PREMIÈRE OBSERVATION
Un sexagénaire , asthmatique depuis quarante ans , trop attaché à l'étude de la théologie et à une vie sédentaire, d'une constitution devenue faible après avoir •été assez robuste, avait été attaqué au 'pciatemps , ces aanées dernières, par de
cruelles fièvres rémittentes, dont je l'avais guéri jusqu'à trois fois; seulement je voyais que depuis la seconde rechute ses forces avaient de la peine à se rétablir. Cependant l'été ayant ramené un temps favorable , et le malade ayant alors suspendu ses occupations , il jouit pendant quelques mois d'une assez bonne santé, son asthme ne l'incommodant point, si ce n'est que de temps en temps il éprouvait des douleurs de colique ; mais comme elles ne l'inquiétaient pas beaucoup, il négligea de prendre des remèdes. Sur la fin de l'année les douleurs se firent sentir plus vivement au creux de l'estomac, dans la région ombilicale et au dos. Elles étaient des plus incommodes après les repas, lors même qu'il usait de la plus grande circonspection dans le choix de SCS aliments ; en même temps il éprou-
548 ï-^Tvait une faiblesse si grande, que souvent il se croyait sur le point de tomber en syncope. Il calmait un peu ses douleurs en se courbant et se tenant à gtnoux devant son fauteuil, sur lequel il s'accoudait. Il accusait les vents d'être la cause de son mal , et, dans celle erreur qui lui coûta cher, il essayait de dissiper ses douleurs et de ranimer tout à la fois ses forces , en usant , plus souvent qu'il ne lui convenait, de café et d'eau de cerises. Dans les intervalles il usait de boissons tièdes , imprudence qui n'était pas moindre que l'autre. Quand les douleurs l'avaient quitté, il demeuraitfaible, abattu, et accablé d'une lassitude spontanée ; il rendait par les selles des matières crues et presque entièrement liquides ; ses urines n'étaient point cuites; les autres fonctions étaient comme en santé. — Le 9 mars 1760 on m'appela à la liàte, et je trouvai le malade dans l'attitude que je viens de décrire, faible, pâle, et venant de vomir d'abord après son dîner près d'une demi-livre d'un sang rouge et noir ; ce vomissement avait été précédé de douleurs et d'une angoisse cruelles, et d'évanouissement, symptômes que je trouvai diminués à mon arrivée. Il ne me fut pas difficile de me faire une idée de l'état du patient; je compris que des vaisseaux engorgés depuis long-temps s'étaient enfin rompus et avaient produit une bémorrbagie interne. Il était aisé d'en tirer l'indication curative : si seulement j'eusse été aussi sûr de la guérison ! mais Hippocrate avait prononcé que ce cas était mortel. Cependant je conçus quelque espérance sur ce qu'il restait encore des forces au malade , que le pouls avait de la mollesse, qu'il était égal, point fiévreux , et en me rappelant quelques exemples oii de pareils accidents s'étaient terminés heureusement.
Un coup-d'œil attentif sur les circonstances de cette maladie me fit voir qu'il fallait délayer le sang répandu, en prévenir la corruption , empêcher qu'il ne se fît une nouvelle effusion, et prendre garde que les forces ne vinssent à manquer. Les succès que j'avais observés dans la même maladie m'encourageaient à entreprendre cette tâche. Dans la vue de satisfaire à toutes ces indications, j'ordonnai donc : 1° que le malade se tînt tranquille au lit, et couvert légèrement ; 2° qu'il ne prît pour toute nourriture que de la crème d'orge ( c'est ce qu'Hippocrale appelait plisana polatà), OU de celle d'uvoine qui était plus du
goût du malade; 3" de boire beaucoup de lait d'amandes, à pelites doses, mais souvent réitérées ; 4° de prendre deux fois par jour un lavement émoUicnt. — En attendant je fis donner au malade un lavement d'eau tiède, qui amena à peine quelques excréments, mais une quantité de sang noir et tenace comme de la poix, en partie liquide , et en partie sous la forme de grumeaux , quelques-uns de la grosseur d'un œuf de poule; ces grumeaux étaient tellement attachés au bassin , qu'on pouvait à peine les détacher. Yoilà la vraie image de l'atrabiie des anciens ; c'était donc le morbus ?iiger d' Hippocrate. Un second lavement donné le soir évacua des matières semblables. — Le lendemain, second jour de la maladie, le troisième, le quatrième et le cinquième, le malade fut exempt de douleurs, d'anxiété et de nausées, et il dormit quelques heures chaque nuit. Ses déjections étaient noires , ses urines peu chargées, et il reprenait des forces. Il ne s'écarta point du tout de ce que je lui avais prescrit.
Le retour des forces indiquant que les sources de l'hémorrhagie étaient fermées, j'ordonnai une décoction de tamarin dans l'inten'ion d'évacuer les impuretés qui s'étaient amassées; il en résulta plusieurs selles, dont la septième et dernière était moins noire, avec quelque chose de jaune, qui paraissait annoncer que les choses cliangeaieiit en bien. — Le septième jour le lavement amena des excréments naturels. Je permis à mon malade de manger des racines de salsifis avec un peu de pain. — Le neuvième, le malade éprouva une heure durant, après un repas peut-être un peu trop ample , une très grande angoisse , suivie de défaillance , et ensuite d'un vomissement qui évacua un peu de sang liquide. Je conseillai de renoncer au pain et aux Siilsifis. Les selles n'offrent plus rien que de naturel , les angoisses et les douleurs ne reparaissent plus; le malade s'accoutume insensiblement à une diète un peu moins sévère , en se nourrissant d'aliments tirés principalement du règne végrtal. Il se porte aussi bien qu'on peut s'y attendre chez un homme qui est sur le déclin de l'âge, aflaibli par plusieurs maladies, et par des maladies graves, par de longues douleurs , par des peines d'esprit, par une perte de sang considérable et par un régime austère. Dès là il ne peut que mener une vie languissante, et si je m'aperçois que les aliraçnU lui
A M. ZIMMERMANN
pèsent encore à l'estomac, je lui conseillerai de vivre de lait.
Cette maladie était donc, comme je l'ai déjà remarqué, une hémorrhagie interne , et la matière noire qu'elle a évacuée, du sangcorrompu. Vous trouverez assurément, monsieur, qu'on ne peut point s'en former d'autre idée ; mais on pourrait peut-être faire les questions suivantes :
1° Cette matière n'était-elle pas de la bile noire? Je me fais de la peine de n'être pas ici d'accord avec le grand Hippocrate , ce père de la médecine ; mais la vérité s'oppose à une réponse affirmative. Je ferai plus bas quelques remarques au sujet de la bile noire.
2" Quel était l'état des choses avant l'hémorrhagie ? Il y avait un engorgement des vaisseaux de l'estomac et des intestins. Il en est résulté 1° de la douleur à cause de la compression des nerfs; 2" la compression étant dei'enue plus forte, et les membranes se trouvant distendues après le repas, la douleur s'est fait alors sentir plus vivement; 3° la rémission des douleurs après l'hémorrliagie. Tout ceci s'accorde fort bien avec les observations que M. Kœmpf a publiées, et dans lesquelles on voit que ce médecin, ayant cherché à découvrir dans tin cadavre les causes d'un pareil accident , les a trouvées dans les artères gastriques , qui étaient farcies d'un sangnoir (I). On comprend qu'elle était la cause 4" des déjections liquides et de la crudité des urines ; caries fonctions de l'estomac étant dérangées, la crudité suit naturellementet nécessairement. 5°Toute personne qui sait combien de causes peuvent changer l'action du sang sur les vaisseaux, et quelle est la sensibilité des nerfs , comprendra sans peine la raison de l'exacerbation des symptômes de cette maladie , de leurs rémissions et de leurs alternatives.
3» Quelles en étaient les causes éloignées ? Le relâchement des vaisseaux produit par la fièvre; car tel est son effet , comme le prouve le retour des fièvres, qui, après avoir été guéries, ont
(1) Joh. Kœmpf, De infarctn vasorum ventriculi. Bnsil., 1731: (C'est-à-dire, de l'engorgement des vaisseaux de l'estomac.) Celle uiile dissertation esi comprise dans la collection des thèses de médecine pratique publiée par l'illustre Itt. de Haller, t. iii, p, 100.
été rappelées par l'usage des remèdes émollients. 2° Le défaut de mouvement qui aurait favorisé la circulation dans les vaisseaux de l'estomac et des intestins. 3° L'attitude du malade quand il était occupé à ses études. 4° Le café, l'eau de cerises et les boissons tièdes. 5" Le tartre émélique dont le malade avait fait pendant plusieurs années un trop fréquent usage.
4" N'a-t on pas des remèdes qui passent pour êire plus efficaces que ceux, dont je me suis servi? Assurément , et d'habiles médecins en font usage. Mais, mon cher Zimmermann , vous avez trop de pénétration, de connaissance et d'expérience pour ne pas voir d'abord ce qui m'a fait regarder ces remèdes comme inutiles, Oii même comme impraticables. La saignée n'est pas d'un si grand secours qu'on le prétend communément dans les hémorrhagies ; c'est ce que persuadent la raison , des autorités respectables , qu'il faut peser plutôt que compter, et les observations que j'ai faites. Dans le cas présent, la saignée était contre-indiquée par la faiblesse du malade , par l'anémie (l'épuisement des vaisseaux sanguins) , suite du mauvais état où. était sa santé depuis long-temps ; par le défaut de coclion, p;ir la mollesse du pouls, et par un asthme qui avait vieilli avec le malade , indisposition qui est très-sujette à entraîner après soi l'hydropisie de poitrine. — La raison , de concert avec le sentiment unanime des médecins, proscrivait l'émétique comme une pratique pernicieuse , quoique recommandée par les livres d'Hippocrate , mais fondée sur une folle théorie. L'émétique a plus d'une fois arrêté le vomissement de sang dans les cas oîi les vaisseaux étaient dans leur entier ; mais quel effet a-t-il produit lorsqu'ils étaient rompus? La mort, et une mort très-douloureuse. — Les purgatifs paraissent propres à remplir le but indiqué , mais à condition qu'ils soient des plus doux ; car autrement ils font l'effet d'un poison, 1° parce que dans un estomac sensible et sujet aux nausées il est à craindre qu'ils n'excitent le vomissement, si dangereux en pareil cas; 2»
parce qu'ils accélèrent le mouvement des intestins , et que ces mouvements sont nuisibles; S" parce qu'une évacuation trop prompte ne fait que du mal ; car dans les plaies externes l'hémorrhagie se renouvelle , si on arrache sans ménagement le caillot qui ferme la blessure : il en arrive de même dans les internes.
LETTRE
Les clystères procurent tous les avantages auxquels on peut s'attendre de la part des purgatifs ; ils délayent , et , en excitant doucement et sans irritation le mouvement péristaltique , ils apaisent les mouvements qui lui sont contraires et qui produisent les nausées; c'est par celte raison qu'ils sont si utiles dans le vomissement.
On trouvera peut-être que j'aurais dû donner à mon malade quelque boisson plus capable de résoudre, ou plus acide ; mais lorsque je passe en revue ce qu'on appelle résolutifs , je trouve partout une acrimonie redoutable. D'ailleurs, le calibre des intestins est assez large pour donner un libre passage à des grumeaux de sang même assez épais. Il est donc inutile , il est même dangereux d'en entreprendre l'entière dissolution ; car alors il peut en résulter plus facilement une résorption nuisible. — MM. Navier et Bonté , qui ont publié de bonnes observations sur le morbus niger , font un grand cas des esprits acides, et surtout de l'eau de Rabel. Je la juge pourtant fort inférieure à l'esprit de vitriol tout pur; il n'est pas douteux que ces remèdes préviennent merveilleusement la putridité , et qu'ils abattent la fièvre et la chaleur ; mais mon malade était sans fièvre, il n'avait qu'une chaleur modérée, et qui n'allait point au-delà de la naturelle. Il n'était donc pas à craindre que la putridité survînt sitôt, et il suffisait, pour la prévenir, d'employer le lait d'amandes , afin de mieux remplir en même temps les autres indications. — L'usage des viandes même le plus circonspect était contre-indiqué par le danger d'augmenter l'hémorrhagie et la tendance à la putridité , et par celui d'allumer la fièvre. Il n'est point de nourriture comparable, dans ces cas-là, à cette tisane consacrée dans tous les temps, et avec bien de la raison , comme une boisson qui délaye, adoucit et calme, en même temps qu'elle nourrit. — La faiblesse semblait demander l'usage des remèdes qu'on appelle improprement cordiaux ; mais en faisant attention à la cause du mal, il était aisé de s'apercevoir qu'ils auraient été nuisibles , car en accélérant le mouvement du sang ils auraient bientôt détruit les forces par l'effusion de cette liqueur vitale dans les intestins. Les médicaments volatils , les spiritueux et autres de ce genre n'auraient point emporté la maladie , mais bien le maade.
."Jo Peut-on s'assurer contre la crainte d'une rechute? Nullement , car l'entreprise est difficile ; il est même au-dessus des forces de l'art de raffermir une partie relâchée dans un corps oii tout est lâche, et chez qui la nature est languissante.
Voici comuient cette maladie s'est terminée. A l'approche de l'été, mon malade a insensiblement repris des forces, et il a passé quelques mois sans faire usage d'aucun remède ; mais à mesure que l'hiver s'est avancé, la faiblesse, le défaut d'appétit et les insomnies ont repris le dessus , et le malade n'a pas été exempt de douleurs de colique et d'angoisses très-fâcheuses. Enfin , à l'entrée du printemps, après avoir supporté pendant un an celte cruelle maladie avec une force d'esprit et une patience que j'admirai, je le trouvai un jour occupé à s'entretenir avec sa femme et ses enfants, à qui il tenait les discours d'un homme plein de religion , de sentiments et de tendresse pour sa famille ; mais tandis qu'il s'empressait à me témoigner sa reconnaissance, et qu'il me remerciait des vœux que je faisais pour lui, je le vis s'endormir paisiblement et avec la confiance que lui inspirait la piélé dont il était animé. — En voilà assez, mon cher Zimmermann , au sujet de ce malade ; l'histoire dont je vais vous faire part est encore plus triste.
W OBSERVATION
Un artisan habile et ingénieux, appartenant à des parents honnêtes et sains , âgé de plus de trente ans, et qui avait joui pendant plusieurs années d'une santé parfaite, mari d'une femme jeune, belle et bien portante, me rencontrant par hasard il y a deux ans, me pria de lui donner des secours propres à apaiser des douleurs d'eslomac qui étaient si violentes , que lors du paroxysme elles lui étaient presque entièrement les forces.
Le premier remède que j'essayai n'eut, si je ne me trompe, aucun succès. Soupçonnant ensuite que la cause était plus sérieuse que je ne l'avais d'abord imaginé, je mis le malade à la dièle blanche, et, autant -qu'il m'en souvient, je lui prescrivis un nouveau remède, mais que je ne me rappelle point ; car une partie de celle observation a échappé à ma mémoire, el je ne la trouve point dans mon journal. Je le rencontrai quelques semaines après, et il me remercia du rétablissemenl de sa isanté» JNe lui ayant point
A M. ZIMMERMANN
parlé depuis lors , j'appris ensuite que la maladie avait repris le dessus. — On m'appela le 23 du mois de mars à onze heures ; je le trouvai très-faible, pouvant à peine parler, et flairant continuellement du vinaigre pour se ranimer. Son visage était cadavéreux ; son pouls était si fréquent et si petit , que je ne pus presque pas le trouver, même en tâtant au-dessus du carpe , et qu'après l'avoir trouvé", j'eus bien de la peine à en compter les battements. Il ne se plaignait d'aucune douleur, ce qui, joint à des envies inutiles d'aller à la selle, était un signe non équivoque de l'affaiblissement de la nature. Voici comme on m'a fait l'histoire de sa maladie.
Au commencement de l'été passé , et par les conseils d'un médecin qui attribuait le mal à des obstructions de la rate, du pancréas et du foie, il essaya d'autres remèdes; ceux-ci ayant été inutiles, il alla aux eaux thermales de Leuk , toujours sous la direction du même médecin, quoique M. de Haller lui en déconseillât l'usage ; et là il prit les eaux en boisson et sous la forme de bains. Vous savez , monsieur, que les sources de Leuk sont martiales, et que M. Ka;mpf a fait voir que le fer et les eaux minérales sont préjudiciables dans la maladie dont il s'agit. De retour des bains , il fut bien pendant
j quinze jours , mais pas plus long-temps.
l Ce répit ne fut qu'un calme trompeur, car
! depuis lors la maladie empira tous les jours. Il souffrit, pendant tout l'biver, des douleurs excessives au creux de l'estomac et aux reins ; il rendit souvent en vomissant une eau limpide, et ne pouvant presque supporter aucun aliment , il vécut pendant plusieurs semaines de bouillons et de certains pains d'épices connus sous
1 le nom de Iccrelels. La nuit du 21 au 22, de violentes douleurs l'ayant obligé d'aller à la selle , il tomba presque en défaillance pendant qu'il était assis sur sa
1 chaise. S'étant remis au lit , il y éprouva une extrême faiblesse. Le médecin , appelé au point du jour, chercha à ranimer les forces en prescrivant une potion stimulante , dont le malade devait boire fréquemment et peu à peu : elle était composée de teinture de castor, de sirop d'écorce d'orange et d'eau de mélisse. La faiblesse augmente, il sort par les selles beaucoup de matières noires. On lui prescrit sur le soir une potion faite avec des tamarins, de l'extrait de rhubarbe et -du sel d'oseille , dont il fallait boire souvent par cuillerées. Peu après en avoir
commencé l'usnpfc, il s'évacue par la bouche des matières semblables à celles qui étaient sorties par le bas. Il survient syncope sur syncope , on met de côté la potion purgative, tout va en empirant, et le malade expire à midi , un peu après mon arrivée.
Ses frères, gens exempts des préjugés populaires, pensent à faire ouvrir son cadavre afin de découvrir la cause d'une si cruelle maladie, et que la découverte qu'on en ferait put être utile à leurs sœurs, qui étaient sujettes à des douleurs d'estomac, et à d'aulres malades. On me prie d'assister à la dissection avec le médecin ordinaire, et voici ce qu'elle fît voir. — Tout l'extérieur du corps était fort maigre, surtout le long de l'épine du dos, ce qui paraît déceler une consomption dorsale. On pouvait aussi soupçonner que cette affection avait lieu sur ce que le malade avait été mieux lorsqu'il s'était absenté un peu long-temps de chez lui ; et c'est peut-être par la même raison que la maladie avait diminué durant son séjour aux bains de Leuk. Il n'y avait ni adhérence , ni aucun autre vice dans la poitrine, si ce n'est que le cœur, les poumons et les vaisseaux étaient pâles et vides. Après avoir découpé les téguments et les muscles du b;js-ventre, lesquels étaient très-minces, il ne se trouva point d'épiploon ; mais l'estomac se présenta dans la place qui lui était propre, et faisant une saillie conforme à sa position naturelle. Les intestins , rouges en des endroits et noirs en d'aulres, étaient distendus par des vents, et ressemblaient à ceux du cadavre d'un homme mort d'une inflammation d'entrailles qui aurait commencé à dégénérer en gangrène, excepte qu'ici il n'y avait point de puanteur, et qu'il ne se trouvait point de vaisseaux. Les vaisseaux de l'estomac étaient pareillement détruits , en sorte que, quoique j'examinasse attentivement ce viscère, je n'y en aperçus pas un seul. La rate était petite, le foie était de la grosseur naturelle, et il n'y avait pas le plus petit vice dans CCS parties , si ce n'est qu'elles étaient d'une couleur pâle. La vésicule du fiel était petite et ne contenait rien que de l'air ; le conduit cholédoque était libre, le pancréas n'avait rien de défectueux ; les reins étaient sains. C'était donc mal à propos qu'on avait taxé ces viscères d'être le siège de la maladie, et on va voir que c'étaient plutôt l'estomac et les intestins qui étaient en faute, car en les ouvrant il s'en écoula de toutes part
LETTRE
un sang noir, depuis l'orifice supérieur de l'estomac jusqu'au fondement ; ce s.ing était plus fluide et moins noir dans l'estomac, où il avait été délayé par les boissons ; mais plus l'œil s'éloignait de ce viscère, et plus le sang paraissait noir et tenace ; il était très-noir et semblable à de la poix dans les gros boyaux. Là où ils étaient rouges, le sang était en plus petite quantité et plus fluide , mais on pouvait compter d'en trouver beaucoup et de très-noir là où les intestins paraissaient avoir cette couleur , qui disparaissait en nelloyant leurs membranes du sang qui y était attaché : alors ils devenaient tout-àfait blancs. On demande maintenant :
1° Quelle a élé la cause de cette mort? C'a été riiémorrliagie, d'oii provenaient la faiblesse, la syncope et l'épuisement des vaisseaux, qui depuis plusieurs mois ne contenaient que peu de sang.
2" Quelle était la maladie qui avait précédé l'hémorrhagie ? L'engorgement des vaisseaux de l'estomac et des intestins. Celle maladie , que personne n'a dépeint plus exactement que M. Kocmpf, on pourrait l'appeler une inflammation chronique.
.3" Aurait-on pu en prévoir les suites ? Yoici ce que dit le respectable père de la médecine : Lorsque les douleurs parviennent à l'orifice de l'estomac, cl qu il s'y joint det vomissements de matières aqueuses, elles se terminent par des vomissements de matières noires.
4° Quel traitement aurait-il fallu employer avant l'hémorrhagie ? Le malade aurait dû ne se nourrir que de végétaux, ne prendre que peu d'aliments à la fois, user des sucs des plantes savonneuses les plus douces, et surlout d'extrait ou rob de sureau détrempé avec du petit lait , en en prenant souvent do petites doses. Enfin c'aurait été le cas d'employer les lavemenls que M. K;empf recommande avec raison, quoique d'ailleurs il indique d'autres remèdes qui me plaisent beaucoup moins, à cause de plusieurs drogues âcres et irritantes qu'il y fait entrer , et dont on ne peut presque pas comprendre l'utilité.
6" Quels secours aurait-il convenu d'employer après l'hémorrhagie ? Ih ont été indiqués dans la première observation.
G" Quelle aurait dû être la cure préservative après avoir surmonté le diinger de l'hémorrhagie ? D'éviter ce qui aurait pu produire la pléthore, et mettre les humeurs eu mouvement , ce qui aurait
pu leur donner de l'acrimonie, et irriter les intestins ; puis faire en même temps usage de fortifiants incapables de causer de l'irritation ; car lorsqu'on néglige de rétablir le ton des vaisseiux relâchés par un effet de la distension qu'ils ontéprouvée, il se forme bientôt un nouvel engorgement. Il est vrai , comme le disait très-bien M. Redi dans ses charmantes lettres, dont la lecture est si agréable, ne fût-ce qu'à raison de l'élégance du style, que la nature se suffit souvent à ellemême, et qu'on peut espérer qu'à l'aide d'une diète qui n'admettrait que des aliments doux et légers, les fibres des vaisseaux sanguins se Joriifiieraient à la Ionique par le seul secours de la nature. Mais lorsque le mal est grave et qu'il s'est établi à la longue , il est à propos que l'art vienne au secours de la nature. Dans ce cas, comme dans tant d'auires, le quinquina a mérité une préférence distinguée sur tous les autres toni(|ues.
7" Est-ce donc que les hémorrhoïdcs auraient été avantageuses ? C'est ainsi que l'auraient décidé les Stahliens, qui auraient donné à cette maladie le nom de colique hémorrhoïdale. Et en efi'et , comme tout le système vasculaire est lié par des anastomoses, il n'est pas douteux que le flux héuiorrhoïdal n'eût diminué lesdouleurs; car il est vraisemblable (|uc tous les vaisseaux des intestins n'étaient pas ouverts, mais qu'une de leurs ramifications s'étant rompue en quelque endroit, le sang des autres s'était écoulé par celle plaie, et il y a apparence q'ie la rupture des vaisseaux hémorrhoïdaux aurait élé suivie d'une pareille évacuation et d'une pareille diminution de douleurs. C'est ce que donnent lieu de croire des observations de cas semblables.
8^ Aurait il fallu tenter de provoquer les hémorrhoïdcs? Car, preniièrement , comme le savaient déjà fort bien autrefois Galien et Aetius, qui ont averti que cette indisposition était la cause de plusieurs maux, qu'elle rendait la vie misérable , et que même elle était funeste à plusieurs , comme l'ont fort bien écrit , entre plusieurs auires, les célèbres Fierger, Santorini, Richler, Gunz, Ileisler et Traites ; comme M. De liaen l'a démontré tout nouvellement avec la sagacité et le savoir éminent qui le dislingucnt, et comme plusieurs observations me l'ont appris, le flux hémorrhoïdal est rarement un bénéfice; encore a-t-on plutôt lieu de s'en affliger que de s'en rejouir. Tel est le sort des femmes ; elles sont sujet-
A M. ZIMMERMANN
tes au flux menstruel. A combien de maux ne les expose-t-il pas ? Les hommes incommodés de semblables évacuations courent les mêmes danijers ; aussi je dirai volontiers, comme le fait M. Hilchen dans sa Dissertation sur la sciatique (1), « que les partisans des héinonhoïdes 1) les vantent donc tant qu'ils voudront, w et qu'ils en élèvent l'utilité jusqu'aux » nues ; quant à nous , assurément nous » croyons être en droit de les regarder « comme toujours et méritoirement sus- » pectes ; car le llux hémorrhoïdal est un » apanage des santés chancelantes, et ces » merveilles que les médecins hémor- » rhoïdaux se promettent ne produisent » souvent que îles effets très-fâcheux. » M. Draud a fait un bon choix , en écrivant une dissertation sur celte thèse, qu'il vaut mieux supprimer que provoquer les liémorrlwïdes.
Secondement, il est très-dangereux d'e.vcilerles hémorrhoïdes dans la mala-, die noire, car les remèdes au moyen desquels on cherche à ouvrir la ramification qui va au fondement pourraient bien auparavant faire écouler le sangde celle qui abreuve le pylore et l'intestin iléon , et ces effets seraient tous contraires aux véritables indications curatives de celte maladie : il y aurait donc doublement à craindre qu'on ne l'augmentât et qu'on ne causât la mort du malade. — En troisième lieu, RI. de Uaen établit avec beaucoup de sagacité les distinctions qui concernent les eftets du llnx hémorrhoïdal, suivant les différents vaisseaux qui s'ouvrent, et ces distinctions confirment très-bien notre avis : je conviens cependant volontiers qu'il ne me paraît pas importer beaucoup de quelle ramification le sang' s'écoule. — Quatrièmement , il est à craindre que la maladie, ayant été dissipée par celle voie, ne revienne toutes les fois qu'il se reproduit une és^ale quantité de sang, semblable aux coliques des mois, dont le retour périodique précède l'écoulement des rè{,'les , coliques qui ne s'apaisent que par l'écoulement, et qui reviennent toujours, à moins qu'on ne les prévienne ])ardes remèdes.
Le flux hémorrhoïdal ne promet donc qu'une cure palliative, qui est en même tem]îs incertaine et dangereuse, et s laquelle on se fierait mal à propos. Il ne faut donc du tout point employer de sti-
(I) Le titre lalin porte De morbo coxœ.
mulants pour exciter cette évacuation, à moins qu'on ne veuille donner le nom de stimulants aux lavements , qui sont si efficaces dans les maladies de cette espèce. Ce. n'est pas , il s'en faut bien, que je croie que les coliques dont nous avons parlé reconnaissent toujours pour cause des épreintes hémorrhoïdales ; mais , en supposant que cela fiit, je mettrais tout en œuvre pour empêcher celle hémorrhagie, « parce que dans la suite,» suivant l'avis de ftL Heisler, « sans parler )) de ce qu'il y a de dégoûtant et de fày> cheux dans cet écoulement, si les vais- » seaux hémorrhoïdaux viennent par ha- » sard à s'obslruer » (il aurait pu ajouter s'ils perdent trop de sang), « il peut en » résulter facilement une infinité de » maux. » — Il découle plusieurs corollaires pratiques de nos observations ; j'en indiquerai seulement quelques-uns :
1" que les douleurs chroniques et violentes de l'eslomac, des lombes et des intestins sont une maladie plus grave qu'on ne le croit communément; 2° que les.
remèdes qu'on vante si fort en pareil cas, tels que les amers, lesdrosues aromati- (|ucs, spiritueuses, échauffantes et acerbes, sont souvent dangereux et même funestes ; 3° qu'il n'est pas rare que la classe (les rafraîchissants fournisse de meilleurs stomachiques. Combien de gens ne voit-on pas mourir tous les jours victimes de ce détestable préjugé , qui fait qu'on oppose des carminatifs échauffants à toutes sortes de douleurs d'entrailles, quand même les venls n'en sont point la cause ?
J^'observation suivante n'est point de moi ; mais une femme qui a beaucoup de savoir a eu la bonlé de me la communiquer, sans me nommer le médecin qui en est l'auteur, et dont la sagacité, le savoir et la prudence méritent, à ce qu'il paraît, toutes sortes d'éloges.
ni'' OBSERVATION.
Un homme de qualité, à peu près sexagénaire, d'une complexion lâche, accompagnée de corpulence , faisant bonne chèie et mangeant beaucoup de viande, menant outre cela une vie sédentaire, avait beaucoup souffert des hypochondrcs trente ans auparavant, mais depuis lors il avait joui d'une assez bonne santé. Il avait coutume , toutes les années^, de se faire saigner deux fois au pied , et de boire en été des eaux minérales; il cherchait à prévenir par ces
LETTRE
moyens des congestions hémorrhoïdales externes , auxquelles il avait été sujet autrefois.
Depuis environ une année, il était de plus mauvaise Iiunieur que de coutume , à ce que ses parents prétendent avoir remarqué , quoiqu'il ne se plaignît de rien qui annonçât une santé chancelante. Il se tenait assiduement clitz lui pendant l'automne et l'hiver derniers, étant fort occupé à faire des calculs et à repasser en revue ses papiers. Quelques personnes assurent qu'outre cela il était secrètement en proie à de profonds chagrins que lui causaient des soucis domestiques.
Je crois qu'en voilà assez sur les causes de son indisposition ; je passe à l'histoire de celte maladie cachée , dont on méconnaissait depuis long- temps la véritable nature. Le malade fut attaqué, au commencement du mois de mars, d'une petite toux sèche, accompagnée d'une légère flèvrote; à celle-ci se joignent le resserrement du ventre, des agitations et de légères angoisses pendant Ja nuit, de l'abattement le matin , la sécheresse de la bouche, et des urines d'un jaune orangé. Cependant ni l'appétit ni la digestion n'étaient en faute , le pouls battait presque comme dans l'état naturel ; seulement le soir il devenait tant soit peu fréquent ; en sorte que le malade n'ayant point gardé le lit pendant tout cet espace de temps , il paraissait à peine que sa santé fût altérée : aussi n'usait-il pour tout remède que d'une légère tisane de racines de dent-de-lion et de chiendent, en observant de ne se nourrir que de végétaux. Au bout de deux semaines il rendit trois ou quatre fois des urines épaisses , troubles et briquelées , et peu de temps après il sentit dans le bas-ventre des grouillements et des douleurs sourdes, qui cessèrent au moyen d'une purgation composée de manne, aiguisée d'un peu de sel légèrement laxatif. — Quatre jours après , le malade fut loutà-coup assailli d'une diarrhée accompagnée de violentes tranchées dans la partie du ventre qui est au-dessus du nombril. Il poussait souvent desselles féculentes, liquidas, écuineuses, d'un jaune de paille, et qui excitaient une chaleur brûlante à l'extrémité du rectum. En même temps la fièvre devient plus forte et continue avec un pouls fréquent et petit. La soif augmente, les forces et l'appétit manquent, l'esprit tombe dans l'abattement. Le malade est obligé de se
mettre au lit ; il prend pendant quelques jours une légère émulsion préparée avec de l'huile d'amandes et un jaune d'œuf , dans laquelle on avait dissous àt la manne, ce qui, ayant doucement évacué les impuretés, fait enfm cesser la diarrhée; mais la fièvre persévère opiniâtrement , aussi bien que la faiblesse. Le ventre se resserre de rechef, se remplit de quantité de vents et de borborygmes , quoique d'ailleurs (ce que j'aurais voulu qu'on eût examiné de plus près) on eût trouvé, pendant tout le cours de la maladie, que le ventre n'élait jamais ni enflé ni dur, dans quelque endroit qu'on le palpât. Le malade devient de jour en jour plus maigre ; ses joues, dont l'embonpoint lui donnait bonne mine, deviennent pendantes et difformes ; le sommeil continue d'être irrégulier et troublé par des rêves fâcheux: il dort quelquefois pendant le jour, mais c'est souvent les paupières entr'ou vertes , d'un sommeil qui paraît tenir de la léthargie , et qui ne répare pas les forces.
Mais il y avait un symptôme de trèsmauvais augure, qui décelait une malignité cachée, et qui me frappait plus que tous les autres ; il avait eu lieu pendant tout ce nouveau période de la maladie (à le prendre depuis la fin de la diarrhée) savoir pendant trois semaines; je veux parler de l'ii régularilé que j'avais constamment observée dans le pouls, qui était fréquent , petit et inégal , soit pour la fréquence, soit pour l'élévation, avec de très-fré(juentes intermittences. Je soupçonnais un vice considérable dans le bas-ventre ; mais j'avoue que je n'avais jias même songé qu'il y eut une si granJe putiidité dans les viscères. Les secours sur lesquels j'insistais le plus étaient des apéritifs doux, tels que l'extrait de chicorée , le sirop des cinq raci nés apéritives , le tartre soluhle, eu don nant par intervalles de l'esprit de nitre dulcifié, et pour bois on les eaux minérales de Saint Maurice dans les Grisons et tontes les fois que j'apercevais des in dices de la fluctuation de quelque matière dans les premières voies , je faisais prendre au malade des laxatifs doux composés de casse , de tamarin et de manne L'état des choses nous paraissait déjà un peu plus favorable , l'appétit se rétablissant par degrés , les forces se ranimant un peu, le sommeil redevenant un peu plus tranquille, le malade quittant de rechef son lit, et commençant à se pro mener lentement par sa chambre, lors