‹ Œuvres de TissotChapitre 1 sur 160 · TRAITÉ DES NERFS · texte numérisé non relu

TRAITÉ DES NERFS

ET

DE LEURS MALADIES

PRÉFACE

Los nerfs ne sont point à l'abri des dérangementsqui en altèrent les fonctions; leurs maladies ont pu exister de tout temps , et existaient sans doute déjà à l'époque où les médecins ont commencé à observer et à écrire leurs observations; mais elles étaient sûrement beaucoup moins fréquentes qu'elles ne le sont aujourd'hui ; et cela par deux raisons : l'une, c'est que les hommes étaient en général plus robustes et plus rarement malades,

(1) La première partie de l'excellent traité de Tissot sur les nerfs étant consacrée à la dtscriplion anatomique de ces organes, et ne conlenant rien qui ne soit généralement connu, j'ai cru devoir la siippi imer, et ne conserver que la partie classique, celle qui est relative aux fonctions et aux maladies du système nerveux. {Note du redacieur de l'Eiicijdopcdie lies sciences médicales.)

Tissol.

il y avait moins de maladies de toute espèce; l'autre, c'est que les causes qui produisent plus particulièrement lesmaladies des nerfs se sont multipliées dans une plus grande proportion , dèpuis un certain temps, que les autres causes générales de maladies , dont quelques-unes paraissent même diminuer (I j ; ainsi ces maladies sont devenues plus fréquentes, dans une proportion beaucoup plus con-* sidérable que les autres , et je ne crains pas de dire que si elles étaient autrefois les plus rares , elles sont aujourd'hui les

(1) J'ai indiqué les pi'incipales dans le Traité de la Santé des gens de lettres, publié il y a dix ans, el je les détaillerai plus particulièrement dans celui-ci. On réimprima cçt article dans le Mercure de I'"i:;nce peu de temps après que cet ou« vragc eut paru.

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plus fréquentes , surtout dans les villes.

Ce petit nombre de maux de nerfs qui eiistaient anciennement est sans doute l'une des causes pourquoi les premiers médecins n'en ont presque pas parlé , et paraissent n'avoir reconnu pour maladies des nerfs que la paralysie , et celles dans lesquelles les convulsions sont évidentes, quoiqu'en lisant leurs observations on trouve quelques histoires de maladies auxquelles ils n'ont point donné de noms et point assigné de causes, mais qui étaient certainement les mêmes maladies que l'on compte aujourd'hui parmi les maladies de nerfs , parce que Ton s'est assuré qu'elles dépendent de la lésion de leurs fonctions (1).

Une seconde raison de ce que les anciens médecins n'ont point assigné leur vraie cause à ces maladies , c'est qu'il y a une difi&culté à les reconnaîlre qui n'existe point pour la plupart des autres. Il est aisé de dire que l'esquinancie est une maladie de la gorge , l'asthme une maladie du poumon , la dysenterie une maladie des intestins; mais il n'est pas aussi facile de décider que les pleurs d'une femme vaporeuse qui ne se plaint que d'avoir le cou serré par une boule qui est montée de son bas-ventre, et qui l'étouffc , ou que les frayeurs et les angoisses d'un homme hypochondre sont des maux de nerfs, et le coup d'œil le plus perçant et le plus observateur ne suffit point pour découvrir d'abord que l'épilepsie la plus forte est une maladie du même genre que ce dérangement qui

(1) Galien avait déjà eu une connaissance anatomique et physiologique de ces parties fort supérieure à ce que l'on pourrait le penser de son siècle, et peu éloignée, dans les descriptions des gros troncs et dans les principaux articles de leurs usages, de ce que l'on en connaît aujourd'hui, mais très-éloignée dans les détails anatomiques, physiologiques et pathologiques. Ainsi l'on pourrait dire que l'on n'a rien ajouté à l'essentiel de sa doctrine, mais que l'on en a développé toutes les branches.

verdit les excréments de l'enfant quelques jours après sa naissance , et qui souvent ne se manifeste par aucun autre symptôme , ou que ce léger malaise qui fait rendre une quantité excessive d'urine aqueuse; et il n'a pas été naturel de penser d'abord que la même cause qui bouleversait toute la machine par la violence de l'action qu'elle lui faisait éprouver, pouvait se manifester par la perte absolue du sentiment.

L'estomac, le foie , la vessie, ont une place unique : on leur rapporte aisément les maladies qui attaquent celte place ; mais les nerfs sont partout ; tous leurs rameaux peuvent souffrir indépendamment les uns des autres, et leurs dérangements produisent souvent des symptômes si ressemblants aux maladies des mêmes parties produites par des causes absolument différentes , qu'il est trèsaisé d'y être trompé, et qu'il était peutêtre impossible que les premiers médecins ne le fussent pas; parce que , quoique les maux de nerfs aient sans doute leurs symptômes caractéristiques que je chercherai h faire connaître distinctement dans un des articles de cet ouvrage, ces caractères sont fort éloignés de se présenter d'abord ; il semble au contraire que ces maux sont toujours sous le masque , et il n'y a presque aucun symptôme de maladie qu'ils ne puissent produire : pour lever ce masque , il fallait une bien longue suite d'observations; il fallait que les observateurs se multipliassent, que les observations fussent plus fréquentes, que leur communication entre les différents observateurs, et parlà même leur comparaison, fîit plus aisée; que les maladies fussent plus marquées , qu'ilyeîit des observateurs dans les pays oîi elles sont le plus fréquentes , que l'observation attentive des causes fît juger sur quelles parties elles pouvaient porter leurs effets, que l'inutilité des remèdes , dans des cas qui paraissent semblables à d'autres dans lesquels ils avaient

PRÉFACB. $

eu du suôcès , fît juger de leur dissem- ture, en lisant son ouvrage, qu'il y avait blance; il fallait nécessairement que l'ouverture de quelques cadavres , en faisant voir qu'il n'y avait aucun vice dans les organes où l'on en avait supposé, prouvât que le dérangement de leurs fonctions ne dépendait pas d'un dérangement organique, d'un vice permanent, mais de quelque vice dont l'action pouvait être puissante, et n'était pas continue; il fallait encore connaître toutes les parties oîi se distribuent les nerfs , connaître leurs usages , connaître celles dont la structure est telle que l'action des nerfs peut y être marquée , et toutes ces connaissances ne pouvaient pas être celles des premiers siècles; il fallait surtout peut-être que le hasard offrît à quelque médecin éclairé ces changements singuliers, dont je rapporterai plusieurs exemples dans le chapitre oii je traite des métastases nerveuses, dans lesquelles on ne peut pas méconnaître , dans une maladie qui n'a point d'abord les apparences d'une aflfection nerveuse , l'action d'une même cause qui produisait évidemment dans une autre partie une convulsion ou une paralysie , seules formes sous lesquelles, comme je l'ai déjà dit , on ait dû reconnaître d'abord les affections nerveuses, qui toutes se bornent en effet presque à ces deux , mais dans des degrés si différents, et avec des effets si variés, qu'on doit être peu surpris s'il a fallu des siè~ des avant que de faire cette découverte, qui est proprement due à Sydenham , puisque c'est lui qui le premier a parfaitement vu cette proléiformité des maux de nerfs , et remarqué en même temps que tous ces symptômes si multipliés dépendaient uniquement du trop ou du trop peu d'action nerveuse.

Il n'était cependant pas le premier qui eût rapporté l'hystérie aux nerfs : cette découverte avait été faite par Charles Pison, médecin lorrain (I), et on conjec-

(1) On peut penser avec beaucoup de

été conduit par l'observation de quelques cas dans lesquels les métastases étaient fréquentes. Willis , médecin anglais très-éclairé et très-anatomiste, contemporain de Sydenham , qui a même écrit avant lui , connut aussi très-bien plusieurs branches des maux de nerfs ; mais ils ne les virent cependant ni l'un ni l'autre dans toute leur étendue ; ils ne connurent ni toutes les variétés de leur marche , ni surtout toutes les causes de leurs dérangements , et ils étaient bien éloignés d'assigner tous les genres de traitement qu'ils exigent.

Depuis eux, cette partie de la médecine n'acquit, pendant très-longtemps, aucune perfection ; il semble même que leurs découvertes furent ignorées ou mal appréciées , puisque dans plusieurs ouvrages qui avaient paru depuis eux on avait écrit sur les maux de nerfs tout comme si leurs ouvrages n'avaient jamais existé; on en était revenu aux anciens systèmes pour les explications ; on avait donné les traitements les moins convenables, et pendant cinquante ans cette partie de la pratique avait plutôt perdu que gagné. En 1750, Cheyne et Ilofmann étaient presque les seuls qui depuis eux eussent bien écrit sur les maux de nerfs ; mais ils n'étaient pas allés beaucoup plus loin qu'eux; l'ouvrage de M.

Boerhaave était encore ignoré, et enjoignant les connaissances que l'on devait àPison, à Willis, à Sydenham, à Cheyne,

vraisemblance , que ni Sydenham , ni même Willis, dont l'érudition paraît avoir été plus étendue, n'ont eu aucune connaissance de l'ouvrage de Pison , De morbis ex colluvie et diluvie ortis, 1618, quoiqu'il eût paru plus de trente ans avant qu'ils écrivissent. Pison a encore les erreurs de la physiologie des siècles précédents. L'ouvrage de Harvey, qui parut dix ans après le sien, ouvrit les vrais principes de cette science, et Willis est un de ceux qui en ont les premiers et le mieux profité.

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