SIR U VIE ET LES GIVRAGES
Anne-Robert-Jacques Turgot, baron de l'Aulne, ministre d’État, membre honoraire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et le plus jeune des trois fils de Michel-Étienne Turgot, prévôt des marchands sous Louis XV, naquit à Paris le 10 mai 1727. Sa famille, passée en Normandie du temps des croisades, est regardée comme une branche de celle qui porte le même nom en Écosse. Ét l’origine de cette dernière se perdrait dans la nuit des temps, s’il faut en croire les biographes, car ils lui assignent pour auteur Togut, prince danois, qui vivait mille uns avant 1ère chrétienne, et comptent encore au nombre de ses membres saint Turgot, abbé du monastère de Dunclin, l’un des hommes les plus distingués de son é]>oque, et premier ministre du roi d'Écossc, Malcolm 111.
Quoi qu’il en soit de cette généalogie, sur laquelle ne repose pas la gloire de Turgot, il est certain qu’un sang antique et respectable coulait dans ses veines. C’est par l’un de ses ancêtres que fut fondé l’hôpital de Condé-sur-Noireau, en 1281. On voit son trisaïeul siéger, comme président de la noblesse de Normandie, aux* Etats-Généraux de 1614, et y attaquer, avec une courageuse éloquence, la concession abusive que le gouvernement venait de faire, au comte de Soissons, de toutes les terres vaincs et vagues de la province. Son aïeul, ayant préféré la carrière de la magistrature à celle des ai mes, devint successivement intendant de la généralité de Metz et de celle de Tours, à la lin du dix-septième siècle. Dans ces fonctions, que la puissance des intérêts privilégiés rendait alors si difficiles à
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remplir, il se distingua par une intégrité sévère , l’amour du bien public, la fermeté et la modération, indispensables pour le faire prévaloir. Enfin, Michel-Étienne, son fils, et père de l'homme d’Êtat auquel vont être consacrées ces pages, est l’un des administrateurs municipaux dont la ville de Paris doit lé plus honorer la mémoire.
Président en la seconde Chambre des requêtes du Palais, le père de Turgot fut nommé prévôt des marchands de la capitale en 1729. Les vertus et les talents qu’il montra dans cette magistrature l’y firent continuer pendant onze années consécutives, c'est-à-dire beaucoup plus longtemps qu'aucun de ses prédécesseurs. Joignant le goût du beau à celui de l'utile, il savait mener de front l’ordre, l’économie et la magnificence. Aussi, pendant que les uns louaient l’élégante somptuosité des fêtes qu'il donnait au nom de la ville, les autres célébraient, avec plus de raison encore, les soins qu'il prenait pour l’assainir et l’embellir, et la sollicitude qu'il déployait, dans les temps de disette, pour assurer la subsistance des classes pauvres. Paris doit à Michel-Étienne Turgot cet immense égout qui embrasse toute la partie de la ville située sur la rive droite de la Seine, et qui, d’après l’opinion des gens de l’art, est un ouvrage comparable à ceux des Romains. C’est sous son administration que le quai de l’Horloge, auparavant étroit et dangereux, fut rendu plus large et plus commode , prolongé jusqu'à l’extrémité de l’ile du Palais, et uni par un beau pont de pierre à la rive opposée du fleuve. La belle fontaine de la rue de Grenelle-St-Germain, construite sous la direction et d'après les dessins de Bouchardon, est un autre monument de son édi— lité. Le père de Turgot prouva, dans la circonstance suivante, que le courage était chez lui au niveau de la sagesse et des lumières. L'on voyait un jour, par suite de ces animosités si fréquentes entre les corps militaires, surtout quand ils n’appartiennent pas à la même nation, les gardes-françaises et lesgardessuisses s’entr’égorger sur le quai de l’École. Prévenu de cette collision sanglante, le prévôt des marchands accourt à l’instant même : aux yeux du peuple stupéfait, il se jette seul dans la
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mêlée, désarme un des plus furieux assaillants, contient tous les autres par ses paroles, et a le bonheur de voir cet acte d’énergie mettre un terme au carnage.
Turgot, comme le plus jeune des trois lils de cet homme de bien, devait naturellement, d’après les usages de l’époque, être destiné à l’état ecclésiastique. On le fit entrer d’abord, en qualité de pensionnaire, au collège de Louis-le-Grand. Après y avoir achevé ses études jusqu'à la rhétorique, il suivit les classes supérieures au collège du Plessis. De ce collège, il passa au séminaire de Saint-Sulpice, et du séminaire, avec le grade de bachelier en théologie , dans la maison de Sorbonfte, pour y acquérir la licence.
Ces premières années de la vie de Turgot, qui finirent lorsque s’ouvrait la seconde moitié du dix-huitième siècle , méritent d’autant plus de fixer les regards, qu’il jouit, comme beaucoup d’autres hommes célèbres, de l’heureux privilège de passer sans transition de l’enfance à la virilité. Chez lui, la jeunesse fut nulle dans l’ordre moral, et l’on peut dire que la nature en avait fait un sage, avant qu’il eût secoué la poussière des écoles. A l’ombre des murs du collège et du séminaire, il s’était élevé un philosophe dont le nom devait vivre dans l’histoire, quand même la fortune ne lui aurait pas assigné plus lard un rang égal à son mérite. Sans doute, il dépendait de cette dernière d’appeler ou de ne pas appeler un jour Turgot au [touvoir ; de remettre ou de ne pas remettre un jour la destinée de la France entre ses mains; mais elle n’avait déjà plus la puissance de vouer à l’obscurité son génie naissant. Déjà le jeune théologien avait payé au monde, dans les deux Discours en Sorbonne et la Lettre sur te papier-monnaie , dont il sera parlé tout à l’heure, les arrhes de sa célébrité future. Enfin, dans cette première période de son existence , il s’était dessiné complètement au point de vue intellectuel et au point de vue moral. 11 annonçait, en un mot, ce qu’il devait rester pendant toute sa carrière, un homme puissant par l’esprit et grand par le cœur.
Et c’est même dès l’enfance de Turgot qu’on rencontre ces
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heureux présages. Lorsqu’il était au collège de Louis-le-Grand, ses parents s’aperçurent que la petite pension qu'ils lui accordaient pour scs menus plaisirs, disparaissait avec une promptitude extraordinaire ; ils en voulurent savoir la cause, et chargèrent le principal de surveiller avec beaucoup d’attention l’emploi que faisait leur 111s de son argent. Il fut bientôt reconnu qu’il s’empressait de le distribuer à ses camarades, externes et pauvres , pour acheter des livres. Ce n’était certainement pas, comme le remarque Condorcet, un écolier ordinaire, que celui qui raisonnait ainsi la bienfaisance.
Cet enfant, qui montrait un si noble caractère et qui se livrait à l’étude avec la plus grande ardeur, était cependant robuté par sa mère toutes les fois qu'il revenait dans la maison paternelle. La bonne femme le regardait presque comme un idiot, parce qu’il n’excellait pas dans l’art de faire la révérence, et qu’il paraissait gauche dans un monde dont il n’avait pas l’habitude. Ne comprenant pas la sauvagerie naturelle d’un esprit sérieux , elle la combattait sans cesse par de maladroits reproches, qui produisaient un résultat tout contraire à ses vues. Au lieu de chercher à devenir plus aimable, le jeune homme s’enfuyait dès qu'il survenait une visite. Caché derrière un paravent, ou blotti sous un canapé, rapporte l’abbé Morellet, qui l’avait ouï dire à Mm' Dupré do Saint-Maur, très-liée avec M" Turgot , il ne sortait plus de cette retraite que par les injonctions de sa mère ou le départ des visiteurs. Ces circonstances expliquent comment plus tard, malgré la supériorité et la fermeté de son esprit , Turgot ne parvint pas à vaincre complètement une certaine, timidité extérieure, dont l’embarras se traduisait quelquefois par des formes qui avaient l’apparence du dédain, et qui choquèrent surtout l’orgueil des courtisans, lorsqu’il devint ministre.
Au collège du Plessis, il eut pour professeur de rhétorique Guérin, bon littérateur, et pour professeur de philosophie l’abbé Sigorgnc, le premier membre de lTniversité qui substitua l’enseignement de la physique de Newton aux rêveries du cartésianisme. 11 se lia en même temps avec l’abbé Bon,
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homme qui unissait à boaucoup de talent un caractère trèsénergique1, et qui était admirateur passionné do Fénelon, de Vauvenargues , de Voltaire et de J. -J. Rousseau. Guérin, Sigorgne et l’abbé Bon , tous trois gens de mérite, apprécièrent promptement ce que valait Turgot; et l'amitié qu’ils lui portèrent, loin do se refroidir par la suite, devint une vénération si profonde , qu'ils répétaient souvent qu’ils s'estimaient heureux d’avoir vécu dans le même siècle que lui.
En Sorbonne, il eut pour condisciples et pour amis des hommes dont les noms, quoique à des titres divers, appartiennent tous à l’histoire. C’étaient les abbés do Brienne , de Boisgelin, de Véry, deCicé, et André Morellet', que le sort
1 Lorsqu’en 1748 le gouvernement poussa la complaisance pour l’Angleterre jusqu'à arrêter le prince Charles-Édouard au sortir de l'Opcra, à le garrotter, à le jeter en prison, et à l’expulser du territoire comme un malfaiteur, l’aldié Don, indigné, composa uue pièce de vers qui commençait ainsi :
Peuple jadis si lier, aujourd'hui si servile, etc.
Le roi et Mm' de Pompadour y étant fort maltraités, la police mit tout en œuvre pour découvrir l’auteur. Kilo n’y parvint point, mais sut que l'abbé Sigorgne avait délivré des copies de celle pièce, et ou le jela ù la Pastille. Incapable de trahir le secret de l’amitié, Sigorgne resta plus d’un an dans cette prison, et n’en sortit que pour être exilé en Lorraine. Désespéré de ect événement , l’aidai Don ne trainu plus depuis lors qu’une vie languissante. Plus tard, la maison de Turgot devint la sienne, et c’est sous ce toit hospitalier qu’il est mort. (Voyez .Morellet, Mémoires inédits.)
' L’abbé Loménie de Brienne devint successivement évêque de Condom, archevêque de Toulouse, archevêque de Sens, et ministre de Louis XVI, qui, en 1787, le donna pour successeur à Calonne. L’abhé Morellet le peint comme dévoré d'ambition dès sa jeunesse, ce qui parait exact ; mais c'est à tort qu'il lui attribue le Conciliateur, admirable polit traité sur la tolérance due par l’Étal à toutes les opinions religieuses, publié par Turgot en 1754. — Boisgelin (de Cucé), prélat philosophe comme le précédent, mais homme d’un mérite bien supérieur, fut archevêque d’Ai.x en 1770, et a laissé d'honorables souvenirs d'administration en Provence. C'est lui qui prononça, en 1775, le discours solennel qu’exigeait la cérémonie du sacre de Louis XVI, discours qui fut interrompu deux fois par de nombreux applaudissements. Il devint membre de l’Académie française l'année suivante, et a fait partie de l’Assemblée des notables et de l’Assemblée constituante. Boisgelin, qui avait émigré en Angleterre, rentra en France en 1801, et il y est mort, en 1804, cardinal et archevêque de Tours — L’abbé de Véry n’a d’autre mérite aux yeux de l’histoire que d’avoir, en 1774, usé de son influence sur l’esprit de M"' de Maurepas pour faire appeler Turgot au ministère. — L’abbé de Cicé devint archevêque de Bordeaux, et se distingua, comme Boisgelin, dans l’administration des affaires de sa province. — On sait que Morellet, l'un des esprits les
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destinait à devenir, comme Fontenellc, le lien de deux siècles et de deux littératures'. L'abbé Morellet nous a laisse sur Turgot quelques détails qui ont d'autant plus d’intérêt, qu’on sait que cet écrivain , chez qui la raison domine beaucoup plus que le sentiment . ne peut guère être taxé d’enthousiasme, quand il juge les personnes ou les choses. Voici, toutefois, comment il s’exprime dans ses Mémoires:
« Cet homme, qui s’élève si fort au-dessus de la classe commune, qui a laissé un nom cher à tous les amis de l'humanité, et un souvenir doux à tous ceux qui l’ont particulièrement connu, annonçait dès lors tout ce qu'il déploierait, un jour, de sagacité, de pénétration, de profondeur. 11 était en même temps d'une simplicité d’enfant, qui se conciliait en lui avec une sorte de dignité respectée de tous ses camarades et même de ses confrères les plus âgés. Sa modestie et sa réserve eussent fait honneur à une jeune tille. U était impossible de hasarder la plus légère équivoque sur certain sujet , sans le faire rougir jusqu’aux yeux, et sans le mettre dans un extrême embarras. Cette réserve ne l’empêchait pas d’avoir la gaieté franche et naïve d’un enfant, et de rire aux éclats d’une plaisanterie, d’une pointe, d’une folie.
Il avait une mémoire prodigieuse, et je l’ai vu retenir des pièces de cent quatre-vingts vers , après les avoir entendues deux ou même une seule fois. Il savait par cœur la plupart des pièces fugitives de Voltaire, et beaucoup de morceaux de
ses poèmes et de ses tragédies Les caractères dominants de
cet esprit étaient la pénétration, qui fait saisir les rapports les plus justes entre les idées, et l’étendue qui en lie un grand nombre en corps de système *. »
Indulgent pour les autres , sévère pour lui-même, Turgot
plus judicieux du dix-huitième siècle, a eu, comme Turgot, l'honneur de ne combattre, toute sa vie, que pour les idées d’ordre, d’humauité et de progrès. En économie politique, son Prospectus d'un Dictionnaire du commerce est un titre que la science ne devra jamais oublier.
1 Lemonley, Eloge de Morellet è l’Académie française, dans la séance du 17 juin 18111.
> Morellet, Mémoires inédits, [>ages 12 et suivantes.
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conserva dans le monde cette pureté de mœurs qui semble faire sourire l’abbé Morellet, et dont étaient loin de se piquer ses autres compagnons d’études. Osons dire qu elle est le signe distinctif des âmes véritablement fortes ; et que, lorsqu’elle ne s’allie pas aux talents chez les hommes publics, il est bien rare que ceux-ci jouent dans l’État un rôle qui tourne à l’avantage du peuple.
L’anecdote suivante achève de peindre Turgot sous le rapport moral. Au commencement de 1751, après avoir achevé le cours de ses études théologiques , et abordé la culture de. presque toutes les branches des sciences et des lettres profanes, il écrivit à son père une lettre ferme et respectueuse, dans laquelle il lui annonçait que les principes qu’il s’était formés ne lui permettaient pas de se vouer à l’état ecclésiastique. Son père approuva cette résolution, mais il n'en fut pas de même de ses amis, les abbés de Cieé, de Briennc, de Véry et de Boisgelin, qui subordonnaient les inspirations d’une conscience honnête à la nécessité de faire fortune et d’occuper un jour une grande position dans le monde. Pour détourner donc Turgot de la détermination qu’il avait prise, ils lui demandèrent un rendez-vous dans sa chambre, et il s’engagea alors entre eux et lui, rapporte Dupont de Nemours, le colloque ciaprès :
« Nous sommes unanimes à penser, lui dirent-ils, que lu veux faire une action tout à fait contraire à ton intérêt et au grand sens qui te distingue. Tu es un cadet de Normandie, et conséquemment tu es pauvre. La magistrature exige une certaine aisance sans laquelle elle perd même de sa considération, et ne peut espérer aucun avancement. Ton père a joui d’une grande renommée; tes parents ont du crédit: en ne sortant pas de la carrière où ils t’ont placé, tu es assuré d’avoir d’excellentes abbayes et d’être évêque de bonne heure. Il sera même facile à ta famille de te procurer un évêché de Languedoc, de Provence ou de Bretagne. Alors tu pourras réaliser tes beaux rêves d'administration; et, sans cesser d’être homme d’église, tu pourras être homme d'État à ton loisir : tu pour-
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ras faire toute sorte de bien à tes administrés. Jette les yeux sur cette perspective : vois qu’il ne tient qu’à toi de te rendre très-utile à ton pays, d’acquérir une haute réputation, peutêtre de te frayer le chemin au ministère. Au lieu que, si toimême tu te fermes la porte, si tu romps la planche qui est sous tes pieds, tu seras borné à juger des procès; tu faneras, tu épuiseras, à discuter de petites affaires privées, ton génie propre aux plus importantes affaires publiques. »
Turgot se contenta de répondre :
« Mes chers amis, je suis extrêmement touché du zèle que vous me témoignez, et plus ému que je ne puis l’exprimer du sentiment qui le dicte. 11 y a beaucoup de vrai dans vos observations; prenez [tour vous le conseil que vous me donnez , puisque vous pouvez lo suivre. Quoique je vous aime, je ne conçois pas entièrement comment vous êtes faits. Quant à moi , il m'est impossible de me dévouer à porter toute ma vie un masque sur le visage. »
Il resta, en effet, inébranlable dans son dessein, quitta l’habit ecclésiastique; et comme il avait mêlé l'étude du droit à celle de la théologie, se fit recevoir conseiller-substitut du procureur-général, le 3 janvier 1752. Dès lors commença pour Turgot une carrière qui peut se partager en quatre périodes bien distinctes : le temps écoulé depuis son entrée dans le monde jusqu'à sa nomination à l’intendance de Limoges en I7(il , les treize années de son intendance, son rapide passage au ministère, et l'époque de sa disgrâce. Mais il convient, avant d'en esquisser le tableau, de revenir un instant encore sur les bancs du séminaire et de la Sorbonne, où le génie économique, philosophique et politique de cet homme célèbre s’était révélé avec éclat.
La première pièce justificative à l’appui de cette assertion se trouve dans une lettre sur le papier-monnaie, écrite du séminaire à l'abbé de Cieé, en 17 4-9. Dans cette lettre, que malheureusement l’on ne possède pas tout entière, fauteur démontre combien étaient chimériques toutes les données sur lesquelles reposait le système de Law, qui avait abouti à une
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si funeste catastrophe en 1720. On ne rendrait qu’une justice incomplète à Turgot, si l’on se contentait de louer le mérite absolu de cette œuvre. Il faut songer, surtout, que cette forte étude sur le crédit et la monnaie échappait à la plume d'un jeune homme de vingt-deux ans, quand la science de l'économie politique, que Quesnay devait créer plus tard, était encore à naître. Il faut songer que, pour guider son esprit dans ces spéculations toutes neuves, il n'avait guère que les leçons de Boisguillebert, de Vauban, de Melon eide Dutot, qui avaient fait de la vérité et de l’erreur un mélange trop confus, pour (pie la gloire qui leur est propre diminue celle des hommes qui vinrent ensuite séparer, d’une main sûre, le bon grain de l’ivraie. On sait, d’ailleurs, que Melon et Dutot s’étaient déclarés les apologistes de Law, et que la conception de l’Écossais, bien que maudite par la masse des contemporains qui en avait été victime, conservait toujours un grand nombre d’admirateurs. Ajouter, enfin, qu’auprès de la plupart des personnes qui s’occupaient de ces sortes de matières, le manifeste xle l’abbé Terrasson continuait de faire autorité, c’est donner, en deux mots, la mesure des connaissances économiques de l'époque.
Au commencement de 1720, lorsque déjà s'affaissait à vue d’œil le colossal édifice du système, l'abbé Terrasson, membre très-savant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, esprit fort original et naturellement porté au paradoxe, avait été choisi par Law pour rassurer la confiance du public, en l’initiant à la théorie de ses opérations financières. 11 s’acquitta de cette mission , qui n’était pas purement officieuse , en publiant, à de très-courts intervalles, quatre lettres où l’art de prendre la raison humaine aux pièges du sophisme s’élève à sa plus grande hauteur1.
La thèse de l’abbé consiste à soutenir que les métaux précieux, employés comme monnaie, ne sont qu’un signe adopté pour la transmission de la richesse; que la matière de ce signe est indifférente en soi, et qu'il appartient au prince seul de
’ Nous avons donné ces lettres dans les Économistes financiers du dix-huitième siècle.
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la déterminer ; enfin, qu’il suffît à un peuple de posséder une quantité suffisante de signes pour ne manquer jamais de toutes les choses nécessaires aux besoins de la vie. De ces prémisses amenées avec beaucoup de talent , il tire la conséquence que le papier est ce qu’il y a dans le monde de plus propre à devenir monnaie. Il développe les bienfaits sans nombre qu’entraînerait la réalisation de cette idée , et insiste particulièrement sur ces deux points, que le prince serait toujours en état de prêter du numéraire à ses sujets et pourrait même, un jour, les exempter de toute espèce d’impôt. Dans ce cas , le crédit deviendrait l’unique trésor du monarque ; il n’v aurait plus d’embarras de finances, plus de mesures oppressives du commerce, et l'autorité souveraine, toujours redoutable dans un roi pauvre, ne se signalerait plus, dans un roi opulent, que par la douceur et la bienfaisance.
Un tel système , prétend encore l’abbé , n’est pas même une innovation. Le mettre en pratique, c'est tout simplement user du crédit, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, et qui rapporte d'immenses bénéfices au commerce. Qui donc ignore que les banquiers et les négociants ont en billets un fonds décuple de celui qu’ils possèdent en espèces? Ce fait n’est-il pas la preuve que l’Etat , dont les richesses sont incommensurables, comparées à celles des particuliers, peut étendre son crédit dans une proportion bien supérieure ? et une preuve d’autant plus irrécusable , que le souverain jouit d’une prérogative qui ne saurait être l’attribut d’aucun particulier? Un commerçant ne peut contraindre personne à accepter ses billets, mais le prince peut forcer tout le inonde à recevoir les siens. Il n’y a pas là, comme quelques-uns semblent l’insinuer, de violence, de tyrannie; car, de l’aveu de tous les publicistes, le droit de battre monnaie, sous quelque forme que ce puisse être , appartient au prince essentiellement. La monnaie ne vaut même que par la marque qu'il lui imprime, et qui est le signe de son autorité. Au fond, « un écu n'est qu’un billet, conçu en ces termes : Un vendeur • quelconque donnera (tu porteur la denrée ou marchandise
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c dont il aura besoin jusqu’à la concurrence de trois livres , * pour autant d’une autre marchandise qui m'a été livrée ; et « l’cfligie du prince tient lieu de signature.» C’est également par suite de ces principes, que les métaux précieux employés comme signes de transmission de la richesse , que toutes les espèces d’or et d’argent qui circulent dans le royaume avec la marque du prince, doivent être réputées appartenir à l’Etat , et que le roi , son représentant en France , peut trèslégitimement obliger ceux qui les possèdent à les échanger contre des signes nouveaux, qu’il a reconnus plus avantageux au public, et qu’il reçoit lui-même comme il acceptait les précédents. Sous ce rapport, les métaux précieux ressemblent aux grands chemins qui appartiennent à la société en général, mais non à aucun de ses membres en particulier; et quiconque voudrait les retenir par devers lui, les accumuler pour son usage personnel, ne troublerait pas moins l’ordre public, que celui qui prétendrait enfermer la portion d’une grande route dans ses domaines.
Voilà les théories économiques par lesquelles Melon et Dutot s’étaient laissé éblouir, et qui avaient cours dans l’opinion des contemporains, avant que les physiocrates, soumettant les phénomènes de la production et de la distribution de la richesse à une investigation sévère , fussent venus en déduire; les lois principales et formuler , si l’on peut s’exprimer ainsi , le code de la nature des choses. Contre cette étrange élaboration de sophismes , qui tendait à répandre les notions les plus fausses sur la nature véritable de la monnaie et du crédit public , et dont nous n’avons pu donner ici qu'une idée sommaire , il ne s’était rencontré , à notre connaissance, que deux protestations de quelque valeur , celles de Montesquieu et de Pâris-Duverncy. Mais l'illustre auteur des Lettres persanes ne s’était livré qu’à une ironie délicieuse et sanglante contre le système ', et Pàris-Duverney , tout en écrivant d’une manière fort remarquable contre Dutot, n’avait pas su approfondir scientifiquement la matière.
1 Lettre» persanes, cxi.il.
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Appuyé, au contraire, sur dos principes qu’il devait à la lecture de Locke, et surtout à ses propres méditations, Turgot, le flambeau de l’analyse en main , pénètre de suite an cœur de la question. 11 lui suflit de quelques pages pour établir nettement ce que c’est que le crédit, ce que c’est que la monnaie, et pour mettre à découvert le vide de tous les paradoxes accumulés par l’économiste de la régence.
« L’abbé Terrasson veut, dit-il, qu’on regarde comme un axiome, que te crédit d'un négociant, bien gouverné, monte au décuple de son fonds ; soit. — Mais ce crédit n’est point un crédit de billets, comme celui de la banque de Lavv. Un marchand qui voudrait acheter des marchandises pour le décuple de ses fonds, et qui voudrait les payer en billets au porteur ‘ , serait bientôt ruiné. Voici le véritable sens de cette proposition. Un négociant emprunte une somme pour la faire valoir, et non-seulement il retire de cette somme de quoi payer les intérêts stipulés et de quoi la rembourser au bout d’un certain temps, mais encore des profits considérables pour lui-méme. Le crédit n’est pas fondé sur les biens de ce marchand, mais sur sa probité et sur son industrie, et il suppose nécessairement un échange à terme prévu , fixé d’avance; car, si les billets étaient payables à vue, le marchand pc pourrait jamais faire valoir l’argent qu'il emprunterait. Aussi est-il contradictoire qu’un billet à vue porte intérêt, et un pareil crédit ne saurait passer les fonds de celui qui emprunte. Ainsi le gain que fait le négociant par son crédit, et qu’on prétend être décuple de celui qu’il ferait avec ses seuls fonds, vient uniquement de son industrie : c’est un prolit qu’il lire de l’argent (pii passe entre ses mains au moyen de la confiance que donne son exactitude à le restituer, et il est ridicule d'en conclure, comme je crois l’avoir lu dans Dutot , qu'il puisse faire des billets pour dix fois autant d’argent ou de valeurs qu’il possède.
« Remarquez que le roi ne tire, point d’intérêt de l’argent
' Turgot, comme la suite de la citation le prouve, prend ici cette expression, billets au porteur, dans le sens de billets a vue.
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qu’il emprunte : il en a besoin ou pour paver ses dettes, ou pour les dépenses de l’Etat ; il ne peut par conséquent restituer qu’en prenant sur ses fonds , et dès lors, il se ruine s’il emprunte plus qu’il n’a. Son crédit ressemble à celui du clergé. En un mot, tout crédit est un emprunt et a un rapport essentiel à Bon remboursement. Le marchand peut emprunter plus qu’il n’a, parce que ce n’est pas sur ce qu’il a qu’il paye et les intérêts et le capital , mais sur les marchandises qu’il achète avec de l’argent comptant qu’on lui a prêté , qui , bien loin de dépérir entre ses mains, y augmentent de prix par son industrie.
« L’Etat, le roi, le clergé, les Etats d’une province, dont les besoins absorbent les emprunts , se ruinent nécessairement, si leur revenu n’est pas suflisant pour payer tous les ans, outre les dépenses courantes, les intérêts et une partie du eupital de ce qu'ils ont emprunté dans le temps des besoins extraordinaires1. »
On voit par ces lignes que Turgot , du fond du séminaire, comprenait le crédit comme le comprirent plus tard Ad. Smith. J.-B. Say et tous les maîtres de la science. 11 ne lui accorde pas, à l’exemple des disciples de Law, la vertu prodigieuse de créer des capitaux , mais celle seulement d’en activer la circulation. Il évite surtout de tomber dans la confusion, imaginée par la même école , et que l'on tient toujours à maintenir, du crédit publie et du crédit commercial, pour assimiler les déplorables abus de l’un aux salutaires effets de l’autre. 11 précise d’une manière admirable le caractère de ces deux sortes de crédits, non pour établir que les emprunts contractés par l’Etat ne puissent , dans certains cas , être utiles ou nécessaires , mais pour montrer où conduit leur excès, indépendant de l'usage auquel on les applique, puisqu’il n’est pas plus donné à un gouvernement qu’à un simple particulier de dépenser sans cesse au delà de son revenu. Ainsi le veut l’axiome ex nilùlo niliil, qui, avant comme après Turgot, ne fut jamais infirmé par l’histoire.
' Lettre à l'alibi de Ciré sur le papier-monnaie, turni' I, pages 95 et 90.
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A cette leçon sur le crédit succède une autre , qui n’est pas moins irréprochable, sur la monnaie. Si l’on en compare le texte aux idées émises, à la même époque et sur la même matière , par Montesquieu , dans 1 Esprit des lois, il sera facile de se convaincre que le rapprochement ne tourne pas à l’avantage du grand publiciste qui venait d’assurer à son nom l’éternel hommage de la postérité. Sans doute Montesquieu, quoiqu’il définisse la monnaie : un signe gui représente ta valeur de toutes les marchandises ' , n’est pas tombé dans les erreurs monstrueuses de l’abbé Terrasson; sans doute, encore, il n’a pas mérité le reproche trop dur de n’avoir rien entendu à la théorie des instruments de l’échange * ; mais cependant il faut convenir qu’il y a loin, de ses concepts vagues et hasardés sous ce rapport, aux théorèmes lumineux et positifs de Turgot. On voit dans le dernier un écrivain complètement maître de son sujet , et dans le premier un homme de génie dont l’intelligence s’est aventurée hors de ses domaines.
La doctrine, que la monnaie est un signe , doctrine moins singulière à coup sûr que son application, dont il avait l’exemple sous les yeux , avait amené l’académicien défenseur du système à s’exprimer ainsi : « Qu’importe que le signe soit d’argent ou de papier ? Ne vaut-il pas mieux choisir une matière qui ne coûte rien , qu’on ne soit pas obligé de retirer du commerce où elle est employée comme marchandise , enfin qui se fabrique dans le royaume, et qui ne nous mette pas dans une dépendance nécessaire des étrangers et possesseurs
' Esprit îles lois, livre XXII, chapitre 11.
* J.-ll. Say, Cours d'économie politique, tume I, pape 382, seconde édition. — Say fait suivre ce reproche de ces mots : « Et j'ajouterai que personne n’y entendait plus que lui, jusqu’à Hume et Smith. » Il nous semble qu’ici l'illustre économiste se laisse emporter beaucoup trop loin par sa juste admiration pour le philosophe de Glnscow. On trouve, longtemps avant Smith, des idées justes émises sur la nature et la fonction de la monnaie. I.’écrit de Tnrgnt, que nous citons, en est nue preuve ; son Mémoire sur les valeurs et monnaies une autre, et une autre encore, le Prospectus d'un nouveau Dictionnaire du commerce, par l'abbé Morellet. Et quant A Hume, on ne peut certainement pas le comparer, comme économiste , ni à Turgot , ni à Morellet. Law n’était pas non plus un ignnraut en cette matière.
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fies mines , qui profitent avidement de la séduction où l’éclat de l’or et de l’argent a fait tomber les autres peuples; une matière qu’on puisse multiplier selon ses besoins, sans craindre d’en manquer jamais , enfin qu’on ne soit jamais tenté d’employer à un autre usage qu’à la circulation ? Le papier a tous ces avantages, qui le rendent préférable à l’argent. »
Mais Turgot répond au Qu importe de l'abbé Terrasson, par un exposé des vrais principes de la matière. Il fait voir en peu de mots que la monnaie n’est pas un signe de richesse, mais fine richesse réelle ; qu’elle ne représente pas les marchandises, mais qu’elle est marchandise elle-inème. Il dit pourquoi les métaux précieux sont plus propres que tout autre produit à remplir la fonction de monnaie , pourquoi il est de l’essence de la monnaie d’être une matière pourvue de valeur, et quel rôle joue réellement le papier, quand il apparaît dans la circulation. « C’est donc, lit-on dans la Lettre à l’abbé de Cicé, comme marchandise, que l’argent est, non pas le signe, mais la commune mesure des autres marchandises ; et cela, non pas par une convention arbitraire fondée sur l’éclat de ce métal, mais parce que, pouvant être employé sous diverses formes comme marchandise, étayant, à raison de cette propriété , une valeur vénale un peu augmentée par l’usage qu’on en fait aussi comme monnaie, pouvant d’ailleurs être réduit au même titre et divisé exactement , on en connaît toujours la valeur. L’or tire donc son prix de sa rareté , et, bien loin que ce soit un mal qu’il soit employé en même temps et comme marchandise et comme mesure , ces deux emplois soutiennent son prix. »
«11 est absolument impossible, ajoute l’auteur, que le roi substitue à l’usage de l’or et de l’argent celui du papier. L’or et l’argent, même à ne les regarder que comme signes, sont actuellement distribués dans le public, parleur circulation même, suivant la proportion des denrées, de l'industrie, des terres, des richesses réelles de chaque particulier, ou plutôt du revenu de ses richesses comparé avec ses dépenses. Or, cette proportion ne peut jamais être connue, parce qu’elle est cachée, et parce l. b
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qu’elle varie à chaque instant par une circulation nouvelle. Le roi n’ira pas distribuer sa monnaie de papier à chacun suivant ce qu’il possède de monnaie d’or, en défendant seulement l'usage de celle-ci dans le commerce ; il faut donc qu’il attire à lui l’or et l’argent de ses sujets, en leur donnant à la place son papier, ce qu’il ne peut faire qu’en leur donnant ce papier comme représentatif de l’argent. Pour rendre ceci clair, il n’y i a qu’à substituer la denrée à l’argent, et voir si le prince pourrait donner du papier pour du blé, et si on le prendrait, sans qu’il fut jamais obligé de rendre autrement. Non, certainement, alors les peuples ne le prendraient pas; et si on les y voulait contraindre, ils diraient àvec raison qu'on enlève leur blé sans payer. Aussi les billets de banque énonçaient leur valeur en argent ; ils étaient de leur nature exigibles; et tout crédit l'est, parce qu’il répugne que les peuples donnent de l’argent pour du papier. Ce serait mettre sa fortune à la merci du prince... C’est donc un point également de théorie et d’expérience , que jamais le peuple ne peut recevoir le papier que comme représentatif de l’argent, et par conséquent convertible en argent. »
La lettre découvre ensuite toute l’absurdité de l’hypothèse du remplacement de l’impôt par des émissions périodiques de papier-monnaie. 11 faut alors, explique Turgot, ou que le papier vienne faire concurrence aux espèces dans la circulation, ou qu’il y tienne lieu des métaux précieux démonétisés. Dans le premier cas, la nature des choses veut que le prix de tout ce qui est dans le .commerce s’élève avec l’accroissement des unités monétaires ; mais le papier qui n'est qu’un signe, un simple instrument de l’échange , dépourvu de toute valeur intrinsèque, ne pourra se maintenir en équilibre avec l’argent qui, à cette môme qualité d’instrument de l'échange, joint celle de marchandise. Les billets sc décrieront donc de jour en jour; et plus ils se décrieront, plus les besoins de l’État forceront à les multiplier, c’est-à-dire à user d’un remède qui aggravera le mal, et finira par anéantircc crédit imaginaire. Dans le second cas, en le supposant praticable d’abord, on n’échappe
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pas davantage à la nécessité d’accroître la masse des signes monétaires, et cela même dans une progression telle, qu’il faudrait bientôt des montagnes de papier pour acquérir ce qui se paye aujourd’hui avec quelques grains d'or ou d’argent. En outre, la suppression de l’impôt ne serait que nominale, car l’on ne se décharge pas en réalité du fardeau des charges publiques, quand on est contraint de recevoir une monnaie dont le prince peut, d’un trait de plume , avilir la valeur. Une répartition inique de l’impôt serait la seule conséquence d’un pareil système.
Cette solide étude sur le crédit et la monnaie tire une immense valeur de sa date. Nous le répétons à dessein, parce que nous y voyons une preuve nouvelle en faveur de l’opinion, glorieuse pour la France, que les écrivains du dix-huitième siècle ont eu , dans la création de la belle science de l’économie politique, une part beaucoup plus considérable que celle qui leur a été accordée jusqu’à ce jour.
A la fin de la même année 1749, Turgot fut nommé prieur de Sorbonne. Le priorat était une espèce de dignité élective, qui imposait à celui qui en était revêtu l’obligation de prononcer un discours latin à l’ouverture et à la fermeture des cours de l’école. L’accomplissement de ce devoir fournit à Turgot, en 1730, l’occasion d’exposer les principes d'une philosophie généreuse et pure, dont sa vie tout entière peut être considérée comme la traduction, et qui se résume véritablement dans ces trois mots : Ordre, liberté, progrès. À ses yeux, l’ordre c’est la justice, dont l’homme trouve les lois gravées au fond de sa conscience ; la liberté , le droit de faire tout ce qui n’est pas contraire au droit d’autrui; le progrès, le développement graduel de la puissance de l’homme sur la matière, et celui surtout de sa moralité. C’est du point de vue de cette doctrine qu’il considère , dans le premier de ses discours, les avantages que le monde a retirés de l’avénemcnt du christianisme; et qu’il trace, dans le second, le tableau général des progrès de l’esprit humain. Dans tous deux, il est facile d’apercevoir, à travers les formes que sa position et l’auditoire en présence
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duquel il se trouve, commandent à l’orateur, qu’il n’accepte du christianisme que sa morale sublime, et le dogme, si important pour le bonheur de l’humanité, de l’existence de Dieu et de la spiritualité de l’ànie 1 . Turgot est religieux à la manière de Socrate. En supposant que ce soit un tort, on ne doute pas que les chrétiens dignes de ce nom ne le lui pardonnent, et ne comprennent qu’au point de vue temporel du moins, la société n’a pas beaucoup à gémir de torts semblables.
Au surplus, il faut se hâter de le dire, cet homme qui n’eut toute sa vie qu’une passion , l’amour du vrai et du bien , était loin de considérer l’Évangile du même œil que les grands seigneurs beaux-esprits, les abbés de cour, et les traitants se disant philosophes , parce qu’ils étaient athées. Entre Voltaire, confondant la religion avec les erreurs de ses ministres, et le plus grand penseur du siècle écrivant ces paroles : « Chose admirable! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d’objet que la félicité de l’autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci5 », Turgot, malgré son extrême jeunesse, devait être et resta de l’avis de Montesquieu. Aussi, dans son premier discours, la thèse, si ancienne, de la supériorité du christianisme sur le paganisme, le parallèle, si vieux, du monde idolâtre avec le monde nouveau , semblent presque fournir un sujet tout, neuf à son éloquence, tant il sait le rajeunir par la chaleur et l'élévation delà pensée! Le mépris de la superstition, l’amour de la tolérance, ne lui paraissent pas devoir conduire à la négation des bienfaits du christianisme; et il exalte au contraire avec force, dans un langage dont la sincérité n’a rien de suspect, tout ce qu’il y a de grand, de salutaire, de profondément social, dans une doctrine qui pose le niveau de l égalité sur toutes les têtes, montre des frères aux i’orts dans les faibles, aux riches dans les pauvres, remplace la haine par l’amour, l’égoïsme par le dévouement, et enseigne à tous que le mérite consiste, non à diviniser ses passions, mais à les vaincre !
«Le livre do l’histoire moderne, a dit l'un de nos contem-
1 On sait que Voltaire a dit : t Si Dieu n’exitlail fa», il faudrait l'inventer, a
1 Esprit des lois , livre XXIV, chapitre ni.
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porains les plus illustres (M. de Chateaubriand'), vous restera fermé, si vous ne considérez le christianisme ou comme une révolution divine, laquelle a opéré une révolution sociale, ou comme un progrès naturel de l’esprit vers une grande civilisation, système théocratique, système philosophique, ou l’un et l’autre à la fois, lui seul peut vous initier aux secrets de la société nouvelle.» Turgot est du petit nombre des philosophes qui comprirent cette vérité au dix-huitième siècle, et de la famille de ceux qui la défendent encore au dix-neuvième. Tout en est preuve pour ainsi dire dans son discours, et jamais l’excellence du principe chrétien n’a été proclamée, peut-être, avec un talent supérieur.
L’orateur envisage successivement l’influence de la religion sur le bonheur individuel des hommes, et ses effets sur la constitution du corps politique ou de la société. Il expose d’abord la corruption du monde païen, et la barbarie de ses mœurs et de ses lois. Il montre le néant de la philosophie antique, l’incertitude, labizarrerie, l’extravagance de ses opinions sur la divinité, la nature de l’homme, l’origine des êtres, et surtout son superbe dédain pour la multitude, qu’elle aime mieux mépriser qu’instruire. À ce tableau , il oppose les grandes lumières, qu’au sein même de la barbarie , les théologiens tant décriés du moyen âge répandirent sur les questions qui intéressaient le plus l’avenir de l’humanité. Il fait voir les sciences, les lettres, les arts conservés par le christianisme , cl met en évidence le caractère éminemment social de toutes ses institutions. Il demande enfin ce que sont devenus l'Égypte, l’Asie, la Grèce, et toutes les contrées de la terre où il n’a pu s’établir. On a accusé le christianisme de porter atteinte aux vertus purement humaines, et d’affaiblir les sentiments de la nature. Il repousse ces reproches en ces termes : «Quoi donc! elle aurait affaibli les sentiments de la nature , cette religion dont le premier pas a été de renverser les barrières qui séparaient les juifs des gentils? cette religion qui, en apprenant aux hommes qu’ils sont tous frères , enfants d’un même Dieu, ne formant qu’une famille immense sous un père commun , a
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renfermé dans cette idée sublime l’amour de Dieu et l’amour des hommes, et dans ees deux amours tous les devoirs?»
Arrivant ensuite à l’action exercée par le christianisme sur la politique, qu’il appelle «fort de faire le bonheur des sociétés et d'en assurer la durée », il établit, par les faits et le raisonnement, combien elle a été bienfaisante.
« Ni les progrès lents et successifs, dit-il, ni la variété des événements qui élèvent les États sur les ruines les uns des autres, n’ont pu abolir un vice fondamental enraciné chez toutes les nations , et que la seule religion a pu détruire. Une injustice générale a régné dans les lois de tous les peuples. Je vois partout que les idées de ce qu’on a nommé le bien public, ont été bornées à un petit nombre d’hommes ; je vois que les législateurs les plus désintéressés pour leurs personnes ne l’ont point été pour leurs concitoyens , pour la société, ou pour la classe delà société dont ils faisaient partie : c’est que l’amourpropre , pour embrasser une sphère plus étendue , p’en est pas moins disposé à l’injustice, quand il n’est pas contenu par de grandes lumières : c’est qu’on a presque toujours mis la vertu à se soumettre aux opinions dans lesquelles on est né ; c’est que ces opinions sont l'ouvrage de la multitude qui nous entoure, et que la multitude est toujours plus injuste que les particuliers, parce qu'elle est plus aveugle et plus exempte de remords.
« Ainsi, dans les anciennes républiques , la liberté était moins fondée sur le sentiment de la noblesse naturelle des hommes, que sur un équilibre d'ambition et de puissance entre les particuliers. L’amour de la patrie était moins l’amour de ses concitoyens, qu’une haine commune pour les étrangers. De là , les barbaries que les anciens exerçaient envers leurs esclaves; de là, cette coutume de l'esclavage répandue autrefois sur toute la terre; ces cruautés horribles dans les guerres des Grecs et des Romains ; cette inégalité barbare entre les deux sexes, qui règne encore aujourd’hui dans l'Orient ; ce mépris de la plus grande partie des hommes, inspiré presque partout aux hommes comme une vertu , poussé dans l’Inde jusqu’à
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craindre de toucher un homme de basse naissance; de là, la tyrannie des grands envers le peuple dans les aristocraties héréditaires , le profond abaissement et l’oppression des peuples soumis à d’autres peuples. Enfin , partout les plus forts ont fait les lois et ont accablé les faibles ; et, si l’on a quelquefois consulté les intérêts d’tine société, on a toujours oublié ceux du genre humain.
« Pour y rappeler les droits et la justice, il fallait un principe qui pût élever les hommes au-dessus d’eux-mêmes et de tout ce qui les environne, qui pût leur faire envisager toutes les nations et toutes les conditions d’une vue équitable, et en quelque sorte par les yeux de Dieu même ; c’est ce que la religion a fait. En vain les Elats auraient été renversés, les mêmes préjugés régnaient par toute la terre, et les vainqueurs y étaient soumis comme les vaincus. En vain l’humanité éclairée en aurait-elle exempté un prince , un législateur : aurait-il pu corriger par ses lois une injustice intimement mêlée à toute la constitution des Etats , à l’ordre même des familles , à la distribution des héritages? N’était-il pas nécessaire qu’une pareille révolution dans les idées des hommes se fît par degrés insensibles , que les esprits et les cœurs de tous les particuliers fussent changés? Et pouvait-on l’espérer d'un autre principe que celui de la religion ? Quel autre aurait pu combattre et vaincre l'intérêt et le préjugé ainsi réunis ? Le crime de tous les temps , le crime de tous les peuples , le crime des lois mêmes, pouvait-il exciter des remords, et produire une révolution générale dans les esprits? — La religion chrétienne seule y a réussi. Elle seule a mis les droits de l’humanité dans tout leur jour. On a enfin connu les vrais principes de l’union des hommes et des sociétés; on a su allier un amour de préférence pour la société dont on fait partie, avec l’amour général de l'humanité. »
Le second Discours en Sorbonne ' est une esquisse rapide et brillante de l’histoire des progrès de l’esprit humain. Il est surtout remarquable , en ce que la conception philosophique
1 Prononcé le 11 décembre 1730.
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NOTICE HISTORIQUE SI R TLRGOT
de la perfectibilité indéfinie de notre espèce , ou la doctrine du progrès, se rencontre là formulée pour la première fois. Cette doctrine . qui parait avoir été chez. Turgot une conviction profonde, ne se trouve, par malheur, qu'indiquée au début de son discours, et y manque de développement. Le fait est d’autant plus regrettable, qu’il a laissé aussi sans exécution un grand ouvrage, où, selon le témoignage de Condorcet, il devait exposer, dans un ordre méthodique, toutes ses idées sur l ame humaine, sur l’ordre de l’univers, sur l'Être suprême, sur les principes des sociétés, les droits des hommes, les constitutions politiques , la législation , l’administration , l’éducation physique, les moyens de perfectionner l’espèce humaine, relativement au progrès et à l’emploi de ses forces, au bonheur dont elle est susceptible, à l’étendue des connaissances auxquelles elle peut s’élever, à la rectitude, à la clarté, à la simplicité des principes de conduite, à la délicatesse, à la pureté des sentiments qui naissent et se développent dans les âmes, aux vertus dont elles sont capables. Voici toutefois comment s’exprimait le jeune philosophe :
« Les phénomènes de la nature, soumis à des lois constantes, sont renfermés dans un cercle de révolutions toujours les mêmes. Tout renaît, tout périt; et dans ces générations successives, par lesquelles les végétaux et les animaux se reproduisent, le temps ne fait que ramener à chaque instant l’image de ce qu’il a fait disparaître. — La succession des hommes, au contraire, offre de siècle en siècle un spectacle toujours varié. La raison , les passions , la liberté , produisent sans cesse de nouveaux événements. Tous les âges sont enchaînés par une suite de causes et d’effets, qui lient l’état du monde à tous ceux qui l'ont précédé. Les signes multipliés du langage et de l’écriture, en donnant aux hommes le moyen de s’assurer la possession de leurs idées et de les communiquer aux autres , ont formé de toutes les connaissances particulières un trésor commun, qu’une génération transmet à l’autre, ainsi qu’un héritage, toujours augmenté des découvertes de chaque siècle ; et le genre humain, cousidéré depuis son origine, parait aux
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yeux du philosophe un tout immense, qui lui-mème a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès. »
Passant au spectacle de la vicissitude tics choses humaines, le philosophe rappelle en peu de, mois l’élévation et la chute des empires, la mobilité continuelle des lois et des formes de, gouvernement, le déplacement des sciences et des arts, l'accélération ou le retard de leurs progrès, les changements perpétuels que. l’ambition ou la vaine, gloire imposent à la scène du monde, le sang dont ils inondent la terre, et il ajoute :
« Cependant, au milieu de leurs ravages, les mœurs s'adoucissent, l’esprit humain s'éclaire ; les nations isolées se rapprochent les unes des autres; le commerce et la politique réunissent enfin toutes les parties du globe, et la masse totale du genre humain, par des alternatives de calme et d’agitation , de biens et de maux, marche toujours , quoique à pas lents, à une perfection plus grande '. »
‘ Condorcet a, dans ta Fie de Turgot , donné de ces idées te commentaire suivant :
« Turgot regardait une perfectibilité indéfinie comme une des qualités distinctives de l'espèce humaine.... Celte perfectibilité lui paraissait appartenir au genre humain en général et à chaque individu en particulier. I! croyait, par exempte, que les progrès des connaissances physiques, ceux de l'éducation, ceux de la méthode dans )es sciences, ou la découverte de méthodes nouvelles, contribueraient à perfectionner l’organisation, à rendre les hommes capables de réunir plus d’idées dans leur mémoire, et d’en multiplier les combinaisons : il croyait que leur sens moral était également capable de se perfectionner. — Selon ces principes, toutes les vérités utiles devaient finir un jour par être généralement connues et adoptées par tous les hommes. Toutes les anciennes erreurs devaient s’auéanlir peu à peu, et être remplacées perdes vérités nouvelles. Ce progrès, croissant toujours de siècle en siècle, n'a point do terme, ou ri’eu a qu’un absolument inassignable dans l’étal actuel de nos lumières. — il était convaincu que la perfection de l’ordre de la société en amènerait nécessairement une, non moins grande, dans la morale ; que les hommes deviendraient continuellement meilleurs, à mesure qu’ils seraient plus éclairés. Il voulait donc, qu’au lieu de chercher à lier ies vertus humaines à des préjugés, à les appuyer sur l'enthousiasme ou sur des principes exagérés, on se bornât à convaincre les hommes, par raison comme par sentiment, que leur intérêt doit ies porter à la pratique des vertus douces et paisibles, que leur bonheur est lié avec celui des autres hommes. I.c fanatisme de la liberté, celui du patriotisme, ne lui paraissaient pas des vertus, mais, si ces sentiments étaient sincères, des erreurs respectables d énies fortes et élevées, qu’il faudrait éclairer et non exalter. Il craignait toujours que, soumises à un examen sévère et philosophique, ces vertus ne se trouvassent tenir à l'orgueil, au désir
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C’est dans ce même discours, semé de considérations profondes, et toujours exprimées dans un style digne du sujet, que l’orateur, parlant des colonies phéniciennes qui s’étaient répanducssurles côtesde la Grèceet de l’Asie Mineure, prophétisait de cette manière l’indépendance future du Nouveau-Monde: «Les colonies sont comme des fruits qui ne tiennent à l’arbre que jusqu’à leur maturité : devenues suffisantes à elles-mêmes, elles liront ce que lit depuis Carthage, ce que fera l’Amérique un jour. »
De fortes études philosophiques et littéraires, un esprit avide de tous les genres d'instruction, et Tardent désir d’être utile à l’humanité, servaient donc, comme on voit, de point de départ aux premiers pas que Turgot allait faire dans le monde. Les espérances qu’on en pouvait concevoir furent complètement justifiées par la période de sa vie publique, qui eut pour terme sa nomination à l’intendance de Limoges (1751-1761).
Turgot ne conserva qu’un an la place de substitut du procureur-général. 11 fut nommé conseiller au Parlement le 30 décembre 1752, et maître des requêtes le 28 mars 1753. Ce nouveau poste était conforme à ses désirs, parce qu’il n'était entré dans la magistrature proprement dito que pour s'ouvrir la porte de la haute administration , carrière qui lui paraissait offrir plus de moyens que toute autre de servir ensemble la patrie, la justice et la vérité. 11 était naturel, en effet, qu’au devoir d’appliquer à des procès civils ou criminels une législation la plupart du temps absurde ou barbare; qu’au rôle do membre de corporations à vues étroites, égoïstes et tracassières, telles que l'étaient les Parlements, un esprit élevé et généreux préférât celui de porter la lumière dans les conseils du pouvoir, et l'ambition noble d’inlluer un jour sur le bonheur d’une province, ou peut-être même de l'Ëlat. On sait que les intendants étaient presque toujours choisis parmi les maîtres des rcquê-
de l'emporter sur les autres; que l’amour de la liberté ne fût celui de la supériorité sur ses concitoyens ; l’amour de la patrie, le désir de profiter de sa grandeur; et il le prouvait, en observant combien il importait peu au plut ijrand nombre, ou tfacoir de l'influence tur les affair-s publiques, ou d'appartenir à une nation dominatrice. » (Pages 273 et suivantes.)
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tes, et que souvent encore les ministres se recrutaient parmi les intendants. On rapporte de Turbot, dans ses nouvelles fonctions de maître des requêtes, un trait d’une bien rare délicatesse. Il avait été chargé de l’examen d’une affaire où un employé des fermes se trouvait inculpé de graves prévarications. Dans la persuasion que cet homme était coupable, il ne se pressait pas beaucoup d’accomplir contre lui un devoir de rigueur. Cependant, ayant pris connaissance des pièces après de longs délais, il y trouva la preuve que l’accusé était innocent. Sans s’arrêter alors à la pureté des motifs de sa négligence, Turgot se crut dans l’obligation rigoureuse de réparer le tort que l’employé en avait souffert. Il s’enquit de la somme d’appointements dont celui-ci avait été privé pendant la durée du procès, et la lui fit remettre avec la déclaration que ce n’était point un acte de générosité, mais de justice.
La position et les talents de Turgot ne tardèrent pas à le mettre en rapport avec tous les hommes les plus distingués de son époque. Il fut admis chez Mme GeoflVin, dont le salon était le rendez-vous des savants, des littérateurs, des artistes, et de tous les étrangers de distinction qui visitaient la capitale. Là, il se rencontrait avec Montesquieu, d’Alembert, Helvétius, le baron d’Holbach, les abbés Bon et Morellet, l’abbé Galiani, Raynal, Mairan, Marmontel, Thomas, et une foule d’autres personnages plus ou moins célèbres. Plusieurs devinrent ses amis, et il jouit bientôt dans cette société, ainsi que dans plusieurs autres, de la réputation d’un homme, de goût et de jugement. Mais ce monde de philosophes, où fermentaient tout à la fois les germes de tant d’idées vraies et fausses, où s’élaboraient tant de systèmes empreints de raison et d'extravagance, flit loin d’imposer ses opinions à Turgot.
Convaincu que la possession de la vérité n’est le privilège exclusif de personne, il se tourna vers la lumière de quelque part qu’elle vint, mais ne voulut pas enchaîner son libre arbitre à aucune secte, et rendre sa conscience solidaire des erreurs d’aucun parti. Alors, comme plus tard, il concentra son activité dans la culture des sciences et des lettres et dans le de-
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voir d’accomplir le bien. La physique, la chimie, les mathématiques auxquelles il s’était appliqué déjà, furent étudiées de nouveau par lui dans leurs rapports avec les intérêts de l’agriculture, des manufactures et du commerce. Il approfondit l’histoire, la métaphysique et la morale, et voulut, pour y pénétrer avec plus de succès, joindre la connaissance de l’hébreu à celle du grec et du latin qu’il possédait parfaitement. Son attention s’étant portée ensuite sur les littératures modernes, il se rendit l’allemand et l’anglais si familiers, qu’il a pu traduire Gessner et Klopstock dans la première langue ; Shakspeare, Hume et Tucker dans la seconde.
Vers 1755, Turgot se lia avec Gournay, intendant du commerce depuis le commencement de 1751, et le docteur Quesnay, médecin de Louis XV, lesquels commençaient à propager en France les principales vérités de l’économie politique. Ces deux hommes, dont l’un, fils de négociant et longtemps négociant lui-même, avait été élevé dans un port de mer, tandis que l’autre, issu de pauvres cultivateurs, avait passé son enfance dans une ferme, ne devaient qu'à eux seuls l’éducation qu’ils avaient acquise et la place qu’ils s’étaient faite dans le monde. Cette circonstance ayant contribué à développer en eux un esprit naturellement observateur. Gournay, tout en s’occupant d’affaires, et Quesnay de la pratique de son art, méditèrent sur l’organisation de la société et en induisirent que le corps politique était soumis à certaines lois physiques et morales dont le respect ou l’abandon influait, en sens contraire, sur sa richesse et son bonheur. Leur doctrine respective, et qui n’était pas encore systématisée publiquement à cette époque, si elle 11e partait pas des mêmes bases, aboutissait dans l’application à la même conséquence, conséquence fort simple, d’ailleurs, puisqu’il ne fallait que ces quatre mots : Laissez faire, laissez passer, pour la traduire. Quelques années suffirent pour donner faveur à cette protestation contre la servitude du travail. Par Gournay, homme d’action de la doctrine nouvelle, ses principes pénétraient dans le Bureau du commerce; par Quesnay, son théoricien, ils se vulgarisaient à la cour; et ils trouvaient
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encore, au sein même de l'administration, l’appui de l’un de ses membres les plus éclairés, de l'intendant des finance^Tru— daine. Turgot les adopta d’autant plus facilement qu’ayant désiré, pour son instruction, d'accompagner Gournay dans scs tournées ollicielles, ce dernier lui fit toucher au doigt, en quelque sorte, tous les maux enfantés par le système réglementaire et prohibitif. Dès lors, le jeune maître des requêtes ne cessa plus de parler ou d’agir dans l’intérêt de la liberté du travail; et, quand son maître et son ami se vit en 1759 descendre prématurément dans la tombe, il eut, du moins, la consolation de mourir avec la certitude qu’il laissait à cette cause un puissant défenseur.
Il nous reste à cette même époque (1759), comme monuments de l’activité intellectuelle de Turgot depuis qu’il avait quitté les bancs de la Sorbonne, ou plutôt depuis Tannée de ses études dans cette Faculté, I" deux l a' lires contre ie système de Berkeley, philosophe qui nie l'cxistencedes corps, et des Remarques critiques sur l’ouvrage de Maupertuis intitulé : Réflexions philosophiques sur l'origine des langues et la signification des mots (1 750) ; 2° Des Observations sous forme de lettre, adressées à M"* de Graffigny, sur le manuscrit des Lettres péruviennes (1751); 3® le plan d’une Géographie politique, et celui de deux Discours sur rhistoire universelle, considérée d’abord du point de vue de la formation des gouvernements et du mélange des nations, et en second lieu de celui des progrès de l’esprit humain (1750 et 1751); 4° deux Lettres sur la tolérance, adresséesà un grand-vicaire qui avait été le condisciple de Turgot en Sorbonne (1753 et 1754); 5° le Conciliateur, ou Lettres d’un ecclésiastique à m magistral sur la tolérance civile (1754); 6“ la traduction des Questions importantes sur le commerce , de Josias Tucker (1753); 7“ les articles Existence. Étymologie, Expansibilité, Foires et marchés, et Fondation, de l’Encyclopédie (1756); 8° enfin, l’Eloge de Gournay (1759).
Si Ton en excepte le Conciliateur , la traduction de Josias Tucker, et les articles fournis à l’Encyclopédie, l’auteur n’avait destiné à l’impression aucun des autres travaux que l’on vient
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d’énumérer. Cependant, quand on les parcourt, on reste confondu de la variété de connaissances qu'ils supposent, et de toutes les vues neuves et profondes que l’historien, le métaphysicien et le philologue peuvent encore y puiser de nos jours. Mais, comme notre but est de ne considérer que l'économiste et l’homme d'Ëtat dans la personne de Turgot, nous ne nous arrêterons pas à l'analyse de cette imposante masse d’idées, et nous nous bornerons à rechercher uniquement ce qui est de nature à caractériser ce qu’on peut appeler la philosophie sociale de cet homme illustre.
Les Observations à Mm‘ de Grafpgny, écrites en 1751, excitent un vif intérêt sous ce rapport. Tracées à propos d’un roman dont le cadre était emprunté à celui des Lettres persanes, elles montrent un écrivain qui avait déjà des principes arrêtés sur les questions les plus graves, et un libre penseur qui ne devait jamais confondre la philosophie avec l'art méprisable d’abuser du raisonnement pour faire descendre l’homme au niveau de la brute, et saper dans leur base toutes les croyances utiles au bonheur et au progrès de l'humanité. Là Turgot se prononce avec force sur la nécessité de l’inégalité 1 parmi les hommes, et il parle des mœurs, de l’éducation, du mariage, tout à la fois en homme d’État et en homme de bien. Il conclut ainsi sur le thème qui était à la veille de fournir à Rousseau tant d'éloquence, de contradictions et de paradoxes: « L’inégalité n’est point un mal : elle est un bonheur pour les hommes, un bienfait de celui qui a pesé avec autant de bonté que de sagesse tous les éléments qui entrent dans la composition du cœur humain. Où en serait la société si la chose n’était pas ainsi, et si chacun labourait son petit champ? Il faudrait que lui-même aussi bâtît sa maison, fît ses habits. Chacun serait réduit à lui seul et aux seules productions du petit terrain qui l’environnerait. Dé quoi vivrait l'habitant des terres qui ne produisent point de blé? qui est-ce qui transporterait les productions d'un pays à l’autre? Le moindre paysan jouit d’une
v * Des conditions, ce qui est fnrldifTérenl de Vinégalité civile, dont Turgot fut, toute sa vie, le plus rude adversaire.
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foule de commodités rassemblées souvent de climats fort éloignés. Je prends le plus mal équipé: mille mains, peut-être cent mille, ont travaillé pour lui. La distribution des professions amène nécessairement l'inégalité des conditions. Sans elle, qui perfectionnera les arts utiles? qui secourra les infirmes? . qui étendra les lumières de l’esprit? qui pourra donner aux hommes et aux nations cette éducation, tant particulière que générale, qui forme les mœurs? qui jugera paisiblement les querelles? qui donnera un frein à la férocité des uns, un appui à la faiblesse des autres? Liberté !... je le dis en soupirant, les hommes ne sont peut-être pas dignes de toi! Egalité, ils te désireraient, mais ils ne peuvent t’atteindre' !»
En ce qui touche l’éducation et les mœurs, Turgot se livre à des considérations judicieuses reproduites même par Rousseau dans Y Emile', et parles lignes suivantes il accuse son profond respect pour le mariage, cette institution sans laquelle l’homme ne se serait jamais tiré de l’état de barbarie : « Il y a longtemps que je pense, dit-il, que notre nation a besoin qu’on lui prêche le mariage et le bon mariage. Nous faisons les nôtres avec bassesse, par des vues d'ambition ou d'intérêt; et, comme par cette raison il y en a beaucoup de malheureux, nous voyons s’établir de jour en jour une façon tic penser bien funeste aux Etats, aux mœurs , à la durée des familles, au bonheur et aux vertus domestiques. On craint les liens du mariage; on craint les soins et la dépense des enfants. Il y a bien des causes de cette façon de penser, et ce n’est point ici le lieu de les détailler. Mais il serait utile à l’Etat et aux mœurs qu’on s’attachât à réformer là-dessus les opinions, moins par raisonnement que par sentiment, et assurément on ne manquerait pas de choses
à dire Je sais que les mariages d’inclination même ne
réussissent pas toujours. Ainsi, de ce qu’en choisissant on se trompe, on conclut qu'il ne faut pas choisir. La conséquence est plaisante ! »
• l.’admirable effet de la division du travail, tracé dans le chap. 1" duïiv. 1 de la Richeue des nation», n’est pas autre chose que le développement des idées précédentes.
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Dans les Leltressur la tolérance et le Conciliateur, se trouve agitée une question qui ne préoccuperait peut-être pas encore les esprits au moment où nous traçons ces lignes, si les hommes appelés plus tard à la résoudre eussent été convaincus, comme Turgot, qu’au lieu de la ruse et du mensonge, la politique ne devait avoir d’autre point d’appui que la raison et la morale. Cette question est celle du rôle qui appartient à l’Etat en matière de religion.
Le principe posé par ce noble représentant des idées d’ordre et de progrès au dix-huitième siècle, est qu’aucune religion, en dehors de sa complète liberté d’existence, pourvu même que ses dogmes et son culte ne soient pas contraires au bien de la société, n’a de droit à la protection de l’Etat. lien est ainsi parce que, d’une part, l’Etat n'a que le devoir de protéger des intérêts communs à tous, et que de l’autre l’intérêt de chaque homme est isolé par rapport au salut. Comme, par la nature des choses, chacun ne relève que de Dieu dans cette importante affaire, il est évident que la loi ne saurait intervenir dans l’ordre spirituel qu’en essayant de violenter les consciences, ce qui est absurde, puisque la foi ne s’impose pas; et qu’en s’efforçant de sacrifier le droit d’une partie de la société au droit de l’autre , ce qui serait une injustice révoltante. Les choses du ciel sont essentiellement distinctes de celles de la terre. A chaque Église le gouvernement des âmes, la direction dans les voies du salut, et au souverain l’unique soin de veiller à la conservation et au bonheur de l’État. 11 est juge, non des croyances, mais des actions. Il ne lui appartient pas de prononcer entre l’Alcoran et l'Evangile , comme doctrine religieuse; mais il a le droit incontestable de juger la valeur respective des dogmes de l’un et de l’autre, dans leur rapport avec le bien de l’État. Si donc un sectateur de Mahomet voulait prêcher la polygamie en France, son zèle devrait y être proscrit, non parce qu’il blesserait la morale de l’Évangile, mais parce qu’il offenserait nos mtrurs et nos lois. La puissance publique, en un mot, ne s’exerce ici-bas que dans l’intérêt seul des hommes, et non dans celui de la Divinité, dont la cause n’a
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pas besoin d’un semblable secours. «On n’a pas roué Cartouche, écrit Turgot, comme mauvais catholique, mais comme mauvais citoyen. »
Mais, dira-t-on peut-être, la puissance publique ri’étant exercée que par des hommes qui sont toujours sujets aux passions et à l’erreur, le bien de l'État servira de prétexte à l’oppression des consciences, et la liberté religieuse ne sera jamais qu’une fiction. Turgot prévient l’objection, et répond d’abord que l’abus qu’on redoute ne découlerait pas des principes qu’il a posés; ensuite, qu’il doit exciter peu d’inquiétude dans un pays où l’on n’opposerait pas d’obstacles au progrès des lumières, et où l'on aurait à cœur de répandre et d’éclaircir toutes les notions du droit public.
11 arriverait infailliblement alors qu’on comprendrait que la tolérance est cent fois préférable à la persécution pour ramener les hommes de l’erreur à la vérité. On souffrirait donc les dogmes mêmes qui choquent un peu le bien de l’État, pourvu qu’ils ne renversassent pas les fondements de la société; et en ne pressant pas le ressort du fanatisme, le temps ne serait pas long à venir où la raison générale ferait tomber dans le mépris toutes les croyances erronées.
De cette séparation radicale de l’ordre spirituel et de l’ordre temporel, de la doctrine qu’aucune religion ne peut revendiquer le droit d’être protégéepar l’État, qui doit les tolérer toutes, Turgot ne conclut pas, cependant, que l’État n’ait lui-même celui de choisir et de protéger une religion. Au contraire, il pense qu’il en a le devoir, et voici les motifs qu’il en donne :
« Je ne veux cependant pas, dit-il, interdire au gouvernement toute protection d’une religion. Je crois, au contraire, qu’il est de la sagesse des législateurs d’en présenter une à l’incertitude de la plupart des hommes. Il faut éloigner des hommes l’irréligion, et l’indifférence qu’elle donne pour les principes de la morale. Il faut prévenir les superstitions, les pratiques absurdes, l’idolâtrie dans laquelle les hommes pourraient être précipités en vingt ans, s’il n’y avait point de prêtres qui prêchassent des dogmes plus raisonnables. 11 faut l. «
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craindre le fanatisme et le combat perpétuel des superstitions et de la lumière ; il faut craindre le renouvellement de ces sacrifices barbares qu’une terreur absurde et des horreurs superstitieuses ont enfantés chez des peuples ignorants. Il faut une instruction publique répandue partout, une éducation pour le peuple qui lui apprenne la probité, qui lui mette sous les yeux un abrégé de ses devoirs sous une forme claire, et dont les applications soient faciles dans la pratique...»
Mais la protection dont il s'agit ici n’est pas celle que le catholicisme entendait et entendra toujours se faire attribuer. Quoique profondément imbu de l'importance du sentiment religieux, Turgot ne s’en dissimulait pas les écarts; et s’il lui donnait pour cortège, comme un grand écrivain de nos jours1, «l’esprit de discipline, les bonnes mœurs, les œuvres de charité, le dévouement aux hommes jusqu'au sacrifice, » il y .comprenait également «les ignorances, les superstitions, les faiblesses d’esprit, les routines de la pensée, les crédulités pieuses, les nuages, les ténèbres, les fantômes de l’enfance, du temps, vieux vêtements du passé, dont les cultes n’aiment pas à se dépouiller, parce qu’ils font partie de leur respect et de leur crédit sur l’imagination des peuples.» Aussi le philosophe du dix-huitième siècle ajoute-t-il :
«La société peut choisir une religion pour la protéger, mais elle la choisit comme utile et non comme vraie; et voilà pourquoi elle n’a pas le droit de défendre les enseignements contraires : elle n’est pas compétente pour juger de leur làusseté; ils ne peuvent donc être l’objet de ses lois prohibitives; et, si elle en fait, elle n’aura pas le droit de punir les contrevenants: je. n’ai pas dit les rebelles, il n’y en a point où l’autorité n’est pas légitime. »
Pratiquement, Turgot demande l’indépendance absolue des prêtres de toutes les religions, dans l’ordre spirituel. 11 veut, en outre, que chaque village ait son curé ou le nombre de ministres nécessaires à son instruction , et que la subsistance de ces ministres soit assurée indépendamment de leur troupeau.
* II. dp l.amartinp, l’h'lal, l'Eglise et l'Enseignement.
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c’est-à-diro par des biens-fonds. II prévoit avec raison que, sans cette mesure, qui ne s’applique du reste qu’à la religion protégée par l’État, on verrait, par l’effet des révolutions qui s’opèrent dans l'esprit humain, tous les cultes s’élever successivement sur les ruines les uns des autres, et l’avarice laisser une grande partie du territoire privé de tout enseignement religieux. Quant aux cultes simplement tolérés, il en met l’entretien à la charge exclusive de leurs sectateurs, et pense que l’État ne doit pas permettre qu'ils soient dotés de fonds inaliénables, parce que c’est créer un obstacle à la fusion désirable, et qui pourrait se réaliser à la longue, de toutes les croyances religieuses.
Les Lettres sur la tolérance et le Conciliateur n’agitent pas seulement la question des vrais rapports de l’Église et de l’État. On peut encore considérer ces opuscules comme un cours de morale appliqué à la politique, qu’il est impossible de lire sans un profond respect pour la mémoire de Turgot. On jugera de tout ce que nous ne saurions dire à cet égard, par ces paroles dirigées contre le faux principe , qu’on peut sans scrupule sacrifier tous les droits individuels au bien prétendu de l’État : « On s’est beaucoup trop accoutumé dans les gouvernements, s’écrie-t-il , à immoler toujours le bonheur des particuliers à de prétendus droits de la société. On oublie que la société est faite pour les particuliers; qu’elle n’est instituée que pour protéger les droits de tous, en assurant l’accomplissement de tous les devoirs mutuels. »
Les articles Foires et marchés, et Fondation, de l’Encyclopédie , continuèrent la démonstration de cette rare intelligence économique dont Turgot avait donné la preuve dans la Lettre sur le papier-monnaie. Si on les rapproche de l’article Economie politique, charité que Jean-Jacques faisait dans le même temps au gigantesque Dictionnaire de Diderot, rien ne sera plus propre à montrer quelle différence il y a d’un véritable philosophe à un rhéteur ou à un utopiste. Mais c’est surtout dans Y Éloge de Gournay que l'éducation de l'illustre disciple des physiocrates parait être terminée. Le panégyrique des
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vertus et des talents du maître s’v détache, en effet, sur un fond qui n’est autre chose que la critique de tous les vices du système mercantile, et l'exposition succincte des points fondamentaux de la doctrine de Quesnay.
En 1761 , Turgot fut nommé à l’intendance de Limoges. Dès que Voltaire en fut instruit, il lui manda: «Un de vos confrères vient de m’écrire qu’un intendant n’est propre qu'à faire du mal; j’espère que vous prouverez qu’il peut faire beaucoup de bien.» Jamais prévision ne dut recevoir un accomplissement plus littéral , et les succès de l’administration de Turgot furent tels, qu’on finit par dire que la province qu’il gouvernait ressemblait à un petit état fort heureux, enclavé dans un empire vaste et misérable. Cet esprit supérieur obéit à la loi (pii lui était propre , en s’attachant surtout à des réformes d’une portée haute et féconde pour l’avenir. On ne lui a pas dénié ce mérite, mais on n’a pas tenu assez de compte du courage de détail, et de l’abnégation prodigieuse qu’exigeait l’exécution de pareilles réformes. Il faut parcourir les nombreux monuments qui nous restent delà sollicitude administrative de Turgot, pour comprendre combien fut admirable le dévouement de cet homme qui , tenant de la nature et de la fortune tout ce qui était nécessaire pour jouer un grand rôle, scientifique ou littéraire au sein de la capitale, préférait s’exiler, d’une manière indéfinie, dans une province inculte et pauvre, pour consacrer chaque jour à y faire pénétrer la civilisation et le bonheur1. Il faut les parcourir surtout, pour apprécier à sa juste valeur l'opinion (pii tente de faire passer pour un simple théoricien celui qui, pendant treize années entières, ne cessa d’étudier l'économie matérielle du corps social jusque dans ses moindres ressorts !
’ Turgot virait pu obtenir, dis 1762, l'intendance de Lyon. Sa mère la sollicitait pour lui du contrôleur-général Berliu, très-bien disposé en sa faveur. Il écrivit au ministre, qui lui avait offert déjà celle de llnuen, de le laisser à Limoges pour V réformer l’assiette de la taille. Il faut louer Necker d’avoir refusé le traitement de contrôleur-général ; mais il y a loin, ccrles, de l’esprit qui dictait ce refus, aux considérations qui portaient Turent à ne pas vouloir d’un poste meilleur. — Voyez tnmr I", pace Ml .
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La conduite de Turgot dans son intendance eut pour règle les idées des physiocrates, qui commençaient à gagner du terrain dans l’opinion de tous les amis du progrès. A cette époque, où l’on avait sous les yeux les tristes résultats de l’intervention du gouvernement dans l’ordre économique , les penseurs estimaient que les souffrances de la société provenaient, non de la divergence nécessaire des intérêts individuels, mais de la compression imprudente qu’on faisait subir à leur essor dans le cercle que la justice a tracé. La liberté, la propriété, la famille, ne leur paraissaient pas constituer des abus; et ils n’avaient pas imaginé, comme certains philosophes de nos jours, qu’un pouvoir quelconque pût s’arroger le droit de discuter l’abolition ou le maintien de la personnalité humaine. Aussi Turgot, loin de vouloir offrir cette dernière en holocauste à l’État, n’eut-il d’autre but que de l'affranchir de toutes les gènes qui ne sont pas inhérentes à l’état de société. L’amélioration de l’assiette et de la perception de l’impôt, la réforme de la milice, la suppression de la corvée, et le relâchement des mille liens dans lesquels se débattaient les industries agricole, manufacturière et commerciale , devinrent l’objet principal des efforts que lui suggérait son ardent amour de l’humanité. II tentait ainsi de rétablir l’individu dans la jouissance de ses droits naturels, pour qu’il eût intérêt à resjxecter ses devoirs de citoyen.
Simple agent du pouvoir exécutif, Turgot n’avait qu’une autorité dont les limites étaient fort restreintes. Il y suppléa par l’ascendant que donnent les lumières et la vertu. Ses rapports au Conseil d’État, sa correspondance avec les ministres, l’exposé plein de force et de modération de ses doctrines gouvernementales, en assuraient presque toujoui-s le triomphe. En même temps, il combattait par des moyens analogues les obstacles que ses innovations rencontraient dans l’ignorance et les préjugés populaires. Dans des circulaires touchantes, il appelait les curés et tous les notables habitants des villes et des campagnes à lui prêter le secours de leur influence, soit pour cadastrer le Limousin, soit pour substituer à l'impôt inique do