‹ Œuvres de TissotChapitre 106 sur 160 · MIGRAINE · texte numérisé non relu

MIGRAINE

§ 3. La migraine est une douleur vive, qui occupe seulement la moitié de la têle , et (irincipalement le front, l'œil et la tempe. Ce seul caractère, de n'att.iquer j'iraais que la moitié de la têle, suffirait ])our la distinguer du mal de tête ordinaire; mais elle en est encore distinguée par la violence de la douleur, par une espèce de péi'iodicilé , par la ressemblance des différents accès, par ses retours souvent indépendants des causes accidentelles, qui occasionnent les uufres

maux de têle ,par ses symptômes, par sa terminaison; et elle a été connue sans doute de tout temps , et suivie , dès les premiers âges, par des médecins observateurs. Mais cependant , Àretée , qui a décrit plusieurs maladies omises par les autres , est le premier qui en ait donné une description bien précise , quoiqu'il n'en fît point encore une espèce particulière de maladie, et qu'il ne l'envisageât que comme une variété du mal de tête ordinaire. Quelques personnes, ditil, ue souffrent que du côté droit, d'autres du gauche. La douleur occupe la tempe , l'oreille , le sourcil , l'œil , et ne passe point la ligne qui sépare les deux narines : on l'appelle hétérocrânie (Ij. Cœlius Aurélianus l'envis.ige aussi comme une variété de la céphalée. Il l'appelle migraine quand elle occupe la moitié de la tête , et crotaphe quand elle n'occupe que les tempes. Il a déjà bien vu qu'elle donnait quelquefois de vives douleurs dans le fond de l'œil, qu'elle s'étendait jusqu'au cou, et qu'elle produisait quelquefois des erreurs de vue; il est le premier qui ait dit qu'elle était accompagnée de nausées et de vomissements bilieux (2); mais Alexandre de Tr.illes est le premier qui ait fait trois maladies distinctes de la céphalalgie , de la céphalée et de la migraine, et il en distingue très - bien les différentes causes (3). Il s'occupe même plus des causes que de l'histoire de la maladie, qu'il paraît supposer connue.

La migraine est certainement une des maladies qui sont souvent héréditaires; et alors elle attaque quelquefois dès l'âge de sept ou huit ans , quelquefois même plus tôt. J'ai vu des personnes ne pouvoir pas se rappeler à quel âge elles avaient eu les premiers accès ; ■ on peut même, sans hérédité, en être attaqué de fort bonne heure : cependant c'est plus souvent depuis treize ou quatorze ans , jusqu'à dix - huit ou vingt, qu'elle commence; elle est dans toute sa force jusqu'à cinquanle-cinq ou soixante ; alors, ordinairement les accès s'affaiblissent , s'éloignent, et presque toujours avant soixante et dix ans on n'en a plus que de faibles attaques ; souvent même elle passe tout-à-fait , et cette seule observation suffit pour faire pressentir que la

fl) Demorb. chrome, lib. r, cap. ir.

(2) Ibid., lib. I, cap. I.

(3) De Ane medic, i. i, cap. x, xi, xii.

migraine est une espèce de maladie critique qui ne se dérange pas impunément, et une mullilude de faits le démontreront. — Chez les femmes, elle redouble souvent à l'approche de la suppression des règles et pendant leur dérangement, et diminue ensuite , quand cette époque est tout-à-fait passée. — Il n'est pas commun de devenir sujet à la migraine quand elle n'a pas attaqué avant l'âge de vingt-cinq ans. Elle a une marche assez uniforme chez chaque individu; et chez tous , elle est ordinairement moins forte dans les commencements, et devient plus forte au bout de quelques années. Elle se maintient pendant un certain temps dans ce degré de farce, et elle s'affaiblit ensuite, mais, à cela près, elle varie beaucoup d'un individu à l'autre pour la fréquence des retours, pour leur régularité, pour leur longueur et pour leur violence. Ce que l'on peut dire de plus général sur la marche de chaque accès , c'est qu'elleattaque volontiers assez brusquement, quelquefois avec un léger sentiment de froid , et alors les accès sont très-souvent plus forts, et ordinairement du même côté; que la douleur ne parvient pas cependant au premier moment à toute sa force : elle n'y arrive ordinairement qu'au bout d'une heure ou d'une heure et demie , et elle reste dans cet état de violence pendant quelques heures. Les malades sont obligés de se coucher ; ils sont faibles, ne peuvent ni parler, ni voir, ni entendre; les parties souffrantes ne peuvent soutenir aucun attouchement (I j ; l'œil souffrant larmoie quelquefois continuellement, comme s'il y était entré un corps étranger; quelquefois même l'œil est très - rouge pendant l'accès (2) ; souvent , pendant qu'il dure, les malades voient des traits de feu , des scintillations , de fausses images : ils ont des bruits d'oreille très- incommodes. Wepfer a vu les cheveux se dresser dans la violence de l'accès (3); la douleur se répand quelquefois très - fortement jusque sur les dents; et si le spasme est très - fort , il gêne tellement tous les organes qui tirent leurs nerfs de la cinquième paire, qu'ils ne peuvent ni ouvrir la bouche ni articuler nettement. On a vu les artères des tempes et du

(1) » Tarn vehemens est dolor, ul ma- » nus contractum non ferant. » N. Piso, De cogn. et ciir. morb.

(2) Wepfer, obs. 49.

(3) Obs. 55, p. l/<9.-

front extrêmement tendues, et des chaleurs violentes Irès-fortes au visage dans le fort de la douleur, quelquefois tout le visage enfle à la fin de l'accès , et les parties qui ont été le siège de la douleur conservent une telle sensibilité qu'on ne peut pas les toucher (1). On a vu un malade chez qui chaque accès de migraine en amenait un de vapeurs , et un autre chez qui elle laissait une douleur à l'épaule et au bras (2). Il survient trèssouvent des vomissementsqui soulagent; le mal diminue , le malade tombe quelquefois dans un sommeil doux de quelques heures , et il se réveille avec le sentiment du bien-être.

Il n'y a point de durée fise pour les accès. J'en ai vu durer depuis deux heures et demie jusqu'à trente , et même trente-six heures ; et dans ce moment je traite un malade, âgé d'environ quarante ans, qui vient d'avoir un accès de soixante-seize heures. Pendant dix ou douze ans, il n'avait la migraine que sept ou huit fois par an : elle le prenait constamment dans le sommeil. Il était réveillé par un mal d'estomac environ vers les trois ou quatre heures du matin; le mal de tête survenait bientôt , et constamment du côté droit; il durait très -fort jusqu'à trois ou quatre heures du soir; alors il commençait à diminuer : à cinq ou six, le malade se portait à merveille. Mais depuis sept ou huit mois , les accès sont successivement fort rapprochés , sans qu'il puisse en assigner aucune cause. Il n'est plus sûr de huit jours de santé , et ce dernier accès, de plus de soixante dix heures de soufifrances aiguës , est ce qui l'a déterminé à chercher des remèdes , auxquels, jusqu'à présent, il n'avait pas pinsé. Les vomissements n'ont jamaisété chez lui qu'une suite de la douleur excessive et ne le soulageaient pas (3). — La durée la plus ordinaire de cette maladie est entre huit et douze heures. M. Fordice dit avoir vu des accès de deux jours , et même qui ne finissaient pas ; mais ces deux derniers cas , qui ressemblent sans doute à celui dont j'ai donné l'histoire ailleurs ("4) , ne me paraissent

(1) Wepfer, obs 50, 51, p. 137.

(2) Ibid., obs. 57, 58.

(3) C. Pison avait bien observé sur lui-même la différence des vomissementi convulsifs aux voniissemenis utiles , p. 70.

(4) Lettre à M, Haller, sur l'insensibilité des tendons.

ET DE LEURS MALADIES

plus pouvoir être appelés migraine .- ils rentrent dans le genre des céphalées. — Cliez plusieurs femmes , la migraine revient avant, quelquefois après les règles, et cela tous les mois; cliez d'aulres femmes et chez plusieurs hommes , elle revient dans des intervalles plus éloignés : huit , neuf, dix fois par an. Les vraies migraines , qui reviennent plus de trois fois par mois ou moins de quatre fois par an , sont rares. Mais les détails de quelques cas particuliers feront mieux connaître riiisloire et la marche de. celte singulière maladie.

J'ai vu un très - habile chirurgien qui avait de la tristesse cl de l'humeur quelques jours avant l'accès ; à midi, il avait peu d'appétit , et le mal se déclarait ordinairement au coucher du soleil par un froid excessif. Il était obligé de se jeter sur un lit, de se faire extrêmement couvrir et de se tenir assis, puisque la douleur était telle que s* tète ne pouvait rien toucher; toute lumière, tout bruit , le battement même de sa montre, lui étaient insupportables. L'accès durait cinq ou six hi ures ; il finiss lit doucement ; le malade s'endormait , et le lendemain il se portait à merveille Sans hérédité , il avait eu des attaques dès 1 âge de huit àneufans: ili na acluellenunl soixante et dix. Depuis plusii ui s années, les migraines ont tini peu à peu, et il jouit d'une excellente santé et de la plusgrande perfection de tous ses sens. Il n'avait point de vomissement : rien ne le soulag-eait. — J'ai vu un autre malade , astreint à un genre de vie sédentaire et studieux , qui avait aussi eu la migraine très-jeune , taais dont les accès étaient tous au moins de douze heures , et le laissaient exircniement fiible pendant un jour.

D'abord éloignés, ils devinrent plus fréquents , et revinrent pendant quelques années tous les mois, puis lou'î les quinze jours, tous les h ut joui s, et plus souvent, hi.iis toujours terminés par les vomissements. A l'âge environ de soixante ans, ce qui est opposé à la marche ordinaire, ils devinrent si fréfjuents qu'il ne pouvait plus s'assurer d'être hien deux jours de suite, quoi(iue quelquefois il eût de plus longs intervalles. Il est vrai que les douleurs claieot moins atroces , mais aussi les vomi-semenis étaient moins réguliers, le rétablissement moins complet ; et, Suit ces crises imparfaites , soit l'abus énorme du café a l'eau , soit une vie devenue tout-à fait sédentaire , son estomac se dérangea, s» santé s'affaiblit, la

lYssot,

migraine redevint rare , cl à mesure qu'elle s'éloignait, tous les muscles de son visage entrèrent dans un état convulsif presque continuel; et si elle resiait plusieurs sem.iines sans paraître , il avait des aitaques très • fortes d'élouffement. Elle hnit presque entièrement les trois ou quatre dernières années de sa vie , m lis il fut toul-à -fait languissant. — La migraine est souvent très - régulière et pour le temps des retours et pour la durée des accès. J'en ai vu souvent revenir tous les trois mois, tors les mois , tous les quinze jours; et un exemple d'une migraine bien régulière est celui d'un moine romain , soigné par Salins, qui le vit, pendant trois ans et sept mois, avoir tous les lundis à la même heure une violente migraine, qui altaquait constamment le muscle temporal droit, et qui durait au moins vingt-liuit et au plus trente heures. Pendant tout ce temps-là, il ne pouvait ni voir la lumière, ni entendre aucun bruit, ni prendre quoi (|ue ce soit sans souffrir beaucoup : l'accès passé, il jouissait à tous les égards de la plus parfaite santé (i).

La plupart des malades ont ordinairement la migraine du même cô é. Chtz quelques - uns cela varie irrégulièrement; mais j'ai vu une dame chez qui elle variait alternativemetit avec la plus grande régul.irité d'un accès <à rau!re(2), et une autre chez qui elle atiaquait presque toujours le même côlé; et si quelquefois elle attaquait le côté opposé, elle était toujours moins violente; mais il arrivait souvent qu'elle revenait le lendemain du côté ordinaire Cette même malade n'était jamais soulagée qu'après avoir vomi, et elle aidait le vomissement par la théria(|ue. Quand il était abondant, elle était a merveille a[)rès ; s'il n'était pas sulTisant , elle ne se remettait p:is parfaitenieni jusqu'à une autre attaque. La migraine a presque tini à l'âge de cinquante ans , m,iis son estomac et Ses neifs sont restés faibles et délicats. Quoique ordinairement la douleur n'occupe exactement qu'un côlé de la tête, il arrive, mais rarement, qu'elle attaque tous les deux, mais toujours l'un avec plus de force (|ue l'autre. — J'ai vu un savant Anglais chez qui elle élait toujours présagée par des rapports aci-

(1) Schenck., Observ., t. i, p. 50.

(2j Wepler le rapporie aussi d'une re« ligieuse, Obs. 49, p. 152.

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