‹ Œuvres de TissotChapitre 139 sur 160 · A M. DE · texte numérisé non relu

A M. DE

âcretés déposées sur les intestins, et c'est là souvent la cause des flux de ventre les plus opiniâtres. Doit-on expliquer ainsi la cause de ces liydropisies qui arrivent à la suite des violentes douleurs du basventre ? Assurénienl. Ce mécanisme fournit-il une réponse à la question, comment il est arrivé que la saignée et l'opium ont été tantôt utiles et tantôt nuisibles dans cette espèce d'hydropisie ascite, dont M. Porte rend compte dans le Journal de Médecine ? L'histoire même qu'il en fait nous laisse dans le doute à cet égard ; car les symptômes ayant été les mêmes, à ce qu'il paraît, ces remèdes ont été aussi nuisibles au commencement de la maladie quils ont été utiles sur la fin. Est-ce peut-être qu'une cause inconnue a opéré la guérison malgré les remèdes ? — Une àcreté qui irrite les orifices des veines en s'y appliquant, les ferme , et en irritant les extrémités des petites artères , elle les oblige à s'évacuer plus vite et plus abondamment : il y a donc une double cause qui fait que l'humeur aqueuse s'amasse, savoir, l'affluence qui en est plus abondante et le retour qui l'est moins. Est-ce ainsi qu'on peut expliquer l'action des vésicatoires, de laquelle on a parlé jusqu'ici d'une manière peu intelligible ?

Lorsqu'on les applique aux membres, ils y occasionnent souvent de l'enflure; estce parce que les veines de la peau sont gênées par l'inflammation comme par une ligature? En considérant toutes les causes, même les causes possibles de l'hydropisie, on n'en trouve aucune qui ne prenne sa source dans l'une des causes que j'ai indiquées ; et cela sert à comprendre à quelle de chacune de ces causes on peut remédier, quand et comment cette guérison est possible. La première et la seconde cause demandent l'élosgnement de l'obstacle. La troisième Veut qu'on emploie les fortifiants. La quatrième exige les mêmes secours.

Elle demanderait un spécifique qui serait d'une plus grande importance en médecine que la plupart des remèdes qu'on a découverts jusqu'ici ; mais en l'attendant lions opposons à cette maladie les fortifiants , et surtout cette divine écorce dont l'analogie a fait découvrir l'utilité dans la mortification gangréneuse , et dans d'autres vices du mouvement vital ; utilité que l'expérience a confirmée. — On guérit quelquefois les espèces d'hydropisie qui dépendent de la cinquième cause et qui cèdent difficilement, en em-

ployant des spécifiques , des délayants, des adoucissants , combinés le plus souvent avec des fortifiants. Mais je ne veux pas entrer dans le détail sur cette matière. M. Donald Monro , qui a été autrefois votre disciple, monsieur, ayant écrit sur cette maladie un traité fort utile dans lequel il donne, d'une manière savante et claire, des préceptes et des exemples par lesquels il enseigne à connaître et à guérir la plupart des hydropisies. Cependant il sera bon que j'ajoulc , après ces préliminaires généraux, quelques avis que d'autres auteurs ont omis ou dont ils n'ont parlé qu'en passant , sur des moyens de guérison qu'il convient plutôt d'éviter que de pratiquer.

1 o Le fondement du traitement consiste à faire que les veines repompent autant de sérosité que les artères en distillent ; on fait donc mal d'accélérer le mouvement des artères aussi long-temps que la résorption veineuse continue à être empêchée.

2" J'ai vu que , lorsque la maladie vient seulement du relâchement d'une partie externe, on la guérit plus promptement et plus sûrement en appliquant à cette partie des fortifiants externes , qu'en employant des remèdes internes; car le siège de cette maladie est principalement dans le tissu cellulaire et dans les veines, parties sur lesquelles les remèdes externes agissent, tandis que les remèdes internes agissent principalement sur les artères. C'est ainsi que j'ai si souvent dissipé, par des bandes humectées avec des liqueurs spiritueuses , ces tumeurs de jambes qu'éprouvent si souvent, surtout en été, les femmes d'une constitution lâche , et qui mènent une vie sédentaire , quoique d'ailleurs elles soient très-bien portantes.

3° Ce n'est que par le moyen des fortifiants qu'on peut venir à bout de l'hydropisie qui vient de l'inanition des vaisseaux, après une longue maladie ou après des évacuations abondantes; il faut même les employer avant que la maladie se soit accrue au point de donner lieu à de nouvelles causes morbifiques , lesquelles il faudrait combattre par d'autres secours. Car là oîi les humeurs sont en stagnation , il en résulte l'acrimonie , la douleur, la fièvre, la putridité , la gangrène, tous symptômes auxquels il faut faire attention , sans quoi le traitement devient inutile ; car ils augmentent par l'usage des remèdes échauffants , stimu'

LETTRE

lants et fortifiants. Cela se voit par nombre de cas auxquels a donné lieu celte méthode curative , qui , ne suppos:u}t point d'autres causes que le relàclienient des fibres, a si souvent f.iit empirer l'Iiydropisic, et d'autres nialiidics qu'il aurait fallu traiter par d'autres remèdes.

4° Il y a plus : en faisant choix des remèdes qui évacuent les eaux qui croupissent, il faut se garder de ceux qui augmentent la putridité ou qui excitent la fièvre ; car elle est nuisible malgré ce que quelques auteur.? ont débité pour prouver le contraire, et l'hydropisic est presque désespérée lorsqu'elle est accompagnée de fièvre; aussi long -temps qu'elle en est exempte, elle n'est pas encore sans espérance. Je sais combien des auteurs très-respectables ont fait cas de la fièvre dans les maladies chroniques ; elle a plus d'une fois dégagé la circulation des embarras qui lui faisaient obstacle lorsqu'ils étaient légers, et qu'ils ne faisaient que de commencer. Elle a donc mérité quelquefois des éloges, mais le plus souvent on a eu lieu de s'en plaindre , car elle rend plus fortes les obstructions considérables, elle entretient la putridité, elle abat enlièreinent les forces , et , lorsqu'elle dure longtemps, elle jette dans l'hydropisie les gens les plus robustes.

5" La résorption se fait parfaitement bien si les vaisseaux se vident complètement , et si les fluides qui doivent être repompés ne sont point corrompus par quelque acrimonie. Il fiut donc faire en sorte que les sécrétions se fassent avec succès par leurs couloirs , que les vaisseaux se fortifient, et prévenir la dégénération des fluides C'est par cette raison qu'il importe si fort, dans cette maladie , d'user d'une diète légère , et surtout de souper très-peu. Il faut choisir des aliments qui ne soient ni relâchants ni de nature à favoriser la putridité: il faut yjoiudre l'usage des acides; plusieurs se sont bien trouvés d'user à' oxysaccharum (1), qui sert à assaisonner les aliments , surtout ceux qui sont tirés du règne animal ; c'est un remède facile à se procurer, maisqui n'est pointa mépriser. J'ai vu des hydropisies commençantes se guérir tandis que les malades faisaient un usage abondant de ce remède joint à une diète légère et à un

(1) C'est un mélange de sucre avec du vinaigre, ou du jus de citron, etc.

exercice convenable : il est encore utile toutes les fois que la maladie est invétérée, car il résiste à la fièvre et à la putridité, etil facilite les sécrétions. — Dans des cas plus graves, j'ai recours aux acides minéraux , sans être retenu en cela par le blâme que jettent sur eux des médecins d'ailleurs habiles qui veulent proscrire l'usage de tous les acides dans les maladies chroniques , car la raison et l'expérience condamnent cette manière de penser, et l'observation démontre que l'usage de ces acides remédie à la faiblesse, en tant qu'ils s'opposent à ses causes bien loin de l'occasionner, comme ces médecins le craignent : outre cela , on les marie très -bien avec les fortifiants, et le mélange de l'esprit de soufre avec le quinquina m'a souvent réussi à souhait. Un hoinuie respectable m'écrivit, il y a quelques années , que du lait caillé, donné pour toute nourriture, avait en de grands succès dans le traitement del'hydi-opisie(àSaint-Germain enLaye).

S'il a réussi, c'a été en qualité d'acide. — On conçoit déjà l'utilité de la crème de tartre, que M. Menghini a si fort recommandée, et qu'il y a déjà plusieurs années que j'ai employée avec succès, de même que celui du niire qui plaît si fort à M. Brook, et celui du sel des eaux thermales de Lucques , dont M. Benevenuli fait cas : mais ces sels peuvent-ils tenir lieu de tout? Non assurément. J'ai vu de très-bons effets de la crème de tartre {a), toutes les fois qu'il s'agissait d'une hydropisie naissante, pourvu qu'elle ne fût pas l'effet d'une constitution trop lâche ou sujette aux acides. C'est ainsi que ce remède détruit les causes de maladie chez les femmes qui, approchant de l'âge de cincjuante ans, deviennent hydropiques par un effet du dérangement de leurs règles; et je suis venu plusieurs fois à bout d'arrêter les progrès de celte maladie diificile, et de la dompter par le moyen de la crème de tartre et d'une abstinence rigoureuse. Cela n'est pas étonnant, car cette espèce d'hydropisie est un effet de la pléthore à laquelle la diète et les acides remédient à merveille.

[b) La crème de tartre réussit lorsque l'hydropisie vient de ce vice que les anciens appelaient l'intempérie chaude du foie. J'ai guéri un homme atrabilaire (qu'on me passe ce terme impropre) qui était fort tourmenté d'une cruelle angoisse, d'un dégoùl complet, d'insomnies très -incommodes et d'une enflure qui lui défigurait les cuisses et les jam-

A M. DE KALLER.

bes, en lui prescrivant de prendre trois fois par jour une draclime de crème de tarira enveloppée dans du rob de sureau , et cinq onces de pelit-lail bien clair raêlées avec une once de miel trèspur. Sa boisson ordinaire consistai! en une décoction de racine de chiendent. L'angoisse et le décroût se dissipèrent insensiblement, l'enflure s'affaissa, le sommeil revint, et le malade recouvra une santé parfaite dont il jouit encore à présent.

(c) Lorsque la sécrétion de l'urine se fait avec lenteur et qu'elle devient d'une couleur foncée, le malade éprouve bientôt une sensation de lassitude et de plénitude; son sommeil est inquiet, il est pesant après le repas, il est dans un état d'indolence, il a de l'angoisse et du dégoût. On dissipe fort bien tous ces symptômes en usant de bonne heure de la crème de tartre qui procure un écoulement abondant d'urine , ce qui allège beaucoup tous les symptômes.

(d) La crème de tartre a même procuré du soulagement, mais poia- un temps seulement, dans une bydropisie très-invétérée; mais la plupart du temps elle est inutile en pareil cas, parce que les fibres ayant à la longue perdu lout-à-fait leur ressort, il n'y a que les stimulants les plus l'oi ts qui puissent leur redonner du jeu, mais même alors il est utile de leur associer de la crème de tartre.

C Les esprits de nilie ou de soufre apaisent la soif et la chaleur; ils remédient aussi à la toux qui tourmente souvent les liydropiques et leur l'ait beau-

IBonp de mal , surtout le soir. Enfin , on comprendra que les acides sont nécessaires, lorsqu'on aura observé des hyJropijues, et lorsqu'on aura vu, par les disiections de leurs cadavres , que ce sont presque toujours la fièvre, la soif, l'in- Qammation, la purulence, l'alcalescence, les humeurs corrompues et la gangrène juisont la cause de leur mort. On verra n même temps quel cas on doit faire de ette méthode dont j'ai déjà parlé, lajuelle, n'ayant en vue que le relàchenent des fibres, recommande de se nourir de viandes rôties et d'œufs , et de joire des vins généreux. — Celte méhode convient à la vérité dans une hy- Ironisie naissante, qui, comme je l'ai dit ilus haut, vient du relâchement des fi- )res et de l'acidité des fluides ; ou bien, ;hez certains sujets , après qu'on a évalué entièrement l'humeur de la maladie; nais elle est très -mauvaise dans la plu- >art des autres espèces, et elle est oppo-

sée aux deuî principales indications, à l'inanition des vaisseaux et à l'amendement de la putridité ; et cette dernière indication est de la plus grande importance , caries hydropiques ne meurent guère sans putridité, et j'ai presque toujours pu , aussi long- temps qu'elle n'a pas eu lieu , renvoyer la maladie du moins pour un temps; mais quand la putridité est formée, elle abat tellement les forces, que les plus excellents remèdes ont peu de succès.

L'observation suivante fait voir les avantages de la crème de tartre et les inconvénients des remèdes échauffants. Je fus consulté , au mois de février de 1769, pour une femme âgée de soixante ans , qui depuis long-temps avail beaucoup d'embonpoint, qui avait long-temps abusé delà saignée, ce qui avait peut-être faitaugmenlercetembonpoint; elleavait alors, à ce qu'on m'apprit, les cui.çses et le basventre extrêmement enflés, les urines étaient rouges et en petite qunntitc , elle avail de la fièvre le soir, elle passait les nuits sans dormir et dans l'angoisse, elle avait des nausées, elle était prodigieusement affaiblie , elle avait souvent la respiration courte , le visage était rouge. Je lui prescrivis une diète qui consistait à ne manger qu'une fois par jour tant soit peu de viande avec de l'oûrj-saccha~ runi (i); à vivre d'herbes potagères, surtout de la famille des chicoracées, et de fruits ; à user pour boisson d'un viu léger mêlé d'eau; à vivre frugalement, et surtout à souper très-légèrement. Je conseillais en même temps qu'on la lit quelquefois promener en voiture, et qu'elle avalât deux fois par jour une drachme et demie de crème de tartre, en buvant par-dessus (juatre onces d'hydromel. On me récrivit bientôt (car je n'ai point vu la malade que j'avais connue autrefois , et elle était à une distance de plusieurs lieues) que tout prenait une tournure favorable, et que la maladie diminuait tous les jours ; elle fui en bonne santé au commencement du mois de mai.

— Je n'ai point appris de ses nouvelles depuis lors , si ce n'est après sa mort que sa sœur me raconta ainsi ce qui s'était passé et dont elle avait été témoin oculaire. Celte femme se porta bien pendant quelques mois ; mais ayant négligé le régime et l'exercice, elle éprouva, sur la fin de septembre , de nouvelles an-

(1) Voyez la note précédente.

6â8' LETTRE goisses. On consulta , au mois d'octobre, un médecin qui, voyant un autre malade dans le même village , se trouva plus à la perlée de celle-là; il employa plusieurs remèdes qui, comme je le vis par ses ordonnances, étaient des amers, des fortifiants , des stimulants de différentes espèces, des purgatifs, des diurétiques, des gomraeux , des sels, et je ne sais combien d'autres remèdes ; il prescrivit une diète qui consistait presque entièrement en viande sèche pour laquelle la malade avait du dégoût. Les angoisses augmentèrent terriblement , la malade devint enflée par tout le corps et éprouva de plus une orthopnée continuelle. Les dernières semaines il survint de l'assoupissement qui , augmentant par l'usage des remèdes chauds et des vésicatoires , par le moyen desquels on espérait de le dissiper, dégénéra enfin en léthargie qui se termina par une mort cruelle.

En 1757, une femme qui approchait de cinquante ans , et dont les règles étaient dérangées en tirant à leur fin , passait les nuits dans l'angoisse , avait du dégoût pour tous les aliments ; ses jambes étaient fort enflées, elle rendait une urine rouge et en très-petite quantité. Je lui conseillaid'user de crème de tartre; l'enflure se dissipa entièrement et la santé se rétablit très-bien. Les mêmes symptômes étant revenus au bout de six mois , je les ai guéris par le même remède, lequel a encore réussi à mon insu contre une troisième attaque. Cette femme ayant eu une quatrième attaque pendant l'hiver de 1759, et dans un temps où elle avait des chagrins, elle essaya la crème de tartre, mais inutilement; la maladie augmenta et l'enflure avait déjà gagné tout le corps; la malade éprouvait une orthopnée cruelle et une suppression totale des urines, lorsque je vins la revoir. — Mon dessein étant d'opposer à l'opiniâtreté du mal un remède assez efficace pour la vaincre , je fis choix d'une mixture dont l'usage m'est familier, et qui est composée d'oxyrael scillitique , de terre folliée de tartre et d'eau de sureau ; je prescrivis à la malade d'en prendre une dose médiocre trois fois par jour; le ventre en fut fort relâché sans que l'enflure diminuât et sans que la malade se sentît soulagée : cela lui donna plutôt de l'accablement. Je voulus qu'elle prît cette mixture à petites doses, mais souvent; elle alla plus rarement à la selle, et au bout de trois jours les reins se vidèrent si copieusement, qu'il s'écoula

soixante livres d'urine dans l'espace de trente-cinq heures ; je soutins pendant ce temps-là les forces par des bandages qui serraient les jambes, les cuisses et le bas-ventre, et par une boisson agréable mêlée de vin ; tous les symptômes se dissipèrent très-prompteraent; je fis ensuite prendre à la malade des fortifiants, afin de rendre aux fibres les forces qu'elles avaient perdues par la distension et par le séjour des eaux. Elle se rétablit trèsbien.

Mais cette femme ayant été accablée de malheurs encore plus tristes pendant tout l'été et l'automne, son mari étant mort au mois de novembre, sa fortune étant tout-à-fait délabrée , elle fut attaquée , au mois de décembre , de coliques fréquentes, et bientôt après de jaunisse, de dégoût et d'un affaiblissement total. J'employai des savonneux doux, agréables et acescents, propres à rétablir les forces, à prévenir la corruption delà bile , à dissoudre celle qui se serait coagulée, et à évacuer celle qui se serait dissoute; j'eus pendant quelques jours des succès qui entretinrent mes espérances. Mais la malade éprouvant tous les jours des redoublements de tristesse qui lui étaient absolument les forces, ses jambes étant devenues légèrement œdémateuses, elle expira au mois de févtier sans aucune agonie, genre de mort que j'ai vu d'autres fois après une longue jaunisse qui , pourrissant le sang, abat entièrement les forces ; cette scène tragique se termine par la syncope , ou plutôt par la paralysie du cœur. On aurait trouvé des calculs biliaires dans le cadavre , mais les circonstances ne permirent pas d'en faire la dissection. — Je traite encore actuellement une autre hydropique qui a près de quarante ans; c'est une femme qui avait joui auparavant d'une bonne santé, qui est mère d'une nombreuse famille , et dont la maladie est venue originairement du chagrin d'avoir été convaincue de vol ; la crainte du châtiment lui donna la jaunisse, maladie qui est si souvent une suite de la tristesse; elle fut mise en prison; mais, ayant été relâchée à cause de sa jaunisse, et parce qu'on la soupçonnait gro.sse, elle se tint chez elle oii il lui survint, outre la jaunisse qui continuait, une enflure des jambes, des cuisses et du bas-^ ventre , dont elle ne s'inquiéta pas beau-j coup dans l'idée que c'était un symptôme de grossesse. Mais il survint de la fièvr avec des insomnies , un délire fréquent

A M. DE HALLERr

de la soif et une suppression d'urines; elle me demanda alors du secours. Je pensai que je devais calmer la fièvre , éteindre en même temps la soif, déboucher les couloirs de la bile qui se dévoyait, et ceux de l'urine. Des savonneux acescents, l'oxymel scillitique et des boissons acides dissipèrent assez promptementla fièvre et rétablirent assez la sécrétion de la bile pour que la jaunisse se guérît pour la plus grande partie; mais la suppression de l'urine persistait avec opiniâtreté , quoique pas en entier ; le bas-ventre grossissait étonnamment, et en le frappant on apercevait distinctement qu'il contenait des eaux épanchées.

Il me restait des doules sur la grossesse qu'elle accusait; je voulus, pour les dissiper, que la sage-femme la touchât. Celle-ci annonça un accouchement prochain; ce qu'ayant de la peitie à croire , je confiai le soin d»; cet examen à un chirurgien et à une autre sagefemme, qui affirmèrent tous deux que la matrice était vide. J'employai les remèdes les plus puissanis que la maladie permit de donner, mais en vain ; il ne restait donc plus d'espérance que dans la paracenthèse ; on tira vingt-sept livres d'eau , ce qui soulagea beaucoup la malade. Cette eau ressemblait au petit-lait par sa couleur et par sa consistance , mais elle avait une odeur qui sentait un peu la pulridifé. J'en soumis quelques onces aux expériences; une partie fut mise de côlé s;ins mélange , je fis ajouter à une seconde du sirop de violettes , de l'esprit de vitriol à une troisième, de l'alcali fixe à une quatrième et de l'alcali volatil à la cinquième. — Le mélange du sirop de violettes donna une belle couleur verte à la seconde portion ; la troisième devint d'une couleur un peu trouble; il ne se fit aucun changement dans la quatrième ni dans la cinquième. On garda dans l'apothicairerie tous les petits pots qui les contenaient et qui étaient légèrement couverts de papier, les ayant ouverts le sixièmejour , je jetai bien vite la première qui puait extrêmement; la seconde, qui était encore d'un plus beau vert qu'auparavant, n'avait point d'autre odeur que celle du sirop ; la cinquième .■^entait l'alcali volatil; la troisième sur laquelle on avait versé une petite portion (l'esprit de vitriol , et la quatrième à l iquelle on avait mêlé une 7)lus grande quantité d'huile de tarlre, avaient un peu de mauvaise odeur.

Doit-on conclure de là que les sels acides et alcalis introduits dans un corps vivant y détruisent la putridité avec la même efficacité ? Non , sans doute, car les uns et les autres y ont des propriétés bien différentes de celle-là , chacun peut en faire l'épreuve, il n'y a pour cela qu'à avaler tous les matins pendant une semaine , comme j'en ai fait l'essai une fois, de la crème de tartre, et la semaine suivante du sel fixe de tartre ou d'absinthe. Celui qui fera cet essai éprouvera aussi les bons effets que j'ai éprouvés en faisant usage de la crème de tartre, si ce n est que le dernier jour elle me fit faire quelques rots qui sentaient le cuivre.

Le troisième jour après avoir commencé à prendre du sel d'absinthe , dont je n'avalais qu'un scrupule dans l'espace de deux heures, il me vint des rots nidorcnx, je perdais l'appétit, je sentais une châleur brûlante à l'orifice gauche de l'estomac, j'éprouvais de la soif et du dégoût, mes urines étaient rouges , les forces me manquaient, je renonçais déjà le sixième jour à cette dangereuse expérience et je rétablis ma santé par une boisson acide.

Les alcalis fixes ont cependant leur utilité d^ns l'hydropisie et dans plusieurs maladies chroniques, savoir : toutes les fois que ces maladies viennent d'une lymphe épaisse et qui tourne à l'acide, ou d'une bile trop épaisse, dans tous les cas, en un mot, dans lesquels on se sert utilement du savon, dont toute la vertu dépend du sel alcali, comme vous le savez très-bien, monsieur, vous qui avez employé plusieurs fois l'huile de tartre dans l'hydropisie et cela avec un succès surprenant. Je fais pareillement souvent usage de cette huile , soit dans certaines espèces d'hydropisie ou quelquefois dans les pâles couleurs , soit dans diverses cachexies qui décèlent un sang appauvri et sa dégénération acide. Ce remède provoque merveilleusement les urines qui s'écoulent avec lenteur, il débarrasse les obstructions, il donne une belle couleur rouge au sang pâle, même dans la palette. 11 faut rapporter ici les infusions des cendres de genièvre et de genêt, dont une expérience multipliée a confirmé les vertus. — Mais que doit-on penser du succès de notre opération? Il n'a pas été tel que je l'avais souhaité, car il y avait déjà le troisième jour, dans le bas-ventre , un nouvel amas d'eaux, qu'on sentait à l'attouchement; cependant, comme depuis ce temps -là cet

LETTRE

amas n'augmente pas , que la malade est arrivée dans cet état à la fin du dixième jour, et que l'urine coule plus abondamment , il ne faut pas encore en désespérer tout à-fait. — De tout temps des médecins très-respectables, et Sydenliam luimême, ont recommandé dans celte maladie de forts purgatifs, je les ai vus réussir quelquefois en vidant les vaisseaux par une diarrhée copieuse, et en procurant la résorption des humeurs épanchées; mais l'observation a fait voir beaucoup plus souvent qu'une forte purgation ne diminue point la tumeur, et que cependant elle abat les forces, ou que la tumeur dissipée par celle voie se reforme très-promplement, mais l'affaisseraent de la tumeur que procure une évacuation copieuse des urines est plus durable, et j'ai dit tout-à-l'heure que l'oxymel scillitique n'avait élé d'aucune utilité tant qu'il avait lâché le venire , mais que son action s'élant portée sur les reins, il avait bientôt dompté la maladie.

Quelle est la cause de ce phénomène?

C'est la correspondance merveilleuse qu'il y a entre la peau interne et l'txterue, car lorsque la transpiration qui se fait à l'extérieur augmente , la résorption intérieure devient plus considérable dans la même proportion , la diarriiée se tfirit par la sueur. Est-ce que l'augmentation de la transsudation interne fait augmenter la résorption externe? On a toutes sortes de r.iisons de le croire, et cela n'arrive pas seulement par l'inanition des vaisseaux, car autrement la même chose arriverait après une évacuation quelconque, mais cela a aussi lieu à raison de cette correspondance qui vient de la conformilé des fonctions, comme lorsque les mamelles décroissent par un écoulement de la matrice, et qu'elles grossissent lorsque les règles sont suppiimées, effets (jui ne dépendent ni l'un ni l'autre des autres évacuations. — Cet inconvénient des purgatifs se remarque surtout chez cet ordre de malades qui ont beaucoup de mobilité dans le genre nerveux, car l'influence de la correspondance entre les fonctions est plus grande chez eux. Il arrive souvent (]ue les femmes débiles et hystériques lombent dans l'anasjirque et dans l'ascite , bientôt après avoir pris mal à projios une purgation Irop forte, ce que je ne prétends pourtant pas expliquer uniquement d'après la diminution de la transpiration qui se fait à l'extérieur, tandis que lu résorption est aug-

mentée, car il faut aussi compter pour quelque chose une cause qui n'est pas des moins considérables , savoir : le délabrement des forces digestives, qui étant déjà affaiblies se détruisent par l'usage des drastiques ; il s'ensuit le défaut de coction et d'assimilation , un abîme de maux et l'hydropisie. L'irritation du genre nerveux y contribue peut-être aussi ; de là vient que les sécrétions se font mal. Ceux qui sont assez mal avisés pour chercher à rétablir leur santé chancelante par des purgatifs manquent non-seulement leur but, mais ils s'attirent tôt ou tard, en récompense de la peine qu'ils ont prise, une hydropisie insurmontable.

Il serait inutile d'enlasser les exemples qui se présentent de toutes parts; mais je rapporterai en peu de mots l'histoire d'une maladie qui a failli me plonger dans le deuil le plus amer. Etant de retour dans ma patrie, en 1749, je trouvai que ma mère, que je chérissais, et qui était d'une constitution délicate et mobile, était incommodée de plusieurs symptômes qui me faisaient craindre avec raison une hydropisie prochaine. Mais il faut reprendre de loin, et dès les premiers commencements, l'histoire de cette maladie. D'autres médecins, voulant y remédiir , avaient déjà conseillé depuis long-temps des purgalions fréquentes, et des infusions en guise de thé à prendre plusieurs fois par jour : mais tout cela n'avait réussi qu'à faire empirer le mal de jour en jour. Je proscrivis sans retour l'un et l'autre de ces remèdes, et je prescrivis de-i pilules anti hystériques à prendre régulièrement deux fois par année , pendant quelques semaines : je suis ainsi parvenu, grâce à l'Etre Suprême, à rendre la santé à ma mère , en sorte qu'elle en jouit encore actuellement autant que sa constitution peut le permettre, et sans avoir rien à craindre de l'hydropisie , danger qui a cessé en même teuips que l'usage des purgatifs. — Une de ses amies et sa contemporaine, étant à peu près du même tempérament, dans un état semblal>le au sien, et menacée d'une maladie pareille, quoique plus éloignée, mourut d'une hydropisie, en 1750, après avoir été purgée et délayée d'importance.

Cela n'est pas étonnant ; car si on met en parallèle ks vertus des purgatifs avec les indispositions des hydropiques, on verra qu'ils sont , dans la plupart des cas , des remèdes déplacés. Ils n'ont aucun autre avantage que celui d'évacuer; ils ont plusieurs défauts : il faut

A M. DE HALLtn.

donc choisi i- d'autres moyens qui aient également la piopriété d'évacuer, sans avoir les mêmes inconvénients. — 11 est vrai que quelquefois les purgatifs réussissent bien dans cette espèce d'hydropisie qui vient de ce que les viscères sont obstrués , en tant qu'ils résolvent les matières épaissies ; car ils détruisent la cause qui aurait produit l'hydropisie :

en pareil cas, la rhubarbe mêlée avec un tiers ou une moitié de crème de tartre m'a tenu lieu de plusieurs autres remèdes. Je me suisaussi servi du jalap broyé long'lemps avec du sucre, lorsque j'ai rencontré des constitutions trop paresseuses. — La rhubarbe est aussi d'un grand secours contre ces hydropisies qui viennent uniquement du relâchement, car elle fortifie admirablement bien l'estomac et les intestins. Elle a guéri toute seule une femme qui avait bu mal à pro pos des eaux minérales à trop grande dose , et à qui cet abus avait attiré la diarrhée , de la faiblesse et l'anasarque. Un scrupule de rhubarbe avalé matin et soir , pendant quinze jours , a dissipé la maladie : je suis venu à bout des désor- 1 dres qu'elle avait laissés après elle , en j faisant prendre a la malade de la limaille de fer mêlée avec un quart de cannelle ; elle s'est très-bien rétablie,

8° Mais dans les autres cas, j'en avertis encore, on fait mal de donner sa confiance aux purgatifs, dans la vue de prévenir ou de guérir l'hydropisie, car elle est sotivent l'effet de l'affaiblissement de la digestion et de la diminution de la i transpiration cutanée: or, les purgations réitérées augmentent l'un et l'autre de I ces défauts. — Pour prévenir une hyi dropisie naissante, il faut : la connaitre; 2» examiner quelles en sont les causes; 3" il faut déduire chacune de ces causes par les remèdes qui lui conviennent ; car comme il n'est point de remède qui guérisse toutes les hydropisies (quoi qu'en disent les médecins qui vantent leurs secrets et qui en attendent de grands succès), il n'en est point non plus qui empêche les progrès de toutes les hydropisies naissantes. — J'ai déjà parlé de plusieurs signes avant- coureurs de l'hydropisie ; si on y ajoute une séchej resse de la gorge qui rèvient de temps , en temps, avec ou sans soif, la séchej resse de la peau provenant de la dimij nution de la transpiration , des soubre- [ sauts pendant le sommeil auxquels on n'était pas sujet, et surtout un examen i( attentif de toutes les causes qui peuvent

Tissot.

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