qui reposent leur tête sur le col de leur voisin d’attelage; il y avait là des orques hollandaises à croupe rebondie avec leurs voiles rouges, des bricks américains effilés et noirs avec leurs cordages menus comme des fils de soie; des koffs norvégiens couleur de saumon, exhalant un pénétrant arome de sapin raboté; des chalands, des chasse-marée, des sauniers bretons, des charbonniers anglais, des vaisseaux de toutes les parties du monde. — Une odeur indéfinissable de hareng saur, de tabac, de suif rance,

Vs

de goudron fondu, relevée par les âcres parfums des navires arrivant de Batavia, chargés de poivre, de cannelle, de gingembre, de cochenille, flottait dans l’air par épaisses bouffées comme la fumée d’une immense cassolette allumée en l’honneur du commerce.

Tiburce, espérant trouver dans la classe inférieure le vrai type flamand et populaire, entra dans les tavernes et les estaminets; il y but du faro, du lambick, de la bière blanche de Louvain, de l’ale, du porter, du whiskey, voulant faire par la même occasion connaissance avec le Bacchus septentrional. — Il fuma aussi des cigares de plusieurs espèces, mangea du saumon, de la sauer-kraut, des pommes de terre jaunes, du roastbeef saignant, ets’assimila toutes les jouissances du pays.

Pendant qu’il dînait, les Allemandes à figures busquées, basanées comme des Bohêmes, avec des jupons courts et des béguins d’Alsaciennes, vinrent piauler piteusement devant sa table un lieder lamentable en s’accompagnant du violon et autres instruments disgracieux. La blonde Allemagne, comme pour narguer Tiburce, s’était barbouillée du hâle le plus foncé ; il leur jeta tout en colère une poignée de cenis qui lui valut un autre leder de reconnaissance plus aigu et plus barbare que le premier.

Le soir, il alla voir dans les musicos les matelots danser avec leurs maîtresses; toutes

avaient d’admirables cheveux noirs vernis et brillants comme l’aile du corbeau; une fort jolie créole vint même s’asseoir près de lui et trempa familièrement ses lèvres dans son verre, suivant la coutume du pays, et essaya de lier conversation avec lui en fort bon espagnol, car elle était de la Havane; elle avait des yeux d’un noir si velouté, un teint d’une pâleur si chaude et si dorée, un si petit pied, une taille si mince, que Tiburce, exaspéré, l’envoya à tous les diables, ce qui surprit fort la pauvre créature, peu accoutumée à un pareil accueil.

Parfaitement insensible aux perfections brunes des danseuses, Tiburce se retira à son hôtel des Armes du Brabant. Il se déshabilla fort mécontent, et, en s’entortillant de son mieux dans ces serviettes ouvrées qui servent de draps en Flandre, il ne tarda pas à s'endormir du sommeil des justes.

Il fit les rêves les plus blonds du monde.

Les nymphes et les figures allégoriques de la galerie de Médicis dans le déshabillé le plus galant vinrent lui faire une visite nocturne; elles le regardaient tendrement avec leurs larges prunelles azurées, et lui souriaient, de l’air le plus amical du monde, de leurs lèvres épanouïes comme des fleurs rouges dans la blancheur de lait de leurs figures rondes et potelées. — L’une d’elles, la Néréide du tableau du Voyage de la Reine, poussait la familiarité jusqu’à passer dans

les cheveux du dormeur éperdu d'amour ses jolis doigts effilés enluminés de carmin. Une draperie de brocart ramagé cachait fort adroiïtement la difformité de ses jambes squameuses terminées en queue fourchue; ses cheveux blondsétaient coiffés d'algues etde corail,comme il sied à une fille de la mer; elle était adorable ainsi. Des groupes d’enfants joufflus et vermeils comme des roses nageaient dans une atmosphère lumineuse soutenant des guirlandes de fleurs d’un éclat insoutenable, et faisaient descendre du ciel une pluie parfumée. À un signe que fit la Néréide, les nymphes se mirent sur deux rangs et nouèrent ensemble le boutdeleurs longues chevelures rousses, de façon à former une espèce de hamac en filigrane d’or pour l’heureux Tiburce et sa maîtresse à nageoires de poisson; ils s’y placèrent en effet, et les nymphesles balançaient en remuantlégèrement la tête sur un rythme d’une douceur infinie.

Tout à coup un bruit sec se fit entendre, les fils d’or se rompirent, Tiburce roula par terre. Il ouvrit les yeux, etne vit plus qu’une horrible figure couleur de bronze qui fixait sur lui de grands yeux d’émail dont le blanc seul paraissait.

« Mein herr, voilà le déjeuner de vous, dit une vieille négresse hottentote, servante de hôtel, en posant sur un guéridon un plateau chargé de vaisselle et d’argenterie.

— Ah çà! j'aurais dû aller en Afrique pour trouver des blondes, » grommela Tiburce en attaquant son beefsteak d’une façon désespérée.

CHAPIRR EME

Tiburce, convenablement repu, sortit de l’hôtel des Armes du Brabant dans l'intention consciencieuse et louable de continuer la recherche de son idéal. Il ne fut pas plus heureux que la veille ; de brunes ironies, débouchant de toutes les rues, lui jetaient des sourires sournois et railleurs; l’Inde, l'Afrique, l'Amérique, défilèrent devant lui en échantillons plus ou moins cuivrés, on eût dit que la digne ville, prévenue de son dessein, cachait par moquerie, au fond de ses plus impénétrables arrière-cours et derrière ses plus obscurs vitrages, toutes celles de ses filles qui eussent pu rappeler de près ou de loin les figures de Jordaëns et de Rubens : avare de son or, elle prodiguait son ébène.

Outré de cette espèce de dérision muette, Tiburce visita, pour y échapper, les musées et les galeries. — L’Olympe flamand rayonna de nouveau à ses yeux. Les cascades de cheveux

recommencèrent à ruisseler par petites ondes rousses avec un frissonnement d’or et de lumière ; les épaules des allégories, ravivant leur blancheur argentée, étincelèrent plus vivement que jamais; l’azur des prunelles devint plus clair, les joues en fleur s’épanouirent comme des touffes d’œillets; une vapeur rose réchauffa la pâleur bleuâtre des genoux, des coudes et des doigts de toutes ces blondes déesses; des luisants satinés, des moires de lumière, des reflets vermeils glissèrent en se jouant sur les chairs rondés et potelées ; les draperies gorge de pigeon s’enflèrent sous l’haleine d’un vent invisible et se mirent à voltiger dans la vapeur azurée; la fraîche et grasse poésie néerlandaise se révéla tout entière à notre voyageur enthousiaste.

Mais ces beautés sur toile ne lui suffsaient pas. Il était venu chercher des types vivants et réels. Depuis assez longtemps il se nourrissait de poésie écrite et peinte, et il avait pu s’apercevoir que le commerce des abstractions n’était pas des plus substantiels. — Sans doute, il eût été beaucoup plus simple de rester à Paris et de devenir amoureux d’une jolie femme, ou même d’une laide, comme tout le monde; mais Tiburce ne comprenait pas la nature, et ne pouvait la lire que dans les traductions. Il saisissait admirablement bien tous les types réalisés dans les œuvres des maîtres, mais il ne les aurait pas

aperçus de lui-même s’il les eût rencontrés dans la rue ou dans le monde; en un mot, s’il eût été peintre, il aurait fait des vignettes sur les vers des poètes; s’il eût été poète, il eût fait des vers sur les tableaux des peintres. L'art s’était emparé de lui trop jeune et l'avait corrompu et faussé; ces caractères-là sont plus communs que l’on ne pense dans notre extrême civilisation, où l’on est plus souvent en contact avec les œuvres des hommes qu'avec celles de la nature.

Un instant Tiburce eut l’idée de transiger avec lui-même, et se dit cette phrase lâche et malsonnante : « C’est une jolie couleur de cheveux que la couleur châtain. » Il alla même, le sycophante, le misérable, l’homme de peu de foi, jusqu’à s’avouer que les yeux noirs étaient fort vifs et très agréables. Il est vrai dedire, pour l’excuser, qu’il avait battu en tous sens, et cela sans le moindre résultat, une ville que tout autorisait à croire essentiellement blonde. Un peu de découragement lui était bien permis.

Au moment où il prononçait intérieurement ce blasphème, un charmant regard bleu, enveloppé d’une mantille, scintilla devant lui et disparut comme un feu follet par l'angle de la place de Meir.

Tiburce doubla le pas, mais il ne vit plus rien; la rue était déserte dans toute sa longueur: Sans doute, la fugitive vision était entrée dans une des

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maisons voisines, ou s’étaitéclipsée par quelque passage inconnu; le Tiburce désappointé, après avoir regardé le puits à volutes de fer, forgé par Quintin-Metzys, le peintre-serrurier, eut la fantaisie, faute de mieux, d'examiner la cathédrale, qu'il trouva badigeonnée de haut en bas d’un jaune serin abominable. Heureusement, lachaire en bois sculpté de Verbruggen, avec ses rinceaux chargés d’oiseaux, d’écureuils, de dindons faisant la roue, et de tout l’attirail zoologique qui entourait Adam et ve dans le paradis terrestre, rachetait cet empâtement général par la finesse de ses arêtes et le précieux de ses détails; heureusement, les blasons des familles nobles, les tableaux d'Otto Venius, de Rubens et de Van Dyck cachaient en partie cette odieuse teinte si chère à la bourgeoisie et au clergé.

Quelques béguines en prières étaient disséminées sur le pavé de l’église; maïs la ferveur de leur dévotion inclinait tellement leurs visages sur leurs livres de prières à tranche rouge, qu’il était difficile d’en distinguer les traits. D'ailleurs la sainteté du lieu et antiquité de leur tournure empêchaient Tiburce d’avoir envie de pousser plus loin ses investigations.

Cinq ou six Anglais, tout essoufflés d’avoir monté et descendu les quatre cent soixante et dix marches du clocher, que la neige de colombe dont il est recouvert en tout temps fait ressembler à une aiguille des Alpes, examinaient les ta-

bleaux et, ne s’en rapportant qu’à demi à l’érudition bavarde deleurcicerone, cherchaientdans leur Guide du voyageur les noms des maîtres, de peur d’admirer une chose pour l’autre, et répétaient à chaque toile, avec un flegme imperturbable : If is a very fine exhibition. — Ces Anglais avaient des figures carrées, et la distance prodigieuse qui existait de leur nez à leur menton montrait la pureté deleurrace. Quantàl’Anglaise qui était avec eux, c'était celle que Tiburce avait déjà vue près de la résidence de Laeken; elle portait les mêmes brodequins verts et les mêmes cheveux rouges. Tiburce, désespérant du blond de la Flandre, fut presque sur le point de lui décocher une œillade assassine ; mais les couplets de vaudeville contre la perfide Albion lui revinrent à la mémoire fort à propos.

En l'honneur de cette compagnie, si évidemment britannique, qui ne se remuait qu'avec un cliquetis de guinées, le bedeau ouvrit les volets qui cachent les trois quarts de l’année les deux miraculeuses peintures de Rubens : Ze Crucifiement et la Descente de croix.

Le Crucifiement est une œuvre à part, et, lorsqu’il le peignit, Rubens rêvait de Michel-Ange. Le dessin est âpre, sauvage, violent comme celui de l’école romaine ; tous les muscles ressortent à la fois, tous les os et tous les cartilages paraissent, des nerfs d’acier soulèvent des chairs de granit, — Ce n’est plus là le vermillon joyeux

dont le peintre d'Anvers saupoudre insouciamment ses innombrables productions, c’est le bistre italien dans sa plus fauve intensité; les bourreaux, colosses à formes d’éléphant, ont des mufles de tigre et des allures de férocité bestiale ; le Christ lui-même, participant à cette exagération, a plutôt l’air d’un Milon de Crotone cloué sur un chevalet par des athlètes rivaux, que d’un Dieu se sacrifiant volontairement pour le rachat de l'humanité. Il n’y a là de flamand que le grand chien de Sneyders, qui aboie dans un coin de la composition.

Lorsque les volets de Z4 Descente de croix s’entr’ouvrirent, Tiburce éprouva un éblouissement vertigineux, comme s’il eût regardé dans un gouffre de lumière; la tête sublime de la Madeleine flamboyait victorieusement dans un océan d’or et semblait illuminer des rayons de ses yeux l'atmosphère grise et blafarde tamisée par les étroites fenêtres gothiques. Tout s’effaça autour de lui; il se fitun vide complet, les Anglais carrés, l’Anglaise rouge, le bedeau violet, il n’aperçut plus rien.

La vue de cette figure fut pour Tiburce une révélation d’en haut; des écailles tombèrent de ses yeux, il se trouvait face à face avec son rêve secret, avec son espérance inavouée : l’image insaisissable qu’ilavait poursuivie de toute l’ardeur d’une imagination amoureuse, et dont il n’avait pu apercevoir que le profil ou un dernier pli de

robe, aussitôt disparu ; la chimère capricieuse et farouche, toujours prête à déployer ses ailes inquiètes, était là devant lui, ne fuyant plus, immobile dans la gloire de sa beauté. Le grand maître avait copié dans son propre cœur la maitresse pressentie et souhaitée; il lui semblait avoir peint lui-même le tableau ; la maïn du génie avait dessiné fermement et à grands traits ce qui n’était qu'ébauché confusément chez lui, et vêtu de couleurs splendides son obscure fantaisie d’inconnu. Il reconnaissait cette tête, qu’il n’avait pourtant jamais vue.

Il resta là, muet, absorbé, insensible, comme un homme tombé en catalepsie, sans remuer les paupières et plongeant les yeux dans le regard infini de la grande repentante.

Un pied du Christ, blanc d’une blancheur exsangue, pur et mat comme une hostie, flottait avec toute la mollesse inerte de la mort sur la blonde épaule delasainte, escabeau d’ivoire placé là par le maître sublime pour descendre le divin cadavre de l’arbre de rédemption. — Tiburce se sentit jaloux du Christ. — Pour un pareil bonheur il eût volontiers enduré la passion. — La pâleur bleuâtre des chairs le rassurait à peine. Il fut aussi profondément blessé que la Madeleine ne détournât pas vers lui son œil onctueux et lustré, où le jour mettait ses diamants et la douleur ses perles; la persistance douloureuse et passionnée de ce regard qui enveloppait le corps

bien-aimé d’un suaire de tendresse, lui paraissait mortifiante pour lui et souverainement injuste. Il aurait voulu que le plus imperceptible mouvement lui donnât à entendre qu’elle était touchée de son amour; il avait déjà oublié qu’il était devant une peinture, tant la passion est prompte à prêter son ardeur même aux objets incapables d’en ressentir. Pygmalion dut être étonné comme d’une chose fort surprenante que sa statue ne lui rendît pas caresse pour caresse; Tiburce ne fut pas moins atterré de la froideur de son amante peinte.

Agenouillée dans sa robe de satin vert aux plis amples et puissants, elle continuait àcontempler le Christ avec une expression de volupté douloureuse comme une maîtresse qui veut se rassasier des traits d’un visage adoré qu’elle ne doit plus revoir; ses cheveux s’effilaient sur ses épaules en franges lumineuses; — un rayon de soleil égaré par hasard rehaussait la chaude blancheur de son linge et de ses bras de marbre doré; — sous la lueur vacillante, sa gorge semblait s’enfler et palpiter avec une apparence de vie; les larmes de ses yeux fondaient et ruisselaient comme des larmes humaines.

Tiburce crut qu’elle allait se lever et descendre du tableau.

Tout à coup il se fit nuit : la vision s’éteignit.

Les Anglais s'étaient retirés après avoir dit : Very well, a pretty picture, et le bedeau, ennuyé

de la longue contemplation de Tiburce, avait poussé les volets et lui demandait la rétribution habituelle. Tiburce lui donna tout ce qu’il avait dans sa poche; les amants sont généreux avec les duègnes; — je bedeau anversois était la duègne de la Madeleine, et Tiburce, pensant déjà à une autre entrevue, avait à cœur de se le rendre favorable.

Le Saint Christophe colossal et l’Ermite portant une lanterne, peints sur l’extérieur des panneaux, morceaux cependant fort remarquables, furent loin de consoler Tiburce de la fermeture de cet éblouissant tabernacle, où le génie de Rubens étincelle comme un ostensoir chargé de pierreries.

Il sortit de l’église emportant dans son cœur la flèche barbelée de l’amour impossible : il avait enfin rencontré la passion qu’il cherchait, mais il était puni par où il avait péché : il avait trop aimé la peinture, il était condamné à aimer un tableau. La nature délaissée pour l’art se vengeait d’une façon cruelle ; Pamant le plus timide auprès de la femme la plus vertueuse garde toujours dans un coin de son cœur une furtive espérance : pour Tiburce, il était sûr de la résistance de sa maîtresse et savait parfaitement qu’il ne serait jamais heureux ; aussi sa passion était-elle une vraie passion, une passion extravagante, insensée et capable de tout; — elle brillait surtout par le désintéressement.

Que l’on ne se moque pas trop de l’amour de Tiburce : combien ne rencontre-t-on pas de gens très épris de femmes qu’ils n’ont vues qu’encadrées dans une loge de théâtre, à quiils n’ont jamais adressé la parole, et dont ils ne connaissent même pas le son de voix ? Ces gens-là sontils beaucoup plus raisonnables que notre héros, et leur idole impalpable vaut-elle la Madeleine d'Anvers ?

Tiburce marchait d’un air mystérieux et fier comme un galant qui revient d’un premier rendez-vous. La vivacité de la sensation qu’il éprouvait le surprenait agréablement; — lui qui n’avait jamais vécu que par le cerveau, il sentait son cœur; c'était nouveau : aussi se laïssa-t-il aller tout entier aux charmes de cette fraîche impression; une femme véritable ne l’eût pas touché à ce point. Un homme factice ne peut être ému que par une chose factice; il y a harmonie : le vrai serait discordant. Tiburce, comme nous l’avons dit, avait beaucoup lu, beaucoup vu, beaucoup pensé et peu senti; ses fantaisies étaient seulement des fantaisies de tête, la passion chez lui ne dépassait guère la cravate; cette fois il était amoureux réellement, comme un écolier de rhétorique; l’image éblouissante de la Madeleine voltigeait devant ses yeux en taches lumineuses, comme s'il eût regardé le soleil; le moindre petit pli, le plus imperceptible détail se dessinaitnettement dans sa mémoire, le tableau

était toujours présent pour lui. Il cherchait sérieusement dans sa tête les moyens d'animer cette beauté insensible et de la faire sortir de son cadre ; — il songea à Prométhée, qui ravit le feu du ciel pour donner une âme àson œuvreinerte; à Pygmalion, qui sut trouver le moyen d’attendrir et d’échauffer un marbre; il eut l’idée de se plonger dans l’océan sans fond des sciences occultes, afin de découvrir un enchantement assez puissant pour donner une vie et un corps à cette vaine apparence. Il délirait, il était fou : vous voyez bien qu'il était amoureux.

Sans arriver à ce degré d’exaltation, n’avezvous pas vous-même été envahi par un sentiment de mélancolie inexprimable dans une galerie d’anciens maîtres, en songeant aux beautés disparues représentées par leurs tableaux ? Ne voudrait-on pas donner la vie à toutes ces figures pâles et silencieuses qui semblent rêver tristement sur l’outremer verdi ou le noir charbonné qui lui sert de fond ? Ces yeux, dont l’étincelle scintille plus vivement sous le voile dela vétusté, ont été copiés sur ceux d’une jeune princesse ou d’une belle courtisane dont il ne reste plus rien, pas même un seul grain de cendre ; ces bouches, entr’ouvertes par des sourires peints, rappellent de véritables sourires à jamais envolés. Quel dommage, en effet, que les femmes de Raphaël, de Corrège et de Titien ne soient que des ombres impalpables! et pourquoi leurs modèles n’ont-

ils pas reçu comme leurs peintures le privilège de l’immortalité ? — Le sérail du plus voluptueux sultan serait peu de chose à côté de celui que l’on pourrait composer avec les odalisques de la peinture, et il estvraiment dommage que tantde beauté soit perdue.

Tous les jours Tiburce allait à la cathédrale et s’abimait dans la contemplation de sa Madeleine bien-aimée, et chaque soir il en revenait plus triste, plus amoureux et plus fou que jamais. — Sans aimer de tableaux, plus d’un noble cœur a éprouvé les souffrances de notre amien voulant souffler son âme à quelque morne idole qui n'avait de la vie que le fantôme extérieur, etnecomprenait pas plusla passion qu’elle inspirait qu’une figure coloriée.

A l’aide de fortes lorgnettes notre amoureux scrutait sa beauté jusque dans les touches les plus imperceptibles. Il admirait la finesse du grain, la solidité et la souplesse de la pâte, l’énergie du pinceau, la vigueur du dessin, comme un autre admire le velouté de la peau, la blancheur et la belle coloration d’une maîtresse vivante : sous prétexte d'examiner le travail de plus près, il obtintune échelle de son ami le bedeau, et, tout frémissant d'amour, il osa porter une main téméraire sur l’épaule de la Madeleine. Il fut très surpris, au lieu du moelleux satiné d’une épaule de femme, de ne trouver qu’une surface âpre et rude comme une lime, gaufrée et martelée en

tous sens par l’impétuosité de brosse du fougueux peintre. Cette découverte attrista beaucoup Tiburce, mais, dès qu’il fut redescendu sur le pavé de l’église, son illusion le reprit.

Tiburce passa ainsi plus de quinze jours dans un état de lyrisme transcendantal, tendant des bras éperdus à sa chimère, implorant quelque miracle du ciel. — Dans les moments lucides il se résignait à chercher dans la ville quelque type se rapprochant de son idéal, mais ses recherches n’aboutissaient à rien, car l’on ne trouve pas aisément, le long des rues et des promenades, un pareil diamant de beauté.

Un soir, cependant, il rencontra encore à l’angle de la place de Meïr le charmant regard bleu dont nous avons parlé : cette fois la vision disparut moins vite, et Tiburce eut le temps de voir un délicieux visage encadré d’opulentes touffes de cheveux blonds, un sourire ingénu sur les lèvres les plus fraîches du monde. Elle hâta le pas lorsqu'elle se sentit suivie, mais Tiburce, en se maintenant à distance, put la voir s’arrêter devant une bonne vieille maison flamande, d'apparence pauvre, mais honnête. — Comme on tardait un peu à lui ouvrir, elle se retourna un instant, sans doute par un vague instinct de coquetterie féminine, pour voir si l'inconnu ne s'était pas découragé du trajet assez long qu’elle lui avait fait parcourir. Tiburce, comme illuminé par une lueur subite, s’aperçut

qu’elle ressemblait d’une manière frappante — à la Madeleine.

CEEMP MERE PTT

La maison où était entrée la svelte figure avait un air de bonhomie flamande tout à fait patriarcal; elle était peinte couleur rose sèche avec de petites raies blanches pour figurer les joints de la pierre; le pignon denticulé en marches d’escalier, le toit fenestré de lucarnes à volute, l’imposte représentant avec une naïveté toute gothique l’histoire de Noé raillé par ses fils, le nid de cigogne, les pigeons se toilettant au soleil, achevaient d’en compléter le caractère ; on eût dit une de ces fabriques si communes dans les tableaux de Van der Heyden ou de Teniers.

Quelques brindilles de houblon tempéraient par leur verdoyant badinage ce que l’aspect général pouvait avoir de trop strict et de trop propre. Des barreaux faisant le ventre grillaient les fenêtres inférieures, et sur les deux premières vitres étaient appliqués des carrés de tulle semés de larges bouquets de broderie à la mode bruxelloise; dans l’espace laissé vide par le renflement des barres de fer, se prélassaient deux pots de

faïence de la Chine contenant quelques œillets étiolés et d'apparence maladive, malgré le soin évident qu’en prenait leur propriétaire; car leurs têtes languissantes étaient soutenues par des cartes à jouer et un système assez compliqué de petits échafaudages de brins d’osier. — Tiburce remarqua ce détail, qui indiquait une vie chaste et contenue, tout un poème de jeunesse et de pureté.

Comme il ne vit pas ressortir, au bout de deux heures d’attente, la belle Madeleine au regard bleu, il en conclut judicieusement qu’elle devait demeurer là; ce qui était vrai : il ne s'agissait plus que de savoir son nom, sa position dans le monde, de lier connaissance avec elle et de s’en faire aimer : peu de chose en vérité. Un Lovelace de profession n’y eût pas été empêché cinq minutes; mais le brave Tiburce n’était pas un Lovelace : au contraire, il était hardi en pensée, timide en action; personne n’était moins habile à passer du général au particulier, et il avait en affaires d’amour Le plus formel besoin d’un honnête Pandarus qui vantât ses perfections et lui arrangeât ses rendez-vous. Une fois en train, il ne manquait pas d’éloquence; il débitait avec assez d’aplomb la tirade langoureuse, et faisait l’'amoureux aussi bien qu’un jeune premier de province; mais, à l’opposé de Petit-Jean, l’avocat du chien Citron, ce qu’il savait le moins bien, c'était son commencement.

Aussi devons-nous avouer que le bon Tiburce nageait dans une mer d’incertitudes, combinant mille stratagèmes plus ingénieux que ceux de Polybe pour se rapprocher de sa divinité. Ne trouvant rien de présentable, comme don Cléofas du Diable boiteux, il eut l’idée de mettre le feu à la maison, afin d’avoir l’occasion d’arracher son infante du sein des flammes et lui prouver ainsi son courage et son dévouement; mais il réfléchit qu’un pompier, plus accoutumé que lui à courir sur les poutres embrasées, pourrait le supplanter, et que d’ailleurs cette manière de faire connaissance avec une jolie femme était prévue par le Code.

En attendant mieux, il se grava bien nettement au fond de la cervelle la configuration du logis, prit le nom de la rue et s’en retourna à son auberge assez satisfait, car il avait cru voir se dessiner vaguement derrière le tulle brodé de la fenêtre la charmante silhouette de inconnue, et une petite main écarter le coin de la trame transparente, sans doute pour s'assurer de sa persistance vertueuse à monter la faction, sans espoir d’être relevé, au coin d’une rue déserte d'Antwerpen. — Était-ce une fatuité de la part de Tiburce, et n’avait-il pas une de ces bonnes fortunes ordinaires aux myopes qui prennent les linges pendus aux croisées pour l’écharpe de Juliette penchée vers Roméo, et les pots de giroflée pour des princesses en robe de brocart

d’or? Toujours est-il qu’il s’en alla fort joyeux, et se regardant lui-même comme un des séducteurs les plus triomphants. — L’hôtesse des Armes du Brabant et sa servante noire furent étonnées des airs d’Amilcar et de tambour-major qu’il se donnait. Il alluma son cigare de la façon la plus résolue, croisa ses jambes et se mit à faire danser sa pantoufle au bout de son pied avec la superbe nonchalance d’un mortel qui méprise parfaitement la création et qui sait des bonheurs inconnus au vulgaire des hommes; il avait enfin trouvé le blond. Jason ne fut pas plus heureux en décrochant de l’arbre enchanté la toison merveilleuse.

Notre héros est dans la meilleure des situations possibles : un vrai cigare de la Havane à la bouche, des pantoufles aux pieds, une bouteille de vin du Rhin sur sa table, avec les journaux de la semaine passée et une jolie petite contrefaçon des poésies d'Alfred de Musset.

Il peut boire un verre et même deux de tockayer, lire Namouna ou le compte rendu du dernier ballet; il n’y a donc aucun inconvénient à ce que nous le laissions seul pour quelques instants : nous lui donnons de quoi se désennuyer, si tant est qu’un amoureux puisse s’ennuyer. Nous retournerons sans lui, car ce n’est pas un homme à nous en ouvrir les portes, à la petite maison de la rue Kipdorp, et nous nous servirons d’introducteur. — Nous vous ferons

voir ce qu’il y a derrière les broderies de la fenêtre basse, car pour premier renseignement nous devons vous dire que l’héroïne de cette nouvelle habite au rez-de-chaussée, et qu’elle s'appelle Gretchen, nom qui, pour n’être pas si euphonique qu’Ethelwina ou Azélie, paraît d’une suffisante douceur aux oreilles allemandes et néerlandaises.

Entrez après avoir soigneusement essuyé vos pieds, car la propreté flamande règne ici despotiquement. — En Flandre l’on ne se lave la figure qu’une fois la semaine, mais en revanche les planchers sont échaudés et grattés à vif deux fois par jour. — Le parquet du couloir, comme celui du reste de la maison, est fait de planches de sapin dont on conserve le ton naturel, et dont aucun enduit n'empêche de voir les longues veines pâles et les nœuds étoilés; il est saupoudré d’une légère couche de sable de mer soigneusement tamisé, dont le grain retient le pied et empèche les glissades si fréquentes dans nos salons, où l’on patine plutôt que l’on ne marche. — La chambre de Gretchen est à droite, c’est cette porte d’un gris modeste dont le bouton de cuivre écuré au tripoli reluit comme s’il était d’or; frottez encore une fois vos semelles sur ce paillasson de roseaux ; l’empereur lui-même n’entrerait pas avec des bottes crottées.

Regardez un instant ce doux et tranquille intérieur; rien n’y attire l’œil; tout est calme,

sobre, étouffé ; la chambre de Marguerite ellemême n’est pas d’un effet plus virginalement mélancolique : c’est la sérénité de l’innocence qui préside à tous ces petits détails de charmante propreté.

Les murailles, brunes de ton et revêtues à hauteur d'appui d’un lambris de chêne, n’ont d’autre ornenient qu’une madone de plâtre colorié, habillée d’étoffes comme une poupée, avec des souliers de satin, une couronne de moelle de roseau, un collier de verroterie et deux petits vases de fleurs artificielles placés devant elle. Au fond de la pièce, dans le coïn le plus noyé d'ombre, s'élève un lit à quenouilles de forme ancienne et garni de rideaux de serge verte et de pentes à grandes dents ourlées de galons jaunes ; au chevet, un christ, dont le bas de la croix forme bénitier, étend ses bras d'ivoire sur le sommet de la chaste créature.

Un bahut qui miroïite comme une glace à contre-jour, tant il est bien frotté; une table à pieds tors posée auprès de la fenêtre et chargée de pelotes, d’écheveaux de fil et de tout l’attirail de l’ouvrière en dentelle; un grand fauteuil en tapisserie, quelques chaises à dossier de forme Louis XIII, comme on en voit dans les vieilles gravures d'Abraham Bosse, composent cet ameublement d’une simplicité presque puritaine.

Cependant nous devonsajouter que Gretchen,

pour sage qu’elle fût, s'était permis le luxe d’un miroir en cristal de Venise à biseau entouré d’un cadre d’ébène incrusté de cuivre. Il est vrai que, pour sanctifier ce meuble profane, un rameau de buis bénit était piqué dans la bordure.

Figurez-vous Gretchen assise dans le grand fauteuil de tapisserie, les pieds sur un tabouret brodé par elle-même, brouillant et débrouillant avecses doigts de fée les imperceptibles réseaux d’une dentelle commencée; sa jolie tête, penchée vers son ouvrage, est égayée en dessous par mille reflets folâtres qui argentent de teintes fraîches et vaporeuses l’ombre transparente qui la baigne ; une délicate fleur de jeunesse veloute la santé un peu hollandaise de ses joues dont le clair-obscur ne peut atténuer la fraîcheur; la lumière, filtrée avec ménagement par les carreaux supérieurs, satine seulement le haut de son front, et fait briller comme des vrilles d’or les petits cheveux follets en rébellion contre la morsure du peigne. Faites courir un brusque filet de jour sur la corniche et sur le bahut, piquez une païillette sur la ventre des pots d’étain; jaunissez un peu le christ, fouillez plus profondément les plis roides et droits des rideaux de serge, brunissez la päleur modernement blafarde du vitrage, jetez au fond de la pièce la vieille Barbara armée de son balai, concentrez toute la clarté sur la tête, sur les mains de la jeune fille, et vous aurez une toile flamande du

meilleur temps, que Terburg ou Gaspard Netscher ne refuserait pas de signer.

Quelle différence entre cet intérieur si net, si propre, si facilement compréhensible, et la chambre d’une jeune fille française, toujours encombrée de chiffons, de papier de musique, d’aquarelles commencées, où chaque objet est hors de sa place, où les robes dépliées pendent sur le dos des chaises, où le chat de la maison déchiffre avec ses griffes le roman oublié à terre! — Comme l’eau où trempe cette rose à moitié effeuillée estlimpideetcristalline ! comme ce linge est blanc, comme ces verreries sont claires! — Pas un atome voltigeant, pas une peluche égarée ?

Metzu, qui peignait dans un pavillon situé au milieu d’une pièce d’eau pour conserver l’intégrité de ses teintes, eût travaillé sans inquiétude dans la chambre de Gretchen. La plaque de fonte du fond de la cheminée y reluit comme un bas-relief d'argent.

Maintenant une crainte vient nous saisir :

est-ce bien l’héroïne qui convient à notre héros ? Gretchen est-elle véritablement l’idéal de Tiburce ? Tout cela n’est-il pas bien minutieux, bien bourgeois, bien positif? N'est-ce pas là plutôt le type hollandais que le type flamand, et pensez-vous, en conscience, que les modèles de Rubens fussent ainsi faits? N’était-ce pas de préférence de joyeuses commères, hautes en

couleur, abondantes en appas, d’une santé violente, à l'allure dégingandée et commune, dont le génie du peintre a corrigé la réalité triviale ? Les grands maîtres nous jouent souvent de ces tours-là. D’un site insignifiant ils font un paysage délicieux; d’une ignoble servante, une Vénus; ils ne copient pas ce qu’ils voient, mais ce qu'ils désirent.

Pourtant Gretchen, quoique plus mignonne et plus délicate, ressemble vraiment beaucoup à la Madeleine de Notre-Dame d’Anvers, et la fantaisie de Tiburce peut s’y arrêter sans déception. Il lui sera difficile de trouver un corps plus magnifique au fantôme de sa maîtresse peinte.

Vous désirez sans doute, maintenant que vous connaissez aussi bien que nous-même Gretchen

et sa chambre, — l'oiseau et le nid, — avoir quelques détails sur sa vie et sa position. — Son histoire est la plus simple du monde : — Gret-

chen, fille de petits marchands qui ont éprouvé des malheurs, est orpheline depuis quelques années; elle vit avec Barbara, vicille servante dévouée, d’une petite rente, débris de Phéritage paternel, et du produit de son travail; comme Gretchen fait ses robes et ses dentelles, qu’elle passe même chez les Flamands pour un prodige de soin et de propreté, elle peut, quoique simple ouvrière, être mise avec une certaine élégance et ne guère différer des filles de bour-

geois : son linge est fin, ses coiffes se font toujours remarquer par leur blancheur; ses brodequins sont les mieux faits de la ville; car, dût ce détail déplaire à Tiburce, nous devons avouer que Gretchen a un pied de comtesse andalouse, et se chausse en conséquence. C’est du reste une fille bien élevée; elle sait lire, écrit joliment, connaît tous les points possibles de broderie, n’a pas de rivale au monde pour les travaux d’aiguille et ne joue pas du piano. Ajoutons qu’elle a en revanche un talent admirable pour les tartes de poires, les carpes au bleu et les gäteaux de pâte ferme, car elle se pique de cuisine comme toutes les bonnes ménagères, et sait préparer, d’après les recettes particulières, mille petites friandises fort recherchées.

Ces détails paraîtront sans doute d’une aristocratie médiocre, mais notre héroïne n’est ni une princesse diplomatique, ni une délicieuse femme de trente ans, ni une cantatrice à la mode; c’est tout uniment une simple ouvrière de la rue Kipdorp, près du rempart, à Anvers; mais, comme à nos yeux les femmes n’ont de distinction réelle que leur beauté, Gretchen équivaut à une duchesse à tabouret, et nous lui comptons ses seize ans pour seize quartiers de noblesse.

Quel est l’état du cœur de Gretchen ? — L'état de son cœur est des plus satisfaisants; elle n’a jamais aimé que des tourterelles café au lait,

des poissons rouges et d’autres menus animaux d’une innocence parfaite, dont le jaloux le plus féroce ne pourrait s'inquiéter. Tous les dimanches elle va entendre la grand’messe à l’église des Jésuites, modestement enveloppée dans sa faille et suivie de Barbara qui porte son livre, puis elle revient et feuillette une Bible « où l’on voit Dieu le Père en habit d’empereur », et dont les images gravées sur bois font pour la millième fois son admiration. Si le temps est beau, elle va se promener du côté du fort de Lillo ou de la Tête de Flandre en compagnie d’une jeune fille de son âge, aussi ouvrière en dentelle : dans la semaine, elle ne sort guère que pour aller reporter son ouvrage; encore Barbara se charget-elle la plupart du temps de cette commission. — Une fille de seize ans qui n’a jamais songé à l'amour serait improbable sous un climat plus chaud ; mais l’atmosphère de Flandre, alourdie par les fades exhalaisons des canaux, voiture très peu de parcelles aphrodisiaques : les fleurs y sont tardives et viennent grasses, épaisses, pulpeuses; leurs parfums, chargés de moiteur, ressemblent à des odeurs d’infusions aromatiques ; les fruits sont aqueux; la terre et le ciel, saturés d'humidité, se renvoient des vapeurs qu’ils ne peuvent absorber, et que le soleil essaie en vain de boire avec ses lèvres pâles; — les femmes plongées dans ce bain de brouillard n’ont pas de peine à être vertueuses, car, selon

Byron, — ce coquin de soleil est un grand séducteur, et il a fait plus de conquêtes que don Juan.

Il n’est donc pas étonnant que Gretchen, dans une atmosphère si morale, soit restée étrangère à toute idée d'amour, même sous la forme du mariage, forme légale et permise s’il en fut. Elle n’a pas lu de mauvais romans ni même de bons; elle ne possède aucun parent mâle, cousin, ni arrière-cousin. Heureux Tiburce ! — D'ailleurs, les matelots avec leur courte pipe culottée, les capitaines au long cours qui promènent leur désœuvrement, et les dignes négociants qui se rendent à la Bourse agitant des chiffres dans les plis de leur front, et jettent, en longeant le mur, leur silhouette fugitive dans l’espion de Gretchen, ne sont guère faits pour enflammer l’imagination.

Avouons cependant que, malgré sa virginale ignorance, l’ouvrière en dentelle avait distingué Tiburce comme un cavalier bien tourné et de figure régulière; elle l'avait vu plusieurs fois à la cathédrale en contemplation devant /4 Descente de croix, et attribuait son attitude extatique à un excès de dévotion bien édifiant dans un jeune homme. Tout en faisant circuler ses bobines, elle pensait à l’inconnu de la place de Meïr, et s’abandonnait à d’innocentes rêveries. — Un jour même, sous l'impression de cette idée, elle se leva et, sans se rendre compte de

son action, fut à son miroir qu’elle consulta longuement ; elle se regarda de face, de trois quarts, sous tous les jours possibles, et trouva, ce qui était vrai, que son teint était plus soyeux qu’une feuille de papier de riz ou de camélia; qu’elle avait des yeux bleus d’une admirable limpidité, des dents charmantes dans une bouche de pêche, et des cheveux du blond le plus heureux. — Elle s’apercevait pour la première fois de sa jeunesse et de sa beauté; elle prit la rose blanche qui trempait dans le beau verre de cristal, la plaça dans ses cheveux et sourit de se voir si bien parée avec cette simple fleur : la coquetterie était née; — l’amour allait bientôt la suivre.

Mais voici bien longtemps que nous avons quitté Tiburce; qu’a-t-il fait à l’hôtel des Armes du Brabant pendant que nous donnions ces renseignements sur l’ouvrière en dentelle ? il a écrit sur une fort belle feuille de papier quelque chose qui doit être une déclaration d’amour, à moins que ce ne soit un cartel; car plusieurs feuilles barbouillées et chargées de ratures, qui gisent à terre, montrent que c’est une pièce de rédaction très difficile et très importante. Après lavoir achevée, il a pris son manteau et s’est dirigé de nouveau vers la rue Kipdorp.

La lampe de Gretchen, étoile de paix et de travail, rayonnait doucement derrière le vitrage, et l'ombre de la jeune fille penchée vers son œuvre de patience se projetait sur le tulle trans-

parent. Tiburce, plus ému qu’un voleur qui va tourner la clef d’un trésor, s’approcha à pas de loup du grillage, passa la main entre les barreaux et enfonça dans la terre molle du vase d’œillets le coin de sa lettre pliée en trois doubles, espérantque Gretchen ne pourraitmanquer de l’apercevoir lorsqu'elle ouvrirait la fenêtre le matin pour arroser les pots de fleurs.

Cela fait, il se retira d’un pas aussi léger que si les semelles de ses bottes eussent été doublées de feutre.

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