il
produire l'hydropisie, on jioiiri'a toujours connaître l'hydropisie avant qu'elle soit déclarée, et souvent l'étouffer. — Je ne passerai pas en revue chacun des remèdes qu'indique la cause qu'on a découverte. Il en est trois qui sont utiles dans tous les cas, et qu'il ne faut jamais négliger ; l'exercice à pied , à cheval , en cliar ou en carrosse; une grande réforme dans les aliments ; l'usage des secours qui sont capables de rétablir l'écoulement des urines et la transpiration de la peau. Une femme respectable et de qualité, replète, âgée de près de cinquante ans, n'ayant plus ses règles depuis quelques mois, et ayant éprouvé depuis quelques années certaines indispositions qui étaient des avant- coureurs d'hydropisie, avait déjà bu plusieurs fois les eaux minérales du Valais , et cela par le conseil de je ne sais qui. La dernière fois qu'elle les avait prises, en 1759 , elles lui avaient extrêmement afTaibli les forces digestives , et sa mauvaise santé était allée en empirant pendant tout l'hiver : mais comme elle haïssait les remèdes, elle se passa de secours jusqu'à ce que sarépugnance étantvaincueparla crainte d'un danger pressant , elle souhaita, au mois de juin 1760 , que je lui donnasse mes soins. — Elle éprouvait une douleur continuelle, comme si sa poitrine eîit été serrée étroitement avec une ceinture de fer ; symptôme qui est familier à d'autres hydropiques; chaque nuit elle était réveillée plusieurs fois par l'orthopnée et par une angoisse des p|us cruelles , qui l'obligeaient de sortir du lit pour ouvrir la fenêtre et respirer un air frais : elle avait une toux continuelle , violente et qui n'amenait rien ; ses forces s'affaiblissaient, ses pieds devenaient enflés, elle éprouvait souvent une chaleur qu'aucun humectant ne pouvait abattre, la quantité de l'urine était moindre qu'elle n'aurait dû l'être. Je lui ordonnai : l» une diète légère, et surtout de s'abstenir à toute rigueur de manger de la viande le soir ; 2" une potion composée d'oxymel scillitique et d'une égale portion d'eau de sureau dont elle devait boire deux cuillerées trois fois par jour; 3° de se promener tous les jours en voiture.
Les choses prirent bientôt une tournure plus favorable : la troisième nuit la malade put rester tranquille dans son lit : le matin , la peau, qui jusqu'alors avait été sèche , s'amollit par une moiteur qui la couvrait comme une rosée successivement l'enflure des jambes s'af-
LETfKE
faissa, le serrement de lu poiirinc se relâcha, les forces se rétablirent, et au bout de trois semaines il ne restait plus que la toux qui était plus opiniâtre que les autres symptômes, et qui céda cependant insensiblement à l'usage de la crème de tartre. La malade était bien au commencement de septembre , si ce n'est que l'appétit était un peu languissant, ce qui ne m'élonnait pas , car tel est l'effet de la scille. Elle souhaitait une purgation que je lui refusai : cependant, enfin, une complaisance poussée trop loin fit que je lui permis inconsidérément de prendre , pendant quelques jours , un verre d'une décoction qu'une de ses amies vantait extrêmement, et qui était principalement composée, à ce qu'elle me dit, de plantes amères, et d'une drogue légèrement stimulante et laxative; en un mot, ce remède avait la vertu de remonter les forces de l'estomac, et de faire aller à la selle deux ou trois fois par jour.
Cela réussit bien les premiers jours, mais le quatrième il survint une telle diarrhée que la malade fit quarante selles accompagnées de tranchées; cette diarrhée continua pendant quelques jours , mais avec moins de violence ; elle fut suivie de lienterie, d'abattement des forces, de dyspnée, d'un sommeil accompagné d'angoisse et de toux. Je remis la malade dans l'état où elle était précédemment en lui donnant des fortifiants.
Elle a été bien pendant l'hiver, mais sur la fin d'avril elle a eu une nouvelle attaque de toux, qui se dissipe déjà par le moyen du vinaigre scillitique. Ses règles ne sont point revenues, mais elle a eu plusieuri fois des saignements de nez.
Elle peut espérer avec assurance de jouir d'une santé ferme. Il y a long- temps qu'elle serait ensevelie et dans un état de pourriture, si j'avais fait usage d'une diète desséchante et échaufifante, de purgatifs, de remèdes acres et de fortifiants (1). — La scille est certainement un puissant remède dans plusieurs hydropisies , et la réputation qu'elle a depuis longtemps va tous les jours en augmentant.
Cependant elle m'a toujours mieux réussi en l'employant à une dose capable d'évacuer les reins, mais non pas le ventre; de cette manière elle fait des effets merveilleux; elle ne peut pourtant pas réus-
(1) Elle vit encore, et depuis neuf ans elle n'a point eu de retour de sa première maladie.
sir dans tous les cas, cl elle n'esl pas non plus exemple d'inconvénients, car (n) elle énerve , certainement et à coup sûr, les forces de l'estomac, que le quitiqiiina, à la vérité, remonte bien ensuite (Z»). Ce remède, qui est acre et pénéiranf, excite souvent dans tout le corps des douleurs aiguës; (c) il excite même souvent des convulsions chez ceux qui ont le genre nerveux mobile. Il est vrai qu'on va audevant de l'un et l'autre de ces inconvénients par l'addition du camphre, comme vous me l'avez appris il y a long-temps, monsieur, aussi bien que plusieurs autres vérités utiles, et comme vous l'avez enseigné le premier (cl). La scille dissout la consistance du sang, comme on le voit souvent par les selles et les urines qui en prennent une légère teinte de sang, et il faut assurément user de ce remède avec précaution lorsque les humeurs sont déjà dissoutes. — J'ai souvent évacué les eaux des hydi opiques par le moyen de la scille ; j'ai remédié d'abord après au relâchement des solides , et j'ai rendu au sang sa consistance par l'usage de quinquina ou des autres fortifiants; souvent j'ai employé en même temps la scille et le quinquina. J'ai guéri , l'automne dernier, une femme qui n'était pas âgée, mais qui était abattue par une dyspnée de vingt ans qui augmentait déjà, et par des peines d'esprit. Elle était faible, ayant des nausées continuelles et souffrant toutes les nuits une migraine cruelle, ne dormant point et ayant les jambes enflées : je lui prescrivis de l'oxymel scillitique à prendre avant midi , et deux drachmes d'écorce du Pérou pour l'après-midi: c'était quelque chose de surprenant comme tous les symptômes se dissipèrent peu à peu parfaitement, et comme l'appétit, les forces et le sommeil revinrent.
(e) L'usage de la scille n'est point exempt de danger lorsqu'il y a un squirrhe ancien accompagné d'une fiévrote , car il en résulte facilement une ulcération. Telle était une mauvaise ulcération que j'ai vue en résulter chez une femme qui était en même temps attaquée d'une hydropisie et d'un cancer, car le cancer devint plus douloureux, et il s'en écoula bien plus de matière ichoreuse teinte d'une plus grande quantité de sang :
rhydropisie diminua cependant, et le quinquina répara le mal que le cancer avait souffert. Mais cette femme , tourmentée par deux ennemis aussi terribles, ne supporta pas long -temps les maux
A M. DE HALLER
qu'ils lui faisaient souffrir. J'ai souvent vu d'autres malades dont l'état ne laissait depuis lonç - temps aucune espérance d'une guérison entière et dont la fin paraissait prochaine, chez qui le quinquina et la scillc ont réprimé pendant quelque temps l'atrocité de la maladie , en sorte que ces malades ont vécu encore quelque temps avec assez de tranquillité. — On a diverses préparations de scillc; mais si on n'a uniquement en vue que l'efficacité , la scille pure est préférable à toutes ces préparations. Souvent deux ou trois grains de ce remède , broyés avec du sucre, dissipent Irès-promptement les angoisses terribles qu'on éprouve dans l'hydropisie de poitrine, et j'ai vu des malades qui , après avoir été tourmentés pendant plusieurs nuils par des insomnies et par l'orthopnée, se sont endormis assez tranquillement au bout de deux heures, et se sont guéris dans peu de temps, en continuant d'user avec prudence de ce remède. Mais, je l'ai déjà dit, la scille est si acre qu'il est plusieurs personnes qui ne peuvent point la supporter toute pure ; c'est ce qui a donné lieu à diverses manières de l'administrer.
Plusieurs emploient la torréfaction afin qu'elle détruise la virulence delà scille sans lui ôter de son efficacité. Maisest-on assez sîir qu'elle possède cette double propriété? Je croirais volontiers qu'elle est en entier d'une virulence nuisible, et qu'elle agit à l'instar des autres poisons, à raison de cette même vertu délétère qu'on ne peut diminuer sans châtrer sa vertu; et il me paraît que par la torréfaction on ne parvient à autre chose qu'à lui faire perdre de son efficacité : une légère torréfaction ne lui ôte rien de ses vertus ni de ses qualités vénéneuses ; une torréfaction plus forte détruit en même temps le poison et le remède ; il faut donner la scille torréfiée à des doses passablement grandes, et elle ne manque pourtant pas alors de mériter des éloges. M. Rast, le fils, médecin de Lyon, a averti il n'y a ])as long-lcmps diins une lettre, où il montre du savoir suivant sa coutume, qu'en donnant en dernier lieu dix grains de scille torréfiée partagés en deux doses, il a très-bien guéri un enfant malade d'une anasarqoe f rès-fàcheuse, le remède ayant fait couler une abondance d'urine qui avait un sédiment sanguinolent d'une teinte très-dilayée.
On a de pareilles observations de M. François Home, qui a enrichi la médecine et l'économie de tant de choses
utiles; il a aussi guéri plusieurs anasarques avec une pareille dose du même remède mêlé avec un poids égal de gingembre. C'est ici une autre espèce de préparation et qui était en usage chez les anciens, laquelle consiste à corriger ce que la scille a de nuisible pour l'estomac par des drogues aromatiques; telle est l'addition de l'eau de cannelle spirilueuse à l'infusion de scille, mélange qui plaît fort aux Anglais; telle est encore le mélange de la scille avec la tisane de genièvre, dont quelques médecins français font cas et qui m'a paru avantageux. Le vinaigre scillitique occasionne souvent des angoisses insupportables ; le vin de scille est , de toutes les préparations , la plus efficace, mais j'ai vu plusieurs malades qui ne pouvaient pas s'accoutumer à en faire usage, car il leur faisait faire de terribles efforts pour vomir ; cependant l'usage de l'oxymel ne leur faisait point de peine , et on a plusieurs observations qui ne permettent point de douter que cette préparation soit inférieure à aucune autre, pourvu qu'on l'emploie à une dose convenable, et qu'on y mêle, autant que cela se peut, un sel neutre.
10° Il ne convient pas toujours d'employer les plantes de la famille du cresson, dont plusieurs médecins font beaucoup de cas et avec raison, car ces remèdes dissolvent entièrement le sang , le putréfient et donnent de la fièvre , quoi qu'en puissent dire des médecins qui déraisonnent au point de prescrire toutes les années l'usage de ces sortes de plantes, à titre de rafraîchissants, avec des écrevisses et des bouillons de viande. Elles réussissent très-bien contre des humeurs bourbeuses, et lorsqu'il s'agit d'un tempérament froid ; mêlées avec des fortifiants amers , elles ont quelquefois été utiles dans cette espèce d'hydropisie qui attaque les buveurs après de longs dégoûts , mais elles sont préjudiciables toutes les fois qu'il y a déjà de la fièvre, de la chaleur, de la soif, lorsque le sang est dissous et putride, et que la peau est déjà défigurée par des taches livides. Je sais qu'un médecin est tombé dans une erreur très-grossière en s'en laissant imposer par de pareilles taches, qui lui firent prendre la maladie pour une affection scorbutique ; il la combattit avec le beccabunga , le cresson et l'esprit de Gochléaria , mais il eut bientôt le chagrin d'en voir de très-mauvais effets. En pareil cas , ceux qui aiment les remèdes iudi-
gènes peuvent se servie de l'hièble qui n'est point à mépriser et dont les baies fournissent un suc qu'on épaissit; ce suc, qui n'a rien de trop acre ni de trop chaud, a été utile à plusieurs malades en rétablissant les excrétions: ce remède est cependant trop faible toutes les fois que la maladie est grave. — Les circonstances qui proscrivent les remèdes analogues au cresson excluent aussi le fer , telles sont la chaleur, la fièvre , l'alcalescence ; mais il mérite la préférence sur tous les autres remèdes, toutes les fois que la maladie vient uniquement du relâchement des fibres et que les humeurs ne sont pas encore atteintes de putridité ; c'est à cette espèce d'hydropisie que sont sujettes les filles d'une constitution lâche et qui mènent une vie sédentaire ; elle se guérit par l'usage de la limaille de fer, à laquelle on peut ajouter quelque poudre aromatique.
11 n'y a pas bien long-temps que j'ai délivré une fille de vingt ans de cette maladie, en lui faisant prendre six fois par jour une demi-drachme de limaille de fer avec cinq grains de cannelle. Toutes les sécrétions augmentèrent et surtout celle de la peau , et la maladie se dissipa pour la plus grande partie par les sueurs, ce que j'ai vu arriver rarement.
11° On prône beaucoup plusieurs remèdes sur la propriété desquels il serait ennuyeux de disserter longuement : je n'en examinerai que trois, les frictions du bas -ventre avec de l'huile , l'évacuation de la sérosité par la peau, et l'usage du mercure. — Ce n'est pas une rhose nouvelle en médecine que de frotter avec de l'huile ceux qui sont atteints de l'hydropisie ascite; Celse, Cœlius, Aurélien et Galien {de Compos. mcdicam.
secuiid. loc, l. 9, c. 5} avaient déjà recommandé cette friction , mais elle était tombée en désuétude, et il n'y a pas long-temps qu'elle a été remise en pratique par M. Oliver , médecin de Bath ; elle a réussi à souhait et elle est venue heureusement à bout , en Angleterre , de plusieurs hydropisies qu'on croyait incurables. On frotte le ventre pendant une heure, matin et soir, avec la main graissée d'huile d'olive, et au bout de quelques jours le malade désenfle en urinant abondamment. Ce remède agit de deux manières , à raison de la friction et h raison de l'oignement. L'effet de la friction du ventre est de dissoudre les matières coagulées et tenaces, d'aider au mouvement, surtout à celui des vei^
nés, de rendre ainsi les humeurs plus propres à être repompées et d'augmenter la résorption ; or, la médecine expérimentale a fait voir que les humeurs épanchées dans le bas-ventre en sont repompées et s'évacuent par les reins.
Je sais que les frictions font que les fluides se portent souvent à la peau plutôt qu'aux reins , mais ici la nature de la maladie s'oppose à cet effet, parce que, comme je l'ai déjà dit , cette maladie empêche la transpiration insensible et la sueur; c'est à cause de cela que chez la plupart des hydropiques la peau est si sèche, sale, dure et même tout-à-fait calleuse, telle que je l'ai vue dans plusieurs parties du corps. Mais en administrant la friction , lorsque les fluides épanchés croupissent déjà dans la cavité du bas-ventre, il faut bien prendre garde de ne pas frotter trop rudement, car une pareille friction ferait beaucoup de mal en offensant les viscères qui sont dans un état d'amollissement et d'une corruption prochaine, et il ne faut pas être trop prompt à blâmer ceux qui discontinuent les frictions lorsque les humeurs sont épanchées. — Les observations qui font voir que la transpiration externe est en défaut prouvent que la résorption interne qui correspond avec elle a augmenté, elles expériences faites, la balance à la main, démontrent que cette résorption est si considérable dans quelques cas, qu'on a peine à le croire. On comprend maintenant quelle est la manière d'agir de l'huile, elle empêche la résorption et elle détruit ainsi une des principales causes de la maladie. Est-ce peutêtre qu'en relâchant le serrement du bas-ventre et en adoucissant les nerfs, elle dégage les reins obstrués à raison de leur liaison avec les parties qui les avoisinent? On serait tenté de le croire, d'après les grands succès qu'ont eus les émollients employésà titrede diurétiques dans certains cas oîi les remèdes acres étaient depuis long -temps inutiles et même nuisibles. Est-ce enfin que l'action de l'huile , nonobstant qu'elle ait d'abord empêché entièrement la transpiration, la rétablit cependant ensuite après avoir remédié au mauvais état de la peau?
Est-ce qu'elle réussirait mieux si on en oignait tout le corps? C'est ainsi que le croyaient les anciens qui en frottaient tout le corps, excepté le bas- ventre seulement. « IDe plus (dit Celse), il est né- » cessaire de faire tous les jours deux ou j> trois fois une forte friction avec de
A M. DE HALLER
» l'huile et quelques drogues échauf- )) fautes. Cependant en faisant celle fric- » tion il faut épargner le ventre. »
Que doit-on penser de l'autre partie du conseil de cet auteur? « Mais il faut w souvent appliquer de la moutarde sur i> celte partie , jusqu'à ce qu'elle entame » la peau; il faut aussi faire des ulcères )> en plusieurs endroits du ventre en les )> brûlant avec des fers chauds, et il faut » entretenir long-temps ces ulcères.»
Ceci se rapporte à l'évacuation de la sérosité de laquelle il sera bientôt question. Je crois volontiers que la friction huileuse de tout le corps, laquelle Celse conseille, peut être quelquefois utile dans l'hydropisie , mais elle serait beaucoup plus utile , si je ne me trompe , dans le diabètes, en prenant en même temps des fortifiants internes , et surtout de la rhubarbe, carie diabètes est une maladie qui vient de la résorption cutanée, qui devient exorbitante , comme le démontrent, outre plusieurs autres, les observations de MM. Metz et Kraizenstein. — Est-ce par un efifet semblable que l'usage externe des cantharides est utile dans cette dernière maladie? Elles augmentent Ja transpiration, et en détournant ainsi la matière de se porter aux reins, elles diminuent la résorption et ôtent par là à la maladie ce qui lui sert d'aliments; elles augmentent l'âcreté et la difficulté de l'urine, mais (dans le diabètes) les urines sont trop douces et s'écoulent avec trop de facilité. Cette maladie vient-elle de la perversion des fonctions de la peau ? Les cantharides les rétablissent. Je soumets ces conjectures à votre jugement , monsieur, et à celui de tous les médecins qui ont un véritable savoir ; j'invite les praticiens à en faire l'essai avec circonspection , si celte maladie se présente à eux. La résorption cutanée augmente assurément lorsque les urines deviennent plus abondantes , comme l'a démontré visiblement la belle observation de M. Lining.
Qu'il me soit permis de faire encore une question : Pourquoi est-ce que les frictions huileuses sont utiles dans certaines maladies de la peau, tandis que la plupart des maladies de celte classe ■viennent d'une transpiration supprimée, et qu'elles ont très-souvent lieu à la suite des applications graisseuses à la peau?
C'est parce que ces maladies viennent quelquefois d'une trop grande rigidité de la peau ou de sa contraction occasionnée par le dépôt d'une matière àcre ; ce
sont deux vices auxquels on remédie par un Uniment émollient. D'oii vient que ces maladies sont souvent si opiniâtres? Cela vient-il de ce que le sang circule avec difficulté à la peau ? Est-ce parce que les remèdes y parviennent difficilement par la même raison? Ou bien celte opiniâtreté vient-elle peut-être d'un vice dans l'humeur qui oint le réseau de Malpighi, lequel infecte ensuite de sa mauvaise qualité, à la manière d'un levain, tout ce qui en approche? Il est plusieurs choses qui pourraient persuader que cela est ainsi, car la viscosité du sang et la lenteur avec laquelle les remèdes parviennent à la peau ne paraissent pas être des causes suffisantes d'une si grande opiniâtreté. Mais ce vice du réseau cutané est bien capable de produire cet effet , parce qu'il est une partie située en quelque sorte hors de la portée de la circulation, et d'oii il est très-difficile de faire disparaître les taches de la briilure. — Y a-t-il outre cela quelquefois un venin tellement mêlé avec le sang qu'on ne puisse le chasser qu'avec bien de la peine? Personne ne peut nier que le venin des darlres et celui de la gale ne soient dans ce cas , car l'une et l'autre de ces maladies se communiquent par contagion, s'étendent insensiblement et cèdent à l'efficacité des remèdes. Mais je connais des malades qui, durant dix, quinze , vingt ans , n'ont jamais été exempts un jour entier d'une darlre qui sautait d'une partie à l'autre. Quelle en est la cause? Je vous prie , monsieur , de me l'apprendre.— J'ai essayé trois fois les frictions huileuses , elles ont été infructueuses : j'ai voulu encore actuellement en faire usage (si seulement ce pouvait être sous de plus heureux auspices ! ) pour cette femme dont j'ai fait l'histoire tout à l'heure, et cela avant qu'on lui fit la ponction une seconde fois(l).
La nature nous a appris à évacuer la sérosité par les pores de la peau, surtout aux jambes, car la peau étant distendue par l'enflure devenue excessive , elle se crève, et il sort par des crevasses souvent invisibles, et peut-être même sans que l'intégrité des pores en souffre, une si grande quantité de sérosité, que tout
(1) Ces friclions n'ont élé d'aucune utilité; le soulagement que la seconde paracentèse a procuré a été de courte durée, et la malade a succombé au bout do quelques jours.
LETTRE
le corps désenfle bientôt, soit que cette sérosité s'écoule du tissu cellulaire, soit quece soit des vaisseaux mêmes exhalants. L'art imite la nature, et il a ouvert lus sources remplies des sérosités que la maladie avait accumulées, en faisant des incisions au tissu cellulaire. Celte méthode, qui est très-ancienne, n'est pas encore tombée , et je lis dans ce moment que le célèbre Antoine Cocchi, cet homme véritablement savant , en a fait l'expérience sur lui-même, et que cette opération a fait sortir quatre livres de sérosité; M. Manelli rend compte du succès, en disant : « que la malade éprouva » un soulagement sensible de son incom- » modité , mais que ce petit avantage ne » dura que pendant toute la nuit sui- » vante. » — Les anciens , suivant le témoignage de Celse, dont j'ai rapporté le passage, auquel on pourrait en ajouter une infinité d'autres , les anciens, dis-je, entamaient la peau par la brûlure, par des drogues acres et par la scille même, qu'ils appliquaient à l'extérieur. Quelques modernes appliquent des cantharides, mais il faut s'abstenir de tout ce qui est acre , car l'humeur qui s'écoule est Acre et capable d'irriter, d'offenser et d'enflammer la peau. Si le remède a aussi beaucoup d'àcreté, il est à craindre que la gangrène ne survienne, comme cela arrive facilement toutes les fois que la circulation se fait avec lenteur et que les humeurs sont appauvries et acres.
On doit donc préférer les scarifications , qui ne sont pas elles-mêmes entièrement exemptes de danger chez un malade cacochyme , mais il est rare qu'on soit absolument trompé dans ce qu'on en espère, car aussi souvent que je les ai employées, elles ont été fort utiles en évacuant les eaux, en enlevant la difficulté de respirer, en rétablissant le sommeil, en rendant les parties accessibles aux remèdes, mais le plus souvent elles n'empêchent pas les rechutes.
Il est un autre remède qui plaît fort aux gens du peuple, qui craignent les scarifications, savoir la racine de bryone qu'on coupe par tranches; alors on applique ces tranches aux jambes, après les avoir légèrement pilées et chauffées; cette racine , à raison de son àcreté virulente, qui est pourtant moins forte que celle des cantharides, irrite doucement les vaisseaux de la peau, ce qui fait que toute la jambe rend beaucoup de sérosité. La première application n'attire rien , mais au bout de douze heures çn renouvelle
les tranches, et il est rare que j'aie vti les jambes sans humidité après une troisième application : on la renouvelle j'usqu'à ce qu'on voie que l'écoulement se soutient d'une manière durable. On fait quelquefoissorlir par cette voie une quantité surprenante de sérosité: d'autres fois, il n'en sort que très-peu. Quel en est le succès? J'ai vu des malades qui continuaient d'être également enflés et sujets à l'angoisse pendant qu'il s'écoulait beaucoup de sérosité , tandis que d'autres désenflaient tout-à fait. Il y a eu, pendant l'hiver de 176G, une femme âgée de soixante ans, qui était enflée par tout le corps, laquelle n'a point été soulagée par l'application de la bryone, car ses jambes ont peu coulé et sans allégement.
Dans le même temps un homme de septante ans, que la scille avait pu soulager quelquefois , mais chez qui elle n'était déjà plus capable de faire cet effet, fut bien délivré del'orthopnée, de l'angoisse et de l'enflure par l'application de la bryone , qui procura un écoulement si abondant que, le malade ayant les jambes étendues hors du lit , on fat obligé de mettre dessous de larges bassins. Au bout de trois jours la peau était si fort relâchée que je ne l'ai jamais vue dans cet état que chez un petit enfant mort d'un catarrhe pour avoir été tenu dans une chambre trop chaude, en sorte que je pouvais empoigner, rouler et plier celte peau comme si c'eût été un drap grossier. La faiblesse était outre cela si grande , qu'on craignait à tout moment qu'il ne survînt une syncope mortelle ; les jambes donnèrent aussi beaucoup de peine.
Cependant les forces se rétablirent par la nourriture et par les fortifiants, et les jambes se guérirent ; mais quelques mois après le malade finit ses jours. — La même méthode fit aussi entièrement disparaître l'enflure chez une jeune femme, et les fortifiants rétablirent entièrement la santé. La nature a procuré ce secours aux malades dont je vais parler, savoir, à une femme âgée de cinquante-troisans, qu'elle a délivrée deTorthopuée et de l'enfluredes jambes, en excitant dans ces parties des sueurs nocturnes très-abondantes: je lui fis bientôt recouvrer une parfaite santé, en rétablissant ses forces par l'usage du fer et du quinquina. C'est ici le lieu de rapporter ce cas rare arrivé au comte d'Osterman , seigneur russe: il était atteint d'une hydropisie très-grave, dont il guérit par une sueur spontanée très-abondante aux pieds, évacuation qui, étant ensuite devenue cpnti-
A M. DE H ALLER
niicUe, l'a mis à l'abri île tout retour de celle nuludie pendant vingt ans: il portait des souliers faits de manière que l'eau qui s'écoulait était reçue dans un réservoir où elle pouvait rester quelques heures sans incommodité. — Il ne faut pas non plus oublier de parler ici d'une méthode trèsavanîageuse employée il n'y a pas bien long-temps par N.Lieberkuhn, cet homme qui ne le cédaità personne pour les talents de l'esprit, pour le savoir et pour ses succès dnns la praticjue , et qui , mettant à profil la connaissance qu'il avait des effets qui pouvaient résulter de la correspondance du tissu cellulaire, forçait l'eau épanchée dans le tissu cellulaire des poumons à descendre dans les jambes par le moyen des bains de pieds, après quoi il employait les fortifiants.
Il y a quelques années que le célèbre Stoerck recommanda l'usage du colchique d'automne; j'en ai fait quelquefois l'essii , mais j'ai trouvé le plus souvent que ses vertus étaient inférieures à celles de la scille : rien n'empêche cependant qu'on ne garde cette racine dans les boutiques ; Ciir tel est l'efl'et de l'idiosyncrasie que deux remèdes de la même vertu réussissent différemment chez des malades qui sont attaqués de la même maladie.
■ — On comprend aisément que le mercure élaiit doué d'une vertu résolutive, il est plusieurs cas d'Iiydropisie dans lesquels ce remède peut produire de grands effets, Savoir : toutes les fois que les plus petits vaisseaux sont obstrués par une mucosité tenace, ou lorsqu'une bile durcie fait obstacle aux sécrétions , ou bien lors.]ue les petites veines qui servent à la résorption sont resserrées par l'effet de l'aci iinonie écroiielleuse ou de la dartreusc, et même par celui de racrimoiiie goutteuse ; et assurément ce remède s'est rendu recommandable par les heureux succès qu'ont eus plusieurs fois des pilules composées de mercure doux mêlé avec des gommes, des extraits amers, du savon, ou, suivant les circonstances, avec d'autres remèdes : mais il faut s'en abstenir toutes les fois que le malade est déjà atteint d'une fièvre continue, ou que ses forces sont abattues par la putridité. — Je n'ai point d'avis ii donner touchant la paracentèse, car les préceptes de Celse sont excellents. Les uns craignent de la faire des les commencements , d'autres Ciaigiient (ju'on ne l'administre lorsque la maladie est avancée : je ne crains point de l'employer dans l'une et dans l'au-
tre de ces époques ; car si on le fait <?e bonne heure, elle est souvent très-utile, et il n'y a point de danger de la pratiquer tard, à moins que le malade ne tire déjà à sa fin, car alors cette opération hâte la gangrène des viscères. Il faut toujours faire usage de ce bandage qui a déjà été employé par Cœlius-Aurélien, que M. de Littre a renouvelé , et dont le célèbre Mead a cru être l'inventeur. Si on l'administre tard , elle ne guérit pas , mais elle dissipe du moins pour quelques jours les angoisses qui tourmentent si fort les malades, ce qui est l'unique soulagement qu'ils désirent.
Je finirai ici cette épitre : vous ne trouverez pas , monsieur , qu'elle présente beaucoup d'observations merveilleuses , ou plutôt extraordinaires; car de pareilles observations ne sont presque d'aucune utilité; mais elle contient des histoires de maladie sur la vérité desquelles on peut compter, et qu'on voit tous les jours, mais qu'on n'a point examinées jusqu'ici avec assez d'attention ; car , comme dit Cicéron , « on ne demande pas les rai- » sons des choses qu'on a toujours sous » les yeux (1). » Pardonnez-moi, monsieur, les imperfections de mon style, vous qui écrivez si bien en latin ; il n'appartient qu'à un Haller, à un Gaubius et à un très-petit nombre d'autres , de répandre le jour sur les mystères sacrés de l'art d'Esculape, dans un style que Salluste et Celse auraient voulu s'approprier (2). — Je serai content de savoir que ce que j'ai écrit , quelque peu élégamment que ce soit , contient des choses utiles , et qu'il vous paraisse , monsieur, que ce petit ouvrageait reculé, ne fùl-ce que bien peu , les bornes du domaine de la médecine , car alors votre autorité me tiendra lieu de protection , et me mettra à l'abri des attaques et des insultes qu'on pourrait me faire. Agréez mes salutations et mes vœux pour que Dieu fasse au genre humain la faveur de vous conserver long -temps en santé.
Veuillez ne pas discontinuer de m'honorer de votre amitié qui m'est si précieuse, et de m'instruire par vos conseils ; et recevez l'assurance de mon entier dévouement.
Lausanne, le 16 mai 17G1.
(1) « Non requirunt rationes earum reruu) quas scmper vident. •
(2) « IIuc illuc vocal tcgra cohors. »
OBSERVATIONS
SUR