BU PRONOSTIC DES MAUX DE NHRFS EN GÉNÉRAL
§ 79. Les femmes hystériques, les hommes hypochondres, croient constamment leurs maux les plus dangereux possibles, et au bout de cinquante ans de maladies et de craintes trom|)ées , ils n'en croient pas moins tous les jours que leur maladie est mortelle. Ceux qui ne connaissent point ces maladies par eux-mêmes, et qui voient loujoursles malades se plaindre et jamais mourir, n'attachent aucua danger à ce genre de maladie ; la généralité des médecins a même trop adopté ci'lle façon de penser, et l'on a trop établi que les maux de nerfs étaient peu dangereux. Il me paraît important d'apprécier ce que l'on doit penser, 1° du danger des maux de nerfs en général; 2" du plus ou moins d'espérance de les guérir. J'envisagerai d'abord ce que les maux de nerfs ont de fâcheux ; ensuite je présentirai les raisons qui diminuent les circonstances que l'on pourrait tirer de ces faits. Quant au plus ou moins d'espérance de guérison , je renverrai une partie de cet article au chapitre de l'hypocliondrie.
§ 80. Si l'on fait attention à l'importance des fonctions d^s nerts , si l'on se rappelle qu'ils ont l'influence la plus marquée sur toutes les opérations de l'économie animale , on comprendra qu'il ne peut pas être indifférent que leurs fonctions se fassent bien ou mal; et si l'on remarque que Içs convulsions tuent
ET DE LEURS MALADIES
très-souvent les enfants en peu d'heurts , on jugera qu'elles doivent avoir des effets très - puissants, et que l'on ne doit pas les envisager trop légèrement. Je sais bien que l'action des nerfs est plus forte et la résistance des organes plus faible chez les entants que chez les adultes, aussi l'irritation des nerfs est bien moins dangereuse pour ceux-ci que pour ceuxlà ; cependant, les dangers sont de même espèce , et il y a des adultes qui conservent toujours une disposition enfantine à cet étfard. En général , les personnes sujettes au\ maux de nerfs sont délicates, c'e>t-H-dire qiie leur santé peut très -aisément être alti'rée. Mnis pour apprécier exactement les elïetsque l'on doit craindre des maux de nerfs , il faut l'aire attention que tous ces maux peuvent se réduire à leur action aff.iiblie : ce sont les maladies de la cliSse des paralytiques; ou à leur action augmentée : ce sjnt les maladies de la classe des coiivulsifs. — L'action des nerfs aff iihlie porte; necess.iiieraent la langueur dans toutes les fonctions ; et suiv ant les nerfs qui sont attaqués, ou les sens s'émoussent , ou la circulation languit, ou l'action des dilférents viscères s'alïaiblit , ou la nutrition se fait mal, ou l'action des muscles diminue et se perd , et de ces différentes lésions résultent les engorgements, les obstructions, le croupissemenl des humeurs, leur altération et les irritations particulières qui en résultent, le dérangement dans les fonctions auxquelles ces humeurs étaient nécessaires , le dérangement des sécrétions, les maux qui en sont la suite, le marasme , etc. : ainsi il est aisé de comprendre qut-Ue variété de maux peut produire la diminution dans l'action nerveuse.
§ 81. Son action augmentée n'a pas plus souvent de mauvaises suites , peutèlre même qu'elle en a moins, mais elles sont plus frappantes. Si ce surcroît d'action porte sur les vaisseaux sécrétoires , il augmente trop les sécrétions ; s'il en serre les sphincters, il empêche toute excrétion ; si c'est sur les viscères creux , il en pervertit les mouvements; si c'est sur les organes de la circulalion, il la précipite et il l'altère. Mais comme les muscles sont le vrai domaine des nerfs, que c'est sur eux que s'exerce leur action la plus marquée, que c'est au moyen de C'tle action que les nerfs opèrent leurs plus grands effets , et qu'en jetant les muscles dans une action trop forte ils augmentent l'action de tous les vais-
Tiffsot.
seaux, la force et la rapidité de la circulation peuvent parvenir à un point auquel aucune autre cause ne pourrait la porter, et il en résulte des inflammations , des épanchements, des hémorrhagies, des gangrènes même ; et j'ai vu le cadavre d'un homme , mort après quinze heures de convulsions affreuses , dans le même état que celui d'un lièvre qui a été forcé après plusieurs heures de chasse. Wiilis avait déjà remarqué que chez une femme morte après de violents spasmes la pourriture avait été très-proiiipt« , et il l'avait atlrihiiée à !a violente agitaiion (J) ; et M. Cullen, dans son très bon ouvrage sur la matière médicale , remarque aussi qu'un violent spasme enflamme Irèspromplement le sang. Il avait un mal. .de épileplique qui lui en fournissait la [)reuve la plus évidente : la saii^iiée faite avant l'accès donnait du sang dans l'état le plus iiaiurel ; si on la (aisail une heure après, ou pendant l'accès , le sang était totalement entlaramé (2j. Cette action peut aller au puinl de luxer, et même de casser les os. En présentant ici (|ut lques cas particuliers dts mauvais effets des maux de nerfs , on verra d'abord de quel genre de lésion ils dépendent.
§ 82. Cheyne, qui était bon observateur, a remarqué que les étisies tuberculeuses étaient très-souvent la suite des fories hystéries (3;; et quoique cette observation soit plus fréquente en Angleterre où l'on est très-exposé à ces sortes d'étisies , cependant elle se confirme ailleurs, et M. Rosa a vu en Italie (4) de violents accès de convulsions laisser une jeune personne dans une faiblesse et une sensibilité si grande des nerfs, qu'une légère intempérie lui occasionna une îoux violente, qui ne finit que par la rupture d'une voraique; et il est très-ordinaire que le froid donne constamment une petite toux sèche aux personnes nerveuses; mais je reparlerai de cette espèce de toux ailleurs. — La rupture des vaisseaux et l'épancheraent du sang sont une suite très-ordinaire des convulsions dans deux cas : ou quand le fort spasme dans une partie fait refluer le sang dans une autre , c'est ainsi que les spasmes de l'uté-
(1) Pathologia cerebri, ch. x.
(•a) Lectures on ihe materia medica 4 , p. 390.
(5) Méthode naturelle de guérir, ^^vl. m, ch. Il, §20.
(4) Saggio di observazioni, obs. 2.
rus produisf-nt qiiel(]uefois des saignemenls de nez , des hémofitisies , des vomissements de sang; ou quand la violente agitation produit une extravasion. Wepfer, en rapportant l'histoire de convulsions qui taisaient sortir le sang par l'oreille, remarque quç, par la même raison , elles pouvaient bien rendre apoplectique (l). On voit tous les jours dans les convulsions violentes des enfants dont tout le sang se porte dans les vaisseaux extérieurs : ils deviennent rouges et souvent presque noirs ; si le spasme est plus fort, ce sang peut s'épancher dans le tissu cellulaire et y former des ecchymoses plus ou moins générales: on a vu un enfant mort dans l'accès , dont toute la peau était parfaitement semblable à celle d'un maure (2J. On voit quelquefois les plus petits enfants vomir du sang pur après chaque accès de tranchées , qui sont toujours accompagnées de convulsions dans le bas-ventre. Les spasmes hystériques peuvent couvrir tout le corps de taches, et souvent de trèslégers spasmes partiels et insensibles pour le malade produisent des ecchymoses, qui, comme je m'en suis plaint ailleurs, ont si souvent été prises pour des taches scorbutiques (3), et ont déterminé l'usage pernicieux des anti-scorbutiques.
Il peut même en résulter des cpanchements dans le cerveau comme M. Mattani l'a vu (4). Ce sont ces épanchements dans la tête qui tuent dans les accès d'épilepsie ; et comme les épanchements sont plus faciles chez les enfants , voilà pourquoi les convulsions sont beaucoup plus souvent mortelles pour eux que pour les adultes ; ils sont d'ailleurs plus répandus : j'ai trouvé de ces épanchements dans presque tous les viscères ; mais ils ne sont pas toujours sanguins , ils sont souvent simplement séreux, et alors ils peuvent être résorbés , et les accidents qu'ils produisent se dissipent.
(1) De ckut. aquat.,-p.'2'5.
{'2) Hulsebush, De fabrica panniculi adi- Tposi, § 45.
(5) 11 y a deux ou trois siècles, et même encore dans le siècle dernier, les maladies convulsives passaient souvent pour des possessions, et ces ecchymoses 6(aienl regardées comme la marque du diable; elles ne laissaient point de doute sur la cause du m:-.l.
(4) De unevrisiHiUibus, p. 110, '
C'est à ces épanchements séreux qu'il faut attribuer ces embarras de tête, ces affaiblissements dans les facultés, ces paralysies de quelques sens ou de quelques membres, que l'on observe après les violents accès de convulsions et qui se dissipent au bout de quelques jours. Quelquefois cependant les convulsions détruisent entièrement les fonctions du cerveau et des nerfs ; j'en ai vu plusieurs exemples, et un des plus frappants est celui d'un enfant de dix ans qui paraissait être né sain, mais qui, depuis son enfance , avait eu plusieurs fois des agitations convulsives qui l'avaient laissé absolument imbécille; il n'était pas plus grand qu'un enfant de cinq ans, maigre, très- faible, ne marchant ni ne parlant, et n'ayant aucune connaissance; il semble que le cerveau même fût paralysé; et j'ai vu une dame née avec une mémoire étonnante et capable de retenir plusieurs pages après une seule lecture , qui la perdit presqu'entièrement par de violents maux de tête. Je trouve dans un excellent ouvrage, que des crampes dans les muscles des jambes avaient occasionné de très-grosses varices au gras de jambe (I).
§ 83. On verra dans un autre chapitre des observations d'os luxés par les spasmes (2) , ainsi je n'en présenterai ici qu'un petit nombre : on trouve, dans les Mélanges des curieux de la Nature, celle d'un enfant de dix ans à qui de violents accès cassèrent l'os de l'humérus et du tibia, et séparèrent le fémur de sa téle (3) ; et l'on a vu chez un nègre le
(1) Médical inquiries , t. ni, p. 175.
(2) On sera moins surpris de ces fractures par des spasmes, si l'on lait attention que l'action volontaire, mais violente et subite des muscles, peut produire cet effet. On trouve, dans le Journal de médecine, t. ii, p. 368, l'observation d'un mousse « qui, pissant pendant un fort gros temps, avait peine à se soutenir à cause du grand roulis du vaisseau : une secousse inattendue obligea tout le genre musculeux à se mettre en contraction; dans l'appréhension où il fut de tomber, il présenta le pied droit, et dans l'instant fit un grand cri , et la cuisse se trouva cassée. •
(3) M. Lieutaud, Ilistor. anatom. med., t. Il, p. 351. On voit, dans le Sepidchretum de Manget, l'histoire d'accès d'épilcpsie assez violents pour casser le bras et la jambe, et luxer la cuisse.
ET DE L£DRS MALADIES
spasme porté au point de casser les deux fémurs dans leurs colets^ dont les bouts se firent jour et formèrent une plaie à la partie externe latérale de la cuisse (1). On pourrait être porté à croire que ces fractures, dont on a plusieurs exemples , sont la suile ou des coups , ou des chutes , ou des efforts ; mais si l'on fait attention que la violence des convulsions est souvent telle que la force de plusieurs hommes ne peut pas contenir une personne faible, on comprendra que des spasmes de cette espèce ont plus de force qu'il n'en faut pour fracturer des os.
Antoine de Pozzis assure que chez les hystériques et les hypochondriaques il est arrivé plusieurs fois que les sutures se séparaient (2). On a vu plus haut les sutures séparées par la suite de la frayeur, et ces deux faits sont assez rapprochés ; cependant, je n'oserais point garantir toute l'exactitude du premier. M. Haller a vu après des éternuments redoublés , chez une femme hystérique , la vue perdue par le déplacement de l'œil , dont l'iris fut caché sous la paupière, de façon qu'il n'y avait que la partie inférieure de la sclérotique qui reçût la lumière (3) , et l'on trouve dans les Essais d'Edimbourg (4) une observation dans laquelle on voit les convulsions des muscles du bas-ventre produire une hernie inguinale.
§84. Un autre effet du spasme, et l'on en verra plusieurs exemples dans différents endroits de cet ouvrage, c'est l'affaiblissement et même la paralysie, ou dans les nerfs mêmes qui ont éprouvé le spasme , ou souvent dans d'autres. Vater a vu une colique spasmodique faire perdre la mémoire (6). Platérus avait déjà vu une femme b qui une violente colique avait donné des convulsions qui lui firent perdre la vue si complètement qu'elle
(1) Histoire des maladies de Saint-Domingue, par M. Pouppé-Desportes, 1. ii, p. 172. On peut présumer que le traitement par les éméliques, et les purgatifs réitérés avec du séné, contribuèrent à porter le mal à ce degré de violence; le spasme ne finit que plusieurs jours après cet accident, qui sans dente obligea à cesser un mauvais traitement; on aurait tué le malade, si la maladie ne lui avait pas cassé lo cuisse.
(2) M. Lieutaud, t. ii, p. 285.
(3) Elem., 1. viii, sect. iv, § 56.
(4) T. 1, art. 27, p. 254.
{5} Haller, Meih, md. med,, p. 651.
ne voyait pas une chandelle que l'on approchait très-près de ses yeux; trois jours après elle recouvra la vue, mais la colique et les convulsions étant revenues au bout de quelques jours, elle la reperdit de nouveau et la recouvra encore ; mais enfin elle succomba aux attaques réitérées de ce mal. Il vit une autre femme aveuglée aussi après une colique et des convulsions , mais moins heureuse elle ne recouvra jamais la vue. Il est vrai qu'il parait attribuer celte fixité à des applications froides , faites sur le front plutôt qu'au mal même (1). J'ai vu une femme , dont les nerfs avaient toujours été délicats , qui , à l'époque de la cessation de ses règles , prit des spasmes violents dans les muscles de l'œil avec des douleurs cruelles ; ils étaient dans une crampe continuelle , et elle perdit complètement la vue. On lui avait appliqué de l'eau à la glace ; mais , quoique je croie cette pratique très-mauvaise dans les cas de cette espèce , c'est au spasme et non point à l'eau glacée que j'attribue le mal. — C'est un effet constant d'un fort spasme d'affaiblir plus ou moins complètement les parties qu'il attaque, et s'il attaque les parties vitales , il peut devenir tout-à-coup mortel ; on en trouve un exemple dans les ouvrages de M. de Haen; j'en ai rapporté deux dans un ouvrage (2), et il y a peu de médecins qui n'aient eu occasion d'en voir. M. Morgagni a observé les convulsions du cœur, et il dit que les femmes sont plus sujettes que les hommes aux convulfions des viscères internes (3) ; et il rapporte ailleurs (i) le cas d'une jeune fille débauchée , sujette aux aflections hystériques , qui mourut d'une violente convulsion. C'est sans doute par une suite de cet affaiblissement que laissent le spasme et les convulsions que la nutrition se fait moins bien dans les parties long-temps et souvent convulsées, et qu'elles maigrissent ; c'est à cet amaigrissement qu'il faut rapporter un fait singulier rapporté par M. Farr , médecin à Plimouth : il vint à l'hôpital de cette ville un malade attaqué depuis six jours de violents accidents sptsmodiques et surtout d'un très-fort spasme cynique, qui , interrogé sur son âge, se dit âgé de vingt-six ans.
(1) Observât., I. i, p. 104.
(2) Epistolœ, p. 328.
(3) Ep. XXVI, § 33.
(4) Ep. XLV, §21.
M. Farr et tous les assistants qui lui en donnaient au moins soixante, crurent qu'il rêvait, et cependant rien n'elait plus vrai (1). — Les fréquents spasmes des nerfs mt'sentériqucs , en arrêtant le sang , disposent à l'iiydropisie et la produisent (2). Les violentes convulsions peuvent aussi produire la gangrène.
Wepfer la vit paraître à la jambe après de violentes convulsions occasionnées par le verre d'antimoine (3), et il l'attribua au resserrement des artères par les nerfs. On verra, quand je rapporlerai les observations sur les cnu&es de l'apoplexie, qu'elle est (juelquefois la suile îles violenis spasmes des hypociiondres.
§ 85. Les alfeclions dans lesquelles ni la paralysie, ni le spasme ne sont aussi marqués, telles que la simple mobilité, les aflections hystériques et liypocliondriaques qui ne sont pas bien fortes , n'onl point les mêmes inconvénients que les m iladies paralytiques et convulsives; mais il en résulte cependant toujours qu'en altérant et en troublant souvent plusieurs fonctions, elles sont un obstacle à une santé très-ferme et robuste, qui n'existe jamais sans une régularité dans l'action de tous les organes qui est incompatible avec des nerfs fort délicats.
§ 8G. Si l'on ne formait le pronostic général du danger des maux de nerfs que sur les faits que je viens de présenter, on le formerait beaucoup trop fâcheux et on les croirait plus dangereux qu'ils ne sont réellement, puisque, quoiqu'il puisse résulter beaucoup d'accidents des maux de nerfs, on est cependant étonné combien peu ils en occasionnent ; et tous les jours les spectateurs des violents accès de convulsions s'attendent à chaque instant aux accidents les plus fâcheux, et sont trèssiirpris de n'en voir résulter aucun : c'est un phénomène pour eux: Wepfer remarque avec étonnemenl que sa seconde malade, empoisonnée par la ciguë, dont on a vu l'histoire plus haut, et dont les yeux avaient été si fart fatigués par les convulsions qu'ils étaient presque sortis de la tête, ne souffrit aucun tiérangement dans la vue ; et des faits semblables sont peut-être une des plus belles preuves de l'artifice admirable du corps humain. —
(1) Médical, observât, and inc/u'ir., t. iv, p. 92.
(1) Forsler, On ihe causes of diseases, p. 9G. M, Lorry, t. i, p. 382.
(3) De çkut, aqmt., p. 2^4 et 275.
On voit que la paralysie attaque beaucoup plus rarement les parties internes que les muscles externes ; on voit que les paralysies externes, quoiqu'elles privent de presque tout mouvement, peuvent cependant laisser jouir très-long temps d'une santé tolérable , et il n'y a point de médecin qui ne se soit étonné trèssouvent de voir tant de maladies convulsives ou spasmodiques si longues, si suivies, si fortes , laisser, après qu'elles ont cessé , le malade presqu aussi bien qu'avant que de l'attaquer, et seulement plus délicat. Les mala<lies hystériques et liypochondriaf|ues laissent même souvent toutes les fonctions se faire avec assez de régularité; et , en général , on peut dire que les maladies du genre nerveux prennent peu sur la durée de la vie, qu'elles l'abrègent peu ; qu'après avoir porté le bouleversement partout, après avoir fait craindre de voir périr d'un moment à l'autre, elles laissent souvent, le moment après, dans le plus parfait calme; niais je le répèle, si elles prennent peu sur la longueur des jours, elles piennent beaucoup sur le bonheur, parce que les nerfs sensibles éprouvent vivement toutes les impressions ; au milieu de la santé, la plus faible cause d'irritation, que souvent l'on ne peut ni prévoir ni éviter, détruit dans l instant ce calme dont on jouissait ; ainsi, on ne peut presque pas répondre d'un jour entier de bien-être, et la crainte tient dans une espèce d'attention continuelle sur tout ce que l'on doit éviter, qui est une vraie peine ; et une peine de tous les moments, quelque légère qu'elle soit, est un vrai nuilheur; ainsi, quoique les maux de nerfs soient rarement mortels , ils sont réellement très - fâcheux. M. Shebbéare, après avoir fait un tableau énergique des malheurs de la vie des hypochondriaques, ajoute : Cette maladie , quoique la plus ailligeante, est peut-être celle que l'on plaint le moins ; et finit en désirant que ceux qui en rient fussent ap|)elés à boire dans la même coupe d'amertume (1). M. Raulin s'élève également avec force et avec raison contre ceux qui s'obstinent à regarder les vapeurs comme une maladie sans conséquence, qui n'exige que de légères attentions (2j.
Il y a un cas dans lequel les convulsions sont utiles, et j'en ai déjà parlé ail-
(1) Practice of phijsic, t. u, p. 500.
(2) Pi-^fçiçe, p. 22. .
ET DE LEURS MALADIES
leurs; c'est quand les nerfs se trouvent dans un état de dérangement dont la secousse seule des convulsions peut les tirer.
§ 87. Quant à la seconde partie du pronostic des maux de nerfs, si l'on demande ce que l'on peut espérer de leur guérison, la réponse, comme celle h la première question , varie suivant les maladies, et ce n'est que dans le traité particulier de chaque maladie que l'on peut établir un pronostic exact ; niais je donnerai cependant ici quelques observations générales qui peuvent servir à se former des idées plus justes du pronostic dans chaque maladie en particulier. — Nous avons vu plus haut qu'on s'est trop laissé aller à regarder les maux de nerfs comme peu dangereux; par un jugement aussi peu juste et presque contradictoire, on les regarde trop généralement comme incurables; et il ne faut pas dissimuler que leur guérison a ses difHcultés, mais il ne faut pas penser qu'elles soient toujours insurmontables ; et il n'y a point de maux de nerfs qui n'aient été plus d'une fois guéris et qui ne puissent l'être plus souvent. — Les difficultés sont de deux espèces, ou physiques ou morales; je traiterai de ces derxiières dans le chapitre de l'hypochondrie , oîi je reprendrai cet article. Je parlerai ici des physiques.
La première, c'est que la sécrétion des esprits animaux paraît être l'élaboration la plus finie, la plus difficile de l'économie animale, celle qui suppose la machine la mieux montée, celle qui, par là même, exige le plus que toutes les autres soient en bon état; car, quoique par une suite de ce rapport, de ce ncxe établi entre toutes les fonctions , le dérangement de l'une ait quelque influence sur toutes , cependant il y en a qui sont plus indépendantes que d'autres , et celles du cerveau sont celles qui le sont témoins; aussi, il y a des fonctions qui se conservent presque intactes dans beaucoup de maladies, au lieu que, dans presque toutes, les nerfs souffrent, et leur lésion n'échape pas à ceux qui savent observer. Si, dans certaines constitutions, le genre nerveux est si fortement organisé qu'il paraît presque invulnérable par les lésions des autres parties, c'est un phénomène dont il faut s'étonner, comme je l'ai déjà dit plus haut.
La seconde cause de difficulté est une suite de la première , c'est qu'il y a un grand nombre causes qui agissent sur
le genre nerveux, puisqu'il se ressent presque toujours de toutes celles qui agissent sur tous les autres organes. Des vaisseaux trop ou trop peu remplis, une circulation trop vile ou trop lente, et tout ce qui peut produire cet effet, une respiration un peu gênée, une toux fréquente, un peu de tension ou d'irritation dans l'estomac, une digestion qui ne se fait pas bien, une constipation qui fait que le sang se porte à la tête ou qui irrite les nerfs des intestins, une diarrhée qui soustrait la matière nutritive, un embarras dans le foie qui fait relluer la bile dans le sang, une pierre dans la vésicule qui peut produire des spasmes mortels, une diminution dans les urines ou leur croupissement dans la vessie, un calcul dans les reins, un irritant quelconque dans les autres organes internes ou externes, la transpiration supprimée, dérangent, quelquefois sur-le-champ, toujours à la longue, les fonctions du genre nerveux ; et, comme les remèdes indiqués par plusieurs de ces m.iladies lui sont totalement contraires, elles nuisent doublement. La multitude de ces causes capables de le déranger, et qui se reproduisent presque inévitablement très-souvent les unes ou les autres, ont une impression plus marquée dès qu'il est déjà attaqué, et rendent sa guérison plus difficile ; et il faut en dire autant de [lusieurs causes qui n'agissent presque que sur le genre nerveux, et dont l'action, incommode en santé, devient un obstacle au rétablissement quand la maladie est déjà formée ; telles sont : l'air trop chaud, les odeurs, la méditation, l'application des sens, toutes les passions qui, chez les personnes dont les nerfs sont déjà malades, produisent des effets très-forts et retardent considérablement la guérison.
Une troisième difficulté, c'est la lenteur avec laquelle les remèdes agissent sur le cerveau : on peut les porter immédiatement sur l'estomac et les intestins ; ils agissent plus tôt sur certaines parties, plus tard sur d'autres; mais de toutes les parties, il n'y en a aucune sur laquelle leur action , j'en excepte celle des spiritueux appliqués aux extrémités des nerfs, et dont l'eiret est très- prompt, mais très-passager; il n'y en a aucune, dis-je, sur laquelle leur action soit aussi lente et aussi faible. On peut dire même qu'elle n'est presque jamais médiate, mais que l'on ne change l'état du cerveau qu'en changeant la machine presque tout ea-
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tière, ou par l'action sympa Uilfiue de quelqu'autre organe.
§ 8 8 . Mais malgré toutes ces circonstances, il n'en est pas moins vrai que l'on voit guérir très-soment des maux de nerfs très-fâcheux, soit qu'ils aient leur siège dans le cerveau, dans la moelle de l'épine, ou dans les troncs des rameaux nerveux ; et l'on remarque tous les jours des effets très-prompts des remèdes dans les maux de nerfs, ce qui dépend sans doute de celle même cause qui fait que toutes les maladies affectent le cerveau, de cette union beaucoup plus intime du cerveau aux autres parties que des autres parties entre elles, union qui dépend elle-même de ce que toutes les parties tiennent au cerveau par les nerfs qui en sont une partie. On a vu tout-à -l'heure que le cerveau souffre de tous les dérangements, parce qu'il est partout -, mais il en résulte aussi que, par la même raison, on peut lui faire du bien partout; et si les remèdes agissent tard sur la masse même du cerveau, ils agissent partout sur ses rameaux, dont les changements, en bien ou en mal, se portent d'abord au cerveau même. Ainsi, la même cause qui rend les maladies du cerveau si fréquentes et si rebelles peut aussi donner quelquefois de la facilité à les guérir. J'ajouterai que s'il y a des causes dont il reçoive les impressions fâcheuses, le premier, et presque le seul, il est dans le même cas pour beaucoup d'impressions favorables, dont les bons effets se manifestent d'abord sur ce viscère de la façon la plus marquée ; on peut donc conclure de toutes ces observations, que les maux de nerfs ne sont point incurables, et que si on les guérit rarement, cela dépend, ou de causes accidentelles dont je parlerai ailleurs, ou de ce que l'on n'a pas assez étudié cette matière, et que n'ayant jias donné assez d'attention aux différentes causes, on n'a pas toujours saisi les vrais moyens. Ainsi, il résulte de tout ce que je viens de dire, premièrement, que les maux de nerfs ne sont point une maladie à négliger, comme on le dit généralement ; que ce n'est point une maladie chimérique ; qu'ils peuvent avoir les suites les plus funestes; que cependant leurs suites mortelles sont rares, mais que le trouble qu'ils répandent dans la vie est de tous les jours ; que, par là même, ils demandent la plus grande attention et exigent tous les soins du médecin : en second lieu , on a eu fort de les croire incurables ; on peut les guérir et on les guérit comme toutes les
autres maladies. S'il y a des circonstances qui en rendent la cure difficile, il y en a d'autres qui la facilitent. Ils ont leurs cas incurables sans doute ; mais les maladies les plus généralement curables cessent tous les jours de l'être quand elles sont parvenues à un certain point; et les maux de nerfs n'ont point d'exemption à cet égard. Ils sont incurables : 1" quand la cause de leur désordi-e est par ellemême inguérissable, soit qu'elle soit fixe, soit qu'elle se reproduise continuellement; 2° quand, par leur durée, ils ont si fort affaibli les nerfs qu'ils ne peuvent jamais se rétablir; 3° quand cet affaiblissement a été extrême dès la première action de la cause; 4° quand on a fait beaucoup de mauvais remèdes; 6° enfin, quand la santé est trop dérangée et que la nature n'aide plus au secours de l'art, ou plutôt quand elle n'est plus en état d'employer les instruments que l'art lui fournit.