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nuances ; du saphir elles passaient à la turquoise, de la turquoise à l’aigue-marine, de l’aigue-marine à l’ambre jaune, et quelquefois, comme un lac limpide dont le fond seraitsemé de pierreries, laissaient entrevoir, à des profondeurs incalculables, des sables d’or et de diamant, sur lesquels des fibrilles vertes frétillaient et se tordaient en serpents d’émeraudes. Dans cesorbes aux éclairs phosphoriques, les rayons des soleils éteints, les splendeurs des mondes évanouis, les gloires des olympes éclipsés semblaient avoir concentré leurs reflets ; en les contemplant, on se souvenait de Péternité, et l’on se sentait pris de vertige, comme en se penchant sur le bord de l'infini. L'expression de ces yeux extraordinaires n’était pas moins variable que leurs teintes. Tantôt, leurs paupières s’entr’ouvrant comme les portes des demeures célestes, ils vous appelaient dans des élysées de lumière, d’azur etde félicité ineffable, ils vous promettaient la réalisation de tous vosrêves de bonheur décuplés,centuplés,comme s’ils avaient deviné les secrètes pensées de votre âme ; tantôt, impénétrables comme des boucliers composés de septlames superposées des plus durs métaux, ils faisaient tomber vos regards, flèches émoussées et sans force : d’une simple inflexion de sourcil, d’un seul tour de prunelle, plus fort que la foudre de Zeus, ils vous précipitaient, du haut de vos escalades les plus ambitieuses, dans des néants si profonds qu’il était impossible de
s’en relever. Typhon lui-même, qui se retourne sous l’Etna, n’eût pu soulever les montagnes de dédain dont ils vous accablaient ; Pon comprenait que, vécüt-on mille olympiades, avec la beauté du blond fils de Létô, le génie d'Orpheus, la puissance sans bornes des rois assyriens, les trésors des Kabires, des Telchines et des Dactyles, dieux des richesses souterraines, on ne pourrait les ramener à une expression plus douce.
D’autres fois ils avaient des langueurs si onctueuses et si persuasives, des effluves et des irradiations si pénétrants, que les glaces de Nestor et de Priam se seraient fondues à leur aspect, comme la cire des ailes d’Icare en approchant des zones enflammées. Pour un de ces regards on eût trempé ses mains dans le sang de son hôte, dispersé aux quatre vents les cendres de son père, renversé les saintes images des dieux et volé le feu du ciel comme Prométhée, le sublime larron.
Cependant leur expression la plus ordinaire, il faut le dire, était une chasteté désespérante, une froideur sublime, une ignorance de toute possibilité de passion humaine, à faire paraître les yeux de clair de lune de Phœæbé et les yeux vert de mer d’Athéné plus lubriques et plus provocants que ceux d’une jeune fille de Babylone sacrifiant à la déesse Mylitta dans l’enceinte de cordes de Succoth-Benoth. — Leur virginité invincible paraissait défier l’amour.
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Les joues de Nyssia, que nul regard humain n'avait profances, excepté celui de Gygès, le jour du voile enlevé, avaient une fleur de jeunesse, une pâleur tendre, une délicatesse de grain et de duvet dont le visage de nos fenimes, toujours exposées à l'air et au soleil, ne peut donner l’idée la pluslointaine ; la pudeur y faisait courir des nuages roses comme ceux que produirait une goutte d’essence verméille dans une coupe pleine de lait, et, quand nulle émotion ne les colorait, elles prenaient des reflets argentés, de tièdes lüeurs, comme un albâtre éclairé par dedans. La lampe était son âme charmante, que laissait apercevoir la transparence de sa chair.
Une abeille se fût trompée à sa bouche, dont la forme était si parfaite, les coins si purement arqués, la pourpre si vivace et si riche, que les dieux seraient descendus des maisons olympiennes pour l’effleurer de leurs lèvres humides d’immortalité, si la jalousie des déesses n’y eût mis bon ordre. Heureux l’air qui passait par cette pourpre et ces perles, qui dilatait ces jolies narines si finement coupées et nuancées de tons roses, comme la nacre des coquillages poussés par la mer sur les rives de Chypre aux pieds de la Vénus Anadyomène, Mais il y a comme cela une foule de bonheurs accordés à des choses qui ne peuvent les comprendre. — Quel amant ne voudrait être la tunique de sa bien-aimée ou l'eau de son bain ?
Telle était Nyssia, si l’on peut se servir de ces mots après une description si vague de sa figure. — Si nos brumeux idiomes du Nord avaient cette chaudeliberté, cet enthousiasme brûlant du Schir-hasch-Schirim, peut-être par des comparaisons, en suscitant dans l’esprit du lecteur des souvenirs de fleurs, de parfums, de musique et de soleil, en évoquant par la magie des mots tout ce que la création peut contenir d'images gracieuses et charmantes, nous eussions pu donner quelque idée de la physionomie de Nyssia; — mais il n’est permis qu’à Salomon de comparer le nez d’une belle femme à la tour du Liban qui regarde vers Damas. Et pourtant qu’y a-t-il de plus important au monde que le nez d’une belle femme? Si Hélène, la blanche Tyndaride, eût été camarde, la guerre de Troie eût-elle eu lieu ? Et si Sem Rami n’avait eu le profil d’une régularité parfaite, eût-elle séduit le vieux monarque de Nin-Nevet, et ceint son front de la mitre de perles, signe du pouvoir suprême ?
Candaule, bien qu'ileût faitamener dans ses palais les plus belles esclaves de Sour, d’Ascalon, de Sogd, de Sakkes, de Ratsaf, les pluscélèbres courtisanes d’Éphèse, de Pergame, de Smyrne et de Chypre, fut complétement fasciné par les charmes de Nyssia... Il n'avait pas même soupçonné jusque-là l’existence d’une pareille perfection.
Libre, en sa qualité d’époux, de se plonger dans la contemplation de cette beauté, il se sentit
pris d’éblouissements et de vertige, comme quelqu’un qui se penche sur l’abîme ou fixe ses yeux sur le soleil ; il éprouva une espèce de délire de possession, comme un prêtre ivre du dieu qui le remplit. Toute autre pensée disparut de son âme, et l'univers ne lui apparut plus que comme un brouillard vague où rayonnait le fantôme étincelant de Nyssia. Son bonheur tournait à l’extase, et son amour à la folie. Parfois sa félilicité l’effrayait. N’être qu’un misérable roi, que le descendant lointain d’un héros devenu dieu à force de fatigues, qu’un homme vulgaire fait de chair et d’os, et, sans avoir rien fait pour le mériter, sans même avoir, comme son aïeul, étouffé quelque hydre et déchiré quelque lion, jouir d’un bonheur dont Zeus, à la chevelure ambrosienne, serait à peine digne, tout maître de l’Olympe qu’il est! Il avait, en quelque sorte, honte d’accaparer un si riche trésor pour lui seul, de faire au monde le vol de cette merveille, et d’être le dragon écaillé et griffu qui gardait le type vivant de l'idéal des amoureux, des sculpteurs et des poètes. — Tout ce qu’ils avaient rêvé dans leurs aspirations, leurs mélancolies et leurs désespoirs, il le possédait, lui, Candaule, pauvre tyran de Sardes, ayant à peine quelques misérables coffres pleins de perles, quelques citernes remplies de pièces d’or et trente ou quarante mille esclaves achetés ou enlevés à la guerre!
La félicité était trop grande pour Candaule, et la force qu’il eût sans doute trouvée pour supporter l’infortune lui manqua pour le bonheur. — Sa joie débordait de son âme, comme l’eau d’un vase sur le feu, et, dans l’exaspération de son enthousiasme pour Nyssia, il en était venu à la désirer moins timide et moins pudique, car il lui en coûtait de garder pour lui seul le secret d’une telle beauté.
« Oh! se disait-il pendant les rêveries profondes qui occupaient tout le temps qu’il ne passait pas auprès de la reine, l'étrange sort que le mien! — Je suis malheureux de ce qui ferait le bonheur de tout autre époux. Nyssia ne veut pas sortir de l’ombre du gynécée, et refuse, dans sa pudeur barbare, de relever son voile devant d’autres que moi. Pourtant, avec quel enivrement d’orgueil mon amourlaverrait rayonnante etsublime, debout sur le haut de l’escalier royal, dominer mon peuple à genoux, et faire évanouir, comme laurore qui se lève, toutes les pâles étoiles qui pendant la nuit s'étaient crues des soleils! — Orgueilleuses Lydiennes, qui pensez être belles, vous ne devez qu’à la réserve de Nyssiade ne pas paraître, mêmeàvosamants, aussi laides que les esclaves de Nahasi et de Kousch aux yeux obliques, aux lèvres épatées. Si une seule fois elle traversait les rues de Sardes le visage découvert, vous auriez beau tirer vos adorateurs par le pan de leur tunique, aucun
d’eux ne retournérait la tête, ou, s’il le faisait, il vous demanderait votre nom, tant il vous aurait profondément oubliées. Ils iraient se précipiter sous les roues d’argent de son char pour avoir la volupté d’être écrasés par elle, comme ces dévots de l’Indus qui pavent de leurs corps le chemin de leur idole. Et vous, déesses qu’a jugées Pâris-Alexandre, si Nyssia avait concouru, aucune de vous n’eût emporté la pomme, pas même Aphrodite, malgré son ceste et la promesse de faire aimer le berger-arbitre par la plus belle femme du monde!
« Penser qu’une semblable beauté n’est pas immortelle, hélas! et que les ans altéreront ces lignes divines, cet admirable hymne de formes, ce poème dont les strophes sont des contours, et que nul au monde n’a lu et ne doit lire que moi ; être seul dépositaire d’un si splendide trésor! — Au moins, si je savais, à l’aide des lignes et des couleurs, imitant le jeu de l’ombre et de la lumière, fixer sur le bois un reflet de ce visage céleste; si le marbre n’était pas rebelle à mon ciseau, comme dans la veine la plus pure du Paros ou du Pentélique je taillerais un simulacre de ce corps charmant, qui ferait tomber de leurs autels les vaines effigies des déesses! Et plus tard, lorsque sous le limon des déluges, sous la poussière des villes dissoutes, les hommes des âges futurs rencontreraient quelque morceau de cette ombre pétrifiée de Nyssia, ils se diraient :
« Voilà donc comment étaient faites les femmes « de ce monde disparu ! » Et ils élèveraient un temple pour loger le divin fragment. Mais je n’ai rien qu’une admiration stupide et un amour insensé! Adorateur unique d’une divinité inconnue, je ne possède aucun moyen de répandre son culte sur la terre! »
Ainsi, dans Candaule, l’enthousiasme de l’artiste avait éteint la jalousie de l’amant; l’admiration était plus forte que l’amour. Si, au lieu de Nyssia, fille du satrape Mégabaze, tout imbue d’idées orientales, il eût épousé quelque Grecque d'Athènes ou de Corinthe, nul doute qu’il n’eût fait venir à sa cour les plus habiles d’entre les peintres et les sculpteurs, et ne leur eût donné la reine pour modèle, comme plus tard le fit Alexandre le Grand pour Campaspe, sa favorite, qui posa nue devant Apelles. Cette fantaisie n’eût rencontré aucune résistance dans une femme d’un pays où les plus chastes se glorifiaient d’avoir contribué, celles-là pour le dos, celles-ci pour le sein, à la perfection d’une statue célèbre. Mais c'était à peine si la farouche Nyssia consentait à déposer ses voiles dans l’ombre discrète du thalamus, et les empressements du roi la choquaient, à vrai dire, plus qu’ils ne la charmaient. L'idée du devoir et de la soumission qu’une femme doit à son mari la faisait seule céder quelquefois à ce qu’elle appelait les caprices de Candaule.
Souvent il la priait de laisser couler sur ses épaules les flots de ses cheveux, fleuve d’or plus opulent que le Pactole, de poser sur son front une couronne de lierre et de tilleul, comme une bacchante du Ménale, de se coucher sur une peau de tigre aux dents d’argent, aux yeux de rubis, à peine couverte d’un nuage de tissu plus fin que du vent tramé, ou de se tenir debout dans une conque de nacre, faisant pleuvoir de ses tresses une rosée de perles au lieu de gouttes d’eau de mer.
Quand il avait trouvé la place la plus favorable, il s’absorbait dans une muette contemplation; sa main, traçant en l’air de vagues contours, semblait esquisser quelque projet de tableau, etilserait resté ainsi desheures entières, si Nyssia, bientôt lasse de son rôle de modèle, ne lui eût rappelé d’un ton froid et dédaigneux que de pareils amusements étaient indignes de la majesté royale et contraires aux saintes lois du mariage. « C’est ainsi, disait-elle en se retirant, drapée jusqu'aux yeux, dans les plus mystérieuses retraites de son appartement, que lon traite une maîtresse et non une femme honnête et de race noble. »
Ces sages remontrances ne corrigeaient pas Candaule, dont la passion s’augmentait en raison inverse de la froideur que lui montrait la reine. Et il en vint à ce point de ne plus pouvoir garder pour lui les chastes secrets de la couche nup-
tiale. Il lui fallut un confident comme à un prince de tragédie moderne. Iln’alla pas, comme vous le pensez bien, choisir un philosophe rébarbatif, à la mine renfrognée, laissant tomber un flot de barbe grise et blanche sur un manteau percé de trous orgueilleux, ni un guerrier ne parlant que de balistes, de catapultes et de chars armés de faux, ni un Eupatride sentencieux plein de conseils et de maximes politiques, mais bien Gygès, — que sa renommée galante devait faire passer pour un connaisseur en matière de femmes.
Un soir, il lui posa la main sur l'épaule d’un air plus familier et plus cordial que de coutume, et, lui jetant un coup d’œil significatif, il fit quelques pas et se sépara du groupe de courtisans en disant à haute voix :
« Gygès, viens donc me donner ton avis sur mon effigie que les sculpteurs de Sicyone ont achevé tout récemment de tailler dans le basrelief généalogique où sont inscrits mes aïeux.
— O roi! tes connaissances sont supérieures à celles de ton humble sujet, et je ne sais comment reconnaître l’honneur que tu me fais en me daignant consulter, » répondit Gygès avec un signe d’assentiment.
Candaule et son favori parcoururent plusieurs salles décorées dans le goût hellénique, où lPacanthe de Corinthe, la volute d’Ionie fleurissaient et se contournaient au chapiteau des co-
lonnes, où les frises étaient peuplées de figurines en ouvrage de plastique polychrome représentant des processions et des sacrifices, et arrivèrent enfin dans une partie reculée de l’ancien palais dont les murailles étaient formées de pierres à angles irréguliers et jointes sans ciment à la manière cyclopéenne. Cette vieïlle architecture avait des proportions colossales et un caractère formidable. Le génie démesuré des anciennes civilisations de l'Orient y était lisiblement écrit, et rappelait les débauches de granit et de briques de l'Égypte et de l’Assyrie. — Quelque chose de l’espritdesanciens architectes de la tour de Lylacq survivait dans ces piliers trapus, aux profondes cannelures torses, dont le chapiteau était composé de quatre têtes de taureau affrontées et reliées entre elles par des nœuds de serpents qui semblaient vouloir les dévorer, obscur emblème cosmogonique dont le sens n’était déjà plus intelligible et qui était descendu dans la tombe avec les hiérophantes des siècles précédents. — Les portes n'avaient ni la forme carrée ni la forme ronde : elles décrivaient une espèce d’ogive assez semblable à la mitre des mages et augmentant encore par cette bizarrerie le caractère de la construction.
Cette portion du palais formait comme une espèce de cour entourée d’un portique dont le bas-relief généalogique auquel Candaule avait fait allusion ornait P’architrave.
Au milieu, l’on voyait Héraclès, le haut du corps découvert, assis sur un trône, les pieds sur un escabeau, selon le rite pour la représentation des personnes divines. Ses proportions colossales n’eussent d’ailleurs laissé aucun doute sur son apothéose; la rudesse et la grossièreté archaïques du travail, dû au ciseau de quelque artiste primitif, lui donnaient un air de majesté barbare, une grandeur sauvage plus analogue peut-être au caractère de ce héros tueur de monstres, que ne l’eût été l'ouvrage d’un sculpteur consommé dans son art.
A la droite du trône, se tenaient Alcée, fils du héros et d'Omphale, Ninus, Bélus, Argon, premiers rois de ladynastie des Héraclides, puistoute la suite des rois intermédiaires, dont les derniers étaient Ardys, Alyatte, Mélès ou Myrsus, père de Candaule, et enfin Candaule lui-même.
Tous ces personnages, à la chevelure tressée en cordelettes, à la barbe tournée en spirale, aux yeux obliques, à l'attitude anguleuse, aux gestes gênés et contraints, semblaient avoir une espèce de vie factice due aux rayons du soleil couchant et à la couleur rougeitre dont le temps revêt les marbres dans les climats chauds. — Les inscriptions en caractères antiques gravées auprès d’eux, en manière de légendes, ajoutaient encore à la singularité mystérieuse de cette longue procession defiguresaux accoutrements étranges et barbares.
Par un hasard que Gygès ne put s’empêchèer de remarquer, la statue de Candaule se trouvait précisément occuper la dernière place disponible à la gauche d'Héraclès. — Le cycle dynastique était fermé, et, pour loger les descendants de Candaule, il eût fallu de toute nécessité élever un nouveau portique et recommencer un nouveau bas-relief.
Candaule, dont le bras reposait toujours sur l’épaule de Gygès, fit en silence le tour du portique; il semblait hésiter à entrer en matière et avoir tout à fait oublié le prétexte sous lequel il avait amené son capitaine des gardes dans cet endroit solitaire.
« Que ferais-tu, Gygès, dit enfin Candaule, rompant ce silence pénible pour tous deux, si tu étais plongeur et que du sein verdâtre de l'Océan tu eussesretiréune perle parfaite, d’un éclat et d’une pureté incomparables, d’un prix àépuiser les plus riches trésors ?
— Je l’enfermerais, répondit Gygès, un peu surpris de cette brusque question, dans une boîte de cèdre revêtue de lames de bronze, et je l’enfouirais dans un lieu désert, sous une roche déplacée, et de temps à autre, lorsque je serais sûr de n’être vu de personne, j'irais contempler mon précieux joyau et admirer les couleurs du ciel se mêlant à ses teintes nacrées.
— Et moi, reprit Candaule, l’œil illuminé d'enthousiasme, si je possédais ce si riche bijou,
je voudrais l’enchâsser dans mon diadème, l’offrir librement à tous les regards, à la pure lumière du soleil, me parer de son éclat et sourire d’orgueil en entendant dire : « Jamais roi « d’Assyrie ou de Babylone, jamais tyran grec « ou trinacrien n’a possédé une perle d’un aussi « bel orient que Candaule, fils de Myrsus et des- « cendant d’'Héraclès, roi de Sardes et de Ly- « die ! À côté de Candaule, Midas, qui changeait « tout en or, n’est qu'un mendiant aussi pauvre « qu'Irus. »
Gygès écoutait avec étonnement les discours de Candaule et cherchait à pénétrer le sens caché de ces divagations lyriques. Le roi semblait être dans un état d’excitation extraordinaire :ses yeux étincelaient d'enthousiasme, une teinte d’un rose fébrile couvrait ses joues, ses narines enflées aspiraient l’air fortement.
« Eh bien! Gygès, continua Candaule sans paraître remarquer Pair inquiet de son favori, je suis ce plongeur. Dans ce sombre océan humain où s’agitent confusément tant d’êtres manqués et mal venus, tant de formes incomplètes ou dégradées, tant de types d’une laideur bestiale, ébauches malheureuses de la nature qui s’essaye, j’aitrouvé la beauté pure, radieuse, sans tache, sans défaut, l’idéal réel, le rêve accompli, une forme que jamais peintre ni sculpteur n’ont pu traduire sur la toile ou dans le marbre : — j'ai trouvé Nyssia!
— Bien que la reine ait la pudeur craintive des femmes de l'Orient, et que nul homme, excepté son époux, nait vu les traits de son visage, larenomméeaux cent languesetauxcentoreilles a publié partout ses louanges, dit Gygès en s’inclinant avec respect.
— Des bruits vagues, insignifiants. On dit d’elle, comme de toutes les femmes qui ne sont pas précisément laides, qu’elle est plus belle qu’Aphrodite ou qu'Hélène; mais personne ne peut soupçonner, même lointainement, une pareille perfection. En vain j’ai supplié Nyssia de paraître sans voile dans quelque fête publique, dans quelque sacrifice solennel, ou de se montrer un instant accoudée sur la terrasse royale, donnant à son peuple lPimmense bienfait d’un de ses aspects, lui faisant la prodigalité d’un de ses profils, plusgénéreuseen cela que les déesses, qui ne laissent voir à leurs adorateurs que de pâles simulacres d’albâtre et d'ivoire. Elle n’a jamais voulu y consentir. — Chose étrange, et que je rougirais de t’avouer, cher Gygès : autrefois j'ai été jaloux; j’aurais voulu cacher mes amours à tous les yeux; nulle ombre n’était assez épaisse, nul mystère assez impénétrable. Maintenant je ne me reconnais plus, je n’ai ni les idées de l’amant ni celles de l'époux; mon amour s’est fondu dans l’adoration comme une cire légère dans un brasier ardent. Tous les sentiments mesquins de jalousie ou de possession
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se sont évanouis. Non, l’œuvre la plus achevée que le ciel ait donnée à la terre depuis le jour où Prométhée appliqua la flamme sous la mamelle gauche de la statue d’argile, ne peut être tenue ainsi dans l’ombre glaciale du gynécée! — Si je mourais, ke secret de cette beauté demeurerait donc à jamais enseveli sous les sombres draperies du veuvage ! — Je me trouve coupable en la cachant comme si j'avais le soleil chez moi et que je l’empêchasse d’éclairer le monde. — Et quand je pense à ces lignes harmonieuses, à ces divins contours que j'ose à peine effleurer d’un baiser timide, je sens mon cœur près d’éclater, je voudrais qu’un œil ami pût partager mon bonheur et, comme un juge sévère à qui l’on fait voir un tableau, reconnaître après un examen attentif qu'il est irréprochable et que le possesseur n’a pas été trompé par son enthousiasme. — Oui, souvent, je me suis senti tenté d’écarter d’une main téméraire ces tissus odieux ; mais Nyssia, dans sa chasteté farouche, ne me le pardonnerait pas. Et cependant, je ne puis porter seul une si grande félicité, il me faut un confident de mes extases, un écho qui réponde à mes cris d’admiration, — et ce sera toi! »
Ayant dit ces mots, Candaule disparut brusquement par un passage secret. Gygès, resté seul, ne put s'empêcher de faire la remarque du concours d'événements qui semblaient le mettre
toujours sur le chemin de Nyssia. — Un hasard lui avait fait connaître sa beauté murée à tous les yeux ; entre tant de princes et de satrapes elle avait épousé précisément Candaule, le roi qu’il servait, et, par un caprice étrange qu'il ne pouvait s'empêcher de trouver presque fatal, ce roi venait faire, à lui Gygès, des confidences sur cette créature mystérieuse que personne n’approchait, et voulait absolument achever l’ouvrage de Borée dans la plaine de Bactres. La main des dieux n’était-elle pas visible dans toutes ces circonstances ? — Ce spectre de beauté, dont le voile se soulevait peu à peu comme pour l’enflammer, ne le conduisait-il pas sans qu’il s’en doutât vers l’accomplissement de quelque grand destin ? — T'elles étaient les questions que se posait Gygès; mais, ne pouvant percer l'avenir obscur, il résolut d’attendre les événements et sortit de la cour des portraits, où l’ombre commençait à s’entasser dans les angles et à rendre de plus en plus bizarres et menagçantes les effigies des ancêtres de Candaule.
Était-ce un simple jeu de lumière ou uneillusion produite par cette inquiétude vague que cause aux cœurs les plus fermes l’arrivée de la nuit dans les monuments antiques? Gygès, au moment de dépasser le seuil, crut avoir entendu de sourds gémissements sortir des lèvres de pierre du basrelief, et il lui sembla qu'Héraclès faisait d’énormes efforts pour dégager sa massuede granit.
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Le jour suivant, Candaule, prenant Gygès à part, continua l’entretien commencé sous lé portique des Héraclides. Délivré de l'embarras d’entrer en matière, ils’ouvrit sans réserve à son confident, et, si Nyssia avait pu l'entendre, peutêtre lui eût-elle pardonné ses indiscrétions conjugales en faveur des éloges passionnés qu'il accordait à ses charmes.
Gygès écoutait toutes ces louanges avec l'air un peu contraint d’un homme qui ne sait pas encore si son interlocuteur ne feint pas un enthousiasme plus vif qu’il ne l’éprouve réellement, afin de provoquer une confiance lente à se décider. Aussi Candaule lui dit, d’un ton dépité : « Je vois, Gygès, que tu ne me crois pas. Tu penses que je me vante ou que je me suis laissé fasciner comme un épais laboureur par quelque robuste campagnarde à laquelle Hygie a écrasé sur les joues les grossières couleurs de la santé; non, de par tous les dieux! — j'ai réuni chez moi, comme un bouquet vivant, les plus belles fleurs de l'Asie et de la Grèce; de-
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puis Dédale, dont les statues parlaient et marchaient, je connais tout ce qu’a produit l’art des sculpteurs et des peintres. Linus, Orphée, Homère, m'ont appris l'harmonie et le rythme ;— ce n’est pas avec un bandeau de l’amour sur les yeux que je regarde. Je juge de sang-froid. La fougue de la jeunesse n’est pour rien dans mon admiration, et, quand je serais aussi caduc, aussi décrépit, aussi rayé de rides que Tithon dans son maillot, mon avis serait toujours le même; mais je te pardonne ton incrédulité et ton manque d’enthousiasme. Pour me comprendre, il faut que tu contemples Nyssia dans l’éclat radieux de sa blancheur étincelante, sans ombre importune, sans draperie jalouse, telle que la nature l’a modelée de ses mains dans un moment d'inspiration qui ne reviendra plus. Ce soir, je te cacherai dans un coin de l’appartement nuptial... tu la verras!
— Seigneur, que me demandez-vous ? répondit le jeune guerrier avec une fermeté respectueuse. Comment du fond de ma poussière, de l’abime de mon néant, oserai-je lever les yeux vers ce soleil de perfections, au risque de rester aveugle le reste de ma vie ou de ne pouvoir plus distinguer dans les ténèbres qu’un spectre éblouissant ? — Ayez pitié de votre humble esclave, ne le forcez point à une action si contraire aux maximes de la vertu; chacun ne doit regarder que ce qui lui appartient. Vous le savez,
les immortelles punissent toujours les imprudents ou les audacieux qui les surprennent dans leur divine nudité. Je vous crois, Nyssia est la plus belle des femmes, vous êtes le plus heureux des époux et des amants; Héraclès, votre aïeul, dans ses nombreuses conquêtes, n’a rien trouvé qui approchât de votre reine. Si vous, le prince que les artistes les plus vantés prennent pour juge et pour conseil, vous la trouvez incomparable, que vousimporte l’avis d’un soldat obscur comme moi? Renoncez donc à votre fantaisie qui, j'ose le dire, n’est pas digne de la majesté royale, et dont vous vous repentirez dès qu’elle sera satisfaite.
— Écoute, Gygès, reprit Candaule, je vois que tu te défies de moi; tu penses que je veux t’éprouver; mais, je te le jure, par les cendres du bûcher d’où mon aïeul est sorti dieu, je parle franchement et sans arrière-pensée |
— O Candaule, je ne doute pasde votre bonne foi, votre passion est sincère; mais peut-être, lorsque je vous aurai obéi, concevrez-vous pour moi une aversion profonde, et me haïrez-vous de ne pas vous avoir résisté davantage. Vous voudrezreprendre à ces yeux, indiscrets par force, l’image que vous leur aurez laissé entrevoir dans un moment de délire, et qui sait si vous ne les condamnerez pas à la nuit éternelle du tombeau, pour les punir de s’être ouverts lorsqu'ils devaient se fermer ?
— Necrains rien; je te donne ma parole royale qu’il ne te sera fait aucun mal.
— Pardonnez à votre esclave s’il ose encore, après une telle assurance, élever quelque objection. Avez-vous réfléchi que ce que vous me proposez est une profanation de la sainteté du mariage, une espèce d’adultère visuel? Souvent la femme dépose la pudeur avec ses vêtements, et, une fois violée par le regard, sans avoir cessé d’être vertueuse elle peut croire qu’elle a perdu sa fleur de pureté. — Vous me promettez de n'avoiraucunressentiment ; mais qui m’assurera contre le courroux de Nyssia, elle si réservée, si chaste, d’une pudeur si inquiète, si farouche et si virginale, qu’on la dirait encore ignorante des lois de l’hymen ? Si elle vient à apprendre le sacrilège dont je vais me rendre coupable par déférence pour les volontés de mon maître, à quel supplice me condamnera-t-elle pour me faire expier un tel crime? Qui pourra me mettre à Pabri de sa colère vengeresse?
— Je ne te savais pas si sage et si prudent, dit Candaule avec un sourire légèrement ironique; mais tous ces dangers sont imaginaires, et je te cacherai de façon que Nyssia ignore à tout jamais qu’elle a été vue par un autre que par son royal époux. »
Gygès, ne pouvant se défendre davantage, fit un signe d’assentiment pour montrer qu'il donnait les mains aux volontés du roi. — Il
avaitrésisté autant qu'ilavait pu, etsa conscience était désormais en repos sur ce qui devait arriver; il eût craint d’ailleurs, en se refusant plus longtemps au désir de Candaule, de contrarier le destin, qui paraissait vouloir le rapprocher de Nyssia pour quelque raison formidable et suprême qu'il ne lui était pas donné de pénétrer. Sans pressentir aucun dénouement, il voyait vaguement passer devant lui mille images tumultueuses et vagues. Cet amour souterrain, accroupi au bas de lescalier de son âme, avait remonté quelques marches, guidé par une incertaine lueur d’espérance ; le poids de limpossible ne pesait plus si lourdementsursa poitrine, maintenant qu’il se croyait aidé par les dieux. En effet, qui eût pu penser que pour Gygès les charmes tant vantés de la fille de Mégabaze n'auraient bientôt plus de mystère ?
« Viens, Gygès, dit Candaule, en le prenant par la main, profitons du moment. Nyssia se promène avec ses femmes dans les jardins ; allons étudier la place et dresser nos stratagèmes pour ce soir. »
Le roi prit son confident par la main et le guida à travers les détours qui conduisaient à lPappartement nuptial. Les portes de la chambre à coucher étaient faites d’ais de cèdre si exactement unis, qu’il était impossible d’en deviner les jointures. À force de les frotter avec de la laine imbibée d’huile, les esclaves avaient rendu
le bois aussi luisant que le marbre; les clous d’airain aux têtes taillées à facettes, dont elles étaient étoilées, avaient tout le brillant de l’or le plus pur. — Un système compliqué de courroies et d’anneaux de métal, dont Candaule et sa femme connaissaient les entrelacements, servait de fermeture; car en ces temps héroïques la serrurerie était encore à l’état d’enfance.
Candaule défit les nœuds, fit glisser les anneaux sur lescourroies, souleva, avecun manche qu’il introduisit dans une mortaise, la barre qui fermait 14 porte à l’intérieur, et, ordonnant à Gygès de se placer contre le mur, il renversa sur lui un des battants de manière à le cacher tout à fait; mais la porte ne se joignait pas si exactement à son cadre de poutres de chêne, soigneusement polies et dressées au cordeau par un ouvrier habile, que le jeune guerrier ne püût, à travers l’interstice laissé libre pour le jeu des gonds, apercevoir d’une façon distincte tout l’intérieur de la chambre.
En face de la porte, le lit royal s'élevait sur une estrade de plusieurs degrés, recouverte d’un tapis de pourpre : des colonnes d’argent ciselé en soutenaient l’entablement, orné de feuillages en relief, à travers lesquels des amours se jouaient avec des dauphins ; d’épaisses courtines brodées d’or l’entouraient comme les pans d’une tente.
Sur l’autel des dieux protecteurs du foyer
étaient posés des vases en métal précieux, des patères émaillées de fleurs, des coupes à deux anses, et tout ce qui sert aux libations.
Le long des murs, garnis de planches de cèdre merveilleusement travaillées, s’adossaient de distance en distance des statues de basalte noir, conservant les poses contraintes de l’art égyptien et tenant au poing une torche de bronze où s’adaptait un éclat de bois résineux.
Une lampe d’onyx, suspendue par une chaîne d’argent, descendait de cette poutre du plafond qu’on appelle la noire, parce qu’elle est plus exposée que les autres à être brunie par la fumée. Chaque soir une esclave avait soin de la remplir d'huile odoriférente.
Près de la tête du lit était accroché à une petite colonne un trophée d’armes, composé d’un casque à visière, d’un bouclier doublé de quatre cuirs de taureau, garni de lames d’étain et de cuivre, d’une épée à deux tranchants et de javelots de frêne aux pointes d’airain.
À des chevilles de bois pendaient les tuniques et les manteaux de Candaule : il y en avait de simples et de doubles, c’est-à-dire pouvant entourer le corps deux fois; on remarquait surtout un manteau trempé trois fois dans la pourpre et orné d’une broderie représentant une chasse où des molosses de Laconie poursuivaient et déchiraient des cerfs, et une tunique dont l’étoffe, fine et délicate comme la pellicule qui en-
veloppe l'oignon, avait tout l’éclat de rayons de soleil tramés. Vis-à-vis le trophée d’armes était placé un fauteuil incrusté d’ivoire et d’argent avec un siège recouvert d’une peau de léopard, tachetée de plus d’yeux que le corps d’Argus, et un marchepied découpé à jour, sur lequel Nyssia déposait ses vêtements.
« Je me retire d’ordinaire le premier, dit Candaule à Gygès, et je laisse la porte ouverte comme elle l’est maintenant; Nyssia, qui a toujours quelque fleur de tapisserie à terminer, quelque ordre à donner à ses femmes, tarde quelquefois un peu à me rejoindre; mais enfin elle vient; et, comme si cet effort lui coûtait beaucoup, lentement, une à une, elle laisse tomber sur ce fauteuil d’ivoire les draperies et les tuniques qui l’enveloppent tout le jour, comme les bandelettes d’une momie. Du fond de ta retraite, tu pourras suivre ses mouvements gracieux, admirer ses attraits sans rivaux, et juger par toi-même si Candaule est un jeune fou qui se vante à tort, et s’il ne possède pas réellement la plus riche perle de beauté qui jamais ait orné un diadème!
— O roi, je vous croirais même sans cette épreuve, répondit Gygès en sortant de sa cachette.
— Quand elle a quitté ses vêtements, continua Candaule sans faire attention à ce que di-
sait son confident, elle vient prendre place à
mes côtés; c’est ce moment qu'il faut saisir pour l’esquiver : car, dans Le trajet du fauteuil au lit, elle tourne le dos à la porte. Suspends tes pas comme si tu marchais sur la pointe des blés mürs, prends garde qu’un grain de sable ne crie sous ta sandale, retiens ton haleine et retire-toi le plus légèrement possible. — Le vestibule est baigné d'ombre, et les faibles rayons de la seule lampe qui reste allumée ne dépassent pas le seuil de la chambre. Il est donc certain que Nyssia ne pourra t’apercevoir, et demain il y aura quelqu'un dans le monde qui comprendra mes extases et ne s’étonnera plus de mes emportements admiratifs. Maïs voici le jour quibaisse ; le soleil va bientôt faire boire ses coursiers dans les flots Hespériens, à l'extrémité du monde, au delà descolonnes posées parmon ancêtre ; rentre dans ta cachette, Gygès, et bien que les heures de Pattente soient longues, j’en jure Éros aux flèches d’or, tu ne regretteras pas d’avoir attendu | » Après cette assurance, Candaule quitta Gygès, tapi de nouveau derrière la porte. L’inaction forcée où se trouvait le jeune confident du roi laissait un libre cours à ses pensées. Certes, la situation était des plus bizarres. Ilaimait Nyssia comme on aime une étoile, sans espoir de retour ; convaincu de l’inutilité de toute tentative, il n'avait fait aucun effort pour se rapprocher d'elle. Et cependant, par un concours de circonstances extraordinaires, il allait connaître des
LE ROI GANDAULE SSI
trésors réservés aux amants et aux époux seuls; pas une parole, pas une œillade n'avaient été échangées entre lui et Nyssia, qui probablement ignorait jusqu’à l’existence de celui pour lequel sa beauté serait bientôt sans mystère. Être inconnu à celle dont la pudeur n’aurait rien à vous sacrifier, quelle étrange position! aimer en secret une femme et se voir conduit par l'époux jusque sur le seuil de la chambre nuptiale, avoir pour guide vers ce trésor le dragon qui devrait en défendre l'approche, n’y avait-il pas vraiment de quoi s'étonner et admirer les singulières combinaisons du destin ?
Il en était là de ses réflexions, lorsqu'il entendit résonner des pas sur les dalles. — C’étaient lesesclavesquivenaient renouveler l’huile de la lampe, jeter des parfums sur les charbons des kamklins et remuer les toisons de brebis teintes en pourpre et en safran qui composaient la couche royale.
L'heure approchaïit, et Gygès sentait s’accélérer le battement de son cœur et de ses artères. Il eut même envie de se retirer avant l’arrivée de la reine, sauf à dire à Candaule qu'il était resté, et à se livrer de confiance aux éloges les plus excessifs. Il lui répugnait — car Gygès, malgré sa conduite un peu légère, ne manquait pas de délicatesse — de dérober une faveur qu’accordée librement il eût payée de sa vie. La complicité du mari rendait en quelque sorte ce
larcin plus odieux, et il aurait préféré devoir à toute autre circonstance le bonheur de voir la merveille de l’Asie dans sa toilette nocturne. Peut-être bien aussi, avouons-le en historien véridique, l’approche du danger était-elle pour quelquechose dans ses scrupules vertueux.Gygès ne manquait pas de bravoure, sans doute ; monté sur son char de guerre, son carquois sonnant sur l'épaule, son arc à la main, il eût défié les plus fiers combattants; à la chasse, il eût attaqué sans pâlir le sanglier de Calydon ou le lion de Némée; mais, explique qui voudra cette énigme, il frémissait à l’idée de regarder une belle femme à travers une porte. — Personne n’a toutes les sortes de courages. — Il sentait aussi que ce n’était pas impunément qu’il verrait Nyssia. — Ce devait être une époque décisive dans sa vie; pour l’avoir entrevue un instant il avait perdu le repos de son cœur; que serait-ce donc après ce qui allait se passer? L’existence lui seraitelle possible lorsque à cette tête divine, qui incendiait ses rêves, s’ajouterait un corps charmant fait pour les baisers des immortels ? Que deviendrait-il, si désormais il ne pouvait contenir sa passion dans l’ombre et le silence, comme il l'avait fait jusqu'alors ? Donnerait-il à la cour de Lydie le spectacle ridicule d’un amour insensé, et tâcherait-il d’attirer sur lui, par des extravagances, la pitié dédaigneuse de la reine? Un pareil résultat était fort probable, puisque la rai-
son de Candaule, possesseur légitime de Nyssia, n'avait pu résister au vertige causé par cette beauté surhumaine, lui, Le jeune roi insouciant qui, jusque-là, avait ri de l’amour et préféré à toutes choses les tableaux et les statues. — Ces raisonnements étaient fort sages, mais fort inutiles ; car, au même moment, Candaule entra dans la chambre et dit à voix basse mais distincte, en passant près de la porte : « Patience, mon pauvre Gygès, Nyssia va bientôt venir! »
Quand il vit qu’il ne pouvait plus reculer, Gygès, qui après tout était un jeune homme, oublia toute autre considération, et ne pensa plus qu’au bonheur de repaître ses yeux du charmant spectacle que Candaule lui donnait. — On ne peut exiger d’un capitaine de vingt-cinq ans l’austérité d’un philosophe blanchi par l’âge.
Enfin un léger susurrement d’étoffes frôlées et traînant sur le marbre, que le silence profond de la nuit permettait de discerner, annonça que la reine arrivait. En effet, c'était elle; d’un pas cadencé et rythmé comme une ode, elle franchit le seuil du thalamus, et le vent de son voile aux plis flottants effleura presque la joue brüûlante de Gygès, qui faillit se trouver mal et fut forcé de s'appuyer à la muraille, tant son émotion était violente ; il se remit pourtant, et, s’approchant de l’interstice de la porte, il prit la position la plus favorable pour ne rien perdre de la scène dont il allait être l’invisible témoin.