‹ Œuvres de Théophile GautierChapitre 16 sur 37 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La lueur bleue et fraîche du matin faisait pâlir le jaune maladif des lanternes tirant à leur fin; PEscaut fumait comme un cheval en sueur, et le jour commençait à filtrer par les déchirures du brouillard, lorsque la fenêtre de Gretchen s’entrouvrit. Gretchen avait encore les yeux noyés de langueur, et la gaufrure imprimée à sa joue délicate par un pli de l’oreiller attestait qu’elle avait dormi sans changer de place dans son petit lit virginal, de ce sommeil dont la jeunesse a seule le secret. — Elle voulait voir com-

ment ses chers œillets avaient passé la nuit, et s'était enveloppée à la hâte du premier vêtement venu; ce gracieux et pudique désordre lui allait à merveille, et, si l’idée d’une déesse peut s’accorder avec un petit bonnet de toile de Flandre enjolivé de malines et un peignoir de basin blanc, nousvousdirons qu’elle avait l’air de PAurore entr'ouvrant les portes de l'Orient; — cette comparaison est peut-être un peu trop majestueuse pour une ouvrière en dentelle qui va arroser un jardin contenu dans deux pots de faïence; mais à coup sûr l’Aurore était moins fraîche et moins vermeille, — surtout l’Aurore de Flandre, qui a toujours les yeux un peu battus.

Gretchen, armée d’une grande carafe, se préparait à arroser ses œillets, et il ne s’en fallut pas de beaucoup que la chaleureuse déclaration de Tiburce ne fût noyée sous un moral déluge d’eau froide ; heureusement la blancheur du papier frappa Gretchen, qui déplanta la lettre et fut bien surprise lorsqu'elle en eut vu le contenu. Il n’y avait que deux phrases, l’une en français, autre en allemand; la phrase française était composée de deux mots : — Je t'aime; la phrase allemande de trois : Ich dich liebe, — ce qui veut dire exactement la même chose. Tiburce avait pensé au cas où Gretchen n’entendrait que sa langue maternelle; c'était, comme vous voyez, un honime d’une prudence parfaite!

Vraiment c'était bien la peine de barbouiller plus de papier que Malherbe n’en usait à fabriquer une stance, et de boire, sous prétexte de s’exciter l’imagination, une bouteille d’excellent tockayer, pour aboutir à cette pensée ingénieuse et nouvelle. Eh bien! malgré son apparente simplicité, la lettre de Tiburce était peut-être un chef-d'œuvre de rouerie, à moins qu'elle ne fût une bêtise, — ce qui est encore possible. Cependant, n’était-ce pas un coup de maître que de laisser tomber ainsi, comme une goutte de plomb brûlant, au milieu de cette tranquillité d’âme, ce seul mot : — Je t'aime, —etsa chute ne devait-elle pas produire, comme à la surface d’un lac, une infinité d’irradiations et de cercles concentriques ?

En effet, que contiennent toutes les plus ardentes épîtres d'amour ? que reste-t-il de toutes les ampoules de la passion, quand on les pique avec l’épingle de la raison ? Toute l’éloquence de Saint-Preux se réduit à un mot, et Tiburce avait réellement atteint à une grande profondeur en concentrant dans cette courte phrase la rhétorique fleurie de ses brouillons primitifs.

Il n'avait pas signé; d’ailleurs, qu’eût appris son nom ? il était étranger dans la ville, il ne connaissait pas celui de Gretchen, et, à vraidire, s’en inquiétait peu. — La chose était plus romanesque, plus mystérieuse ainsi. L’imagination la moins fertile pouvait bâtir là-dessus vingt

volumes in-octavo plus ou moins vraisemblables. — Était-ce un sylphe, un pur esprit, un ange amoureux, un beau capitaine, un fils de banquier, un jeune lord, pair d'Angleterre et possesseur d’un million de rente; un boyard russe avec un nom en of, beaucoup de roubles et une multitude de collets de fourrure ? Telles étaient les graves questions que cette lettre d’une éloquence si laconique allait immanquablement soulever. — Le tutoiement, qui ne s'adresse qu’à la Divinité, montrait une violence de passion que Tiburce était loin d’éprouver, mais qui pouvait produire le meilleur effet sur l’esprit de la jeune fille, — l’exagération paraissant toujours plus naturelle aux femmes que la vérité.

Gretchen n’hésita pas un instant à croire le jeune homme de la place de Meïr auteur du billet : les femmes ne se trompent point en pareille matière, elles ont un instinct, un flair merveilleux, qui supplée à l’usage du monde et à la connaissance des passions. La plus sage en sait plus long que don Juan avec sa liste.

Nous avons peint notre héroïne comme une jeune fille très naïve, très ignorante et très honnête : nous devons pourtant avouer qu’elle ne ressentit point l’indignation vertueuse que doit éprouver une femme qui reçoit un billet écrit en deux langues, et contenant une aussi formelle incongruité. — Elle sentit plutôt un mouvement de plaisir, et un léger nuage rose passa sur sa

figure. Cette lettre était pour elle comme un certificat de beauté; elle la rassurait sur elle-même et lui donnait un rang; c’était le premier regard qui eût plongé dans sa modeste obscurité ; la modicité de sa fortune empêchait qu’on ne la recherchât. — Jusque-là on ne lavait considérée que comme une enfant, Tiburce la sacrait jeune fille ; elle eut pour lui cette reconnaissance que la perle doit avoir pour le plongeur qui la découverte dans son écaille grossière sous le ténébreux manteau de l'Océan.

Ce premier effet passé, Gretchen éprouva une sensation bien connue de tous ceux dont l’enfance a été maintenue sévèrement, et qui n’ont jamais eu de secret; la lettre la gênait comme un bloc de marbre, elle ne savait qu’en faire. Sa chambre ne lui paraissait pas avoir d’assez obscurs recoins, d’assez impénétrables cachettes pour la dérober aux yeux : elle la mit dans le bahut derrière une pile de linge; mais au bout de quelques instants elle la retira ; la lettre flamboyait à travers les planches de l’armoire comme le microcosme du docteur Faust dans l’eau-forte de Rembrandt. Gretchen chercha un autre endroit plus sûr; Barbara pouvait avoir besoin de servicttes ou de draps, et la trouver. — Elle prit une chaise, monta dessus et posa la lettre sur la corniche de son lit ; le papier lui brûülait les mains comme une plaque de fer rouge. — Barbara entra pour faire la chambre. — Gretchen, af-

fectant l’air le plus détaché du monde, se mit à sa place ordinaire, et reprit son travail de la veille ; mais à chaque pas que Barbara faisait du côté du lit, elle tombait dans des transes horribles, ses artères sifflaient dans ses tempes, la chaude sueur de lPangoisse lui perlait sur le front, ses doigts s’enchevêtraient dans les fils, il lui semblait qu’une main invisible lui serrât le cœur. — Barbara lui paraissait avoir une mine inquiète et soupçonneuse qui ne lui était pas habituelle. — Enfin la vieille sortit, un panier au bras, pour aller faire son marché. — La pauvre Gretchen respira et reprit sa lettre qu’elle serra dans sa poche; mais bientôt elle la démangea ; les craquements du papier l’effrayaient, elle la mit dans sa gorge; car c’est là que les femmes logent tout ce qui les embarrasse. — Un corset est une armoire sans clef, un arsenal complet de fleurs, de tresses de cheveux, de médaillons et d’épîtres sentimentales, une espèce de boîte aux lettres où l’on jette à la poste toute la correspondance du cœur.

Pourquoi donc Gretchen ne brüûlait-elle pas ce chiffon de papier insignifiant qui lui causait une si vive terreur ? D’abord Gretchen n’avait pas encore éprouvé de sa vie une si poignante émotion; elle était à la fois effrayée et ravie; — puis dites-nous pourquoi les amants s’obstinent à ne pas détruire les lettres qui, plus tard, peuvent les faire découvrir et causer leur perte ?

C’est qu’une lettre est une âme visible; c’est que la passion a traversé de son fluide électrique cette vaine feuille et lui a communiqué la vie. Brûler une lettre, c’est faire un meurtre moral; dans les cendres d’une correspondance anéantie il y a toujours quelques parcelles de deux âmes.

Gretchen garda donc sa lettre dans le pli de son corset, à côté d’une petite croix d’or bien étonnée de se trouver en voisinage d’un billet d'amour.

En jeune homme bien appris, Tiburce laissa le temps à sa déclaration d'opérer. Il fit le mort et ne reparut plus dans la rue Kipdorp. Gretchen commençait à s'inquiéter, lorsqu'un beau matin elle aperçut dans le treillage de la fenêtre un magnifique bouquet de fleurs exotiques. — Tiburce avait passé par là, c'était sa carte de visite.

Ce bouquet fit beaucoup de plaisir à la jeune ouvrière, qui s'était accoutumée à l’idée de Tiburce, et dont l’amour-propre était secrètement choqué du peu d’empressement qu’il avait montré après un si chaud début; elle prit la gerbe de fleurs, remplit d’eau un de ses jolis pots de Saxe rehaussés de dessins bleus, délia les tiges et les mit tremper pour les conserver plus longtemps. — Elle fit, à cette occasion, le premier mensonge de sa vie, en disant à Barbara que ce bouquet était un présent d’une dame chez qui

elle avait porté de la dentelle et qui connaissait son goût pour les fleurs.

Dans la journée, Tiburce vint faire le pied de grue devant la maison, sous prétexte de tirer le crayon de quelque architecture bizarre; il resta là fort longtemps, labourant avec un style épointé un méchant carré de vélin. — Gretchen fit la morte à son tour; pas un pli ne remua, pas une fenêtre ne s’ouvrit; la maison semblait endormie. Retranchée dans un angle, elle put, au moyen du miroir de son espion, considérer Tiburce tout à son aise. — Elle vit qu’il était grand, bien fait, avec un air de distinction sur toute sa personne, la figure régulière, l'œil triste et doux, la physionomie mélancolique, — ce qui la toucha beaucoup, accoutumée qu’elle était à la santé rubiconde des visages brabançons. — D'ailleurs, Tiburce, quoiqu'il ne fût ni un lion ni un merveilleux, ne manquait pas d'élégance naturelle, et devait paraître un fashionable accompli à une jeune fille aussi naïve que Gretchen : au boulevard de Gand il eût semblé à peine suffisant, rue Kipdorp il.était superbe.

Au milieu de la nuit, Gretchen, par un enfantillage adorable, se leva pieds nus pour aller regarder son bouquet; elle plongea sa figure dans les touffes et elle baisa Tiburce sur les lèvres rouges d’un magnifique dahlia; — elle roula sa tête avec passion dans les vagues bigarrées de ce bain de fleurs, savourant à longs traits leurs eni-

vrants parfums, aspirant à pleines narines jusqu’à sentir son cœur se fondre et ses yeux s’alanguir. Quand elle se redressa, ses joues scintillaient tout emperlées de gouttelettes, et son petit nez charmant, barbouillé le plus gentiment du monde par la poussière d’or des étamines, était d’un très beau jaune. Elle s’essuya en riant, se recoucha et se rendormit; vous pensez bien qu’elle vit passer Tiburce dans tous ses rêves.

Dans tout ceci qu’est devenue la Madeleine de la Descente de croix ? Elle règne toujours sans rivale au cœur de notre jeune enthousiaste ; elle a sur les plus belles femmes vivantes l’avantage d’être impassible : — avec elle point de déception, point de satiété! elle ne désenchante pas par des phrases vulgaires ou ridicules ; elle est là immobile, gardant religieusement la ligne souveraine dans laquelle l’a renfermée le grand maitre, sûre d’être éternellement belle et racontant au monde, dans son langage silencieux, le rêve d’un sublime génie.

La petite ouvrière de la rue Kipdorp est vraiment une charmante créature; mais comme ses bras sont loin d’avoir ce contour onduleux et souple, cette puissante énergie enveloppée de grâce | Comme ses épaules ont encore la gracilité juvénile! et que le blond de ses cheveux est pâle auprès des tons étranges et riches dont Rubens a réchauffé la ruisselante chevelure de la sainte pécheresse! — Tel était le langage que

tenait Tiburce à part lui, en se promenant sur le quai de l’Escaut.

Pourtant, voyant qu’il n’avançait guère dans ses amours en peinture, il se fit les raisonnements les plus sensés du monde sur son insigne folie. Il revint à Gretchen, non sans pousser un long soupir de regret ; il ne l’aimait pas, mais du moins elle lui rappelait son rêve comme une fille rappelle une mère adorée qui estmorte.— Nous n’insisterons pas sur les détails de cetteliaison, chacun peut aisément les supposer. — Le hasard, cegrandentremetteur, fournità nos deuxamants uneoccasion très naturelle de se parler.— Gretchen était allée se promener, selon son habitude, à la Tête de Flandre, de l’autre côté de l’Escaut, avec sa jeune amie. — Elles avaient couru après les papillons, fait des couronnes de bluets, et s’étaient roulées sur le foin des meules, tant et si bien que le soir était venu, et que le passeur avait fait son dernier voyage sans qu’elles l’eussent remarqué. — Elles étaient là toutes deux assez inquiètes, un bout du pied dans l’eau, et criant de toute la force de leurs petites voix argentines qu’on eût à les venir prendre; mais la folle brise emportait leurs cris, et rien ne leur répondait que la plainte douce du flot sur le sable. Heureusement Tiburce courait des bordées dans un petit canot à voiles; il les entendit et leur offrit de les passer! ce que l’amie s’empressa d’accepter, malgré l'air embarrassé et la rougeur de

Gretchen. Tiburce la reconduisit chez elle et eut soin d'organiser une partie de canot pour le dimanche suivant, avec l’agrémentde Barbara, que son assiduité aux églises et sa dévotion autableau de la Descente de croix avaient très favorablement disposée.

Tiburce n’éprouva pas une grande résistance de la part de Gretchen. Elle était si pure qu’elle ne se défendit pas, faute de savoir qu’on l’attaquait, et d’ailleurs elle aimait Tiburce; — car, bien qu’il parlât fort gaiement et qu’il s’exprimât sur toutes choses avec une légèreté ironique, elle le devinait malheureux, et l'instinct de la femme, c'est d’être consolatrice : la douleur les attire comme le miroir les alouettes.

Quoique le jeune Français fût plein d’attentions pour elle etla traitât avec une extrème douceur, elle sentait qu’elle ne le possédait pas entièrement, et qu’il y avait dans son âme des recoins où elle ne pénétrait jamais. — Quelque pensée supérieure et cachée paraïssait l’occuper, et il était évident qu'il faisait des voyages fréquents dans un monde inconnu; sa fantaisie enlevée par des battements d’ailes involontaires perdait pied à chaqueinstant et battait le plafond, cherchant, comme un oiseau captif, une issue pour se lancer dans le bleu du ciel. — Souvent il l’examinait avec une attention étrange pendant des heures entières, ayant l'air tantôt satisfait, tantôtmécontent.— Ce regard-là n’était paslere-

gard d’un amant.— Gretchen ne s’expliquait pas ces façons d’agir, mais, comme elle était sûre de la loyauté de Tiburce, elle ne s’en alarmait pas autrement.

Tiburce, prétendant que le nom de Gretchen était difficile à prononcer, l’avait baptisée Madeleine, substitution qu’elle avait acceptée avec plaisir, sentant une secrète douceur à être appelée par son amant d’un nom mystérieux et différent, comme si elle était pour lui une autre femme. — Il faisait aussi de fréquentes visites à lacathédrale, irritantsa manie par d’impuissantes contemplations ; ces jours-là Gretchen portait la peine des rigueurs de la Madeleine : le réel payait pour l'idéal. — Il était maussade, ennuyé, ennuyeux, ce que la bonne créature attribuait à des maux de nerfs ou bien à des lectures trop prolongées.

Cependant Gretchen est une charmante fille qui vaut d’être aimée pour elle-même. Dans toutesles Flandres, le Brabantetle Hainaut, vous ne trouveriez pas une peau plus blanche et plus fraîche, et des cheveux d’un plus beau blond; elle a une main potelée et fine à la fois, avecdes ongles d’agate, une vraie main de princesse, et — perfection rare au pays de Rubens — un petit pied.

Ah! Tiburce, Tiburce, qui voulez enfermer dans vos bras un idéal réel, et baiser votre chimère à la bouche, prenez garde! les chimères,

malgré leur gorge ronde, leurs aïlesdecygne et leur sourire scintillant, ont les dents aiguës et lesoriffes tranchantes. Les méchantes pomperont le pur sang de votre cœur et vous laisseront plus sec et plus creux qu’une éponge; n’ayez pas de ces ambitions effrénées, ne cherchez pas à faire descendre lesmarbresdeleurspiédestaux, et n’adressez pas dessupplications à destoilesmuettes : tous vos peintres et vos poètes étaient malades du même mal que vous; ils ont voulu faire une création à part dans la création de Dieu.— Avec le marbre, avec la couleur, avec le rythme, ils ont traduit et fixé leur rève de beauté : leurs ouvrages ne sont pas les portraits des maîtresses qu’ilsavaient, maisde celles qu’ils auraientvoulu avoir, etc’esten vain que vous chercheriez leurs modèles sur la terre. Allez acheter un autre bouquet pour Gretchen qui est une belle et douce fille; laissez là les morts et les fantômes, et tâchez de vivre avec les gens de ce monde.

CHAMP MROE NT

Oui, Tiburce, dût la chose vous étonner beaucoup, Gretchen vous est très supérieure. Elle

n’a pas lu les poètes et ne connaît seulement pas les noms d'Homère ou de Virgile; les complaintes du Juif Errant, d’Henriette et Damon, imprimées sur bois et grossièrement coloriées, forment toute sa littérature, en y joignant le latin de son livre de messe, qu’elle épelle consciencieusement chaque dimanche; Virginie n’en savait guère plus au fond de son paradis de magnoliers et de jam-roses.

Vous êtes, il est vrai, -très au courant des choses de la littérature. Vous possédez à fond l’esthétique, l’ésotérique, la plastique, larchitectonique et la poétique; Marphurius et Pancrace n’ont pas une plus belle liste de connaissances en ique. Depuis Orphée et Lycophron jusqu’au dernier-volume de M. de Lamartine, vous avez dévoré tout ce qui s’est forgé de mètres, aligné de rimes et jeté de strophes dans tous les moules possibles; aucun roman ne vous est échappé.

Vous avez parcouru de l’un à l’autre bout le monde immense de la fantaisie ; vous connaissez tous les peintres depuis André Rico de Candie et Bizzamano, jusqu’à MM. Ingres et Delacroix; vous avez étudié la beauté aux sources les plus pures : les bas-reliefs d’Égine, les frises du Parthénon, les vases étrusques, les sculptures hiératiques de l'Égypte, l’art grec et l’art romain, le gothique et larenaissance ; vous avez toutanalysé, tout fouillé; vous êtes devenu une espèce de maquignon de beauté dont les peintres pren-

nent conseil lorsqu'ils veulent faire choix d’un modèle, comme l’on consulte un écuyer pour l'achat d’un cheval. Assurément, personne ne connaît mieux que vous le côté physique de la femme; — vous êtes sur ce point de la force d’un statuaire athénien; mais vous avez, tant la poésie vous occupait, supprimé la nature, le monde et la vie. Vos maîtresses n’ontété pour vous que des tableaux plus ou moins réussis; — pour les belles et les jolies, votre amour était dans la proportion d’un Titienàun Boucher ou àun Vanloo; mais vous ne vous êtes jamais inquiété si quelque chose palpitait et vibrait sous ces apparences.— Quoique vous ayez le cœur bon; la douleur etla joie vous semblent deux grimaces qui dérangent la tranquillité des lignes : la fenime est pour vous une statue tiède.

Ah ! malheureux enfant, jetez voslivres au feu, déchirez vos gravures, brisez vos plâtres, oubliez Raphaël, oubliez Homère, oubliez Phidias, puisque vous n'avez pas le courage de prendre un pinceau, une plume ou un ébauchoir; à quoi vous sert cette admiration stérile ? où aboutiront ces élans insensés ? N’exigez pas de la vie plus qu’elle ne peut donner. Les grands génies ont seuls le droit de n’être pas contents de la création. Ils peuvent aller regarder le sphinx entreles deux yeux, car ils devinent ses énigmes. — Mais vous n'êtes pas un grand génie; soyez simple de cœur, aimez qui vous aime, et, comme dit

Jean-Paul, ne demandez ni clair de lune, ni gondole sur le lac Majeur, ni rendez-vous à l’Isola Bella.

Faites-vous avocat philanthrope ou portier, mettez vos ambitions à devenir électeur et caporal dans votre compagnie; ayez ce que dans le monde on appelle un état, devenez un bon bourgeois. À ce mot, sans doute, votre longue chevelure va se hérisser d'horreur, car vous avez pour le bourgeois le même mépris que le Bursch allemand professe pour le philistin, le militaire pour le pékin, et le brahme pour le paria. Vous écrasez d’un ineffable dédain tout honnête commerçant qui préfère un couplet de vaudeville à untercet du Dante, et la mousseline des peintres de portraits à la mode à un écorché de Michel- Ange.Un pareil hommeest pour vousau-dessous de la brute; cependant il est de ces bourgeois dont l’âme (ils en ont) est riche de poésie, qui sont capables d’amour et de dévouement, et qui éprouvent des émotions dont vous êtes incapable, vous dont la cervelle a anéanti le cœur.

Voyez Gretchen qui n’a fait toute sa vie qu’arroser des œillets et croiser des fils ; elle est mille fois plus poétique que vous, monsieur l'artiste, comme on dit maintenant; — elle croit, elle espère, elle a le sourire et les larmes; un motde vous fait le soleil et la pluie sur son charmant visage; elle est là dans son grand fauteuil de tapisserie, à côté de sa fenêtre, sous un jour mé-

lancolique, accomplissant sa tâche habituelle; mais comme sa jeune tête travaille | comme son imagination marche! que de châteaux en Espagne elle élève et renverse ! La voici qui rougit et qui pâlit, qui a chaud et qui a froid comme lPamoureuse de l’ode antique; sa dentelle lui échappe des mains, elle a entendu sur la brique du trottoir un pas qu’elle distingue entre mille, avec toute l’acutesse de perception que la passion donne aux sens ; quoique vous arriviez à l'heure dite, il y a longtemps que vous êtes attendu. Toute la journée vous avez été son occupation unique; elle se demandait : « Où est-il maintenant ? — que fait-il ? — pense-t-il à moi qui pense à lui ?— Peut-être est-il malade; —hieril nv'a semblé plus pâle qu’à l’ordinaire, ilavait l'air triste et préoccupé en me quittant; — lui seraitil arrivé quelque chose ? — aurait-il reçu de Paris des nouvelles désagréables ? » — et toutes ces questions que se pose la passion dans sa sublime inquiétude.

Cette pauvre enfant si opulente de cœur a déplacé le centre de son existence, elle ne vit plus qu’en vous et par vous. — En vertu du magnifique mystère de l’incarnation d'amour, son âme habite votre corps, son esprit descend sur vous et vous visite; — elle se jetterait au-devant de l'épée qui menacerait votre poitrine, le coup qui vous atteindrait la ferait mourir, — et cependant vous ne l’avez prise que comme un jouet,

pour la faire servir de mannequin à votre fantaisie. Pour méritertant d’amour,vousavezlancé quelques œillades, donné quelques bouquets et débité d’un ton chaleureux des lieux communs deroman.—Un mieux aimant eût échoué peutêtre ; car, hélas! pour inspirer de l’amour, il faut n’en pas ressentir soi-même. — Vous avez de sang-froid troublé à tout jamais la limpidité de cette modeste existence, — En vérité, maître Tiburce, adorateur du blond et contempteur du bourgeois, vousavezfait lune méchanteaction; nous sommes fâché de vous le dire.

Gretchen n’était pas heureuse; elle devinait entre elle et son amant une rivale invisible, la jalousie la prit : elle épia les démarches de Tiburce, et vit qu'il n’allait qu’à son hôtel des Armes du Brabant et à la cathédrale sur la place de Meïr. — Elle se rassura.

« Qu’avez-vous donc, lui dit-elle une fois, à regarder toujours la figure de la sainte Madeleine qui soutient le corps du Sauveur dans le tableau de la Descente de croix ?

— C’est qu’elle te ressemble, » avait répondu Tiburce.

Gretchen rougit de plaisir et courut à la glace vérifier la justesse de ce rapprochement ; elle reconnut qu’elle avait les yeux onctueux et lustrés, les cheveux blonds, le front bombé, toute la coupe de figure de la sainte.

« C’est donc pour cela que vous m’appelez

Madeleine et non pas Gretchen ou Marguerite, qui est mon véritable nom?

— Précisément, répondit Tiburce d’un air embarrassé.

— Je n'aurais jamais cru être si belle, fit Gretchen, et cela me rend toute joyeuse, car vous m'en aimerez mieux. »

La sérénité se rétablit pour quelque temps dans l’âmede la jeune fille, etnousdevonsavouer que Tiburce fit de vertueux efforts pour combattre sa passion insensée. La crainte de devenir monomane se présenta à son esprit; et, pour couper court à cette obsession, il résolut de retourner à Paris.

Avant de partir, il se rendit une dernière fois à la cathédrale, et se fit ouvrir les volets de Za Descente de croix par son ami le bedeau.

La Madeleine lui sembla plus triste et plus éplorée que de coutume ; de grosses larmes coulaient sur ses joues pâlies, sa bouche était contractée par un spasme douloureux,unirisbleuâtre entourait ses yeux attendris, le rayon de soleil avait quitté ses cheveux, et il y avait, dans toute son attitude, un air de désespoir et d’affaissement; on eût dit qu’elle ne croyait plus à la résurrection de son bien-aimé. — Eneffet, le Christ avait ce jour-là des tons si blafards, si verdätres, qu’il était difficile d'admettre que la vie pût revenir jamais dans ses chairs décomposées. Tous les autres personnages du tableau partageaient

cette crainte ; ils avaient des regards ternes, des mines lugubres, et leurs auréoles ne lançaient plus que des lueurs plombées : la lividité de la mort s'était étendue sur cette toile naguère si chaude et si vivace.

Tiburce fut touché de l'expression de suprème tristesse répandue sur la physionomie de la Madeleine, et sa résolution de départ en fut ébranlée. Il aima mieux attribuer à une sympathie occulte qu’à un jeu de lumière. — Le temps était gris, la pluie hachait le ciel à fils menus, et un filet de jour trempé d’eau et de brouillard filtrait péniblement à travers les vitres inondées et fouettées par l’aile de la rafale ; cette raison était beaucoup trop plausible pour être admise par Tiburce.

« Ah! se dit-il à voix basse, — en se servant du vers d’un de nos jeunes poètes,

Comme je Païmerais demain, si tu vivais !

Pourquoi n’es-tu qu’une ombre impalpable, attachée à jamais aux réseaux de cette toile et captive derrière cette mince couche de vernis? — Pourquoi as-tu le fantôme de la vie sans pouvoir vivre? — Que te sert d’être belle, noble et grande, d’avoir dans les yeux la flamme de l'amour terrestre et de l’amour divin, et sur la tête la splendide auréole du repentir, — n'étant qu’un peu d’huile et de couleur étalées d’une certaine manière? — © belle adorée, tourne un peu vers

moi ce regard si velouté et si éclatant à la fois; — pécheresse, aie pitié d’une folle passion, toi à qui l’amour a ouvert les portes du ciel; descends de ton cadre, redresse-toi dans ta longue jupe de satin vert; car il y a longtemps que tu es agenouillée devant le sublime gibet; — les saintes femmes garderont bien le corps sans toi et suffiront à la veillée funèbre.

« Viens, viens, Madeleine ; tu n’as pas versé toutes tes buires de parfums sur les pieds du Maitre céleste, il doit rester assez de nard et de cinname au fond du vase d’onyx pour redonner leur lustre à tes cheveux souillés par la cendre de la pénitence. Tu auras comme autrefois des unions de perles, des pages nègres et des couvertures de pourpre de Sidon. Viens, Madeleine ; quoique tu sois morte il y a deux mille ans, j'ai assez de jeunesse et d’ardeur pour ranimer ta poussière. — Ah! spectre de beauté, que je te tienne une minute entre mes bras, et que je meurel »

Un soupir étouffé, faible et doux comme le gémissement d’une colombe blessée à mort, résonna tristement dans Pair. — Tiburce crut que la Madeleine lui avait répondu.

C'était Gretchen qui, cachée derrière un pilier, avait tout vu, tout entendu, tout compris. Quelque chose s'était rompu dans son cœur :

— elle n’était pas aimée.

Le soir, Tiburce vint la voir; il était pâle et

défait. Gretchen avait une blancheur de cire. L’émotion du matin avait fait tomber les couleurs de ses joues, comme la poudre des ailes d’un papillon.

« Je pars demain pour Paris; —veux-tu venir avec moi ?

— À Paris et ailleurs; où vous voudrez, répondit Gretchen, en qui toute volonté semblait éteinte; — ne serai-je pas malheureuse partout ? »

Tiburce lui lança un coup d’œil clair et profond.

« Venez demain matin, je serai prête ; je vous ai donné mon cœur et ma vie. — Disposez de votre servante. »

Elle alla avec Tiburce aux Armes du Brabant pour l'aider dans ses préparatifs de départ; elle lui rangea ses livres, son linge et ses gravures, puis elle revint à sa petite chambre de la rue Kipdorp; elle ne se coucha pas et se jeta tout habillée sur son lit.

Une invincible mélancolie s'était emparée de son âme; tout semblait attristé autour d’elle : les bouquets étaient fanés dans leur cornet de verre bleu, la lampe grésillait et jetait des lueurs intermittentes et pâles; le christ d'ivoire inclinait sa tête désespérée sur sa poitrine, et le buis bénit prenait des airs de cyprès trempé dans l’eau lustrale.

La petite vierge de sa petite chambre la re-

gardait étrangement avec ses yeux d’émail, et la tempête, appuyant son genou sur le vitrage de la fenêtre, faisait gémir et craquer les mailles de plomb.

Les meubles les plus lourds, les ustensiles les plus insignifiants avaient un air de compassion et d'intelligence; ils craquaient douloureusement et rendaient des sons lugubres. Le fauteuil étendait ses grands bras désœuvrés; le houblon du treillage passait familièrement sa petite main verte par un carreau cassé; la bouilloire se plaignait et pleurait dans les cendres; les rideaux du lit pendaient en plis plus flasques et plus désolés; toute la chambre semblait comprendre qu’elle allait perdre sa jeune maîtresse.

Gretchen appela sa vieille servante qui pleurait, lui remit ses clefs et les titres de la petite rente, puis elle ouvrit la cage de ses deux tourterelles café au lait et leur rendit la liberté.

Le lendemain, elle était en route pour Paris avec Tiburce.

CEHPUILRE AVI

Le logis de Tiburce étonna beaucoup la jeune Anversoise, accoutumée à la rigidité et à l’exac-

titude flamandes ; ce mélange de luxe et d’abandon renversait toutes ses idées. — Ainsi une housse de velours incarnadin était jetée sur une méchante table boiteuse; de magnifiques candélabres du goût le plus fleuri, qui n’eussent pas déparé le boudoir d’une maîtresse de roi, ne portaient que de misérables bobèches de verre commun que la bougie avait fait éclater en brûlant jusqu’à la racine ; un pot de la Chine d’une pâte admirable et du plus grand prix avait reçu un coup de pied dans le ventre, et des points de suture en fil de fer maintenaient ses morceaux étoilés ; — desgravurestrèsrares etavantlalettre étaient accrochées au mur par des épingles; un bonnet grec coiffait une Vénus antique, et une multitude d’ustensiles incongrus, tels que pipes turques, narghilés, poignards, yatagans, soulierschinois,babouchesindiennes,encombraient les chaises et les étagères.

La soigneuse Gretchen n’eut pas de repos que tout cela ne fût nettoyé, accroché, étiqueté; comme Dieu, qui tira le monde du chaos, elle tira de ce fouillis un délicieux appartement. Tiburce, qui avait l'habitude de son désordre, et qui savait parfaitement où les choses ne devaient pas être, eut d’abord peine à s’y retrouver ; mais il finit par s’y faire. Les objets qu’il dérangeait retournaient à leur place comme par enchantement. Il comprit, pour la première fois, le confortable. Comme tous les gens d'imagination,

il négligeait les détails. La porte de sa chambre était dorée et couverte d’arabesques, mais elle n'avait pas de bourrelet; en vrai sauvage qu’il était, il aimait le luxe et nonle bien-être; ileût porté, comme les Orientaux, des vestes de brocart d’or doublées de toile à torchon.

Cependant, quoiqu'il parût prendre goût à ce train de vie plus humain et plus raisonnable, il était souvent triste et préoccupé; il restait des journées entières sur son divan, flanqué de deux piles de coussins, sans sonner mot, les yeux fermés et les mains pendantes; Gretchen n’osait l’interroger, tant elle avait peur de sa réponse. La scène de la cathédrale était restée gravée dans sa mémoire en traits douloureux et ineffaçables. Il pensait toujours à la Madeleine d'Anvers, — l'absence la lui faisait plus belle : il la voyait devant lui comme une lumineuse apparition.

Un soleil idéal criblait ses cheveux de rayons d’or, sarobe avaitdes transparences d’émeraude, ses épaules scintillaient comme du marbre de Paros. — Ses larmes s'étaient évaporées, et la jeunesse brillait dans toute sa fleur sur le duvet de ses joues vermeilles; elle semblait tout à fait consolée de la mort du Christ, dont elle ne soutenait plus le pied bleuâtre qu’avec négligence, et détournait la tête du côté de son amant terrestre. — Les contours sévères de la sainteté s’amollissaient en lignes ondoyantes et souples ; la pécheresse reparaissait à travers la repentie ;

sa gorgerette flottait plus librement, sa jupe bouffait à plis provocants et mondains, ses bras se déployaient amoureusement et comme prêts à saisir une proie voluptueuse. La grande sainte devenait courtisane et se faisait tentatrice. — Dans un siècle plus crédule, Tiburce aurait vu là quelque sombre machination de celui qui va rôdant, querens quem devoret ; il se serait cru la griffe du diable sur l'épaule et-bien et dûment ensorcelé.

Comment se fait-il que Tiburce, aimé d’une jeune fille charmante, simple d'esprit, spirituelle de cœur, ayant la beauté, l'innocence, la jeunesse, tous les vrais dons qui viennent de Dieu et que nul ne peut acquérir, s’entête à poursuivre une folle chimère, un rêve impossible, et comment cette pensée si nette et si puissante a-t-elle pu arriver à ce degré d’aberration ? Cela se voit tous les jours; n’avons-nous pas chacun dans notre sphère été aimés obscurément par quelque humble cœur, tandis que nous cherchions de plus hautes amours? n’avons-nous pas foulé aux pieds une pâle violette au parfum timide, en cheminant les yeux baïssés vers une étoile brillante et froide qui nous jetait son regard ironique du fond de l'infini? — labime n’a-t-il pas son magnétisme, et l’impossible sa fascination ?

Un jour, Tiburce entra dans la chambre de Gretchen portant un paquet, — il en tira une

jupe et un corsage à la mode antique, en satin vert, une chemisette de forme surannée et un fil de grosses perles. — 11 pria Gretchen de se revêtir de ces habits qui ne pouvaient manquer de lui aller à ravir et de les garder dans la maïson; il lui dit par manière d'explication qu’il aimait beaucoup les costumes du seizième siècle, et qu’en se prêtant à cette fantaisie elle lui ferait un plaisir extrême. Vous pensez bien qu’une jeune fille ne se fait guère prier pour essayer une robe neuve : elle fut bientôt habillée, et, quand elle entra dans le salon, Tiburce ne put retenir un cri de surprise et d’admiration.

Seulement il trouva quelque chose à redire à la coiffure, et, délivrantles cheveux pris dans les dents du peigne, il les étala par larges boucles sur les épaules de Gretchen comme ceux de la Madeleine de la Descente de croix. Cela fait, il donna un tour différent à quelques plis de la jupe, lâcha les lacets du corsage, fripa la gorgerette trop roide et trop empesée; et, reculant de quelques pas, il contempla son œuvre.

Vous avez sans doute, à quelque représentation extraordinaire, vu ce qu’on appelle des tableaux vivants. On choisit les plus belles actrices du théâtre, on les habille et on les pose de manière à reproduire une peinture connue : Tiburce venait de faire le chef-d'œuvre du genre, — vous eussiez dit un morceau découpé de la toile de Rubens.

Gretchen fit un mouvement.

« Ne bouge pas, tu vas perdre la pose; — tu es si bien ainsi! » cria T'iburce d’un ton suppliant.

La pauvre fille obéit et resta immobile pendant quelques minutes. Quand elle se retourna, Tiburce s’aperçut qu’elle avait le visage baigné de larmes.

Tiburce sentit qu’elle savait tout.

Les larmes de Gretchen coulaient silencieusement le long de ses joues, sans contraction, sans efforts, comme des perles qui débordaient du calice trop plein de ses yeux, délicieuses fleurs d’azur d’une limpidité céleste : la douleur ne pouvait troubler l'harmonie de son visage, et ses larmes étaient plus gracieuses que le sourire des autres.

Gretchen essuya ses pleurs avec le dos de sa main, et, s'appuyant sur le bras d’un fauteuil, elle dit d’une voix amollie et trempée d’émotion :

« Oh! Tiburce, que vous m'avez fait souffrir! — Une jalousie d’une espèce nouvelle me torturait le cœur; quoique je n’eusse pas de rivale, j'étais cependant trahie : vous aimiez une femme peinte, elle avait vos pensées, vos rêves, elle seule vous paraissait belle, vous ne voyiez qu’elle au monde; abîmé dans cette folle contemplation, vous ne vous aperceviez seulement pas que j'avais pleuré. — Moi qui avais cru un

instant être aimée de vous, tandis que je n'étais qu’une doublure, une contre-épreuve de votre passion! Je sais bien qu’à vos yeux je ne suis qu’une petite fille ignorante qui parle français avec un accent allemand qui vous fait rire; ma figure vous plaît comme souvenir de votre maitresse idéale : vous voyez en moi un joli mannequin que vous drapez à votre fantaisie ; mais, je vous le dis, le mannequin souffre et vous aime... »

Tiburce essaya de l’attirer sur son cœur, mais elle se dégagea et continua :

« Vous m'avez tenu de ravissants propos d'amour, vous m'avez appris que j'étais belle et charmante à voir, vous avez loué mes mains et prétendu qu’une fée n’en avait pas de plus mignonnes, vous avez dit de mes cheveux qu’ils valaient mieux que le manteau d’or d’une princesse, et de mes yeux que les anges descendaient du ciel pour s’y mirer, et qu’ils y restaient si longtemps qu’ils s’attardaient et se faisaient gronder par le bon Dieu; et tout cela avec une voix douce et pénétrante, un accent de vérité à tromper de plus expérimentées : — Hélas!

ma ressemblance avec la Madeleine du tableau vous allumait l’imagination et vous prêtait cette éloquence factice; elle vous répondait par ma bouche; je lui prêtais la vie qui lui manque, et je servais à compléter votre illusion. Si je vous ai donné quelques moments de bonheur, je vous

pardonne le rôle que vous m'avez fait jouer. — Après tout, ce n’est pas votre faute si vous ne savez pas aimer, si l'impossible seul vous attire, si vous n’avez envie que de ce que vous ne pouvez atteindre. Vous avez l’ambition de l’amour, vous vous trompez sur vous-même, vous n’aimerez jamais. Il vous faut la perfection, l’idéal et la poésie : — tout ce qui n’existe pas. — Au lieu d'aimer dans une femme l’amour qu’elle a pour vous, de lui savoir gré de son dévouement et du dor de son âme, vous cherchez si elle ressemble à cette Vénus de plâtre qui est dans votre cabinet. Malheur à elle, si la ligne de son front n’a pas la coupe désirée! Vous vous inquiétez du grain de sa peau, du ton de ses cheveux, de la finesse de ses poignets et de ses chevilles, de son cœur jamais. — Vous n’êtes pas amoureux, mon pauvre Tiburce, vous n’êtes qu’un peintre. — Ce que vous avez pris pour de la passion n’était que de l’admiration pour la forme et la beauté; vous étiez épris du talent de Rubens, et non de Madeleine; votre vocation de peintre s’agitait confusément en vous et produisait ces élans désordonnés dont vous n’étiez pas le maître. De là viennent toutes les dépravations de votre fantaisie. — J'ai compris cela, parce que je vous aimais. — L’amour est le génie des femmes, — leur esprit ne s’absorbe pas dans une égoïste contemplation! Depuis que je suis ici j'ai feuilleté vos livres, j'ai relu vos

poètes, je suis devenue presque savante. — Le voile m'est tombé des yeux. J’ai deviné bien des choses que je n’aurais jamais soupçonnées. Ainsi j'ai pu lire clairement dans votre cœur. — Vous avez dessiné autrefois, reprenez vos pinceaux. Vous fixerez vos rêves sur la toile, et toutes ces grandes agitations se calmeront d’elles-mêmes. Si je ne puis être votre maîtresse, je serai du moins votre modèle. »

Elle sonna et dit au domestique d’apporter un chevalet, une toile, des couleurs et des brosses.

Quand le domestique eut tout préparé, la chaste fille fit tomber ses vêtements avec une impudeur sublime, et, relevant ses cheveux comme Aphrodite sortant de la mer, elle se tint debout sous le rayon lumineux.

« Ne suis-je pas aussi belle que votre Vénus de Milo? » dit-elle avec une petite moue délicieuse.

Au bout de deux heures la tête vivait déjà et sortait à demi de la toile : en huit jours tout fut terminé. Ce n’était pas cependant un tableau parfait; mais un sentiment exquis d'élégance et de pureté, une grande douceur de tons et la noble simplicité de l’arrangement le rendaient remarquable, surtout pour les connaisseurs.

— Cette svelte figure blanche et blonde se détachant sans effort sur le double azur du ciel et de la mer, et se présentant au monde souriante et nue, avait un reflet de poésie antique et fai-

sait penser aux belles époques de la sculpture grecque.

Tiburce ne se souvenait déjà plus de la Madeleine d'Anvers.

« Eh bien! dit Gretchen, êtes-vous content de votre modèle ?

— Quand veux-tu publier nos bans ? répondit Tiburce.

— Je serai la femme d’un grand peintre, ditelle en sautant au cou de son amant; — mais n'oubliez pas, monsieur, que c’est moi qui ai découvert votre génie, ce précieux diamant, — moi, la petite Gretchen de la rue Kipdorpl! »

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