‹ Œuvres de TissotChapitre 142 sur 160 · PREMIÈRE OBSERVATION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE OBSERVATION

Une femme âgée de trente ans , maigre, qui était accouchée trois fois, veuve depuis deux ans, me conjura, en fondant en larmes, au mois de septembre 1763, de lui donner du secours ou bien de lui procurer une mort tranquille. 11 s'était écoulé sept jours depuis la dernière selle, et il y avait déjà dix jours qu'elle avait commencé à être tourmentée d'une sensation incommode depuis le creux de l'estomac jusqu'au nombril, laquelle augmentant journellement, en était venue au point de réduire la malade à appeler presque sans cesse la mort à son secours pendant les deux derniers jours, et que la violence du mal l'avait troublée jusqu'à la faire tomber plus d'une fois en

OBSERVATIONS SUR L

délire. Elle avait eu la nuit précédente des attaques de convulsions, légères cependant, et depuis lors elle avait eu de la peine à remuer les doigts. Il n'était pas impossible de connaître cette maladie, quoique jusque-là on eût négligé d'y faire attention, mais voyons quelle en était la cause. — Le chirurgien me rendit compte de ce que celte femme avait souffert depuis une année, et me dit que, dans la vue d'éloigner la plithisie, il avait prescrit la teinture anti-phtliisique de Garmann à la dose de trente gouttes , qu'elle devait prendre deux fois par jour avec une infusion de fleurs de roses rouges. Elle s'y était conformée exactement durant un mois entier, et il n'y avait que cinq jours qu'elle avait cessé d'user de ce poison. Je compris que la toux qu'elle avait précédemment avait été un effet de l'affection hypochondriaque : quant à la nouvelle maladie, j'étais déjà au fait de sou origine; le chirurgien l'avaittraitée avec la même impéritie avec laquelle il l'avait attirée ; car, comme il l'attribuait à des vents, il n'avait presque employé autre chose que des drogues échauffantes et aromatiques, del'anis, du fenouil , desrossolis, de la thériaque et des fomentations spiritueuses.

La malade éprouvait une chaleur ardente ; sa peau était sèche et ridée, elle avait la langue sèche et gercée ; elle avait à peine fait plein un verre d'urine depuis trente heures; elle avait déjà passé sept nuits sans dormir un instant; le basventre était tellement resserré et tendu, que la malade craignait le plus léger attouchement ; l'angoisse était telle que je n'en ai pas vu de plus cruelle. Je conseillai un bain tiède d'eau commune ; elle y entra une heure après : en attendant, on lui donna un lavement composé de quatre onces d'huile d'olive et autant de sirop d'althéa ; elle avala une pareille dose de ce sirop mêlée avec le double d'eau chaude, tandis qu'on préparait un petit lait dont voici la formule. Prenez une livre de petit-lait, dissolvezy une once et demie de manne grasse ; ajoutez à la colature une once de sirop d'althéa, douze grains de nitre, sirop de pavot blanc et eau de fleur d'orange , de chaque une drachme, pour en boire deux onces, petit à petit, tous les quarlsd'heure.

Je lui fis prendre la première dose dans le bain, oii elle demeura plongée pendant une heure entière , à cause du pe-

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tit soulagement qu'elle croyait y ressentir. Au sortir du bain, ou lui couvrit tout le bas-ventre , depuis le creux de l'estomac jusqu'au pubis, avec un cataplasme fait avec de la mie de pain , des fleurs de sureau et de camomille cuites dans du lait. Le bain ne l'avait que bien peu soulagée ; elle était encore en proie à des douleurs les plus cruelles , et il ne se faisait aucune évacuation, pas même par les urines, que j'avais espéré que le bain provoquerait : ensuite quatre heures s'étant écoulées depuis le premier lavement, j'en fis donner un second , ce que j'aurais dû faire plus tôt , mais il resta pareillement dans le ventre : on lui en donna un troisième, toujours avec les mêmes ingrédients , mais qui n'eut pas un succès plus heureux. — Voyant enfin que je ne devais attendre aucun soulagement aussi long-temps que la malade n'irait point à la selle, il me vint dans l'esprit de hasarder une tentative nouvelle en essayant l'effet d'un clystère en forme de vapeur, et cela par une mécanique grossière mais utile : on fit donc passer dans les intestins la vapeur d'une décoction de mauves au moyen d'une canule, d'une vessie de cochon et d'un entonnoir de caye, ce qui réussit assurément à souhait ; car déjà , au bout de six minutes, la malade sentit dans le basventre des mouvements auxquels elle n'était pas accoutumée depuis longtemps : au bout de dix minutes on ôta ces instruments, et lesdouleurs parurent avoir changé : une demi-heure après il sortit du ventre des matières molles et très-dures ; c'était la neuvième heure après le premier remède que j'avais essayé.

On donne un quatrième lavement composé de décoction de mauves et de sirop d'althéa ; il s'ensuit une nouvelle selle , et les douleurs étaient déjà assez diminuées pour que la malade se fût récriée sur son bonheur, si ses doigts, qui étaient paralytiques , ne lui avaient pas été d'un mauvais augure. Environ à dix heures du soir, elle fit une selle copieuse, liquide, très-puante, et elle en fit quatre autres sur le matin , après avoir déjà avalé neuf livres de petit-lait , et par conséquent aussi près de quatorze onces de manne ; c'est ce que je voudrais que remarquassent ceux qui ne savent pas vaincre les diflicultés par des moyens assez efficaces, et qui traitent mollement les maladies violentes. — Étant revenu le matin (c'était le onzième jour depuis

OBSERVATIONS

le coinniencement de la maladie), j'appris que les douleurs étaient fort légères : je mis de côté les sirops d'allhéa et de diacode, et je prescrivis de mêler dans chaque livre de petit-lait une demi-once de manne et une once de suc de dent-delion. La malade fit pendant la journée deux selles fétides et qui causaient une chaleur brûlante au fondement. Il s'écoula une très-grande quantité d'urine trouble qui déposa beaucoup de sédiment jaune : pendant la nuit, elle fut faible, ne dormit point et fit une selle. — Le douzième jour, on ajouta à chaque livre de petit-lait, préparé comme le jour précédent, trois drachmes de jus de cresson de fontaine ; on ajouta au cataplasme de la rue et du safran : la malade n'eut point de douleurs ; du catholicon qu'on lui donna en lavement, à cinq heures du soir, amena encore beaucoup de matière ; elle dormit depuis environ neuf heures, pendant deux heures. — Le 13, on laissa la manne , et on ajouta encore une once de jus de cresson sur chaque livre de petit-lait; mais la malade n'en but plus que toutes les demi-heures. Au lieu des bouillons de poulet dont elle se nourrissait , je lui permis de manger des herbes potagères et du pain: un lavement qu'elle prit le soir l'évacua puissamment ; elle dormit cinq heures ; le lendemain matin elle était bien , elle avait même de la vigueur, et il ne lui manquait que de pouvoir remuer les doigts. — Le 14 et le 15, elle continua de la même manière. Le 16, on ajoula au lavement du soir de l'élecluaire d' /liera piera; il s'ensuivit des selles copieuses : une heure après elle avala un bol composé de douze grains de camphre et de deux scrupules de conserve de fleurs de romarin , en buvant par-dessus cinq onces d'une décoction très-forte de bardane adoucie avec du sucre. — Le 17, elle prit le pelit-lait , le lavement et le bol. — Le 18, à sept heures du matin et à cinq du soir, elle avala, au lieu du petit-lait , un bouillon de poule avec du jus de deut-de-lion , de celui de fumeterre et de celui de cresson : le soir elle prit le bol ; elle passa une très-bonne nuit ; le matin elle était moite de sueur, et elle remuait les doigts à la vérité , mais ils étaient absolument sans force.

Elle continua les mêmes remèdes jusqu'au trentième jour; se portant alors très-bien et étant tout-à-fait délivrée de son affection hypochondriaque, elle cessa de prendre des remèdes.

11' OBSEIWATION.

Une femme du peuple, qui avait toujours été d'une constitution délicate , avait, au mois de mai de 1754, une toux qui durait depuis quelques mois, et qui était accompagnée d'une expectoration abondante, que ceux qui la traitaient alors appelaient purulente ; je compris cependant qu'elle n'avait été que pituiteuse, et cela par un effet de l'altération de la lymphe des poumons qui étaient relâchés, mais sains. Comme elle allaitait outre cela un enfant, ses forces s'épuisèrent ainsi doublement , ce qui la menait grand train à l'élisie, suivant la relation qu'on m'en faisait : l'apothicaire, voulant prévenir cette maladie, conseilla à la malade d'avaler trois fois par jour jusqu'à cinq grains de sucre de saturne, avec de la conserve de roses. L'expectoration diminua , et elle fut entièrement supprimée le sixième jour. — Le dixième, qu'il faut regarder comme le premier jour de la nouvelle maladie, elle commença déjà à se plaindre d'une légère angoisse, et d'une sensation de pesanteur incommode dans le bas-ventre; elle eut le ventre tout-à-fait resserré, tandis qu'auparavant elle avait accoutumé de faire une selle tous les jours; l'angoisse et les douleurs augmentaient d'un jour à l'autre ; le sixième jour elles étaient déjà très-violentes, et fiisaietit l'effet d'une ceinture de fer qui aurait serré très-fortement les hypocliondres. — Le 7 et le 8, elle poussa des hurlements continuels, les lavements n'amenant rien et ne la soulageant point. — Le neuvième au matin on m'appela ; je lui Irouvui de l'angoisse , de l'oppression et une faiblesse extrême; elle était en proie aux plus cruelles douleurs, et il y avait déjà quelques heures qu'elle avait de la difficulté à remuer les bras. Elle avait la langue et le gosier si secs , qu'ils en étaient presque roides; elle avait essayé d'éteindre sa soif et d'apaiser ses douleurs en buvant à grands traits de la décoction de camomilles et d'anis, qu'elle avait déjà revomie plusieurs fois. On lui avait aussi donné ])lusieurs fois de la tliériaque détrempée dans de l'huile de noix, et je ne sais quelles autres drogues aussi mal imaginées. Le pouls était petit, fréquent, vite, dur. — La faiblesse qui était extrême, le relâchement qui était la cause de la maladie précédente , et l'œdème qui occupait les jambes , interdisaient l'usage du demi-bain : je fis sur le champ

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