A M. ZIM
que, le 12 avril, la maladie changea toutà-coup de face, et se montra à découvert sous l'aspect le plus fâcheux. D'ahord , après un repas frugal, le malade rendit deux fois, en allant à la selle, du sang' rouge, puis du sang noir, liquide, et ayant une odeur de pntridité : bientôt après , ayant tombé en défaillance , avec un visage vraiment cadavéreux, ses gens le mirent au lit. On m'appelle en hâte ; je le trouve entièrement froid, flasque, couvert d'une sueur gluante , avec un pouls tremblant : s'étant un peu remis , il nous avertit qu'il allait faire encore une selle. Nous craignions tous que , si cette selle ne lui était pas funeste, elle ne le fît du moins tomber dans une défaillance nouvelle et des plus fâcheuses :
j'eus donc soin qu'on appliquât le plus lot possible sur le bas-ventre des fomentations préparées avec des ingrédients qu'on avait sous la main , savoir avec du vin rouge un peu âpre, du vinaigre, de l'eau d'arquebusade et de l'eau de fontaine fortement ferrée, fomentations qui devaient se renouveler toutes les heures : outre cela j'ordonnai un lait d'amandes avec de l'eau de Saint-Maurice, et un julep composé d'eau fraîche, de jus de citron, de liqueur anodine , et d'un peu d'eau de cannelle simple, pour en prendre alternativement et souvent, mais à petites doses : je prescrivis de lui donner à titre d'aliment , toutes les trois heures et avec ménagement, une panade réduite en émulsion , avec des amandes et tant ioit peu de jus de citron. Au moyen de ce iecours, la selle , qui était sur le point l'avoir lieu, fut retardée pendant le reste de la journée, et le malade se •échauffa assez pour que la surface de ion corps parvînt à être tiède.
Le 13 avril il fit deux selles copieuses, rès-noires, luisantes, exactement sem- )lables à de la poix fondue , et d'une féidité putride très foite. L'habitude du forps était extrêmement flasque, pâle, aoite , et aussi froide que celle d'un caiavre. De tout le jour le pouls ne battit loint au poignet; je ne l'aperçus qu'à la in de la soirée : il était tremblotant. — Le 14, le malade éprouvait un sentilent de chaleur agréable. Il avait le culs mou, très-petit, fréquent, mais lus égal que je ne l'avais encore trouvé isque-là. Le ventre étant resserré, je le ichai au moyen d'un lavement d'eau :ède et de miel, qui amena un peu d'cxréments qui avaient de la consistance, tais qui élaient noirâtres, comme si on
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les eût enduits de suie. Le wial&de demandant une nourriture un peu plus solide, je lui permis de manger d'une bouillie de pain légère, avec un peu de jus de citron , et de boire par dessus un petit trait de vin du Rhin détrempé d'eau.
Le 15, il fit, sans le secours d'aucun remède , une selle compacte, et teinte d'une couleur semblable à celle des lies de vin rouge. Le pouls était le même. — Le 17, un lavement qu'on avait donné amena des matières molles et grises. Le pouls avait été tendu le matin; le soir il était devenu plus souple, mais il était toujours petit et fréquent. Ce même soir il survint, à cinq heures, une sueur légère, tiède, et qui ne dura pas. On ne discontinua pas jusqu'ici d'employer assiduement les mêmes secours , tant à l'extérieur qu'à l'intérieur, en rapprochant ou éloignant les doses de ceux-ci , selon les circonstances. Voulant ensuite essayer de leur associer de légers anti-putrides apéritifs, je prescrivis un électuaire composé de pulpe de tamarins , de celle de casse et de manne, et une décoction de racine friiîche de dent-de-lion, assaisonnée de tant soit peu de zeste de citron, et adoucie avec un peu de sirop de vinaigre simple , en ordonnant de prendre de chacun de ces remèdes de six en six heures, à une dose qui pîit suffire pour tenir le ventre libre, mais non pas pour purger. — Le 19 avril, le malade fuit, comme les jours précédents, des selles molles et grises, précédées de légères tranchées autour du nombril : les petites sueurs du soir reviennent presque aux mêmes heures : le sommeil de la nuit est toujours inquiet, et ne répare point les forces; le pouls est toujours plus irrégulier et plus tendu le matin que le soir : le malade est levé tous les jours pendant une heure. — Le 23, le malade fut dans l'assoupissement pendant la matinée; le soir, en allant sur selle, il fit des matières tirant sur le noir; la petite sueur revint comme les soirs précédents. Je voulus qu'il n'usât qu'une fois par jour de l'électuaire et de la tisane de dent-de-lion , en continuant l'usage de l'émulsion , du julep, etc., de crainte d'exciter une évacuation impétueuse des matières putrides.
Le 2C, on m'appela de grand matin. Le malade avait essayé de se lever, mais il était retombé en défaillance. Je lui trouvai le pouls tremblotant, les mains froides, et les flancs mollement enflés ;
LETTRE
je soui^lbnnai sans peine que de nou- Yclles matières liquides et noires étaient prêtes à s'évacuer ; mais j'élais absolument incapable de trouver quelque moyen d'y parer efficacement. L'excessive pourriture des viscères annonçait depuis lonç-teinps le triste pronostic de cette maladie, et il se trouvait confirmé par les progrès qu'elle avait faits. Jusqu'ici mon dessein avait élc, conformément aux préceptes d'Hippocrale , de soutenir les forces, d'évacuer les matières putrides, de risister aux progrès ultérieurs de la corruption , et de remédier au mauvais état des viscères , mais je ne trouvais pas dans mon esprit des ressources suffisantes pour remplir une tâche aussi difficile. Je résolus cependant de faire mon possible jiour ne négliger aucune tentative ; je fis donc tout de suite appliquer siu* les poignets et sur les aines d-e l'esprit de lavande et de fort vinaig:re; de plus , je fis mettre sur le basventre et les hypocliondres une fomentation préparée, en cuisant dans un mélange de vin et du même vinaigre des fleurs de roses rouges, du serpolet, de la cannelle et du santal ; je fis prendre au malade des juleps analeptiques imprégnés d'esprit de vitriol : enfin, après l'avoir muni de ces secours, et ses forces s'étant tant soit peu ranimées, je lai fis donner un lavement ; il s'ensuivit, au bout d'utje heure, une selle d'excréments mous et très-noirs. Depuis lors toute la surface du corps étant redevenue tiède, le malade fut dans l'assoupissement pendant le reste de la journée ; sur la fin de la soirée je fis réitérer le lavement, afin de ne pas laisser séjourner les matières [)utrides qui s'étaient déjà séparées ; mais quoique la canule, après qu'on l'eut retirée, parût tiichée d'une matière liquide noiire, et que cela indiquât qu'il s'était fait devant le fondement un amas de cette matière , le ventre ne se lâcha cependant point qu'au bout de quelques heures, après qu'on l'eut aiguillonné à plusieurs reprises par des suppositoires ; alors il s'en évacua des excréments d'un brun foncé.
Le 27 , le malade fit , dans la matinée, deux selles abondantes , extrêmement noires, luisantes, d'une pu:inteur insupportahle; il s'ensuivit une très-grande faiblesse, une sueur froide, le bégaiement, une face cadavéreuse, et une asphyxie de plusieurs heures. Environ à midi il commença à être en délire , avec un pouls fréquent, très-petit et irrégu-
lier, le corps étant depuis ce moment tanlôt tiède et tantôt froid. On entendait grouiller beaucoup de vents dans les intestins , et ces vents exhalaient en sortant la puanteur d'un cadavre corrompu. Il survenait un hoquet , tanlôt seul, tanlôt suivi de plusieurs autres , qui continuaient pendant un quirt-d'heui e , et qui ne cédaient guère autrement qu'à l'aide d'un bouillon tiède. — Le 28 au matin, le malade fit trois grosses selles aussi noires que les précédentes ; le soir il en fit une quatrième d'une couleur moins foncée. Il fut froid pendant toute la journée, il se réchauffi un peu sur le soir, il fut en délire et sanglolta comme la veille. — Le 29 avril , au malin, il fit une selle co|)ieuse, noire, et mêlée de beaucoup de sanie : les autres symptômes continuèrent. Le soir approchant, il tomba dans l'agonie, avec une respiration laborieuse et sublime, et en agitant sa tète de côté et d'autre, jusqu'à ce qu'enfin il expirât. — On ne voulut point me permettre de l'ouvrir pour examiner l'état des viscères , quoique je le demandasse avec instance. Le siège de la maladie était-il dans les vaisseaux inférieurs du mé.sentère? Mais le vomissement de sang est plutôt la suite d'un affaihlissement des vaisseaux supérieurs de cet organe et des vaisseaux cœliaques. Plusieurs raisons font que j'ai bien de la peine à ajouter foi à des cas analogues, mais décousus, que M. Naviera rapportés il n'y a pas long-temps. Quoi qu'il en soit, j'ai vu quelquefois le vomissement de sang, accompagné de selles qui.
charriaient du sang noir et griimelé provenir d'une obstruction considérable des viscères et d'autres causes. Ce n'est pas que je croie que cette maladie ait été la même que celle ci , car je pense qu'elle en diflerait grandement, à raison du siège et à raison du degré de corruption, lli peut assurément arriver que le sang s'étant écoulé de ses vaisseaux dans la cavité des intestins, y contracte de la putridité , et qu'il y devienne noir par ua effet de la chaleur de la stagnation : ce« pendant il y aura de la dillérence entre cette pulridité et celie qui a lieu dans l'intérieur des vaisseaux et dans la substance même de ces vaisseaux. Me tronipé-je en affirmant que les pronostics d'Hippocrate , section IV, apli. 21-25, sont peut être fondés sur cette différence? Mais en voilà assez sur celle matière.
A M. 4IMMESMANN.
IV« OBSERVATION
Voici l'histoire d'une maladie dont l'issue a été plus heureuse. Une femme, âgée de cinquante ans , avait joui d'une santé assez ferme jusqu'à ce que, il y a. deux ans , ses règles ne coulant pas con venablement, elle éprouva des douleiirs d'eslomac ; elle chercha , comme c'est la coutume, et fort mal à propos, à les dissiper, en usant d'aliments un peu trop échauffants, et de potions aromatiques; elle tomba dans l'amaigrissement; elle s'affaiblit, son sommeil devint inquiet : enfin, au commencement de 17G2, après un accès de douleurs plus aiguës, elle tomba en défaillance à minuit, et après s'être ranimée en flairant du vinaigre, elle rendit en vomissant une grande quantité de sang , et s'évanouit encore par deux fois. J'arrive à uneheuiedu matin , je trouve la malade i)àle, en proie à l'angoisse , et attendant une mort prochaine : le pouls était petit , sans beaucoup d'irrégularité , mais beaucoup plus fréquent que le naturel. J'ordonnai qu'elle but continuellement, et peu à [leu, de l'eau froide à laquelle on avait mêlé du jus d'oranges douces, tandis qu'on préparait un léger lait d'amandes, qui lui servit de boisson ordinaire pendant quinze jours. Je fis envelopper ses jambes , qui étaient froides , avec de la flanelle trempée dans de l'eau tiède , afin d'éviter que le spasme cause par le froid de ces parties n'excilàt I héinorrhagie ; puis je lui fis donner un lavement émollient, et en ayant soin qu'on étendît des linges sous elle, afin qu'elle pût rendre ses excréments sans se remuer en aucune façon : il s'en suivit une selle abondante de' matières fécales et de sang d'un rouge obscur, mais qui n'était pas encore caillé; elle passa quelques heures avec assez de tranquillité. — Mais vers les neuf heures du malin , ajirès des angoisses et une sueur froide,- elle vomit de rechef une quantité de sang liquide, avec de gros caillots d'un sang figé, qui étaient durs et noirs , et elle essuya une syncojic de quelques moments. Etant alors venu la voir, j'ordonnai un second lavement, qui emmena une grande quantité de sang figé très-noir et vraiment semblable à de la poix. Je !ie voulus rien changer aux autres remèdes, je me conlenlai de lui recommander une parfaite tranquillité, et de boire toutes les demi -heures un petit verre d'amaiidé. A six heures du soir il survint des angoisses et des dou-
leurs de colique qui lui faisaient craindre le retour du vomissement. Je conseillai de lui donner un troisième lavement, qui fit encore sortir un sang pareil à (le la poix, après quoi la tranquillité se rétablit. A. dix heures du soir elle reposait tranquillement, fans douleur ni angoisse, mais elle était faible; le pouls n'était pas fréquent, mais la maigreur était extrême ; le visage, les lèvres, la langue et tout le corps étaient de la dernière pâleur.
A trois heures du matin , après une angoisse, la malade vomit encore un peu de sang, et souhaita d'elle-même qu'on lui donnât un lavement, qui emmena encore des caillots, que la garde jeta aussitôt en bas les latrines. Etant revenu à sept heures du matin, je trouvai que tout était changé en bien : je permis à la malade de prendre quelques onces de crème d'orge : toute la journée il y eut une très grande mobilité dans le genre nerveux; sur le soir, le pouls, qui était lent le matin, était redevenu fréquent; tout le corps s'élait réchauffé , et il y avait même de la fièvre, quoiqu'elle fût peu considérable. A;irès le lavement, elle rendit par le bas de la malii re técale , et deux boulettes noires. — La malade fut tranquille pendant la nuit, mais sans dormir, non plus que la précédente. Le troisième jour, il y avait encore de la mobilité dans le genre nerveux : on donna le soir un lavement qui fut suivi d'excrémcnls, mais oii il n'y avait point de sang : la malade prit trois fois de la crème d'orge, et continua à user de lait d'amandes , ou bien, afin d'é^ itcr le dégoût que cette boisson aurait pu lui donner, elle y substituait de temps en temps de l'eau froide avec du jus d'oranges rouges. Elle dormit cette nuit pendant une heure et demie; à quatre heures, après une colère, elle eut de l'angoisse et des douleurs, et rendit par le haut et par le bas quelques onces de sang. Déjà les forces et le sommeil se rétablissaient de jour en jour ; le ton des nerfs se raffermis^.ait. Le neuvième jour, elle se purgea avec de la manne et des tamarins : il ne parut point de sang. Le dixième, je lui permis de manger tant soit peu de poulet. Le douzième , elle se promena avec facilité dans sa chambre. Le vingtième, elle était bien , et ses urines, qui jusqu'ici avaient été ténues, paraissaient déjà êire dans un état de coction : elle s'élait insensiblement raccoutumée aux aliments.
Je lui défendis absolument l'usage des
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viandes noires, salées et fumées ; celui des cpices, du thé , du café et du vin ; je voulus qu'elle prît souvent des lavemenls ; elle jouit ainsi pendant huit mois d'une très-bonne santé. Alors, pour avoir négligé ce régime, et par un eCfet du retard de ses règles, qui n'étaient revenues que trois fois pendant toute l'année , elle ressentit de nouvelles douleurs de colique, qu'elle arrêta au moyen de la saignée , que je lui conseillai de réitérer trois fois chaque année. Cependant , au printemps de 17G3, elle essuya une nouvelle attaque, mais plus légère , et qui se borna à un seul vomissement de sang, et à deux selles de sang pareil à de la poix : il y avait déjà alors un certain temps qu'elle avait bu quelquefois du vin. Je prescrivis les mêmes remèdes avec le même succès. Ses règles commençant à lui manquer, elle jouit pendant deux ans d'une assez petite santé : je l'ai soutenue au moyen de la saignée , des lavements et d'une diète émolliente et légère , de manière qu'actuellement elle se porte très-bien depuis trois ans.
V« OBSERVATION
Une femme , âgée de trente- huit ans, accablée de chagrins multipliés, et maigre, se plaignait depuis long-temps de dégoiit, d'affaiblissement et de douleurs d'estomac, surtout après le repas. Enfin, en 1764, après des douleurs encore plus considérables, elle se réveille une nuit, tourmentée d'une angoisse extrême; elle a des nausées , elle vomit une grande quantité de sang , et se pâme complètement. J'arrive aussitôt, je la trouve de la dernière faiblesse, en sorte que je pouvais à peine compter tous les battements du pouls , la faiblesse de l'artère m'en dérobant le plus grand nombre. Je lui ordonnai la tranquillité et de l'eau froide avec du jus d'oranges , puis un lavement, dont je suspendis pour quelque temps l'application, de crainte qu'en faisant aller la malade sur selle, il ne lui causât un évanouissement mortel ; elle eut plusieurs défaillances légères jusque à midi; cependant le pouls reprit assez de force pour que je pusse lui faire prendre le lavement , lequel fit sortir une quantité étonnante de sang coagulé et semblable à de la poix : il s'en suivit un nouvel évanouissement assez grave, mais l'angoisse fut ensuite moins considérable. — Environ les cinq heures du soir, tout le corps s'échauffa subitement,
surtout k la tête ; la malade eut des nausées , vomit dans un bassin au moins trente onces de sang, et s'évanouit : étant peu à peu revenue à elle-même , on eût dit, à la voir , que c'était une image de la mort , et je n'ai jamais vu de visage plus pâle que le sien. Je la mis au même régime que la malade de l'observation précédente, si ce n'est que, dans la crainte qu'une pareille stagnation du sang ne donnât lieu à des concrétions indissolubles, je lui prescrivis quelques gouttes de liqueur anodine minérale de Hoffmann. On donna un lavement à neuf heures du soir; il amena comme de la poix noire : la nuit elle fut tranquille , mais sans dormir. Elle fut bien pendant la journée, et rendit deux fois des matières noires après avoir pris deux lavements. La nuit suivante elle eut des angoisses ; le troisième jour, de grand matin, elle vomit six ou sept onces de sang, et en rendit encore dans la chaise percée, car elle s'opiniâfrait à ne vouloir absolument point se servir de linges sous elle: les forces se rétablissent un peu. — Le quatrième et le cinqième jour il ne paraît point de sang ; le sixième elle se plaint d'une douleur incommode dans le bas -ventre, accompagnée d'angoisse.
Elle rend, après un lavement, quelques caillots pareils à de la poix, et qui me parurent fort compactes. Depuis ce temps-là tout a changé en mieux ; la ma* lade, au moyen d'une nourriture très-légère, a recouvré chaque jour des forces, et dès lors elle n'a plus eu de vomissements. Elle n'est pas tout-à-fait exempte de douleurs d'estomac et de tranchées dans le bas-ventre, mais elles sont beaucoup moins fortes; d'ailleurs, de mauvaises digestions sont bien suffisantes pour les occasionner. — Il me paraît qu'il serait inutile d'ajouter ici d'autres observations , dans la vue de confirmer la méthode curative qui convient à cette maladie : j'en rapporterai une ou deux qui prouvent qu'on ne manque pas de moyens pour la prévenir.
Vi<= OBSERVATIOS.
Une fille de l'âge de trente-deux ans, maigre et bien réglée, se plaignait souvent d'une douleur très -vive de l'estomac et du dos : elle passait toute la jour née à coudre, le corps courbé en devant Dans l'espace de quatre ans elle avait e cinq fois des vomissements de sang asse abondants, lesquels, à ce qu'elle me dit
A M. ZIMMERMANN
s'étaient presque arrêtés d'eux-mêmes ; ils s'étaient toujours annoncés par les mêmes symptômes. Voici quelle était leur marche : durant environ quinze jours l'appétit allait en augmentant, puis il diminuait peu à peu durant un mois, et celte diminution était accompagnée d'une sensation très-incommode qui survenait au creux de l'estomac lorsqu'elle avalait. Enfin, elle avait du dégoût pour tous les aliments, qui lui excitaient une douleur très-vive dans l'estomac, jusqu'à ce que le vomissement de sang arrivât , lequel étant arrêté , les forces se rétablissaient insensiblement, et la malade était passablement bien. — Elle sentait déjà que l'appétit augmentait, lorsqu'elle me consulta , et elle atïendait à coup sûr et dans peu un accès. Je lui conseillai : 1° de se faire incessamment saigner au bras , et d'y revenir une seconde fois le quatrième jour ; 2» je voulus qu'elle prît deux fois par jour un lavement, fait avec line décoction de mauve; 3" je lui prescrivis pour aliment des crèmes de riz , d'orge, d'avoine et du fruit cuit, et de l'eau pour toute boisson ; 4° elle devait boire peu à peu dans la journée trois livres de petit-lait bien clair, et cela dura un mois entier; 6" je lui permettais de reprendre , au bout de trois semaines , par degrés sa nourriture accoutumée :
six semaines s'étant écoulées, je lui prescrivis de petites doses de quinquina , à prendre pendant long-temps. L'effet de ces conseils fut d'abord de diminuer l'appétit et de le faire rentrer dans ses bornes naturelles, puis de lui redonner une santé meilleure qu'elle ne l'avait jamais, eue. Il y a sept ans qu'elle n'.i point eu d'accès , quoique les douleurs d'estomac n'aient pas encore eutièrement cessé.
V!l« OCSERVATIO». »
Le 28 d'août de l'an 17GI , je reçus une lettre dans laquelle on me consultait, €t dont voici la teneur. Un homme de quarante ans, faible , fort assidu à l'ouvrage, sobre, se plaignait depuis longtemps de coliques dans le bas-ventre ; et H y avait deux ans qu'après avoir travaillé un peu plus que de coutume, il avait vomi beaucoup de sang: cette évacuation ayant été supprimée , il av.iit éprouvé de nouvelles douleurs de coli- [jue. Il y avait quelrjuc? semaines qu'il avait une diarrhée, que des femmelcltts ivaient arrêtée. B;entôt après il lui est
survenu une cruelle colique, qui occupe tout le bas ventre, surtout les reins et le flanc gauche ; en sorte que, lorsque l'accès devient plus violent, ce flanc est enflé. Il n'y a point de fièvre ; le malade ne se plaint ni de mal de tête, ni de dégoût ; au contraire , il mange avec un certain plaisir. Les lavements n'entrent qu'avec peine , et par là même qu'imparfaitement, et ne font aucun bon effet. Il s'est trouvé un peu mieux de faire usage de la manne. Les applications externes, telles qu'une décoction de camomille, la thériaque et autres choses semblables , n'ont point eu de succès. Il a dormi quelques heures après avoir pris du laudanum liquide. — J'ai attribué cette maladie à un engorgement des vaisseaux des intestins ; j'ai ordonné qu'on lui tirât aussitôt du sang du bras , et qu'on réitérât cette saignée au bout de huit jours ; qu'il usât d'aliments trèslégers, de lavements tres-émoUients, et de petit-lait. Le malade a suivi ces conseils : les douleurs étant entièrement dissipées , je lui ai conseillé l'usage du quinquina , qui a admirablement bien raffermi les vaisseaux qui avaient été ouverts , et qui étaient relâchés. Deux ans après il se portait très-bien ; et il y a long-temps que je n'ai plus entendu parler de lui.
Vni« OBSERVATION.
Une femme de qualité, du Haut -Languedoc , m'écrivit une lettre dont voici le contenu. La malade, âgée pour lors de trente-six ans, avait été , dès sa plus tendre enfance, et même dès le berceau, sujette , jusqu'à l'âge de quinze ans , à des saignements de nez, qui depuis lors étaient devenus plus rares. S'étant mariée elle n'avait jamais été enceinte; mais elle avait fréquemment éprouvé un affaiblissement et une pesanteur d'estomac, de mauvaises digestions et des vomissements, sans amertume ou mauvais goût à la bouche. Elle s'était bien trouvée du pelil-lait, des bains tièdes, et de l'usage de bouillons rafraîchissants. Elle vomissait toujours les potions purgatives , et, après en avoir fait usage., elle éprouvait une chaleur interne très-incommode. — Parvenue à l'âge de vingt-sept ans, elle était dans un état de langueur, et quelques jours après elle éprouva de violentes douleurs d'estomac , avec des nausées et de l'.mgoisse ; elle eut plusieurs évanouissements , puis elle vomit une
S60 LÈTÏRE
grande qiiantit(5 de sang noir, et semblable à de la poix (elle ne parle point des selles). Ses règles, qui avaient coulé jusqu'alors, s'arrêtèrent et ne revinrent qu'au bout de quelques mois. Elle avait d'abord fait usage d'aslringenls et de baume du Canada; ensuite, agissant ))lus sagement, elle avuit pris du petit-lait et du lait d'ànesse. Depuis l'âge de vingtsept ans jusqu'à celui de trente-quatre, elle a souvent eu des dérangements d'estomac, lequel étant irrité, mal à propos, par des remèdes purgatifs, elle les a toujours vomis. A l'âge de trente - quatre ans , à l'entrée de l'automne , et après avoir été tranquille péndant quelques mois , elle fut tout-à-coup attaquée de douleurs aiguës; elle eut quelques évanouissements, et vomit à plusieurs reprises , pendant deux jours, bea-ucoup de sang : on la saigna, le troisième jour, de la sapliène ; l'iiémorrliagie s'arrêta : la malade eut de la fièvre et sua ; on lui tira du sang du bras, et elle but de l'eau de poulet et du petit-lait. Elle eut des douleurs de colique pendant quatre ou cinq jours, et , ayant usé pendant tout ce lemps-lii de lavements, elle fit par les selles du sang coagulé et noir. — Il lui resta une pâleur et une faiblesse extrêmes : elle but du lait d'ànesse pendant un mois, et le mois suivant du lait d'ànesse et de celui de vaclie : on lui prescrivit un bon régime; et elle jouissait déjà depuis dix mois d'une bonne santé, lorsque ayant tout d'un coup été attaquée de la douleur d'estomac qui présageait le vomissement, elle vomit de nouveau, premièrement du sang noir, puis du sang rouge figé. On la saigna trois fois au bras ou au pied; elle eut de la fièvre et sua comme auparavant : elle usa de petitlait, de limonade et de lavements, qui amenèrent du sang pareil à de la ])oix. Quelques semaines après, elle était dans un état de convalescence passable; mais comme elle se plaignait toujours de constipation, et qu'elle ci'aisnait qu'il n en résultât de nouveaux accès, elle soubuita que je lui donnasse mes conseils. Je fus d'avis qu'elle usât d'aliments émollients et non salés, qu'elle se lit s^signer au bras tous les trois mois, et qu'elle se lit donner fréquemment des lavements émollients; qu'elle but chaque année du pelit-lait pendant qnelqiits mois, el qu'elle avalât, tous les jours, avant dîner, deux drijclinics de pulpe de casse. Ces secours lâchèrent très-l)i<'n le veutre, Us forces se rétablirent admiiabjerac'ît bien, et sa
santé s'est raffermie de manière, qu'encore à présent elle se porte très-bien, et que j'espère qu'elle est délivrée-de cette dangereuse maladie.
Voilà, mon cher Zimmermann, diverses observations qui jettent du jour sur la nature de celte maladie, et qui en développent le traitement. J'en rapporterai cependant tout-à-l'heure encore un bon nombre d'autres , tant des miennes que de celles des autres médecins, en faisant des rechercbes sur toute la doctrine qui a rapport à la dénomination, à la pathologie et au traitement de la maladie noire. — On peut, en premier lieu, demander si elle a été connue de fous les auteurs sous le même nom. Li réponse est aisée à faire. Les douleurs de colique qui accompagnent la maladie noire sont absolument les mêmes que celles qui ont lieu dans cette espèce de colique que plusieurs auteurs , et des auteurs de poids , ont appelée colique hémorrhoïdale :
mais la plupart se sont sei vis d'une dénomination très-convenable, en la nommant le vomissement de sang. Ainsi , Plater, Sennert, Rivière traitent du vomissement de sang, sans seulement nommer la maladie noire. Voici ce que dit Plater : « Quelquefois on le vomit (le » sang) en très-grande qu.mtifé, tantôt » pur , tantôt délayé , tantôt coagulé et » grumelé ; d'autres fois il est tenace et )' noirâtre comme de la poix; quelque- » fois il est aussi noir que de l'encre, et » tel que je l'ai vu rendre par le haut et » par le bas à un célèbre jurisconsulte.» Il rapporte quelques observations, celleci entre autres qu'il est à propos de transcrire. — « Il y a environ dix ans qu'un » Bourguignon fut tout-à-coup attaqué, » à Toulouse, d'une certaine cardialgie, » si violente, qu'il tomba en défaillance, «laquelle fut sur le champ suivie d'un » vomissement abondant de sang coa- » gulé , et d'une selle de même nature , » mais dont le sang était noir comme de » la poix .• il s'en suivit une gr.mde fai- » blesse; cependant le malade se remit » bientôt. Trois ans aprt;s. lu même chose )) lui arriva, comme il était en voyage » dans les jours les plus chauds de l'été; »car, ayant été attaqué soudainement » d'un accès de fièvre, il tomha en syn- » cope, et rendit du sang par le haut et « par le bas, comme la première fois. Deux * ans s'étant encore pcnulés, il essuya de- « reclief une pareille évacuation de sang. )) Enfin , celte année, en iCl I , au mois » de juillet, il a eu un pareil accès , et
A M. ZIMMÈRMANN.
» m'est venu cotisullfT à ce sujet , etc.
M Je lui ai fuit voir que ces acciilciils » lui arrivaient à cause d'un amas de » sang corrompu, contenu dans les vei- » nés du mésentère, et qu'il fallait y re- » médier de bonne heure , parce que la » maladie était dangereuse, comme je l'ai )) prouvé ])ar d'autres exemples. » Observ., lib. m, p. 797 (Ij.
Kous ne savons pas si ce malade ne s'est pas souvent plaint de douleurs d'estomac et d'entrailles. Il est vrai que Plater, et tous les autres auteurs de médecine pratique que je connais, ont traité trop superticiellemcnt de celte maladie, n'ayant égard qu'à son issue, savoir, à la rupture des vaisseaux et à riicmorrhagie, et s'emb.irrassant peu des symptômes avant - COU! eurs , qui, à la vérité, n'ont pas constamment lieu, mais qui pourtant se présentent quelquefois. On ne peut pas même disconvenir qu'IIippocrate lui-même, ou plutôt l'auleur des livres intitulés des Maladies , et qu'on a mal à propos décorés du nom de ce grand homme ; que cet auteur , dis je , n'a fait autre chose que de rendre compte simplement de l'issue de la maladie, et qu'il n'a bien écrit que la partie diététique, oii il recommande au malade « de s'abs- » tenir de l'ivresse, des plaisirs de l'a- » mour, d'éviter le soleil, de ne pas faire «beaucoup d'exercice, de ne point user j) des bains chauds, ni des mets de haut » goût, ni de ceux qui sont salés. » Il a très - bien indiqué dans ce peu de mots tout le régime que doivent observer ceux qui sont atteints de cette maladie. — D'autres médecins, par contre, les Stah- Jiens surtout, ont bien vu que le vomissement de sang est précédé de douleurs el de symptômes spasmodiques ; mais ils se sont trompés lorsqu'ils ont cru qu'on ne vomissait enfin du sang noir qu'après que la maladie avait augmenté au point de causer une inflammation de la rate ; et il ne par.iît pas qu'ils aient fait assez attention que la maladie qu'ils appellent colique hémorrhoïdale, laquelle, comme ils le savent bien, procède d'un engorgement des vaisseaux de l'estomac et des înleslins, et qui se manifeste brusquement par un vomissement de sang; que cette imaladie , dis-je , et le vomissement de sang, sont une seule et même maladie ,
(1) 11 y a dans le latin p. 779, mais c'est une faute d'impression, comme je m'en suis assuré en vérifiant la citation,
comme je le ferai voir bientôt plus amplement, en parlant de la pren)ièie espèce de maladie noire d'Hippocrate : car si on passe en revue les symptômes de la colique lu morrhoïdale , et qu'on les compare avec les douleurs qu'ont éprouvées tous les malades qui ont été attaqués de la maladie noire , on reconnaîtra que c'est la même maladie. C'est ainsi que les St ihliens décrivent la colique hémorrhoïdale : 'I Si quelqu'un qui n'a point en- » core été sujet aux hémorrhoïdes fluen- » les vient à être incommodé de tranchées » dans le ventre, de tension dans le bas- » venire et dans les hypochondres , de » douleurs spasmodiques dans le dos , «dans les lombes it à l'os sacrum, de w constipation, de tenesme ; si ses urines » sont crues, s'il a des maux de tète, des » venls, un défaut d'appétit et des nau- » sées ; s'il éprouve des frissons et des » chaleurs passagères avec de la soif, un «pouls plein et tendu; s'il sent au bas » de l'intestin rectum conmie un nœud » ou un noyau qui y serait arrêté; si tous » ces symptômes, ou du moins, la plus » grande partie, ont lieu chez la même » personne à la fois, ou les uns après les » autres ; un médecin qui possède la sé- » méiotique y reconnaîtra une tendance » au flui hémorrhoïdal. »
Le jugement de ce médecin serait à la vérité trcs-jusie ; car ces symptômes dénotent la tension des vaisseaux du basventre, et on est en droit de conclure de la douleur au sacrum , el de celte sensation d'un noyau retenu au bas du reclum, qu'il se fait un engorgement, surtout dans les veines hémorrhoïdales , et que le flux hémorrhoïdil est près d'arriver. Mais toutes les fois que ces sym()tômes particuliers manquent , et qu'il y en a quelques autres dont je ferai bientôt mention, un me. tecinqui possède la sc'me'ioticjue y reconnaîtra un engorgement des vaisseaux du canal intestinal, et craindra la maladie noire. Il ne faut pas au reste passer .sous silence que Slalil, et après lui Alberti, le plus célèbre de ses disciples , n'ont pas tout-à fait manqué d'apercevoir celle liai.îon qu'il y a entre la colique hémorrhoïdale et le vomissement de sang; car ils parlent A'af/'eclions hœmatoc'méiiques, qu'ils meltenl au nombre des afjcciions qui sont les effets de cette colique , lorsqu'elle a une issue mallieU' reuse.
Alberti dépeint au même endroit certains caractères qui s'accordent assez bien avec ceux de la maladie noire occulte^
tEl
(s'il m'est [icrmis de me servir de ce terme), ou (!e rciig-orgemcnt des vaisseaux du canal iiiteslrnal, avant que le sang décèle m s'écliai'pant la maladie noire déclarée. Ces caractères sont: 1° qu'elle n'a lieu que cliez des personnes dont le tempérament est enclin aux hémorrlioïdes; 2" qu'elle arrive à l'âge où on est sujet aux mouvements et aux écoulements héniorrhoïdaux ; 3°qu'elle se termine bien plus promptement qu'une autre colique; 4" q ie plusieurs remèdes utiles dans les autres coliques la rendent plus fâcheuse, et que ses sym{)tômes sont en plus grand nombre , plus compliqués , i)lus extraordinaires et plus frappants que ceux des autres coliques.
Stahl est-il assez fondé à conclure en ces termes : <; Je ne doute pas que celte » aPftclion, qu'Hippocrate a décrite sous » le nom à'ileus hœmatiles, ne soit celle » que j'ai l'iiabitude de désigner sous le » nom de colique hémorrlioïdale? » Il paraît en effet par plusieurs passages des livres d'Hippocrate , que l'ileus hœmatiles est une maladie longue, accompagnée de cruelles douleurs du bas-ventre, occasionnée par un engorgement des vaisseaux sanguins ; mais il n'a rien qui ait r.ipport aui hémorrhoïdes : il serait donc plus à propos de le rapporter h une obstruction dts vaisseaux du conduit intestinal , ou à la maladie noire occulte. Et en effet il y a dans cette maladie, dans \'ileus hœmaliles et dans la colique hémorrlioïdale , des tranchées , des angoisses, des pressions <t des tensions autour des hypochondres, de sorte qu'on peut bien so;i|)çonnfir ([u'il y a de l'affinité entre ces trois maladies : j'examinerai dans la suite si elles diffèrent en quelque chose. Il paraît assurément que ces auteurs, qui se sont piqués de suivre les traces d'Hippocrate , n'ont pas fait attention à l'identité qui existe entre la maladie noire et Vileus liœmadtei , et que les Stahliens ont passé suus silence l'identité entre cette même maladie et les deux autres, quoiqu'ils aient très-hien déciit la troisième, savoir, la colique liémorrhoïdale.
Hofï'mann est, à la vérité, le premier qui nous ait laissé une bonne histoire de la maladie noire , soit d ins ses commen- Ci ments , soit dans ses progrès , ou bien de la maladie noire, tant occulte que déclarée. A()rès lui , M. Kœmpf a recueilli de bonnes observations, 1 1 a décrit cette maladie avec exactitude sous le titre de l'engor^emenC des vaisseaux de l'es-
tomac{t), sans lui donner, il est vrai, le nom de maladie noire. Les descriptions de l'un et de l'autre s'accordent très-bien avec celles des anomalies hémorrhoïdales, lorsqu'elles tendent au vomissement de sang; nous devons cette description à M. Alberti, qui l'a publiée dans son excellente dissertation intitulée , de hœmorrhoidum cmomaliis ; il y fait si bien voir le danger de celte maladie, que nous croyons devoir en donner l'extrait. Après avoir très-bien dépeint la colique hémorrhoïdale , qui survient toutes les fois que les veines de l'intestin rectum sont engorgées, il continue ainsi : « Si , sans par- )) 1er de la veine hémorrlioïdale interne, » il s'accumule une quantité considéra- » ble de sang dans les veines mésentéri- )i ques , on est attaqué de cruelles tran- » chées autour du nombril , lesquelles » montant plus haut jusque sous le creux » de l'estomac sont accompagnées de » beaucoup de serrements, de difficulté » de respiration et de soupirs , auxquels » se joignent des cardialgies des plus fà- » chiiuses, et des pressions, qui augmen- )) tent quelquefois jusqu'à causer l'éva- » nouissenient, qui provoquentdes sueurs «froides, qui attaquent la tête par un » effet de sa correspondance avec le » bas-ventre, qui donnent lieu à des rots » accompagnés de beaucoup d'angoisses :
» en même temps ces symptômes occa- » sionnent souvent une constipation des )) plus opiniâtres et même des vents très- 1) incommodes et douloureux, do/it p/u- » sieurs fiult urs ckerchenllacause dans » l'atonie de l'estnmac sctilemerd, ou des » intestins. — Ensuite lorsque ces ano- « malieso t une tendance plus prochaine )) à exciter le vomissement de sang , les » symptômes dont nous avons parlé (il » en avait déjà indiqué un bon nombre) » deviennent plus fâcheux ; ils attaquent » surtout avec plus d'impétuosité et de violence la région située depuis le » creux de l'estomac jusque vers l'hypo- » chondre gauche : tels sont des serrc- » ments autour et au-deilans de l'estomac, » les'(nels deviennent bien plus considé- ■» rables après que le malade a avalé de » la nourriture , quoiqu'en petite quan- » tité , soit qu'elle soit molle ou solide j » c'est pourquoi les personnes qui se » trouvent dans ce es craignent extrême- » ment de prendre de la nourriture : elle
(i) Le litre latin est: Infarctus vas rum veiUriculi.
A M. ih
); éprouvent dans ces circonstances des >> Irancliées sensibles et des alternatives » de gonflement dans l'estomac , de l'op- » pression , des secousses accompagnées B de sanglots, dcsatlaques d'aslhme, des » rots qui ne s'échappent qu'avec angoisse » et avec violence, des agitations con- » vulsives qui parviennent j usqu'au dia- » phragine et à l'estomac , des élancew ments sans douleur dans l'hypocliondre j) gauche, des chaleurs passagèi es dans le » reste du corps; et dans les intervalles «des frissons superficiels, des sueurs » froides; il survient des douleurs gra- » vatives de la tête ; des commotions » mêlées de vertiges, des sentiments d'op- 3) pression dans les hypocliondrcs , des » refroidissements des extrémités des « pieds et des mains, des perles d'appétit 1) con'>idérables, l'affaiblissement des for- » ces dans le reste du corps , etc. » Je sais que la plupart de ces symptômes ont êu lieu chez ceux qui ont été attaqués de la maladie noire, qui ont quelquefois des douleurs atroces dans la poitrine , aux côtes, aux omoplates, aux reins; et je les ai souvent observés chez d'autres malades que j'ai avertis de la nature de cette maladie , et que j'ai soulagés par un traitement convenable.
Mais de tels malades sont perdus sans retour, si on méconnaît leur maladie.
C'est ce que savait bien M. Alberti , qui dit : « Si , lors de ces combats causés par » les anomalies héraorrhoïdales,etdansla M supposilion hasardée qu'ils viennent de « la faiblesse de l'estomac et du relâchew ment des viscères, on emploie des sfo- » machiques et des remèdes qui mettent M le sang en mouvement, non-seulement » toute celte suite de maux va en aug- V mentant, mais encore on favorise et on » accélère d'autant plus facilement et » plus certainement l'éruption du sang » dans l'estomac, etc. »
Si je compare encore les descriptions d'Alberti avec les observations des médecins français, tels que MM. Varnier, Bonté , GeoflFroy, Vandermonde, Brieude, Aubrelique, leCordier, Fleur, Campardon , d'Atlas , Renard, du Saulsay, tom. 6, 8, 12, 13, 22 , ou avec les miennes, je trouve qu'elles ont autant de rapport entre elles qu'il peut y en avoir entre des descriptions .générales faites d'après plusieurs malades, et les histoires particulières de chaque malade , en sorte que si vous recueillez les divers .symptômes que les observateurs ont indiqués, cela vous donnera une descrip-
[MERMANN. 5ô8
lion semblable à celle d'Alberti.' — Est-ce donc que cette maladie noire a lieu toutes les fois qu'on rend par le vomissement ou par les sellesun sangnoir etsemblable à de la poix? Gardez-vous de le croire , car il est plusieurs causes qui excitent le vomissement de sang figé ; et si vous faites attention à l'issue de laquelle cette maladie a pris son nom, vous verrez qu'il y a plusieurs espèces de maladies noires. Il est vrai que Hoffmann a distingué le vomissement de sang d'avec la maladie noire, quand il dit: « Les indices et les » caractères auxquels on reconnaît la ma- » ladie noire, sont : la douleur et le gonw flement de l'hypochondre gauche, 1 an- » goisse et le serrement des hypochondres, » la constipation à la suite de laquelle ar- » rive un vomissement de matières noires » mêlées d'une humeur acide ou bilieuse, » et aussi une évacuation de la même cou- « leur par le bas, avec perle d'appétit , » abattement des forces, cardialgie, syn- » cope: le plus souvent cette indisposition M est précédée de cruelles douleurs de » coliques. « De Morbo iiigro , § 21.
Si ces symptômes ou d'autres, qui annoncent que la maladie se prépare depuis long-temps, n'ont pas lieu, il ne donne à cet accident que le nom de vomissement de sang; et il a publié deux dissertations , l'une sur le vomissement de sang , et l'autre sur la maladie noire. Mais, dans cet ouvrage achevé qu'il appelle la Médecine raisonne'e, il regarde ces deux maladies comme n'en étant qu'une, et il a intitulé le chapitre oii il en traile, du vomissement de sang, soit qu'il soit accompagne ou non de selles noires, ou bien de la maladie noire d'Hippocrale;tt en effet, ces deux maladies ne diffèrent que par leur durée; comme l'apoplexie qui survient tout-à-coup à l'occasion de quelque violente agitation du sang qui donne lieu à la rupture des vaisseaux du cerveau , diffère de celle qui, s'étant préparée insensiblement par un engorgement des vaisseaux du cerveau, formé à la longue , a premièrement fait paraître les symptômes qui proviennent de cet engorgement. Je rapporterai donc, sans tenir compte de cette ditTérence, les principales causes qui l'ont que lesang est forcé de se répandre dans les intestins, et je les éclairciraipar des observations.
Et , en premier lieu , M. Vandermonde parle d'une maladie noire qu'on pourrait presque regarder comme artificielle ; car il s'agit d'une fille de six ans, extrêmement pléthorique, qui, après avoir
LETTRE
avalé beaucoup de sang à la siille d'un saignement de nez considérable , s'en était vidée, en éprouvant des douleurs du bas-venlre, par le vomissement etpar des selles très-fétides et noires: elle fut rétablie par l'usage du tartre émt'tique , qu'on lui ordonna sagement (car ce n'était pas ici une hémorriiagie de l'estomac, mais un amas de sang fitide dans ce viscère), puis par l'usage des acides , et enfin par celui du quinquina. {Journal de Médecine, tom. vi.) On peut rapporter ici avec raison le vomissement de sang et les selles noires du célèbre géomètre, M. Desènes, dont on doit la description à feu M. Sauvages, qui fut ci-devant mon maître et mon ami ; il a donné à cet accident le nom de vomissement de sang à la suite d'un ane'i>riime : il se ti ouva en effet que le malade avait un anévrisme de l'aorte, qui était attaché à l'œsophage, et qui s'étant ouvert dans l'endroit par où il tenait à cette partie , le sang s'en était répandu dans l'estomac, de manière à imiter la véritable maladie noire; et ce qu'il y a d'étonnant, c'est que le malade fut convalescent pendant quelques jours et se leva ; mais enfin, s'étant mis à rire à la lecture d'un livre , il mourut sur lechamp. Vous pouvez voir une observation tout à-fait semblable, décrite par M. Tabarrani, qui a vu une mort subite occasionnée par un anévrisme de l'arlère cœliaque, laquelle était adhérente à Festouiau, et qui, s'étant rompue à l'endroit de cette adhésion, donna lieu au sang de s'épancher dans l'estomac. La mélancolie produit souvent cette maladie. M. Geoffroy fait mention dans le même journal , t. VIII, p. 244, d'un homme sexagénaire, menant une vie sédentaire, sujet depuis long-temps à des douleurs aiguës de l'estomac, à une sensation incommode dans toute la région épigastrique, à des digestions lentes et laborieuses, à des vents et à la constipation , et qui ayant provoqué «es indispositions en prenant à diverses fois de l'ipécacuanha et des purgatifs, avait enfin rendu , par le haut et par le bas , du sang très-noir ; mais il mourut après un traitement, qui consista à lui faire boire les eaux alcalines de Vichy, à lui donner du musc , du camphre et de l'opium : il est vraisemblable qu'on aurait pu le guérir en employant une autre méthode.
Pendant que j'écris ceci, j'ai la douleur de recevoir une lettre où on me fait l'histoire de la triste maladie d'un homme que je chéris et que je vénère , mais qui
est vraiment mélancolique si jamais il en fut. Il y a trois ans qu'il était venu ici, à une grande distance de sa patrie , et il y avait fait un séjour de plusieurs mois , dans la vue de chercher un remède aux atTeclions hypochondriaques, et, surtout, à l'extrême ennui auxquels il était en proie. Riais cette maladie qui était ancienne , et qu'on avait traitée , au commencement, avec peu déménagement, a résisté à un traitement que j'avais cru très- bon. Cependant, quoique trompé dans son attente, il n'a pas laissé de me continuer sa confiance, et quoique depuis I ong- temps il soit retourné dans un pays lointain , il m'a toujours écrit pour m'informer des nouveaux symptômes qui étaient un effet de sou indisposition. Au milieu de l'hiver dernier, je lui avais conseillé de mettre de côté tous les remèdes, et de se contenter d'user de temps en temps de lavements émollients, afin de se lâcher le ventre qu'il avait constipé.
Le 21 août 176S, il m'écrivit une lettre que je reçus au commencement de septembre, et par laquelle il me priait instaiument de faire entièrement abstraction de sa première maladie , pour m'occuper uniquement d'une nouvelle , qui était absolument différente , et dont il faisait la description suivante : Au commencement de mai, il lui était survenu une sensation peu incommode dans la région de l'estomac , mais qui ne discontinuait que rarement , et qui était accompagnée de nausées , de dégoût , et de mauvaise odeur à la bouche : il s'était puçgé avec de la nianno, des tamarins et du séné; mais cette purgilion avait eu un mauvais succès, car depuis ce tempslà tous les symptômes avaient empiré :
cependant il se purgea encore au commencement de juillet, avec la poudre de tribus ; il en résulta un nouveau surcroît de maux, et, qui pis est, une douleur aiguë au creux de l'estomac , à la poitrine, aux hypochondres et dans toute la longueur de la moelle épinière, de la tension dans le bas - ventre , et de fréquents vertiges. — Lorsque je reçus celte lettre j'étais auprès de mon père, que je chérissais, qui était alors malade, et qui mourut peu de temps après. Pendant le délai que souffrit ma réponse , je reçus une nouvelle lettre , que m'écrivait un chirurgien que le malade avait fait venir, et qui m'apprenait que le malade, après avoir éprouvé des douleurs aiguës dans 11» région épigastrique et dans tout
A M. ZIMMERMANN
le bas-ventre, une faiblesse extrême, des maux de cœur et des défaillances, avait enfin vomi une quantité considérable de matière noire et de sang coagulé; qu'il avait l'ait par les selles une matière noire, épaisse comme de la glu, et extrêmement fétide, et qu'il était tombé dans un évanouissement de plusieurs heures : il me demandait mes conseils, mais il craignait qu'ils n'arrivassent après la mort du malade. Il me récrivit, le 9 octobre, que le malade respirait encore, mais qu'il était de la dernière faiblesse ; que tout son corps était attaqué d'une enflure œdémateuse, qu'il était tourmenté d'un dégoût insurmontable, et qu'il avait le croupion et les fesses écorchés déjà depuis quelques jours. Je donnai les conseils que demandait un pareil état, en supposant que ce digne homme fiil encore en vie ; mais le ])remier courrier m'apporta la nouvelle de sa mort.
M. Merlin fait, dans le même ouvrage, p. 5i 7 , l'histoire d'une maladie causée par des peines de l'esprit. Une femme âgée de trente ans, saisie de crainte pour les jours de son père , avait été tout-àcoup attaquée d'une douleur d'estomac, qui dura pendant huit jours sans lièvre ; le huitième jour elle évacua , en allant à la selle, une grande quantité d'une matière noire et semblable à de l'encre , d'une puanteur cadavéreuse ; trois heures après il survint des nausées, et dans l'espace de quelques heures elle vomit des caillots de sang , puis elle fit encore quelques sellfs semblables à la première. Le troisième jour il survint une lièvre continue , avec la langue sèche et très-noire , une chaleur brûlante à l'intérieur, une soit inextinguible, et des selles qui charriaient quelque chose de noir chaque fois qu'elle avait pris un lavement. Elle se rétablit passablement en faisant usage des acides , et surtout des fruits d'été : elle ne se remit cependant entièrement qu'au bout de deux ans, au moyen des remèdes destinés à résoudre les obstructions du foie. I,a colère donne lieu à la môme maladie , et les auleurs font mention de vomissements et de selles de sang qu'ils ont observés après de violentes colères, et qui ont été mortels en peu de temps.
M. Boucher dit, au même endroit, qu'il a vu un paysan Sexagénaire, qui , sans aucune cause apparente, si ce n'est une vie dure et laborieuse, était tombé dans une très-grande faiblesse et avait évacué, par le bas, une grande quaatité
de sang noir ; que quelque temps après on l'avait transporté à l'hôpital , oii il était mort après y avoir langui pendant un certain temps. Cette maladie ne devait-elle point son origine à ces efforts auxquels les paysans sont sujets? Il y a des observations analogues qui me portent à le croire. — M. Campardon rapporte dans le même journal, tome xu, p. 30C, le cas d'un homme de cinquante ans qui, après avoir fait un violent effort ea remuant une j)ierre, avait été pris d'une douleur aiguë , qui occupait la région antérieure de la poitrine, l'estomac et les hypochondres, mais surtout le milieu et la partie supérieure de la région ombilicale; le chagrin augmenla le mal , et le malade fut dans un état d'angoisse pendant deux ans : alors, après quelques tranchées, il évacua par le bas beaucoup de matières fétides et semblables à de la poix ; il tomba bientôt dans une faiblesse excessive , et vomit des matières pareilles; il a recouvré sa santé par l'usage des acides, des acescents et de quelques purgations. — Cette maladie peut être l'effet d'une contusion considérable des viscères, comme Plater en avait déjà averti, et suivant le témoignage de Hoffmann , de Morbo ni^ro, § 19, oii il allègue cette observation : « Il me souvient, dit -il , » d'un homme de soixante cinq ans qui » fut attaqué , il y a quelques années , » d'un vomissement de sang et d'une » pareille évacuation par le fondement , » laquelle ressemblait à de la poix liqui- » de. » Cet accident avait été occasionné par une très-forte secousse du corps, et par un effort extraordinaire que cet homme avait fait pour charger des sacs sur un âne : il mourut au bout de trois jours, après avoir tenté inutilement de toutes sortes de remèdes. Schenkius nous a conservé une observation du grand Gesner, qui parle d'une femme, laquelle, ayant été jetée à terre et foulée aux pieds par son mari , avait vomi , depuis ce temps-là, tous les huit jours, et avec des douleurs excessives, du sang très-noir ; elle se trouvait bien après cette évacuation , si ce n'est qu'elle avait peu d'appétit.
On peut ranger dans cette classe , du moins comme appartenant aux lésions externes, les vomissements de sang causés par une blessure faite à l'estomac , tel que le vomissement de sang vulnéraire de M. de Sauvages : j'ai vu une pareille cause exciter tous les jours des selles Irès-noires et toul-à-fait semblables
LETTRE
à de la poix, chez un homme qui ne sur- Técut que de quinze jours à sa blessure, après avoir eu plusieurs évanouissements par jour. Galien a observé le premier un vomissement de sang arrivé pour avoir avalé une sangsue; et Rivière cite une pareille observation faite par un de ses amis. — L'effet des remèdes drastiques appariient aux lésions externes , en ce qu'ils entament les vaisseaux sanguins et excitent des pertes de sang. Ou trouve cet exemple mémorable dans Plater.« Un « célèbre jurisconsulte de notre temps, » déjà âgé, commençait à avoir le ventre » tendu, ce qui lui faisait craindre une » hydro]iisie tympanite, dont je lui avais » prédit qu'il était menacé; et ne se con- » tentant point des soins que je lui don- » nais, quoiqu'il aperçût que son ventre » se désenflait au moyen des Livements 3> que je lui avais prescrils, il prit, en » 1692, par le conseil d'un certain clii- » miste fameux empirique , une très-pe- » tite quantité d'une certaine liqueur ; w après quoiil commença, presque à l'ins- » tant qu'il l'eut avalée, à rendre une j> granité abondance de matière très-noi- » re, en sorte qu'il salit tout le pavé de )' la chambre de cette matière , qui rcs- » semblait à un sang noir et luisant com- 1) me de la poix ; ce qu'il fit en vomis- »sant, non pas une seule fois, mais à » plusieurs reprises : le lendemain matin » il survint une diarrhée semblable pour » la matière et pour la couleur. Toutes » ces évacuations le réduisirent à une » extrême faiblesse , en sorte qu'il ne i) s'en remit et n'échappa qu'à grand'pei- » ne après avoir pris plusieurs remèdes. M Cependant, quoiqu'il se repentît d'au voir commis cette faute, il ne laissa » pas de l'oublier ; et peu de mois après, » cédant à sa fatale crédulité, il prit de- » rechef, du même empirique, la même «liqueur ou une pareille; imprudence >* qui fut suivie des mêmes vomissements «qui le réduisirent sur-le-champ à la «dernière faiblesse; dans cet état, et « couché sur le dos , il se mit à lever les » mains jointes, en demandant pardon à » Dieu et à moi, d'une voix basse, de ce « qu'il n'avait pas suivi mes conseils; et » bientôt après il expira. » Observation p. 780.
J'ai rendu compte en peu de mots d'une sembLible observation, dans l'Avis au Peuple, § 626 (1). Un marchand de
(I) A la fin de la nO'te a.
Vevai, âgé de cinquante et quelques années , robuste et musculeux , accoutumé à de fréquents voyages , jouissait d'une très bonne santé, si ce n'est qu'il se plaignait de pesanteur d'estomac après le repas : il fut assez mal avisé que d'user pendant cinq jours de la fameuse poudre du fameux Ailhaud : le premier, le second et le troisième jour, il fut purgé avec des fratichées, et le mal ne diminuait point; le quatrième, il empira; le cinquième , quelques heures après avoir avalé cette poudre , il tomba en défaillance ; il vomit beaucoup de sang, et fit plusieurs selles d'une matière très-noire: je fus appelé deux jours après , et je lui vis vomir du sang noir et faire une selle absolument noire : je me retirai après avoir prescrit un traitement pareil à celui (les observations I, IV et V. Je reçus des lettres par où on m'apprenait que le vomissement de sang avait discontinué le troisième et le quatrième jour, et que les forces se remettaient un peu ; que cependant il arrivait encore des selles noires ; le cinquième , après une légère agitation d'esprit, il mourut. — On demandera peut-être s'il n'y avait pas, avant l'usage du remède, un engorgement des vaisseaux de l'estomac. Je n'oserais ni l'affirmer ni le nier. Le malade n'avait point éprouvé les cruels symptômes qui tourmentent la plupart de ceux qui sont atteints de celle maladie; mais on a souvent observé des vomissements de sang provenant d'une dilatation chronique des vaisseaux, sans qu'ils fussent précédés d'aucun symptôme grave ; et M. Boucher fait mention, dans le Journal de médecine^ tom. vin, p. 524 , d'une femme sexagénaire qui avait été attaquée de cette maladie sans aucune cause apparente, et qui ne s'était plainte auparavant d'aucune indisposition , excepté d'une douleur sourde dans la région épigastrique laquelle s'étendait jusqu'au dos dans la région opposée : elle guérit sans le secours des acides, par
l'usage des boissons adoucissantes La
maladie noire est aussi un effet des erreurs qu'on commet dans le régime. M.
Martea'u de Granvilliers parle dans le Journal de médecine, tom. xiu, p. 226, d'une paysanne qui, après s'être fatiguée et échauffée à un ir.ivail pénible, se mit à boire du vin de pommes âpres etacides: demi-heure après elle fut attaquée d'une douleur aiguë à l'estomac , laquelle se termina par un copieux vomissement de sang; mais ce qu'il y a de singulier,
A M. ZIMMERMANN
c'est que depuis ce lemps-là elle n'a pu user d'aucune autre nourriture que du lait pur, qu'elle vomissait caillé et sans efforts au bout de deux heures: il y avait déjà vinst-six ans qu'elle vivait de celle manière, et pendant tout ce temps -là elle n'avait avalé autre chose que du lait , et n'était point allée à selle , si ce n'est que pendant le temps que durèrent deux maladies aiguës qu'elle essuya, elle revomissail le lait aussitôt après l'avoir Lu , tandis qu'elle supportait bien le houillon de viande et le cidre , et que pendant tout le temps qu'elle usa de ces boissons elle eut le venlre libre.
Si les irritations excitées par des poisons et par des erreurs diététiques produisent la maladie noire, les irritations qu'excitent les malailies qui ont leursiége dans l'estomac ne sont pas moins propres à produire ce mauvais effet ; et vous trouverez au même endroit, pag. 486 et 492 , deux observations qui méritent lout-à-fait d'être lues : la première de M. Aubrelique, médecin; la seconde de M. Fleur, chirurgien, qui décrivent une maladie moilelle dans laquelle le pylore était scjuirrheux. Le malade de la première observation avait eu, dans l'espace de quelques années, plusieurs accès de vomissement de sang, lesquels étaient devenus plus fréquents les derniers mois; ! et ces messieurs ont fort bien observé j que celte maladie est sujette aux rt'Chutes lorsqu'il y a des obstructions. M. le Corilier parle, à la pag. 490 du même ouvrage, d'un malade septu:)géiiaire suj jet aux obstructions, et qui avait des re- I tours de cette maladie trois ou quatre fois chaque année. Ils étaient précédés de dégoîit , de langueur, de lassitude , d'angoisses, et accompagnés d'évanouissement : la maladie cessait d'elle-même, bientôt après avoir fait quelques selles très-noires et semblables à de la poix ; mais la santé du malade était toujours mauvaise, et il n'a jamais voulu user des remèdes propres à détruire la cause du mal. M. Whytii rapporte deux observations semblables , dans son excellent Traité des maux de nerfs, pag. 20'» et 207. J'ai aussi vu des vomissements noirs chez une personne qui avait le pylore squirrheux. J'en rendrai compte ailleurs plus amplement; mais ce n'étaient pas des vomissements de sang, et ils appartiennent à une autre espèce de maladie noire. — Si les intestins sont attaqués I d'un ulcère, leurs vaisseaux rendent quelquefois du sang; et on observe alors que
les selles sont cons'ammeut ou périodiquement noires et comme dé la poix :
cependant le cas que Hoffmann rapporte est rare. « Il me souvient, dit-il, d'avoir » vu autrefois un bourgeois de Minden , » qui fut altaqué d'une douleur Irès- » violente el d'une tumeur autour de la «région de l'estomac; il n'avait point » d'appétit, et celte douleur augmen- » tait après le repas. Il revomissait le » plus souvent ce qu'il avait mangé : il » était outre cela maigre par tout le «corps; il avait des douleurs aux arti- «culalions, beaucoup de faiblesse avec » des évanouissements fréquents , et ses » excréments devenaient noirs. Après » avoir été ainsi malade pendant pres- » que une année entière, il céda enfin » tranquillement à sa destinée. A l'ouver- » turc du cadavre, il se trouva que l'es- » touiac él:iit petit , très -épais, comme » charnu et blanchâtre ; il y avait au de- )i dans de petits points rouges; el une » légère incision en faisait sortir une « matière noire, (.a première cause de » celte maladie avait été la boisson d'une «grande quantité d'eau-de-vie le ma- » tin. 1) De rnorbo nigro , § 17. J'ai vu, en 1765, un homme de cinquante ans , qui, après avoir eu la dysenterie en 1760, avait eu une diarrhée continuelle si considérable, que depuis déjà cinq ans il faisait pour le moins s:\ selles chaque nuit, et souvent vingt el au-delà pendant la journée, avec des tr^aichées, et ces selles étaient l'i équeinment mêlées d'une sanie ielioreuse. De temps en temps, après avoir eu pendant quelques jours des tranchées plus fortes, il se trouvait très-faible et évacuait par le bas des matières noires, toutes semblables à de la poix et sanguinolentes , mais sans aucun mélange d'hémoirhoïdes : cette évacuation, à ce que l'on me dit, s'arrêtait d'elle-même ; et, si je ne me lrou)pe^ elle était revenue six fois depuis trois ans, car je n'ai su tout cela que par le rapport qu'on m'en a fait, el je n'ai vu le malade qu'une fois c|uel(jues jours avant sa mort. J'aurais souhaité qu'on eût ouvert le cadavre, mais il était à la campagne, et je n'appris la mort du malade que plusieurs jours après qu'on l'eut enseveli.
Foresl fait mention d'une maladie qui ne diffère pas beaucoup de celles dont je viens de parler, savoir de celle « d'une » fille qui, suivant cet auteur, était âgée w de vingt-deux i;ns, qui avait été long- » temps sujclle à des voonsscmeuls cou-
LHTTRE
» liiiiiels, et qui rendait une matière fort 3) noire comme de la poix, avec des vers: » il s'ensuivit des évncuntions semblables «parles selles. Il paraît vraisemblable » que les vers avaient rongé la substance » des intestins, et en même temps leurs » vaisseaux sanguins, et qu'ils avaient » ainsi occasionné celte cruelle mala- » die. » — Maison peut dire que la plupart de ces maladies ne sont que de fausses maladies noires. Il s'agit maintenant de rechercher les causes qui excitent réellement l'engorgement des vaisseaux, c'est-à-dire la maladie noire occulte.
Hoflfmann et Kœmpf ontsouvent vu celte maladie se former après dis fièvres intermittentes, et il sera facile de le comprendre à quiconque aura observé une fois combien les vaisseaux sont pleins dans le temps de la chaleur de la fièvre: or, il est difficile que les vaisseaux délicats des intestins reprennent leur Ion après avoir été si souvent dilatés; il est presque incroyable combien ils peuvent se distendre ; et Guarinoni a vu les veines du mésentère grossies au point de ressembler à des boyaux plutôt qu'à des veines, (.'elte dilatation est tellement capable de troubler les fonctions, que Kaimpf a vu la mort s'ensuivre sans aucune liémorrhagie , comme il s'en est convaincu par l'ouverture du cadavre dont il l'ait mention au cinquième cas. La secoïKle des observations de Hoffmann est remarquable. « Un jeune homme était « depuis long temps malade d'une fièvre » quarte, dont, ayant été guéri par je ne » sais quels empiriques, tonte l'habitude » de son cor|)s en devint mauvaise ; son w teint devint livide et plombé, avec un >> peu d'enflure autour des puipières et )) une faiblesse continuelle. Ontre cela , » il se plaignait souvent, surtout après )) avoir usé de choses venteuses, ou après » quelque agitation d'esprit, de douleur » au côlé gauche, de dureté et de tension » dans le ventre. Enfin , après avoir fait .» à pied un chemin de quel(|ucs milles, )) après s'être donné beaucoup de nvm- 5) vemcnt et avoir eu des quiT.-lles avec « ses camarades, il fut inopinément atj) taijué d'un vomissement de beaucoup j) de matières noires , et cela à diverses » reprises : il s'évacua en même temps » [)ar les selles des excréments semblaj) bles à de la poix noire et très-fétides. » Dans ces entrefaites le malade eut plu- » sieurs évanouissements qui arrivaient » lorsqu'il voulait se relever; et il expira » au bout des vingt-quatre heures. A
» l'ouverture du cadavre, qui se fit le » lendemain , il en sortit une puanteur » si désagréable , que les assi>tants ne » pouvaient la supporter. Dans l'estomac )) on vit que les vaisseaux brefs étaient » noirs et rompus, et on trouva dans la « cavité de ce viscère aussi bien que dans )) celle de l'intestin iléon une tnalièrc » liquide , noire et fétide; de plus , les » vaisseaux de cet intestin étaient noirâ- » 1res. Le foie parut un peu plus dur » qu'il n'aurait àà l'être naturellement ; » mais la rate était si dure qu'il semblait » que ce fût un cartilage, et qu'on pou- » vait à peine avec un couteau bien » tranchant entamer sa surface qui était » Idanchâtre; quant à la substance inté- » rieure, le peu iju'il en restait de molle » était rempli de sang noir. » Hotfmann observe, dans les remarques qu'il fait sur une autre observation , que la puanteur avait été si grande qu'il avait cru que le malade était mort de la corruption causée par quelque poison, plutôt que de l'hémorrhagie qui avait été médiocre.
Si la fièvre iiilermittcnte n'a pas produit la maladie , elle en a du moins accéléré les progrès chez un homme dont M. Betbeder rapporte l'histoire dans le IlecueiL d' observât, de medec . deshôpit. . ntilit. , p. 277. Cet homme avait eu en premier lieu ta fièvre intermittente, puis H la fièvre continue, et il se plaignait de- H puis quelque temps d'une douleur sourde^H vers le cartilage xypiio'i'de, laquelle aug-|^| mentait par la pnssion et devenait de^| jour en jour plus aiguë, lorsque tout d'ui^H coup il fut attaqué d'un vomissement dé^R sanfr noir et d'une évacuation semhlal le par les selles. Celte maladie cessa dans l'espace de deux jours et la douleur se dissipa lout-à-l'ail-, de sorte qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître que la m dadie | devait son origine à un vaisseau de l'i slo- | mac exlrêmemenl rempli de sang, et dont la fièvre avait sans iloute hâté la ru|)lure.
Riais il faut nieltre au nombre des causes les plus fréquentes de la maladie noire la ce^siliou de l'écoulement des règles, soit (|u'elle arrive par un étal de maladie, soit a raison de l'âge qui est sur son déclin. On trouve dans Hui'fmann et dans Kaim|if des exemples qui y ont rapport: j'ai rap])Oi té plus haut un cas seinblilile; et cet effet arrive de deux manières : ou birn les règles éiant supprimées, il s'en suit dans peu un vomissement de sang, comme je l'ai vu chez une pauvre femme qui, élant déjà consumée de marasme , m'apprit que sa mi.Lidic
A M. ZIMMERMANN
ctiiit venue d'une suppression de règles, pendant qu'elle avait été en chemin par un temps affreux; le troisième jour, après de violentes douleurs de colique, il survint des vomissements et des selles noires que des femmelettes du peuple attribuaient à un sortilège; cela l'avait réduite à une exlrcnie faiblesse, elle n'avait pas pu recouvrer ses forces , et, les digestions ét:int délabrées, elle était tombée dans la fièvre lente et dans un marasme mortel.
Ou bien au lieu des règles qui sont supprimées, il survient un vomissement de sant}' périodique qui revient chaque mois , qui , sans causer presque aucune incoinmodilé à la malade, la soulage considérablement, et qu'on ne peut arrêter sans danger. C'est le cas d'une observation de Joacliim C^imérarius, rapportée par Scbenck au sujet d'une femme de grande noblesse , plélhoiifiue et fort gros e, « qui était attaquée toules les anh nées plusieurs fois d'un copieux vo- » missement de sang, sans qu'il en ré- « sultàt de la faiblesse, ce qui lui arrivait » presque toujours dans le temps destiné » à l'évacuation de ses règles , qui cou- « laient alors fort peu. L'auteur lui con- » seilla de se faire quelquefois tirer du » sang de la saphène, etc. ; mais s'élant )) laissé conseiller par d'autres personnes » et ayant négligé les remèdes indiqués, » elle arrêta à la vérité le vomissement, i> en faisant usage de fort astringents ; » mais peu de temps aprèî elle fut atta- » quée de la goutte et de violentes dou- » leurs de tète, en sorte qu'actuellement, » et sur ses vieux jours , elle est obligée » de garder continuellement le lit, et «qu'elle se plaint souvent , mais inuti- M lement , de n'avoir pas été docile aux » bons avis qui lui avaient été donnés.»
Ou , enlio, sans qu'il arrive d'hémorrhagie , les vaisseaux du canal intestinal s'engorgent; il en résulte la maladie noire occulle , accompagnée du concours des .symptômes graves qu'elle occasionne; et le sang ne s'échappe que long-temps après, soit de lui-même, soit à la suite de quelque violence , comme il arriva à cette femme qui consulta trop tard Hoffmann , qui en parle dans sa seizième observiilion, laquelle ayant une suppression de règles, avec une douleur à l'hypochondre gauche, prit trois fois par jour cinquante gouttes d'élixir de propriété, remède dont l'usage lui procura des selles et des vomissements noirs qui lui donnèrent la mort. Il parle au même endroit
d'une femme qui fut plus heureuse, et qui , à la suite d'une suppression de règles causée par la peur, éprouva le premier mois du dégoût, des angoisses excessives, des maux de cœur, des vomissements et le refroidissement des extrémités et de la rougeur au visage : le troisième mois les mêmes symptômes revinrent accompagnés d'un vomissement de sang, qui se renouvela plusieurs fois dans l'espace de trois jours , et qui l'affaiblit prodigieusement: cependant elle en réchappa.
MM. Dallar et Campardon rapportent le cas d'une fille don t les règles ayant été supprimées après avoir dansé, elle fut attaquée de vomissements et de selles d'un sang noir et pareil à de la poix , qui revinrent périodiquement les cincj premiers jours de chaque mois , à cinq heures après-midi , et dont les retours furent ensuite irréguliers; elle en guérit pourtantlrès bien. (/ou/*, de l\léd.,\.. xit, p. 298.) Welsch a vu une femme dont les règles étaient dérangées, qui était sujette à des coliques, à des serrements de cœur et i) des chaleurs passagères : enfin ses règles s'étant tout-à-fait supprimées , elle fut attaquée d'un vomissement de sang noir accompagné de selles semblables.
Cependant ce ne sont pas seulement les femmes dont les règles ne vont pas bien qui sont sujettes à cette maladie ; celles dont j'ai parlé aux observations v et VI étaient bien réglées : mais quelquefois elle est occasionnée, comme il arriva dans les deux cas de ces observations , par un vice que les vaisseaux ont contracté à la longue ; d'autres fois par une pléthore que le flux menstruel, quelque bien réglé qu'il soit, ne peut pas évacuer suffisamment ; et le même Joacli. Camérarius rend compte d'une observation quiserapportefortbienà cecas.<(Une )) certaine dame de qualité, d'une cons- » titution sanguine, qui s'était mariée il )) ya vingtans, et qui est -a présent veuve, » est sujette depuis tout ce temps la à un » vomissement de sang très abondant, qui « revient plusieurs fois chaque année , ■» qui ne l'incommode point, et cela quoi» »que l'évacuation de ses règles se fasse » convenablement. Mais aussitôt que ce » vomissement cesse , soit <|ue ce soit de « lui-même, ou que le cours en soit em- » jiêcbé par les remèdes , elle se trouve » mal et sent une grande lassitude par » tout le corps. Ce qu'il y a aussi d'étonwnant, c'est que ce vomissement ne se
LEXTftE.
» soit pas arrêté malgré la saignée à lai» quelle elle a quelquefois recours. Je )) r.ii donc avertie de prendre garde de M ne pas s'opposer au cauis de la nature, i) et surloiit d'avoir soin d'observer un j) régiuie couvenuble, en mettant de côté » tous les autres remèdes un peu vio- » lenis. « Sciieiik. p. SiO.
Les ferniues qui ont passé l'àgc critique ne sont pas plus evemptes de cette nialaladie; car Lang fait mention dans ses lettres d'une abbesse de cinq uan te-liuit ans qui avait de la toux , qui élait attaquée chaque année d'une douleur autour des hypoclioiidres, sans lièvre, et qui en était délivrée par un vomissement de sang spontané et copieux. Carden dit qu'il a vu une feraine qui voniissaitle sang toutes les années , depuis l'âge de Irentesix ans , et qui avuit déjà passé celui de quatre-vingt-seize.
La maladie noire tire aussi souvent son origne de la suppression du flux hémorrboïdal. Hoffmann a vu un homme qui, après une pareille suppression, .souffrit presque pendant une année de Irèsviolentes coliques, accompagnées de défaillances continuelles ; après quoi il eut des évacuations de matières noires , par le vomissement et par les selles: il mourut enfin, ayant le colon attaqué du sphacèle, de Morbo nigro, § b. Les héinorrhoïdes , comme je l'ai prouvé fort au long, et la maladie noire sont aussi la même maladie, dont le siège est différent; et vous voyez tous les jours des personnes sujettes aux hémorrhoïdes, qui, lorsqu'elles lluent mal , se plaignent d'une douleur gravative à la région de i'e^toraac, qui ont des nausées et qui rotent continuellement.
J'ai vu en 1750, une femme qui perdait tous le,"; jours par les veines hémorrhoïdales environ dix-huit onces de sang , en sorte que la somme de ces pertes, faites dans l'espace tl'une année et pesée assez exactement, passait quatre cent douze livres. Or, comme il arriva deux lois que le sang cessa de couler pendant deux jours, elle lut attaquée d'un cruelle douleur d'estomac, avec une angoisse excessive et des maux de cœur continuels, en sorte qu'elle vomissait tout ce qu'elle avait avalé; ces symptômes ne cessèrent que lorsque l'écoulemcnl fut rétabli, et il n'est pas douteux qu'ils n'eussent dégénéré en vomissement de sang, si le flux hémorrhoïdal avait été plus long-temps supprimé.
L'abus du vin qui dclruit les forces di-
gestives , et qui dilate tous les vaisseaux au point de les faire enfin tomber dans un relâchement général, donne aussi quelquefois lieu à la maladie noire. Hoffmann a vu un homme adonné au vin, qui n'avait point d'appétit, qui était faible, maigre , sujet à une douleur de l'hypochondrc gauche, ayant le teint plombé et semblable à celui qu'on a dans la jaunisse , lequel, après avoir bu dans un repas une grande quantité de vin de Hongrie, fut attaqué d'évacuation d'une matière noire par le vomissement et par les selles qui l'emporta le troisième jour.
Cependant la maladie noire n'arrive pas toujours à la suite de quelque accident, niais elle est quelquefois l'effet d'une faiblesse naturelle des vaisseaux des intestins. Bauhin nous a conservé 1 histoire d'un valet de chambre « qui avait » été valétudinaire pendant toute sa vie, » qui était tounnenlé de tranchées et de » douleurs de l'estomac, surtout après les )) rej)as ; il était souvent resserré, il » était maigre par tout le corps et « avait le teint jaunàlre : enfin trois ); mois avant .sa mort il rendit par le vo- » misseinent une très grande quantité de u sang pur; ensuite il lut de nouveau at- » taqué de ses tianchées ordinaires aux- )) quelles se joignaient le malin et le soir » des vomissemenlsde matière noire: com- » me il élait fort constipé, je voulus qu'il » prît des liivcments, lesquels amenèrent » une matière semblable: il avait aussi de » fréquents évanouissements. Le vomisse- » ment ayant cessé, le ventre commença "à lui enÛer huit jours avantsa mort. »
Enfin le vomissement de sang est un symptôme de fièvre; et premièrement l'ex'^eilent Torti a vu des malades attaqués d'une fièvre intermittente maligne , qui, lors du paroxysme, évacuaient par les selles beaucoup d'un sang noir et semblable à de la poix, lesquels ont été trèsbien guéris par le seul usage du quinquina, pag. 182. Et M. Weber nous a conservé, dans le second tome d'un petit traité qui est rempli de bonnes choses, une ob.îer\'iition excellente, et qui mérite d'être lue, au sujet d'une femme qui était attaquée de selles très-abondantes d'une matière noire , sanguinolente et p.ireille à de la poix. Mais le vomissement de sang est beaucoup p!us fréquent dans les fièvres continues, putrides ou malignes; car les vaisseaux se remplissant beaucoup ]iar la chaleur de la fièvre , et le foyer de la maladie étant dans les intestins, l'effort est plusgrand vers CCS par-
A M. ZIMMERMANN
tiesjaussi n'est-ilpasétonnantsiles veines des in teslins se gonflent et se crèvent enfin, tantôt avec le plus grand danger, tantôt avecsoulagementjcar j'ai vu plusieurs fois l'un et l'autre de ces efl'ets , en sorte que l'aphorisme d'Hippocratc, liv. iv, apli 21, n'est pas toujours vrai. Mais ce qu'il enseigne dans l'aphorisme suivant demeure très-vrai : si dans les commcncemenls de quelle maladie que ce soit, on rend de la bile noire par le haut ou par le bas , c'est un symptôme mortel; car j'ai observé que toutes les fois que cette évacuation était arrivée les premiers jours, la mort s'en était suivie peu de temps après. Car ce symptôme dénote , ou bien une extrême putrldité qui détruit entièrement le ressort des intestins, ou bien une dissolution complète, ou une fièvre excessive qui fait :ompre les vaisseaux internes : alors assurément tout est perdu si la fièvre augmente encore ; mais si la maladie diminuant un peu, le bas- ventre étant nettoyé , si alors, dis-je, les autres couloirs étant débouchés , les vaisseaux qui étaient engorgés depuis long temps se dégagent , la maladie prend souvent une bonne tournure, même chez des sujets déjà âgés.
J'ai vu pendant les mois de février, de mars et d'avril, en 17G8, une femme replette, âgée de quatre-vingts ans, qui était réchappée trois an s auparavant d'une apoplexie, et qui s'était tirée plusieurs fois de î'hydropisie ascite, laquelle, étant atfaquéed'une fièvre continueavecredoublements, fut attaquée quelques jours après d'une douleur violente et presque continuelle toutautour dubas-ventre, laquelle s'était apaisée après une saignée. Bientôt après il survint une douleur insupportable au fondement, entre les fesses, accompagnée d'une tumeur aussi grosse qu'une pomme médiocre; ce n'était point une tumeur hémorrhoïdale, mois une tumeur cutanée , de celle que les auteurs appellent œdème phlegmoneux ; elle diminua beaucoup, de même que celte nouvelle douleur, après qu'on y eut appliqué des sangsues. La douleur du basventre subsistait encore ; on renouvela à plusieurs reprises l'application des sangsues , et toujours avec beaucoup de soulagement pour le fondement qui se guérit presque tout-à-fait, en sorte qu'il recevait déjà très-facilement les lavements et que la fièvre diminuait tant soit peu; mais la malade n'avait pas encore recouvré le sommeil, il lui restait de la douleur au basventre , quoique moins forte, et de l'an-
goisse. Enfin , au bout de six semaines , elle fit par les selles une grande quantité de sang noir très-fétide, ce qui l'affaiblit passablement, mais elle se trouva mieux. Ses selles cbarrièrent pendant trois jours de ce même sang qui était plus ou moins noir et compacte. Elle usa pour boisson de lait d'amandes, et pour nourriture de bouillons de poulets, cuiis avec du gruau d'avoine ; le quatrième jour elle fut purgée avec de la manne et des tamarins, et se rétablit, contre toute espérance; elle se porte encore bien actuellement, dix huit mois après.
J'ai vu un homme de cinquante ans, le plus sanguin que j'aie connu, sujet aux liémorrhoïdes, et à de très-copieux saignements de nez, qui étant très-malade, en 1766, d'une fièvre bilieuse, quoiqu'elle fût déjà sur son déclin, ne put cependant en aucune façon recouvrer le sommeil ni le moindre appétit, mais resta sujet à des angoisses, à des mouvements de colère , à une douleur sourde des reins , jusqu'à ce qu'il eiit évacué , par une selle, une quantité de sang noir et semblable à de la poix : mais faites attention que cela arriva sur la fin de la maladie , et chez un malade qui n'était pas épuisé; car c'est dans une pareille circonstance qu'on peut reconnaître la vérité de cet aphorisme d'Iiippocrate : Si dans un épuisement occasionné par une malaiie aiguc ou chronique, ou de quelque autre manière, on rend par des selles de la bile noire ou une matière semblable à du sang noir, on meurt le lendemain. Pendant que le malade dont je viens de parler se guérissait, il en mourut un autre plus jeune , qui avait été attaqué de la mèuie maladie , après avoir é!é abattu par des chagrins et par une longue tristesse : sa maladie fut irrégulière ; il per» dit d'abord ses forces, et enfin quelques jours avant sa mort il rendit par les selles du sang noir, mais liquide et extrêmement fétide, et il perdit en même temps le peu de forces qui lui restaient.
Il ne faut point être surpris de la diversité des événements lorsqu'on fait attention à la diversité des causes. La femme dont j'ai parléplus haut, et le p.remier des deux malades précédents, étaient l'un et l'autre attaqués d'une pléthore particulière et d'une plénitude des veines di s intestins, et ilsont étéguéris par l'hémorrhagie qui en a étéla suite. Chez le second, tout le sang qui était entièrement corrompu s'était écoulé des mêmes veines et il avait en même temps rendu l'âme, comme il arrive
LliXIUE
dans de semblables circonstances à ceux qui sontatlaqiiés de l'iiémorrhagie pur le nez. Dans le derait r cas l'hémorihiigie est syinptomatique ; elle est criti([iie dans le premier, et assez semblable a celles que Kaempfa observéesdeiixfois, et qui, ayant lieu chez des malades qui avalent un engorgement dans les vaisseaux de testomac, et après un long us ige des remèdes , les soulageaient et dissipaient entièrement la maladie. L'iiémoi rliagie symtomalique ressemble à celles qui arrivent dans les maladies Ires-malignes, dans lesquellei le sang sort par tous les pores : il arrive fréquemment , dans la lièvre bilieuse d'Amérique , qu'on rend du sang noir el putride par le vomissement ou par le fondement , et p^r une sorte de diarrbée gangreneuse , suivant le rapjioi t de M. Moultrie : c'est aussi ce que M. Le Roy, Méin, el obs. de inedec, pag:e 65, a vu arriver dans les fièvres malignes du Languedoc, et dont j'ai eu la douleur de voir ici plusieurs exemples, malheurs que déplorent égalemenl les médecins de toutes les nations.
Mais il ne faut point ici passer sous silence une observation rare de Hoffmann, qui a rapport à la maladie noire qui sur vient dans les fièvres aiguës. « 11 s'était «manifesté, dit-il, dans l'espace d'une j) seule nuit, au brasdroitd'unenfml d'un )) mois une tumeur considérable qui de- » vint bientôllivide, dureet remarijuable » par l'enûure des veines ; elle l'emporta » au bout de trois jours, pendant lesquels » ce pauvre enfant ne cessa de crier , et » après qu'il eut rendu par les selles une » matière semblable à de la poix noire. «Cette tumeur maligne ayant été dissé- » quée, tous les musclei qu'elle couvrait, » aussi bien que les vaisseaux , parurent » rongés, corrompus , pourris et en^'or- » gés d'un sang fétide, landisqu'il neres- » tait qu'une très-petite quantité de sang y dans les autres vaisseaux du corps. Or, » il paraissait que cette matière noirâtre, » qui était sortie par les selles, était ve- « nue en partie de l'estomac, et en partie « des intestins, parce qu'il y restait en- » core un peu de cette matière, et que les « vaisseaux des intestins paraissaient être » farcis d'un sang noirâtre. »
Voilà, mon très-cher ami, les principales espèces de maladie noire décrites par les observations; mais il reste encore quelques questions à examiner, que je vais exposer ici. Premièrement donc on peut réitérer ici la question que j'ai déjà faite plus haut , savoir, si la maladie que
j'ai décrite est véritablement la maladie noire d'ÎIippocrate. — Il est vrai qu'elle est la première espèce de maladie noire d'Hippocrale , qu'il décritainsi (1) : « Le » malade vomit comme une lie , tantôt «sanglante, tantôt semblable à du vin » de la seconde cuvée {vinum secunda- » riuin) , tantôt p-areille à de l'encre de » polype (2) ; d'autres fois cette matière )) est acide comme le vinaigre , quelque- » fois elle ressemble à de la salive ou à » de la pituite, ou bien elle est comme » de la bile d'un vert pâle ; et lorsque le » malade vomit le sang, ce qu'il a vomi » a une puiinteur cadavéreuse (3) , et » laisse d.ius le gosier et la bouche une » sensation brûlante ; les dents en sont » agacées, et ce sang fermente avec la » terre sur laquelle il est répandu : et il « semble au malade qu'il est tant soit peu » mieux après qu'il a vomi ; mais il ne » peut ni se passer de nourriture, ni « manger beaucoup. Cependant, lors- » qu'il reste sans manger, il sent la faim » (4J, et sa salive est acide ; mais lorsqu'il » a p:is de la nourriture, il éprouve de » la pesanteur dans les entrailles , il se )) sent picoté comme avec des slylets il dans la poitrine et dans le dos ; il a des » douleurs de côté et une petite fièvre ; » il a la vue obscurcie , les jambes pe- » santés ; il a un teint plombé ( color » niger est) , et il tombe dans la con- » somption. »
Assurément , si on compare celle description avec les cas que j'ai vus et dont j'ai rendu compte plus haut, il ne restera aucun doute sur l'identité de la maladie noire d'IIippocrate avec celle que j'ai décrite, car il est aisé de voir, premièrement , qu'il y a eu un vomissement de sang dans l'une cl l'autre de ces maladies, quoique l'auteur du livre allribué à Hippocrale ait peut-être vu quelque-
(1) Demorlns, lib. sec. Morbus nigcr.
(2j Ce polype était vraisemblablement ce que nous appelons la sèche. Voy. flans le Dictionnaire de M. de Bomar, à la fin de l'ariicle Sèche.
(3) 11 n'y a dans le latin que fœtorem, qui signifie simplement puanteur; mais en cherchant ce passage dans l'Mippocrate de l'édition de M. de Haller, j'ai trouvé cadaviT olere videlur : il faut donc ajouter l'cpithète de cadavéreuse, epilhôte que M. Tissol donne aussi à celle puanteur, à la fin du paragraphe suivant.
(4) Je crois qu'il faut rendre ainsi cette expression viscera 'ugnnt, qui de mot à mot signifie: ses entrailles le sucent.
A M. ZIl
fois des vomisscmenls île maliùre noire qui n'était p.is sanfjuinolente ; mais «lurs il a eu tort ile confondre les voniissenienls noirs snnguinolenls avec les voinissements noirs non sanj^uinolenls ; cependant les vomissements noirs sangiiinolen!s présentent assurément toutes les variiitions de couleurs dont il est ici question , et tous les médecins ont observé qu'ils avaient celte puanteur cadavéreuse dont il parle. — 11 y a dans cette description des passages qui ne paraissent pas tout-à-f'iit clairs : « le vomisse- >) ment brûle le gosier et la bouche, les » dents en sont agacées , el ce qui a été « vomi soulève la (erre , et le malade ne » peut ni se passer de nourr.tiire , ni » supporter une nourriture un peu abon- » dante; mais lorsqu'il reste sans nour- » rilure , il éprouve un rongeraent dans » les viscères, el la salive est acide (1) » Il y a ici une erreur ( qu'on me passe ce terme) qui revient souvent dans les livres d'Hippoerate , savoir, que l'auteur y donne l'Iiisloire générale d'une maladie d'après une seule observation. Ce passage indique deux choses reniarijuables, l'acidilé et la fermentation avec la terre. Les ro!s et les vomissements acides sont assurément des symplôuies qu'on observe tous les jours chez tous ceux qui ont de mauvaises digestions ; la pluparldes malades que j'ai vus attaqués de la maladie noire étaient sujets aux acides, et les fentmcs mcnlionnées dans les observations cinquième et sixième s'étaient p'aintes d'agacement de dents après le premier vomissement. — Est-ce donc que le sang que les malades vomissent dans celle maladie est acide? Kon , assurément, car le sang ne devient point acide , el Solcnander, qui a goûté ce sang, l'a trouvé exempt de toute acidité , et jiuis'iue celui dont parle Ilippoci'ale avait une puanteur cadavéreuse, il en faut conclure qu'il n'était pas acide ; mais la matière gluante et acide dont l'estomac est souvcrrt rempli, el qui, avant le vomissement, y excitait des douleurs, des rongements et des sensa-
(1) Voilà la traduction lillérale à laquelle j'ai cru devoir donner le sens qu'on a vu plus haut, et avant que d'avoir vu l'explicaiion que M. Tissol en donne : je n'ai pas cru devoir changer celle que j'ai donnée d'abord, puisqu'elle est d'accord avec celte explication; mais il a fallu, pour eu faire sentir la nécessilô, exposer ici le sens lilléral.
VIERMANN. 573
lions mordicanlcs ; celle matière, dis -je, reiidue avec le sang, donnait des indices d'acidité, et fermentant avec une terre absorbante , el/c snulcuait celte ierrc.
Mais il y a aussi une autre raison de ce phénomène, car on observe qu'il a également lieu lorsqu'on fait jaillir à teire le sang de l'animal même le mieux portant, après l'avoir récemment égorgé, et ce sang n'est assurément point acide. Aussi m'étonnai-jc de voir que des auteurs très-graves de nos jours disent que la bile est acide , tandis (ju'ils agissent d'une manière qui s'accorde mal avec leur théorie, puisqu'ils cherchent à corriger celte saburre acide par des remèdes actsccnis.
La première maladie noire d'Hippoerate est donc un vomissement de sang, et c'est mal à propos qu'il a avancé que la bile était acide ; mais il donne aussi la description d'une srconde maladie noire, dans laquelle il parlera peut-êire de l'évacuation d'une vraie bile noire. Ne le croyez pas, puisqu'on ne peut pas même comprendre ii quel litre il donne à cette indisposition le nom de maladie noire.
Yoici celte description .- de Morbis , 1. Il, c. 72. « JiUrc maladie noire -. Le )) malade est jaunâtre el maigre , il a les « yeux d'un vert pâle, la peau fine, et )) il est faible ; el plus il y a de temps » qu'il est malade, plus aussi la maladie » devient fâcheuse ; et il vomit en tout » temps, comme par une distillation mé- » diocre , m.iis fréquemment, jusqu'à la « quantité de deux petits gob: lets ; il vo- » mit aussi ce qu'il a mangé, et en même » temps de la bile et de la pituite; et » après le vomissement, il a des douleurs » par tout le corps, et quetijucfois aussi » avant de vomir; et il a de légers fris- » sons avec un peu de fièvre, cl il vomit, w surloul après avoir mangé des choses » douces cl huileuses. « Il joint à cette description celle d'une maladie qu'il appelle de corruption, et qui est toul àfait semblable à celle-ci, si ce n'est que le malade vomit des grumeaux de bile coagulée , et qu'il en rend de semblables par les selles , mais ni l'une ni l'autre de ces maladies ne ressemble à la maladie noire, et je ne parlerai d'aucune de ces deux.
La maladie des rots, décrite dans le même livre , ch.ip. 07, a plus de rapport avec la maladie noire, car elle a plusieurs symplômcs communs avec la maladie noire occulte : ce n'est pourtant pas la même maladie. Elle a aussi du rapport , comme je l'ai remarqué plu5
574 1-^1 liaut, avec Y iléus hœmatites; et on n'est souvent pas exempt, dans la maladie noire, de tous les symptômes de cachexie qu'Tlippocrale attribue à Yileus hœmatites. De bons auteurs, tels que MM. Kœmpf et Bonté , ont vu, et j'ai souvent vu moi -même les gencives pourries , rongées et très-fétides ; j'ai aussi vu des malades avoir un teint cachectique et un sang malsain ; cependant, soit dit sans déroger à l'autorité deStahl , la maladie noire et Yileus hœmatites ne sont assurément point la même maladie, mais il n'est pas étonnant si, tandis que les forces digestives languissent totalement dans la maladie noire, il survient enfin une cachexie , à laquelle il me paraît qu'appartient plus particulièrement Yileus hœmatites. — Toutes les fois que le sang s'échappe par le vomissement ou par les selles , après de violentes et de longues douleurs de l'estomac et des intestins, chacun peut en déduire sans peine qu'il y avait un engorgement des veines de l'estomac ou des intestins, mais il serait assurément bien à souhaiter qu'on eût quelque signe pathognomonique qui donnât à connaître la maladie lorsqu'elle est encore occulte, de manière qu'il ne restât aucun doute , et qu'on pût ainsi éviter de tomber dans des erreurs funestes en méconnaissant cette maladie , et en la traitant comme si elle en était une autre. Mais malheureusement nous n'avons point encore de tel signe, ce qui n'empêche pourtant pas qu'un médecin ne puisse en avoir une connaissance certaine, lorsqu'ayant bien présents à l'esprit tous les symptômes décrits jusqu'ici, et surtout la description de la colique hémorrhoïdale qui tend au vomissement de sang, telle qu'elle est rapportée plus hautà la p. 84; lors, dis-je , qu'il comparera ces symptômes avec les symptômes produits par Jes autres causes qui donnent lieu aux douleurs de colique. — Si donc il arrive qu'un malade qui n'a point de matières amassées dans l'estomac , ni aucune sorte d'obslruclions , ni aucun vice de bile, ni trop de sensibilité dans le genre nerveux, s'il n'a commis aucune faute dans le régime, s'il n'est point sujet aux venis, et que malgré cela il sente de violentes douleurs, surtout à l'estomac, mais qui changent quelquefois de place , que ces douleurs se fassent ressentir le plus ^onvent aux reins, souvent même tout le long de l'épine du dos ; qu'elles augtaentent après le repas , qu'elles augmen-
tent surtout extraordinaireracnt après
l'usaç^e des aliments ou des boissons qui échauffent; que l'appétit soit irrégulier, qu'il y ait des relâches et des redoublements sans cause .apparente, avec la sensation d'une chaleur interne , un surcroît de douleurs après les purgations, de la maigreur, de la pâleur, de la faiblesse, et un fréquent pressentiment d'évanouissement ; il n'est presque aucun doute alors qu'il n'y ait un engorgement des vaisseaux de l'estomac et des infestins, et cette conjecture sera encore mieux fondée, si la personne attaquée de cette maladie est pléthorique ; si c'est un homme auparavant sujet aux hémorrhoïdes ; si c'est une femme mal réglée ou parvenue à l'âge de cinquante ans ; si les douleurs diminuent par la saignée, par les hémorrhagies, par des aliments non salés, et par des remèdes adoucissants.
Cette maladie est longue , et on en est souvent tourmenté pendant plusieurs années avant que les vaisseaux se crèvent; mais cette rupture ne se prévient que difficilement, et seulement au moyen d'une dièle très légère et d'une sobriété austère ; et il y a peut-être plus d'espérance de guérison après cette rupture des vaisseaux, comme je l'ai fait voir plus haut par jrlusieurs exemples. La guérison est quelquefois assez durable, comme il paraît par les observations lY, VI, VU et VIII. D'autres fois la maladie revient au bout de quelque temps, surtout s'il subsiste des causes qui irritent continuellement les intestins : c'est le cas de cette femme dont j'ai rapporté l'histoire dans la V* observation, et qui est déjà atteinte depuis deux ans de nou vellcs douleurs, lesquelles avaient si for augmenté il y a quatre mois, qu'il sem blait chaque jour qu'elle était sur l point de vomir le sang : cependant cclt évacuation a été prévenue heureusemen jusqu'à présent par la saignée , par un nourriture très-légère, par le petit-lait par la pulpe de casse , et surtout par les sangsues appliquées au fondement, ap plicalion qui a merveilleusement apais les douleurs.
Demande-t-on quel est le pronostic de cette maladie : l'issue en est toujours douteuse; ou vient pourtant souvent bout de la guérir. — Veut-on savoir quelle est la méthode curalivede la ma ladie tant occulte que déclarée : je n'a rien à ajouter à ce que j'en ai dit plu haut, dans les diverses observations qu j'ai rapportées ; mais , je le répète , j
A M. ZIMMERMANN
fais grand cas de,? sangsues, dont j'ai souvent observe l'ulilité. — Yoilà, mon cher ami, ce qu'il y a déplus important à savoir touchant la première maladie noire d'Hippoci'ate : je ne parlerai point des autres , car il n'y est fait mention d'aucune évacuation de matière noire, et c'est à la couleur que j'ai ég:ard à présent; circonstance à laquelle il paraît que l'auteur n'a pas fait beaucoup attention , lorsqu'il a donné le même nom à CCS maladies. — \Iais il y a d'autres indispositions dans lesquelles le malade rend par le haut et par le bas des matières noires, et même ces évacuations ont souvent lieu dans de graves maladies du bas-ventre; j'en ai vu plusieurs exemples , et j'en ai encore actuellement sous les yeux. Elles accompagnent souvent les squirrhes du pylore, les endurcissements du foie, les fièvres intermittentes chroniques, les rémittentes qui suivent le type des lièvres quartes, et les obstructions de la raie. On en trouve plusieurs cas rassemblés dans l'excellent ouvrage de M. l.ieutaud, ouvrage oîije puise tous les jours de nouvelles connaissances. On j'arle Fréquemment de cette maladie ; elle mérite que les médecins s'en occupent : ce serait un travail agréable, en même temps qu'utile, de rendre compte des nombreuses observations qui ont Irait à ses variétés et à ses causes, et d'en l'aire l'examen ; mais comme le libraire me presse maintenant de mettre fin à ce petit traité, qui était commencé depuis plusieurs mois, il ne me reste pas assez de temps pour entreprendre ce travail : je passe donc à d'autres choses.
IV' OBSERVATION
Un homme du peuple, âgé de trentesix ans , après avoir servi pendant cinq ans dans les troupes de mer chez les Anglais, et avoir élé enrôlé de force chez les Prus^iens , cîi on lui vola cinq cents florins d'em|!ire , avait fait neuf campagnes le chagrin et l'angoisse dans l'ânic. ïl profila de l'oi casion que lui fournit la jjalaille de Collin pour déserter, et pour se retirer dans sa p itrie, oii il se mit d'abo'd à Iravailler dans une imprimerie en qualité de pressitr ; mais, ne se trouvant pas assez robuste pour continuer ce travail , ii chercha ii gigner sa vie en s'occupant ii celui de rt parer les chemins : cependant, et mulgré toute sou activité, il fut plus d'une fois obligé de
quitter son ouvrage à cause d'une crue lie douleur d'estomac. — Enfin, ayant élé forcé à garder le lit, par la continuité et la violence des souffrances qu'il endurait, il me pria, l'automne dernier, de lui procurer du soulagement. M'étant exactement informe des symptômes de cette maladie, je ne trouvai rien de lésé dans les fonctions, si ce n'est que le sommeil était empêché par les douleurs, et que l'évacuation des selles était si tardive que le ventre était presque continuellement resserré. Le malade n'avait point de dégoût ni de nausées, excepté quand il s'était chargé l'estomac de mauvais aliments qui irritaient ce viscère.
Mais il sentait une douleur aiguë continuelle qui aug-menlait souvent et qui ne cessait jamais, qui devenait surtout plus forte après le repas, et dont le siège était renfermé dans d'étroites bornes, savoir, au milieu de la région qui s'étend depuis le cartilage xjphoïde jusqu'au nombril.
En examinant avec attention quelles pouvaient être les causes d'une si cruelle maladie, je n'en trouvais presque point qui pussent avoir réduit le malade à un si triste état, excepté une pierre dans les inleslins ou un squirrhe : je soupçonnais même aussi quelque vice dans le ïoie , à raison de l'opiniâtreté de la constipation; et ce qui me confirmait dans ce soupçon, c'est qu'en tàtant l'hypochondre je trouvais que le limbe inférieur du foie était plus dur qu'il n'aurait dû l'être naturellement; mais comme cette dureté s'élevait peu au dessus des extrémités dis côtes, il m'était difficile d'en porter un jugement sûr. Le siège de la douleur, lequel pouvait être à portée de la main, paraissait êlre dans un état naturel lorsque je le palpais légèrement, mais quand je pressais fortement dans cet endroit, cela causait une si grande douleur, que j'ét is obligé de m'absteiiir de celte pression , ce qui indiquait un vice dans le pancréas situé au dessous. — Le malade n'attribuait son état à aucune maladie précédente ; maisles fatigues de la guerre et le chagrin auquel il avait élé longtemps en proie, étaient bien propres à donner lieu à la formation d'un squirrhe. Quelques circonstances me faisaient croire qu'il y avait une pierre, mais un plus gr nd nombre me persuadaient qu'il n'y en avait point. Je cherchai donc uniquement à résoudre ce squirrhe, en supposant qu'il n'était pas encore complètemail formé , et cela d'autant plus vo'on-
tiers , que je m'assurais que les remèdes deslinés à remplir celle indication seraient utiles, au cas qu'il y eût une pierre. Mais je voyais avec le plus vif cliagrin que malheureusement j'él;iis obligé de renoncer aux remèdes les plus choisis, n'étant pas possible de se les procurer sur la fin de l'automne.
Je lui prescrivis cependant une nourriture légère, et je lui fis avaler des savons naturels les plus doux qu'on pût avoir dans celle saison ; je lui fis appliquer les fomentations les plus émollientes , et j'eus soin qu'on lui donnât des lavements deux ou trois fois par jour.
Cela ne lui procura aucun soulagement, mais du dégoût. 11 usa sans succès d'une eau minérale artificielle. J'essayai si les calmants pourraient lui faire du bien , mais ils réussirent mal. Je mis enfin tous les remèdes de côté , et je conseillai au malade de ne vivre que de lait, adouci de tant soit peu de miel. 11 n'en fut point soulagé, et la maladie ne lui en laissa pas plus de velâclic , excepté jicndant quelques heures de la nuit, après avoir pris de l'opium, dont je lui permis d'u- .ser tous les soirs depuis le milieu de janvier ; et déjà, plusieurs semaines avant sa moil, je consentis à ce q i'il en prît tous les malins : je m'y sentais eng-ag^é par un motif d'humanité et de religion, et parce que, d'après ce motif, il me paraissait affreux d'abandonner un homme à des douleurs si cruelles et si infructueuses , tandis que la bonne Providence nous a pourvus avec largesse d'un remède propre à adoucir ces douleurs.
Je n'ignorais pas que l'opium était contraire à toutes les indications curalives, 1° en affaiblissant ks forces de l'estomac, ce que prouva le dégoût que le malade éjuouva sur la fin de sa maladie pour toute espèce d'alimen's ; 2» en rendant le ventre plus paresseux ; 3° en empêchant le dégagement des matières coa- 'gulées; -i" en privant les reiTièdes de leur efficacité ; 5" en aballant les forces de l'âme. Mais il n'est rien de |)ire que la douleur, et lorsqu'il n'y a plus d'espérance de guérison , il ne reste plus rien à faire ([u'à adoucir les douleurs. — Un autre médecin fit saigner le malade au mois de février : c'e>t sans doute un dessein utile quede diminuer la quantité de l'Iiuinide railical chez un homme, (juelqne épuisé qu'il soit dei)uis long-temps par la mal.idie, par le jeûne, par les douleurs et par la privation du sommeil , si on peut espérer d'abréger par là la lon-
gueur de celle maladie. Mais celle saignée ne fut elle point faite dans un autre but? Je suis un Davus, et non pas un OEdipe.
Il n'y avait point de jaunisse : le malade poussa des hurlements les dernières semaines de sa vie , ce qui me fit craindre plus d'une fois qu'il n'y eût un cancer à l'intérieur : le peuple, par un effet de sa superstition, les attribua à un serpent qui rongeait les entrailles de ce malheureux. La respiration avait été aisée et régulière pendant tout le cours de la maladie , et elle conlinua à l'être également jusqu'au dernier jour. Les douleurs ayant tant soit peu diminué, il survint un léger dérangement d'esprit qui dura une heure, et le malade expira le 1<^' avril, à cinq heures du matin , sans avoir éprouvé aucune difficulté de respirer. Le pouls ne s'écarta point de l'état naturel, si ce n'est qu'il s'alTaiblit. — Je croirais à peine (jue le cadavre de cet homme , qui était haut de six pieds et d'une taille carrée, ne pesait que cinquante livres; mais le chirurgien qui a fait la dissection, et son aide, en ont été les témoins La peau éliiit dure et laide • les muscles du bas- venire étaient minces, maigres et noirâtres ; il n'y avait à la place de l'épiploon qu'un fragment de membrane très-mince , de la largeur de la paume de la main. Les intestins of fraient un aspect dégoûtant. La membrane externe du duodénum , le pylore la partie de l'estomac qui en était la plu proche, et les intestins qui l'avoisinaient étaient tachés d'un jaune fojicé. L'estomac était vide et parfaitement sain ; mais il était un peu Irop penché à gauche, où il était caché sous le foie; celui-ci était extrêmement gros sans aucune attache , s'élevant au dessus de la troisième côte, et ne faisant qu'une masse continue avec la rate. Sa surface était partout hérissée de tubercules ; il ct.iit dure au toucher comme de la pierre , excepté dans l'endroit oii ce viscère reçoit la veine porte. Sa dureté, beaucoup plus grande que celle d'un cartilage , et presque égale à celle d'un os récemment formé , laisiiil qu'il cédait à peine au scalpel , cl on sentait par -ci par -là craquer du gravier <n le coupant. Il était absolument vide de sang , et avait la couleur du fromage nouveau; il s'écartait cepcndaut un peu moins de l'état naturel vers sa partie concave et moyenne. Un morceau qu'on en découpa se trouva plus pesant que du marbre. Le lobe inférieur, qui était trè*
A M. ZiMMEUMANN.
(hir et très -gros, comprimait toutes les parties voisines. — La vésicule du fiel était petite , cylindrique , ne contenait qu'une pelile quantité de bile fluide et très-noidB, mais rien de coagulé. La rate était un peu plus grosse que le naturel, d'une couleur noirâtre, fort remplie d'un sang noir et fluide, que je faisais couler avec la plus grande facilité en y faisant une légère blessure, en sorte qu'il n'était presque pas possible de douter que le sang ne se fîit épanché au -dedans du tissu cellulaire, ou qu'il n'existât une anastomose, au moyen de laquelle, un seul vaisseau de ce viscère venant à se vider, tous les autres se vident par là : et, ce qui mérite d'être remarqué, c'est que la raie était si éloignée d'être endurcie, que, lorsque le sang s'en fut écoulé, elle tomba en pourriture.
Il ne faut donc pas chercher plus longtemps la cause des douleurs qu'avait souffertes ce malade ; car quel est le médecin qui ignore que le squirrhe du foie cause de violentes douleurs d'estomac? Est-ce donc qu'on a mal à propos attribué de semblables douleurs au pancréas , tandis qu'il n'était point en faute? On trouve , assurément, dans le Sepulchretum de Bonnet (livre iii,sect. 7), plusieurs exemples de cruelles douleurs d'estomac causées par le squirrhe du pancréas; c'est ce qui parut à découvert après avoir écarlé l'estomac , car le pancréas était trois fois plus gros que le naturel , plus dur que le foie, plus graveleux, de la même couleur et de la même pesanteur:
c'était donc ce mauvais état du pancréas qui avait été la véritable cause des douleurs, car l'estomac était comprimé entre CCS deux viscères , aussi durs que des pierres, comme dans une presse. Ajoutez à cela que la surface de la partie moyenne inférieure du pancréas semblait menacée du cancer : car elle avait je ne sais quoi de livide , et était parsemée de ces tumeurs qui viennent de l'expansion du tissu cellulaire, lesquelles je crois être le signe pathognomonique du cancer actuellement existant, ou prêt à se former. Il n'y avait point d'adhérence non naturelle dans tout le bus -ventre. Pour les autres cavités, comme il paraissait par l'histoire de la maladie qu on n'y devait trouver aucun vice, je m'abstins volontiers de les faire ouvrir, d'autant plus que j'y étais obligé parce que le moment de l'ensevelissement approchait. Il paraît que le squirrhe élait déjà complètement formé depuis long-tempsj par conséquent
Tissot,
les remèdes n'avaient pu produire aucun effet.
Les règles de précaution qui découlent de celte observation, et qu'il importe aux médecins d'observer, n'échapperont pas à votre pénétration ; il serait ennuyeux de s'y arrêter plus long-temps. Cependant permettez-moi d'ajouter une autre observation qui s'est présentée la même semaine, et qui, à la vérité, n'est pas d'une aussi grande importance, mais qu'il ne faut pas regarder comme inutile. — Un garçon âgé de quatre ans, qui avait été guéri tout nouvellement de l'atrophie des enfants par l'usage du quinquina et de l'extrait de trèfle de marais , rendit un matin dans le lit , avec une légère démangeaison au fondement, un ver ordinaire, et en même temps un ténia naissant ; celui-ci ressemblait à un gros fil blanc, uniforme, long d'environ vingt-cinq pouces , plié en rond en quatre ou cinq contours , et tout-à-fait semblable à ceux que M. Linné a trouvés dans les fontaines de Suède, et qu'un seul médecin a trouvés dans une fontaine de la Suisse. M. Haller , qui n'ignore rien de ce qui a trait à l'histoire naturelle, a observé qu'il se trouve fréquemment de tels vers dans les poissons ; mais je ne me rappelais point d'avoir lu ou entendu dire qu'il en fût sorti de pareils du corps humain et chez un enfant. Cependant j'ai appris peu de temps après, d'une dame véridique , que cela était arrivé quelquefois à sa fille , jusqu'à ce qu'elle eût atteint l'âge de dix ans , mais que depuis quinze ans elle n'avait éprouvé aucun symptôme qui partît indiquer la présence d'un ténia. Comme aa moment où on me montra ce ver j'étais sur le point de faire un voyage, je demandai qu'on me le conservât dans du lait ; et je fus bien aise, à mon retour, de m'être procuré par là la facilité d'examiner attentivement : 1° si ce ver avait quelque mouvement ; 2" s'il avait pris de l'accroisaement dans le lait ; 3» si , après l'avoir coupé, il se reproduirait de chaque portion un animal entier.
Je voudrais aussi qu'on fît attentioa 1° combien il est ridicule de donner à ce ver le nom de solitaire, puisqu'on l'a vu habiter avec des strongles , comme plu- .sieurs observations l'ont déjà fait voir; 2° que celle observation est un nouveau témoignage qui confirme la vertu vermifuge du quinquina ; que la véritable cause de la génération des vers est une faiblesse du système gastrique, tt que
celte même observation démontre que le V('rit;ible moyen île guéiison consiste à fortifier ce système ; 3° j'observerai exacleraent si cet enfant aura dans h suite le ver plat. 11 s'est écoulé neuf ans depuis ce temps là , et ce jeune garçon , qui est plein de vie et de santé , n'a jamais aperçu depuis lors aucun ténia.
J'ai cependant vu plusieurs personnes qui, après avoir une fois été délivrées de cet animal , par l'usage du remède que vendait ci-devant le chirurgien ISoufer, et que vend à présent sa veuve (1) , ont été peu d'années après de nouveau sujettes au ver plat. Il est donc faus que lorsque ce ver est une fois sorti , il ne s'en reproduit point d'autre.
J'ai parlé jusqu'ici de ce que j'ai appris par des dissections de cadavres; je dirai à présent les bons effets d'une incision sur une malade. — Une fille âgée de trente ans, d'uneconstitulion robuste, jouissant d'une santé constante et d'une réputation inlacle, commença, il y a vingt-huit mois à se pliiindre d'une céphalée pour laquelle elle vint me consulter quelques semaines après, se sentant déjà affaiblie. Ce mal la tourmentait jour et nuit, et elle ne pouvait point dormir. Le siège de la douleur, là oii elle était la plus vive, occupait un si petit espace, qu'un sou l'aurait couvert; il était situé à l'angle interne postérieur de l'os pariétal du côlé droit. Tout le devant de la tète éprouvait de la douleur , et celte douleur était si furieuse , qu'il semblait à la malade, t.mtôt qu'on la bri^iLiit , tanlôt qu'on lui fendait le crâne. C'était assurément un mal bien affligeant. — El'e dt ineuriiit à la Ciimpagne où elle était née , et je ne l'ai vue que rarement ; mais sa mère ou son beaupère me rendait un com[)le exact de sa maladie. J'ai essayé tout ce que l'art de la médecine pouvait me suggérer , et autant que mes connaissances dans cet art pouvaient me le permettre; j'avais du moins la satisfaction de voir que ma malade était docile , aussi bien (|ue les personnes qui la soi!;;naienl. Elle se sentit soulagée, mais pour peu de temps, par des ventouses scarifiées qu'on appliqua sur la y)ariie douloureuse ; elle éprouva un soulagement un peu plus durable au moyen d'une abondante suppuration , excitée par des canlliarides ap-
(1 ) On sali que le roi de I^'rance a payé génère isetneni ce secret, et l'a fait publier il y a quatre an?.
pliquées à la tête. — La saignée fut inutile : il en fut de même de celle qu'on lui fit en ouvrant l'artère temporale, ensuite de ce que je me souvenais d'avoir lu autrefois dans les Lettres de Conrad Gesner , que ce grand homme avait guéri deux cents ans auparavant une maladie assez semblable par une pareille saignée. Les bains de pieds tièdes furent sans succès , aussi bien que les bains froiiis de tout le corps , et une douche d'eau froide versée sur la tête. Je fis donner trois fois de l'opium , mais inutilement; je ne réussis pas mieux en ayant recours au séton , qui avait été d'un si grand secours à cette malade dont parle Ruysch ; en un mot, toutes les tentatives furent inutiles. — Les règles coulèrent régulièrement pendant tout le cours de la maladie. La santé ne fut troublée en rien pendant plusieurs mois , excepté par rapport au mal de tête , et à l'insomnie qui était presque continuelle. Mais depuis quinze mois environ, les forces étant abattues par la continuité de la douleur et par la privation du sommeil, la faiblesse obligea la malade à garder le lit , et la machine commença à tomber en décadence. Il survint successivement du dégoût , des coliques , des vers longs et le ténia, desquels elle ne s'était point aperçue jusqu'alors , depuis l'âge oii on est sujet aux vers; elle en fit plusieurs et à diverses fois ; elle fut tourmentée de palpitations presque continuelles, d'angoisses, et d'un endolorissement de toute la peau.
Après lui avoir laissé passer tout l'hiver sans remèdes , dont j'avais voulu qu'elle s'abslînt, je pensai, à l'entrée du printemps, à un moyen qui me parut le seul propre à sauver la malade d'un si misérable état; c'était d'inciser l'endroit de la douleur en y faisant une large plaie jus(|u'à l'os, afin que les nerfs de la peau et des muscles étant ainsi entièrement coupés , cette partie douloureuse devînt incapable d'éprouver la douleur.
Je ne doutais presque point que la guéridon ne s'en suivît , et les doutes que j'aurais pu avoir ne m'auraient point empêché de faire cette tenîalive , puisqu'une espérance incertaine est préférable à un désespoir certain. J'avoue que ce qui causait la douleur pouvait résider au dessous de celle douleur; ce pouvait être quelque vice dans l'os capable d'irriter désagréablement les muscles, et dans ce cas i'incision n'aurait pas été capable de guérir celle maladie ; mais elle la
A M. zn
mettait à découvert et frayait en même temps un chemin aux topiques et au trépan. — La malade eut assez de courage pour vouloir se soumettre de bonne grâce à cette opération, s'inquiétant peu des plus cruels tourments, pourvu qu'ils pussent mettre fia à sa maladie. Le chirurgien fit cette incision le 12 avril 1760, en fendant la peau par une incision cruciale jusqu'au péricrâne, de sorte que chaque incision fut longue de deux pouces. J'eus soin de faire exciter une suppuration abondante ; et le troisième jour après l'opération j'irrilai dix fois le péricrâne à nu avec un instrument de fer tranchant, sans que la malade le sentît aucunement , soit que je l'eusse avertie ou non que je voulais essayer cette irritation. Le septième jour je réitérai les mêmes expériences avec le même succès ; ce que le chirurgien trouva admirable , et dont il fit l'épreuve , laquelle il a réitérée ensuite plusieurs fois avec le même résultat. Le péricrâne n'est donc pas sensible. La plaie fut fermée le cinquième de mai. — La malade fut plus heureuse qu'elle ne s'y attendait ; elle fut quitte de la douleur qui la tourmentait au moment où la peau fut incisée, et cette douleur n'est jamais revenue depuis lors. La douleur gravative de la tête se dissipa petit à petit, et elle ne se plaint actuellement de rien que de faiblesse, de palpitations, d'un endolorisscment à la peau du tronc et des membres, et de dégoût. Le sommeil revient , quoique lentement. Mais comme tous ces symptômes ne sont que les effets d'une cachexie produite par le manque de mouvement et par les veilles, j'espère qu'ils se dissiperont à la faveur de la vigueur de l'âge et de l'esprit de la malade.
Elle a déjà usé avec succès de l'ipécacuanha pour débarrasser son estomac des nausées qui l'incommodaient. Un mélange de rhubarbe et de racine de pied de veau détachera et entraînera les impuretés amassées dans les intestins; il ranimera le ton des viscères , redonnera du jeu au mouvement péristaltique et rétablira les forces de l'estomac J'espère 'terminer la cure par le moyen du quinquina et du fer, pourvu que l'organisation de tout le système de l'extérieur de la têle ne soit pas encore dépravée, ce que donnent lieu de craindre la longueur et l'opiniâtreté de cette maladie ; car si cela était , il serait à craindre que les parties voisines n'en souffrissent bientôt; mais cela même n'aurait aucuu rapport
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au traitement de la douleur; et si ce malheur, que Dieu veuille éloigner, avait lieu, il prouverait seulement qu'on atrop tardé à user du remède , niais non pas qu'il eût été inutile en y ayant recours de bonne heure. Quelle a été la cause de la maladie ? La malade n'en a indiqué aucune d'éloignée, que des fardeaux trop pesants qu'elle avait portés sur la tête. La cause prochaine consistait en une humeur fortement fixée sur les nerfs, et peut-être sur une ramification assez considérable du nerf dur, laquelle passe dans l'endroit qu'occupait le siège de la douleur. J'écrivais ceci au mois de mai 1760. Peu de temps après la malade a changé de demeure, et, comme celte demeure est fort éloignée de la ville, je ne l'ai point vue depuis ce temps-là, mais j'ai cependant appris plusieurs fois par son frère que sa santé était toujours chancelante , mais que les grandes douleurs n'étaient point revenues. — Quel corollaire peut-on déduire de celte observation? Que la médecine d'aujourd'hui est trop molle ; qu'elle donne trop dans les remèdes qui favorisent la mollesse , et que c'est mal à propos qu'elle a renoncé à des remèdes d'une efficacité plus mâle. On fait trop rarement attention à cette observation d'Hippocrate , que le fer guérit les maux qui résistent aux médicaments. Mais, et c'est un malheur à déplorer, cette médecine mâle, qui voyait de très-mauvais œil la trop grande timidité dans les doses et la crainte des instruments de chirurgie; cette médecine héroïque à laquelle les anciens se plaisaient, est tombée en désuétude : les Arabes, Sennert, Etmuller, Stahl, Hoffmann , la plupart des Allemands, des Italiens et des Français, tant de ce siècle que du siècle passé , l'ont méprisée.
Conrad Gcsner, Torti, Haller et quelques autres modernes en ont fait usage , mais ne l'ont pas encore rétablie.
Cet hiver, qui a été fécond en maladies, m'a fourni plusieurs autres observations utiles; mais je suis las de vous avoir entretenu de tant de misères , et j'ai d'autres choses à vous dire. — Vous avez déjà reçu la seconde édition de ma lettre à M. Roncallo (l), laquelle est purgée des fautes qui avaient défiguré la
(1) Ce qui suit était déjà écrit le 12 de décembre 1759, maisj'avais eu plusieurs raisons pour le laisser jusqu'à présent parmi mes papiers.
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première, au point que dans des endroits il n'y avait point de sens , tandis que dans d'autres le vrai sens était perverti. Pourquoi, a vez-vous ditalors, a-t-on fait une seconde édition de ce traité, dont la médecine aurait bien pu se passer sans rien perdre ? Je ne répliquerai rien à cela ; j'avoue que ce petit écrit est inutile, si on ne veut regarder comme utiles que les ouvrages qui contiennent quelque chose de nouveau , ou éclaircissent quelque vérité encore trop obscure. Je ne puis cependant pas le regarder comme inutile , une observation attentive ne m'ayant que trop appris à connaître la légèreté des hommes , et sachant trèsbien qu'autant ils sont faciles à embrasser une erreur qu'on leur présente sous un point de vue qui les intéresse vivement, autant ils sont portésà la mépriser, si on leur en a fait une fois sentir le ridicule, La fougue avec laquelle j'ai vu le comte Roncallo Parolini , déjà renommé par d'autres ouvrages, attaquer l'inoculation , m'a fait craindre , légèrement à la vérité, que des lecteurs d'ailleurs d'un esprit superficiel ne s'en laissassent imposer par le nom que cet auteur s'est fait et par la véhémence de son style, au point de regarder comme nuisible une méthode que l'Esculape de Brixen décriait comme dangereuse, et que les invectives amères qu'il s'est permises ne leur parussent des raisons tranchantes.
Il m'a paru que le seul moyen de parera ce danger était de faire voir que la brochure entière de M. Roncallo ne contient pas la moindre chose qui soit contraire à l'inoculation.
C'est un grand feu sans force, et dont la violence n^aUoulil à rien ({].
J'avoue cependant, comme j'en ai déjà averti dans cette même lettre (2), que je n'aurais pas épousé cette querelle , si je n'y avais pas été invité fort obligeamment par des gens que je considère infiniment , et qui sont chers aux gens de lettres par plus d'un endroit, tandis que vous-mêmes vous refusiez de vous en charger. Mon caractère ne me permettait pas de suivre la manière de procéder injurieuse de M. Roncallo. Mais pourquoi n'aurais-je pas repoussé par des plaisan-
(1) . . . . Magnus sine viribus ignis Incassum furit . , .
(2) C'est la lettre adressée à M. Ron- «aUo; la première de çç recueil.
teries sans fiel un adversaire qu'on ne peut réfuter par des raisons , puisqu'il a lui-même absolument renoncé aux raisons? M. le comte, se fiant à sa réputation , a cru que sa colère porterait des coups mortels à l'inoculation, mais ils ne m'ont pas paru tels. lise plaindra peutêtre que ma lettre est fort différente de celle que j'avais adressée à M. de Haen. Je ne désavoue pas celte différence ; cependant celte plainte sera assurément injuste , et devra paraître telle à tous ceux qui , ayant parcouru les opuscules de MM. rte Haen et Roncallo, verront combien leurs écrits diCfèrent entre eux de toute manière. Et vous, mon cher Zimmermann, vous apercevrez bien une seconde raison de cette différence qu'il y a entre mes deux lettres , vous qui savez combien je fais cas du professeur de tienne , combien j'ai de vénération et d'amitié pour lui, sentiments qui me sont communs avec tous les médecins.
Ce n'a été qu'avec chagrin que je suis entré en lice avec lui , et avec des forces assurément inférieures aux siennes : je ne l'aurais jamais fait ])Our un objet de moindre importance ; mais pour parler avec Aristote, je suis ami de Platon , je le suis de Socrate , mais je suis encore plus ami de la vérité. Ce sont les droits de celle-ci que j'ai lâché de revendiquer, autant que mes faibles talents pouvaient me le permettre. Et mes efforts ne manquent point d'être secondés par le nombre des autorités , et des autorités d'un rang distingué; et les avantages certains que l'inoculiition a par devers elle, me donnent bonne espérance. Mais il me manque l'approbation de mon illustre antagoniste , puisqu'au contraire , après avoir lu allentivement ma lettre, il a jugé que l'inoculation n'était pas aussibien défendue qu'il L'avait cru. Je n'ai cependant rien de nouveau à ajouter, à moins que je ne voulusse risquer de vous ennuyer à force d'accumuler les témoignages des auteurs les plus respectables. Ayant donc renoncé à toute espérance de convaincre M. de Haen , je n'ai pas seulement songé à écrire pour disputer sur celte matière, mais je saisis avec empressement cette occasion de m'entretenir là-dessus avec vous , comme un ami. — Je mets de côté toutes les autres objections de peu d'importance , lesquelles il faut abandonner aux railleurs , pour m'occuper de ces quatre que M. de Haen propose , et dont la solution paraît embarrassante.
A M. ZIMMERMANN
i° Que la petite-verole naturelle n'est pas fort dangereuse.
2° Que la pelite-ve'role inoculée l'est tout autant.
3" Qu'il y a tant de personnes qui ont deux fois la peiite-ve'role, que la sécurité qu'on peut se promettre de L'inoculation se réduit à peu de chose.
4» Qu'il y a un tel nombre de personnes qui n'ont jamais la petite-vérole , qu'on doit être perpétuellement en crainte de la faire prendre à quelqu'un qui en aurait été exempt toute sa vie.
Il lâche d'élayer son premier principe par plusieurs autorités; je lui en avais opposé un plus grand nombre, avec celte différence que la plupart de celles qu'il cite sont aussi eu ma laveur; mais cet auteur distingué veut presque partout qu'une exception serve de règle. J'en pourrais citer une infinité d'autres, mais M. de Haen n'en trouverait que bien peu à citer. Dans la lettre adressée à M. Moncallo , j'ai fait usage de deux nouvelles autorités. Qu'il me soit permis d'en rapporter ici quelques-unes de toutes récentes, et une autre qui avait été omise lors de l'impression delà première lettre. « A Amsterdam , ce sont les paroles » de Kerkring, la petite- vérole régnait M au commencement de l'an 16G9 , de » manière que sur environ cent trente « personnes qu'on enterrait chaque se- « maine, il y avaitcent enfants qui étaient » morts de la petite-vérole.» L'auleur anonyme de l'Essai sur la nature, etc., de la petite-vérole (1) est témoin a que, » dans les années 1G71 et IC7 2, il avait » régné dans plusieurs comtés en Angle- M terre, une petite- vérole accompagnée » de mauvais symptômes , que plusieurs » en étaient morts, et que dans la pew lite ville qu'il habitait et dans la pa- » roisse, il en était mort environ soixanlep six. »
Lorsque M. de Haen a rendu compte des nécrologes de Londres, il a dû être affligé en voyant que la petite - vérole avait tué à Londres 209G personnes en 1683, 3138 en 1710, 3538 en 1752, 2369 en 1754 , et qu'en général, une année comportant l'autre, le nombre des morts allait chaque année à 2000. Qu'on suppose donc maintenant qu'il meurt chaque année à Londres trente, mille personnes; il s'ensuivra que la seule petite-vérole en
(1) Tentamen de natura , etc , variolarum.
emporte la quinzième partie, en partant des mêmes calculs que M. de Haen nous a opposés dans la vue de nous réfuter. Mais si vous faites attention que dans cette ville qui est extrêmement peuplée , il meurt beaucoup d'étrangers qui ont eu la petite-vérole ailleurs, et que plusieurs entants de Londres en meurent hors de la ville, vous verrez bientôt que le calcul que nous opposons à nos adversaires est bien modéré. Outre cela , ce calcul est établi comme si tous les hommes avaient la petite - vérole ; mais s'il y en avait un bon nombre qui en fussent exempts, comme le prétendent les ennemis de l'inoculation, combien le danger de la mortalité n'en serait-il pas plus grand ? C'est ce que M. de la Condamine a observé avec sagacité.
Voici des paroles remarquables de M.
Lieutaud , qui a vieilli dans l'exercice d'une pratique nombreuse. « U résulte » de tout ce que nous venons d'exposer: » que la petite - vérole est une maladie "des plus meurtrières; l'inoculation, » pratiquée ailleurs avec beaucoup de » succès, est le seul moyen qui puisse ar- « rêlcr cette mortalité : il faut espérer » qu'on ouvrira enfin les yeux , et que le » bien public l'emportera sur les vues et » l'intérêt des particuliers. » Une autorité non moins respectable que celle-là , c'est celle de M. ïralles, de celte excellent homme qu'on peut mettre à tant de titres au rang des premiers médecins de notre siècle , et qui fait aussi grand cas de l'inoculation : je rapporterai d'autant plus volontiers ce qu'il en dit, qu'il fait trèsbien voir en même temps les dangers de la maladie et l'utilité du remède. « Il est «fâcheux, dit-il, que nous n'ayons pas » encore pu partout en Allemagne par- )) venir, aussi bien qu'en Angleterre, à » détruire les préjugés anciens de nos » pères et de nos amis, préjugés qui s'opw posent à une invention qu'on devrait » partout approprier au bien public. Mais » la vérité et l'expérience se répandront » toujours davantage; elles élèveront leur » sorte de voix, et après avoir détruit so- » lidement les objections des théologiens, » des moralistes et des médecins , elles » triompheront enfin aussi des obstacles » que leur oppose la pusillanimité : com- M bien de milliers de personnes ne con- » serveront-elles pas alors à leurs parents, » à leurs frères, à leurs sœurs, à leurs ma- >i ris, à leurs femmes, à leurs amis! Com- » bien n'épargneront - elles pas un jour M de deuils aux maisons les plus illustres,
LETTRE
» et mêmes aux maisons royales! Quel ne ï sera pas le nombre immense de chefs- )) d'œuvre de la divinité qui ne seront » pas détruits, qui ne seront pas effacés » du nombre des vivants! »
Cet homme célèbre n'ignore cependant pas, puisqu'il en avertit , que plusieurs milliers d'enfants échappent heureusement à la petite-vérole, soit par le secours de la nature , soit par celui de l'art ; mais aussi des observations impartiales et exactes lui ont appris , de même qu'à d'autres médecins, qu'il y a des petites-véroles heureuses et d'autres qui sont funestes; et comme cette variété est un effet de ce qui arrive dans les circonstances physiques dans lesquelles se trouvent ceux qui prennent cette maladie , c'est aux gens de l'ail à examiner avec soin quelles sont celles de ces circonstances qu'il faut éviter, et quelles sont celles dont on doit désirer le concours , afin de profiter de celies-ci pour procurer la petite vérole. Les Génevois regrettent tout nouvellement la perte de plusieurs personnes que celte maladie leur a enlevées , entre autres le second des comtes de Holstein , et M. de Piessein , appartenant à une maison trèsnoble. La mort des princesses de Nassau m'a rappelé un passage qui a trait aux petites-véroles qui attaquent particulièrement certaines funilles; il est de M Sidobre , dont la réputation à la vérité est d'ancienne date, mais dont M. de llaen parle avec éloge , quoique peu de médecins le citent : « La petite-vérole, dit-il, » est funeste dans certaines familles. Nous » avons vu à Montpellier des enfants de « familles illustres être emportés en peu 3) de temps , après avoir été tourmentés » des plus fâcheux symptômes de la petite- » vérole. »
Il n'y a qu'à lire tout le chapitre qui traite du pronostic de cette maladie, pour ne pouvoir presque plus douter qu'elle est dangereuse ; et dans le moment oîi j'écris ceci , je reçois un ouvrage tout fraichement sorti de la presse, et intitulé Des maladies des enfants et de celles de la peau ( I), dont on dit que l'auteur est un ancien médecin de Montpellier, et dans lequel je trouve ce qui suit au sujet du pronostic de la petite-vérole. « Quel- » quefois l'épidémie de la petite-vérole » est bénigne ; mais souvent elle est si » mauvaise qu'il n'en réchappe qu'un
(1) De morbîs puerilibus et cutaneîs.
» petit nombre. » Et au commencement du chapitre il dit : .« Ces épidémies sont » de terribles fléaux pour le genre hu- » main , et quelquefois elles sont si dan- )) gereuses , qu'elles tuent un nombre » prodigieux de personnes. » Cet auteur ne paraît pourtant pas prendre le parti de l'inoculation.
Qu'y a-t-il enfin ? de quelque côté que nous portions nos regards, nous trouverons qu'il y a des petites -véroles trèsfâcheuses; et si vous exceptez peut-être vingt médecins , tons les autres , avec tout le genre humain , regardent cette maladie comme une maladie affreuse ; et on ne peut se permettre de passer sous silence que, tandis que les ennemis de l'inoculation s'efforcent à démontrer la bénignité de la petite-vérole, ils citent les succès de Lœber , qui a pleuré plusieurs de ses propres enfants que la petite-vérole lui a enlevés ; ce que Hamberger a publié avant sa mort. Sans m'arrêterdonc davantage à des témoignages nouveaux et superflus qui prouvent cette triste vérité , je passerai au second principe, savoir : que la petite-vérole inoculée tue presque autant de monde que la petitevérole naturelle. — Nos célèbres adversaires se trouvent ici d'accord avec nous en ce qu'ils égalent le danger delà petitevérole inoculée avec celui des petites-véroles naturelles les plus bénignes, telles qu'ils les sftpposent : mais on peut leurobjecter qu'il en est de très-mauvaises; il faut donc employer la méthode qui procure les avantages des plus bénignes; et on peut très-bien appliquer ici les paroles du grand Harvei, qui, en parlant de la multitude de futilités qu'on opposait aux observations qui établissaient inébranlablement la circulation du sang, disait : <t Quiconque veut savoir ce qui en est , » doit voir si ce qui a rapport à celte ques- » tion , et qui est visible et tombe sous » les sens , est vrai ou ne l'est pas; ou » bien il doit s'en rapporler au téraoi- » gnage de ceux qui ont fait les expé- » riences : il n'y a point de moyen plus « évident pour s'instruire et pour parven nir à la certitude. »
Je ne puis passer sous silence ce que je lis, pendant que ceci s'imprime, dans une leltre très-savante et très-polie de M. de Haen : « Il y a deux moyens d'én viter la mortalité dans cette maladie : » le premier est l'inoculation, l'autre est » une bonne méthode de traiter la mala- » die. » Maintenant nous sommes assurément p'-esque du même avis. Ce célè-
A M. ZIMMERMANN
hre auteur a eu la bonté d'accompagner cette lettre de l'excellent opuscule qu'il a publié en dernier lieu (1), où je trouve ces mots à la page 102 : « La même an- « née dernière, en 1 759, j'ai entendu des ') médecins détester en ma présence l'ex- « trême mortalité de la petite-vérole de » cette année; et, suivant le nécrologe >) de Vienne , il leur est mort l'année 0 précédente environ 500 personnes. »
Ce savant distingué objecte qu'après la mort de personnes qui avaient été inoculées, on avait publié des lois qui défendaient l'inoculation chez de semblables sujets ; cela lui donne lieu de tourner celte méthode en rilicule par des plaisanteries pleines de sel. — Mais est-il assez impartial? Des imprudents ou des fanatiques, car je ne disconviens pas que l'inoculation n'ait ses fanatiques , ont inoculé une personnea ttaquée de la phlhisie : est-il donc ridicule que des médecins mieux instruits aient attribué la mort de cette personne à la pbthisie , et qu'ils défendent d'inoculer par la suite des pej^sonnes atteintes de cette maladie? West-il pas probable que, tandis que tant de personnes se mêlent de l'inoculation, il y en aura plusieurs qui l'emploieront mal à propos , et faut-il la taxer à cause de cela? Faut-il interdire la niédécine électrique, parce que faute de l'avoir administrée avec précaution, elle a été inutile aux uns et nuisible à d'autres? Lesortdu quinquina a été autrefois le même que l'est aujourd'hui celui de l'inoculation; et tandis qu'il guérissait des milliers de personnes, il faisait du mal à une ou deux à qui on l'avait donné sans précaution. Les partisans de ce remède n'en craignaient pas plus de se déshonorer et de le discréditer en avouant leur imprudence. Pourquoi les partisans de l'inoculation seraient-ils privés d'un pareil privilège, et pourquoi ne citeraisje pas ici un passage de saint .Jérôme qu'a cité en pareil cas l'excellent Badi ?
« Ceux qui ne croient pas un fait, dont » ils ne veulent pas reconnaître la réa- » lité, le nient ordinairement en fermant » les yeux à l'évidence. » — Il serait ennuyeux et inutile de s'arrêter à la troisième et à la quatrième objection , puisqu'elles ont été réfutées ailleurs fort au long, et que leur futilité est reconnue « sur les montagnes par les bergers, sur » les théâtres par les poètes, dans les as-
(I) Febrium divisio, ele.
» semblées par les ignorants , dans les » bibliothèques par les savants, et dans « 1rs écoles par les inaîtrrs. »
M. de Haen avertit que je n'ai rien dit de la moralité de la question, et que j'ea ai remis la solution au célèbre Chais, parce qu'elle nous avait paru trop difficile à M. de la Condamine et à moi. Il est vrai que j'ai abandonné k ce vénérablepasteur cettedécision qu'il avait prise sur lui de son propre mouvement; mais je ne l'ai pas abandonnée sans y toucher, puisque j'emploie un argument qui est le seul, il est vrai, dont je me serve, mais qui est très-fort, que plusieurs personnes ont trouve solide, et qui, à ce que j'espère, a été trouvé tel par mon adversaire , puisqu'il n'en dit pas un mot. — Enfin , comme je vois que les raisons par lesquelles il insiste sur l'impossibilité de l'inoculation d'après les préceptes des inoculateurs , et d'après l'histoire des épidémies , par oîi il prétend démontrer qu'on ne trouvera jamais un temps favorable à l'inoculation; comme je vois , dis-je , que ces raisons n'ont fait impression sur personne, je ne m'en occuperai pas : mais j'examinerai, ainsi qu'il convient que je le fasse, ce dont ce grand homme veut bien faire part au public dans la seconde édition de Vlnoculalion justifiée (l), que j'ai déjà promise il y a long-temps, mais que je veux garder encore pendant quelque temps dans mes papiers , fondé sur cet adage , qui dit qu'on fait assez tôt ce que l'on fait assez bien. — Mais je ne veux pas garder le silence sur le petit ouvrage de M. de Haen , sans vous déclarer que M. Van Swiéten m'a fait espérer qu'il écrirait en faveur de l'inoculation; ce dont on verra la preuve , si je ne me trompe , dans le quatrième tome de ses commentaires : car son illustre ami n'aurait pas manqué de dire qu'il désapprouvait l'inoculation, s'il eût été du même avis que lui ; et il serait assurément bien affligeant que cet ouvrage immortel transmît à nos derniers descendants la censure d'une pratique de latjuelle on s'étonnera alors qu'on ait pu un jour contester partout l'utilité.
Je ne me mets donc point en peine des vaines déclamations et des invectives,
i\) Cet ouvrage, dont il a déjà paru Irois édilions à Lausanne, se Irouve chez François Grasset et compagnie, édileurs des ouvrages de M, Tissot.
qui de tout temps furent niai'qu<'es au coin de l'erreur ; et au lieu de se lâcher, ou ne fera que rire aux dépens de cet écrivain qui , possédant aussi bien la géographie que le lalin et l'histoire littéraire, ditdeM. de Haen, qu'il est professeur à Finclobone en Allemagne , et qui appelle l'inoculation une pratique plus meurtrière que les guerres les plus sanglantes : peut -on s'empêcher d'en rire(l)? [VTais on réprime celle envie de rire pour donner des larmes au malheur de M. de Canlwel ; car, tandis qu'il s'efforce de démontrer que la petile-vérole naturelle est bénigne, et que l'inoculce est maligne, l'événement réfute son discours, et la mort de sa fille unique, tuée par la petile-vérole nalurelle , prouve que ce ]>ère infortuné s'est trompé. Mais je me fais de la peine de renouveler une affliction si amère (2). — Voici sur quoi je fonde mou assurance ; le mercure, le tarlreémctique, l'opium, lequinquina.l'ipécacuanha et je nesais combien d'autres remèdes, dont on a long temps blâmé et condamné l'usage , l'otit enfin emporté sur la calomnie. L'inoculation, dont l'utilitéestbien plus grande etqui a les niT-mcs obstacles à surmonter, aura aussi un jour le bonheur d'en ti'iom|)l>er. L'irritabilité dont vous prenez la défense aura aussi cet avantage, quoiqu'elle ait à essuyer les contradictions de tant d'adversaires dont une partie cependant sont vaincus, mais qui n'ont négligé aucune tentative pour n'être pas forcés d'avouer leur défaite. D'autres , voyant déjà qu'on ne peut plus la nier, prétendent qu'elle n'a pas été inconnue aux anciens; objection qu'on n'avait pas eu honte d'opposer à la circulation. Qu'on accorde, si l'on veut, que l'irritabilité n'e^t qu'une ancienne découverte renouvelée : mais si les anciens en ont parlé dans leurs ouvrages , pourquoi tous les adversaires de cette doctrine l'ont-ils ignoré? C'est quelque chose de tout à-fait ridicule (jue les subterfuges de celte vanilé, qui fait qu'on est injuste envers ses contemporains, et qu'on attribue à des gens qui ne sont plus tout ce q l'on ne peut pas s'arroger.
11 est une autre classe de ces gens qui se conlenlenl de taxer une invention de futilité, et de s'écrier que c'est une inutilité bonne pour la plaisanterie. Mais ces mêmes gens exciteront assurément
(1) Rhum leiiealis aniici.
(2) Al iiifaitctum tœdet irnovare (htorem.
vos risées, si vous voyez comme ils élèvent jusqu'aux nues les plus petites découvertes de physique, d'anatomie et de botanique , jusqu'à un osselet , tel que tout cadavre en offre en assez bon nombre à chaque anatomisie ; ou bien si vous voyez comme ils déduisent au long un différend survenu entre deux auteurs, dont chacun s'approprie la découverte d'un troisième : nos descendants riront d'un pareil jugement, eux qui verront que celle prétendue inutilité est comme une base inébranlable sur laquelle sont établies la physiologie, la pathologie et la thérapeutique. — Je n'ai aucun intérêt à tenir le parti de l'irritabilité; je n'y suis porté par aucun préjiigé sugtîérc par l'autorité d'un maître : M. de Haller n'a jamais été le mien , quoique les auteurs du Journal des Sauarits le croient ainsi ; il est vrai , et j'en conviens avec plaisir et avec reconnaissance , que je lui dois beaucoup de choses dans la théorie et dans la pratique, sciences dont il a également traité en maître; mais avant que je connusse ce gran l homme, avant que je vous connusse, monsieur ( et je vous ai connus, l'un et l'autre, trop tard à mon gi'é) , j'avais fort bien compris, d'après la lecture de vos ouvrages , que la doctrine de l'irritribiiilé ne répandait pas moins de jour sur la médecine que celle de la circulation du sang : ces deux belles découvertes sont le pendant l'une de l'autre, et si on retranche l'une, l'au- Ire demeure comme boiteuse. — il y a cinq ans que j'indiquai , dans une brochure faite à la hà:e , queli|ues ulililés pratiques de l'irritabilité : il en est une infinité d'autres qu'un examen plus attentif m'y a f.iit découvrir, et qu'il me serait facile d'indiquer aujourd'hui ; et je vois avec plaisir comhiei>il est avantageux de connaître parfaitement d'aussi excellents personnagirsque SIM. Gauhius et Trallcs.
Il est un troisième ordre de gens qui vous paraîtront singuliers : je veux parler de ceux qui, étant forcés d'admettre l'irritabilité, se forgent une hypothèse qui la présente sous une face nouvelle, du moins à leurs yeux, cl différente de celle dont vous parlez , sans être fondés sur aucune expérienre. Ils accoi dent l'irritabilité à toutes les parties solides du corps humain, tandis qu'il est démontré avec une certitude maihématiquc que toutes ces parties, excepté les chairs, en sont dépTurvues. Tout en étendant les domaines «le celle propriété, ils lui ôlent
A M. XIMMERMANN.
de son activité; et en lui refusant le pouvoir (le mettre le cœur en mouvement, ils en font une propriété universelle à la vérité, mais qui n'est pas d'une grande importance. On peut à peine croire que, tandis que les disciples de M. de Haller, et ceux qui dans toute l'Europe ont répété les mêmes expériences avec les mêmes résultats, et ont vu qu'il n'y aurait que la Abre musculaire qui fût irritable , et qu'ils ont démontré invinciblement que cette propriété était la source des mouvements vitaux; qu'il se trouve des gens qui, méprisant les expériences , et n'ayant observé nulle part l'irritiibilité , veulent qu'elle existe dans tout le corps, et qui en même temps prétendent qu'elle est incapable de mettre en jeu les mouvements vitaux. Ah !
est-il possible que l'esprit bumain s'avilisse a ce point-là, et que chacun aime mieux se forger et s'approprier une erreur, que d'embrasser la vérité chez autrui?— Mais ne croyez pas que ce soient là toutes les erreurs qu'on commet au sujet de l'irritabililé; car il est des ijen"; qui, ne faisant pas une distinction exacte des marques caractéristiques de l'irritabilité et de la sensibilité, attribuent l'une et l'autre aux nerfs. Il est vrai que lorsqu'on a coupé les nerfs, un muscle ne conserve pas long-temps son irritabilité: s'ensuit -il qu'il faille attribuer cette propriété aux nerfs qui n'en sont jioint doués? Non, assurément. Qu'est-ce donc?
L'irritabilité est une propriété des muscl(s qui sont dans un état d'intégrité et sains; et quelle que soit la cause qui diminue celle intégrité , l'irritabilité en soutiVira : or les nerfs sont nécessaires pour l'intégrité des muscles. Un muscle est tiède dans son état d'intégrité; lorsqu'il est froid, son irritabilitéest déiruile: faudra-t-il à cause de cela attribuer celte propriété à la tiédeur? On y est autant autorisé qu'à l'attribuer aux nerfs; et les nerfs et la tiédeur sont des conditions sans lesquelles elle ne peut avoir lieu. Le mouvement d'une horloge dépend de la Rravilation d'un pendule; mais si quelqu'une des roues, même la plus petite, est courbée ou inclinée , cela fait cesser le mouvement de cette machine , lequel ne dépendait cependant point de celte roue. Cette comparaison est trèsjuste. Mais oii trouvera t-on quelqu'un qui admette une comparaison contraire à une hypothèse à laquelle il est attaché? Eu réfléchissant sur tant d'inconséquences, je me suis rappelé plus d'une fois
ces jolis vers de Guarini , qu'on peut très-bien appliquer ici en changeant un peu le sens :
A elle de! saper nostro liisiiperl)ite, o niiscri mot lati ?
Questa parlo di nui ch^ciitenda e redo No[i è iiostra virtù, lua vieil dai ciclo. Esso la da corne a lui piace, e toglie [l].
Plût à Dieu que celte erreur fût la dernière sur cette matière! mais nous ne sommes pas assez heureux pour cela ; car vous trouverez bien des gens qui attribuent l'irritabilité à l'àme ; ils abjureraient cependant bientôt cette erreur s'ils possédaient bien toute l'histoire de l'irritabilité, car 1 irritabilité est peutètreencore plus grande dans les végétaux que chez les animaux , puisqu'il paraît qu'elle seule fait dans les plantes des effets qu'elle ne fait chez les animaux qu'autant qu'elle agit de concert avec la sensibilité. L'àme et l'irritabilité n'ont donc rien de commun; mais il ne fallait pas ôter à l'âme la prérogative qu'on lui a accordée d'être l'origine des mouvements du corps. Les partisans de ces opinions ne sont cependant point d'accord en ceci ; et comment le seraient-ils, tandis qu'ils sont dépourvus d'expériences? — Mais cette prérogative de l'âme ne se soutiendra pas long-temps. M. Batties a fait voir en dernier lieu avec beaucoup de force qu'elle était nulle, et j'espère faire voir bientôt qu'elle n'existe point; je prouverai en même temps ouvertement qu'il n'importe point à la religion que les mouvements vitaux des animaux soient un effet de l'influence de l'àme plutôt que de celle d'un principe matériel ; et même , si on pouvait une fois prouver que la matière est incapable de perpétuer le mouvement, nous serions assurément bientôt réduits au point d'accorder une àine à tout être vivant et aux plantes, même à celles qui ont le moins de vie , puisqu'il y a une infinité de plantes dans lesquelles la somme des mouvements vitaux est plus grande que chez un bon nombre d'animaux. La vie des plantes ne dépend ee-
(1) Voici le sens de ces vers : » 0 misérables mortels, pourquoi vous enorgueillissez-vous de noire savoir? Ce n'est pas à noire intelligence que nous sommes redevables de ces organes par lesquels nous entendons el nous voyons; mais ce sont des dons du ciel, qu'il nous accorde ou nous Ole comme il lui plaît. »
LETTRE
pendant d'aucun secours externe qui ne se trouve pas chez les animaux ; le mouvement a donc la même origine dans les uns et les autres, et il n'y en a point de plus efficace que l'irritabilité. — C'est quelque chose de fort important que celle analogie enire les animaux el les plantes ; les anciens ne se sont point contentés de l'observer légèrement, et certains modernes ne l'ont que trop méprisée, le sachant et le voulant : vous pourrez l'exatniner en détail dans Je livre intitulé I)e la nature. Mais qu'il me soit permis de vous en parler ici en peu de mois, a&n que, mieux? instruit par votre réponse, je puisse approcher de plus près de la vérité. La Meltrie, cet auteur fameux dans son temps , a publié un petit ouvrage oii il ne manque pas de génie , dans lequel il a exposé quelques affinités; surtout des affinilés analomiques; mais en cherchant à déduire de celte comparaison la vraie cause des mouvements communs à ces deux classes, il faudra que je reciierche , avant toutes choses , quelle est l'influence qu'ont sur l'une et l'autre les causes universelles du mouvement dans notre globe, surtout l'air et le soleil ; el si je ne me trompe, je démontrerai avec la plus grande facilité que l'influence de l'un et de l'autie est la même chez les animaux et dans les plantes.
Personne n'ignore que la privation de l'air fait périr aussi proinptement les plantes que les animaux. Personne n'ignore qu'un air corrompu e^t également mortel pour le jardinier et pour la laitue. Et l'influence du soleil n'est pas moindre que celle de l'air. Le règne végétal a ses espèces nocturnes, et dans le temps que se livrent au sommeil les oiseaux et les autres animaux que la nécessité ou quelque abus n'oblige pas de veiller, dans le temps que s'y livrent les malades dont les forces affaiblies se remettant et prenant le dessus sur et lies de la maladie en fout cesser les redoublements, dans le temps que le sommeil adoucit les infirmités qu'occasionne chez les enfants une trop grande faiblesse, et après qu'ils ont été assez bien pentiant le jour; dans ce même temps les plantes jouissent d'un repos qui leur est propre, comme l'a découvert de Linnce; et M. iliU a j-.rouvé que ce repos était dû à l'absence du soleil. Tandis qu'en automne la circulation cesse peu à peu dan.s les plantes, elle cesse aussi chez une infinité d'espèces d'animaux. Il sem-
ble qu'aussitôt les uns et les autres de ces êtres sont privés de la vie. Lorsque le printemps ramène la chaleur sur la terre, ils reprennent les uns et les autres de la vie par une pareille gradation. — Les observateurs attentifs savent qu'il est des plantes à l'aspect desquelles on peut juger à coup sûr, au milieu du jour, si le soleil luit ou s'il est caché par des nuages. Les voyageurs savent combien il leur importe d'être à l'abri du soleil , soit que cet abri leur vienne d'un nuage, d'un arbre ou de quelque autre corps qui en intercepte les rayons ; car lorsqu'il luit, les insectes qui en sont plus animés les tourmentent , au lieu qu'ils languissent et les épargnent lorsqu'il ne paraît pas. Et en ceci l'influence du soleil paraît beaucoup plus grande sur les insectes que sur les plantes; ce qui est en faveur de notre système. Mais je l'avoue, je ne daignerais pas chercher à réfuter cet argument, car on pourrait y objecter avec raison que celte différence vient de celle des éléments dans lesquels se trouvent les plantes et les animaux; car tandis que la terre qui est dense conserve long - temps sa chaleur, elle la communique pour quelque temps aux plantes, et presque dans le même degré , lors même que la cause de celle chaleur a disparu ; l'air étant beaucoup moins dense perd bientôt la chaleur qu'il avait reçue.
L'inaction fuit languir les animaux ; le défaut de mouvement fait aussi languir les plantes : et cette observation donne déjà l'explication de plusieurs phénomènes. Chaque espèce d'animaux est pourvue des aliments qui lui sont propres et ils périssent s'ils en manquent : il n'est point aujourd'hui de physicien qui nie qu'il y ait un pareil choix pour la nourr lure des pl;:ntes. ïel animal qui vit naturellement dans tel climat, dans telle terre et dans leile eau, ne pourra prospérer nulle autre part; chaque plante a aussi son lieu natal, hors duquel elle ne peut plus avoir ni vigueur ni vie; les végétaux oui aussi leur nostalgie (que nosadversiires en piennent occasion, s'ds veulent, de ridiculiser les Suisses); les plantes ont leurs maladies , el des maladies qui ont de l'affinité avec celles des animaux: les remèdes des unes et des autres ne diffèrent pas beaucoup. En un mot , et sans parler d'une infinité d'autres comparaisons , c'est des mêmes causes que dépendent, dans ces deux règnes , l'accroissement, la santé, la vie, les imper-
A M. ZIMMERMANN
fectîons, les maladies, la mort : donc les mêmes causes, ou du moins des causes de même genre, sont l'origine des mouvements vitaux.
On répliquera peut-être que les mouvements sont plus grands chez les animaux que dans les plantes ; la réponse est toute prêle. Il serait facile de démontrer qu'il est un plus grand.nombre de plantes dans lesquelles la somme des mouvements, qui résultent de la masse qui se meut , de la vitesse du mouvement , du chemin à parcourir, de la force des résistances, est plus grande que dans les animaux d'une masse égale. Au reste , rien n'empêche, et je l'accorde volontiers, que la cause interne du mouvement des plantes concourant avec les causes externes; que cette propriété qui n'a lieu, ni dans les minéraux , ni dans les plantes mortes, et qui est plus active dans telle plante, tandis qu'elle est plus faible dans telle autre; que cette propriété, dis-je, n'ait plus d'efficacité chez les animaux : je prétends seulement qu'elle est de même genre, savoir qu'elle est matérielle , et je le prouverai un jour invinciblement.
Elle est la base inébranlable de toute certitude dans l'économie animale; elle est la vraie nature. Il est vrai qu'elle peut être troublée par des causes morales ; mais que s'ensuit-il de là ? — Cette irritabilité est le pendule de l'horloge; mais il est beaucoup de choses qui peuvent diminuer, augmenter, troubler les effets de l'action de ce pendule , et l'âme est de ce nombre; car les mouvements que celle - ci excite sont toujours de courte durée, irréguliers et turbulents: les mouvements vitaux, au contraire, sont continus et uniformes; ceux-ci ont donc une autre origine; et il est heureux que cela soit ainsi, caria circulation serait continuellement dans un état d'égarement, si le mouvement du cœur dépendait de l'âme, ou plutôt elle tomberait bientôt dans cet état ; car une machine dans laquelle il y aurait des mouvements aussi turbulents ne subsisterait pas long-temps.
Une observation journalière ne démontre-t-elle pas que le terme de la vie est d'autant plus court, que l'âme s'est plus souvent mêlée de la circulation? Assurément je ne pourrais guère croire que les animistes même les plus zélés se laissassent amener au point de confier à leur âme les rênes de leur cœur, si cela était au pouvoir de l'homme.
A l'occasion de ces partisans de l'âme, du nombre desquels sont plusieurs sa-
vants très-célèbres par leurs connaissances et par leurs talents, et à qui je dois de la vénération , je ne puis m'empêcher de vous témoigner combien de fois j'ai été surpris de voir que ces auteurs, qui attribuent la plus grande influence sur le corps à un être spirituel, sont les mêmes qui se fondent avec plus de confiance sur les mathématiques , pour expliquer par elles les phénomènes de celte machine pneumalo-corporelle. Je ne suis point ennemi des mathématiques; du moins, autrefois, n'ai-je point été novice dans celte science, ayant été disciple de deux grands mathématiciens, MM. Calendrini et Cramer, dont on doit chérir à jamais la mémoire ; mais depuis que j'ai commencé à comprendre ce que c'était que la médecine, j'ai toujours cru que les mathématiques étaient de peu d'usage , non pour le médecin lui-même, mais pour la médecine; et la multitude de livres de médecine mathématique que j'ai lus depuis ce temps-là ne m'a pas engagé à penser différemment. — Je conviens que connaissant les propriétés élémentaires de notre corps , on pourra sans doute très-bien expliquer ses mouvements et cela avec autant de certitude qu'on l'a fait par rapport aux planètes; mais de trouver ces propriétés, c'est là une grande difficulté. L'élasticité, l'irritabililé, la chaleur et le froid , d'oii dépendent la dilatation et la condensation , les diverses acrimonies et la sensibilité , ont de grandes influences, et des inlluences inégales pour chaque individu dans la mécanique du corps humain ; et on ne peut les soumettre à aucun calcul: l'attraction entre les corps les plus prochains a aussi ses influences qu'on n'a pu encore assujétir à aucun calcul exact. Quelles seront donc les propriétés élémentaires d'après lesquelles vous soumettrez une fonction au calcul, tandis que les causes môme les plus connues de cette fonction n'admettent jusqu'ici aucune espèce de calcul?
De quelle utilité seront des calculs fondés sur des propriétés élémentaires hypothétiques?
Voici comme raisonnent les animistes:
les mouvements vitaux agissent avec une force supérieure à celle des causes mécaniques; mais l'effet ne peut pas avoir plus d'activité que sa cause: donc ces mouvements tirent leur origine d'une cause immatérielle. Mais il y a ici un sophisme, tel que celui que les dialecticiens appellent une énumèralion imparfaile ; car eu faisant l'énuméiatioa des causes, ils
LETÏRE
n'en indiquent que quelques-unes , sans parler des autres. Il est vrai que la force des mouvements vitaux est supérieure à celle des forces mécaniques de la plupart des corps inanimés: mais où ont-ils appris qu'il n'est point d'autre force dans les corps animés ? où ont-ils vu que cette force, dont l'existence est déjà démontrée invinciblement, soit assujétie aux mêmes lois que les corps privés de vie? L'effet ne peut avoir une activité plus grande que celle de sa cause, j'en conviens; mais il y a encore ici une énumération imparfaite, en ce que ces messieurs se plaisent à ne considérer que la force qui agit, sans parler de celle qui réagit, et qui, ayant lieu dans un corps où elle est comme emprisonnée, n'a besoin que d'être un peu aidée pour rompre ses liens et agir aveç un effort prodigieux. — Il ne manque pointde semblables exemples, soit dans la nature, soit dans les arts. Uti habile artiste sait construire une voùle de manière que , tant que la clé de cette voûte demeurera à sa place, elle ne pourra céder à aucun eÉfort; cette clé peut être faite de façon qu'une très-petite force soit capable de la remuer de sa place ; mais aussitôt qu'elle est ôtée , la voûte tombe avec une force prodigieuse. Estce que cette force lui venait de la trèspetite force qui a remué la clé? Point du tout; celte force a%'ait lieu dans cette voûte.
Lorsqu'on frotte un caillou avec de l'acier, avec une force qui ne mettrait pas une demi-livre en mouvement, il en sort assez de feu pour réduire une ville entière en cendres et en fumée : et quel est le nombre qui exprimera de combien l'effet a surpassé la cause qui l'a produit? Mais il y avait dans les corps qui ont été consumés une cause inconnue qui y existait avant cet effet , et dont la force était de beaucoup supérieure à la première.
Supposons maintenant que la force du feu soit inconnue à tout le monde, et il y a peut-être |)lusieurs forces pareilles dont on ignore encore l'existence : si un habile artiste avait construit une machine au moyen de laquelle l'approche d'une seule étincelle excitât un grand mouvement , nos médecins mathématiciens argumenteraient ainsi avec un grand appareil de ma tbéma tiques, et peut-être de métaphysique : L'effet ne peut pas être plus grand que sa cause, muis le mouvement de cette machine est plus grand que celui qui a fait sortir l'étincelle ; donc il ne. vient pas de cette étincelle, mais de
quelque esprit capable de produire le mouvement. Il en est entièrement de même par rapport à l'irritabilité , ou à quelque autre force motrice des mouvements vitaux. Il y a trop de présomption à rejeter tout ce qui est nouveau : un jour instruit un autre jour, et la postérité découvrira ce que nous ne savons pas : pourquoi notre siècle blàmerait-il ce qu'ignoraient les précédents ? Il est peut-être une infinité d'autres propriétés qui ont été données à différentes espèces de corps, qui sont soumis à des lois de mouvement jusqu'ici inconnues, et qui exciteront dans la suite de nouvelles querelles, aussi long-temps qu'il existera des hommes qui auront honte d'apprendre quelque chose des autres.
Sans parler donc de tous ces calculs auxquels ou emploie trop de temps inutilement, il ne reste que la seule observation qui soit propre à enrichir la médécine : c'est, je l'avoue, une route difficile et que peu de gens peuvent suivre, tandis que celle des hypothèses est aisée à tenir pour tout le monde. Toutes les fonctions du corps dépendent du mouvement et du sentiment : c'est de l'irritabilité que vient le mouvement que les muscles donnent aux autres parties; l'âme sent par les nerfs, et c'est par le moyen des nerfs qu'elle produit des mouvements qui lui sont propres ; c'est de ces divers mouvements que dépendent la nature des diverses humeurs et l'appareil des diverses sécrétions. Si vous faites attention à ces trois choses dans un esprit d'observation, en considérant en même temps quel peut être l'effet des circonstances extérieures et environnantes, des aliments et des remèdes, vous approvisionnerez bientôt la médecine d'une foule de bonnes choses qu'on n'aurait jamais trouvées en suivant le chemin battu. Mais il est bien temps de mettre un frein à la rapidité de ma plume : tout en voulant vous entretenir en peu de mots d'une maladie assez rare, j'y ai ajouté plusieurs choses étrangères à ce sujet :
puissent-elles ne pas vous déplaire! — • Portez-vous bien , mon cher Zimmermann, mon illustre ami , et ne faites pas attendre long-temps aux gens de bien les excellents ouvrages que vous vous proposez déjà depuis long-temps de publier, et que vous avez achevés en partie : celui qui traite des tcmpt'raments , dans lequel vous exposerez dans un si grand jour les effets de l'irritabilité; celui de la solitude du médecin, et celui-ci de
A M. ^IMMERMANN.
pe'riejice en médecine. Recevez de bon cœur celte petite dissertation , quelle qu'elle soit; je l'apprécierai suivant le cas que vous en ferez. Je vous salue derechef ; et soit que vous fixiez votre demeure dans votre patrie , et que, méprisant généreusement les honneurs, vous vous concentriez dans le sentiment intérieur de votre propre mérite (1) ; soit
(1) J'ai cru qu'il fallait rendre ainsi ces vers :
Contemiicre bonoi-ps Forlis, et in le ipso lotus tei es alque rolundus.
qu'étant né pour de plus grandes choses, vous cédiez aux instances du magnifique recteur de l'université de Gottingue, et que vous y agréiez la chaire de professeur que vous rempliriez en y enseignant la véritable médecine pratique, ne cessez point d'aimer le meilleur de vos amis.
Lausanne, le 6 mai 1760; et pour la seconde fois, le 10 oclobre 17G9.