‹ Œuvres de TurgotChapitre 7 sur 108 · I.XIX · texte numérisé non relu

I.XIX

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dehors. Pendant que, sans tenir compte des révolutions que la marche du temps fait subir aux procédés des arts, aux besoins et aux goûts des consommateurs, le pouvoir en France appesantissait sa tutelle sur l’industrie manufacturière, l’étranger, plus habile, laissait tomber en désuétude ses vieux règlements, profitait de toutes les découvertes nouvelles, et ne se préoccupait que du soin de trouver des acheteurs à ses produits. Pendant que l’Angleterre accordait la plus large protection à son agriculture, on avait aggravé toutes les vexations qui pesaient sur la nôtre, et maintenu contre elle la défense, nonseulement de l’exportation des grains, mais de leur libre circulation de province à province. De là, naissait toujours le manque d’équilibre entre la production et la consommation du blé, et par suite, ou des disettes locales qui affamaient le peuple, ou une abondance excessive qui ruinait les cultivateurs. Nulle modification n’avait été apportée au régime des douanes intérieures, que Boisguillebert proclamait l’opprobre de la raison humaine, dès la fin du siècle précédent, et qui engendrait des conséquences d’autant plus désastreuses, que les tarifs de toutes ces douanes manquaient d’uniformité. Le reproche fait à la gabelle par Vauban , sous ce dernier rapport , n’avait pas été mieux compris; et l’on avait préféré accroître le nombre des condamnations aux galères ou à la peine de mort , que de diminuer les encouragements qu’une législation al»— surde offrait à la contrebande. Un avait également maintenu les villes dans le droit abusif de se procurer des ressources financières aux dépens des campagnes , en soumettant toutes leurs denrées à des taxes énormes d’oc/ro»'. qui en diminuaient la consommation , et qui étaient en outre supportées par les citadins les plus pauvres , attendu que les riches en exemptaient, en partie du moins, les produits de leurs domaines. Les cultivateurs continuaient d’ôtre soumis à la corvée seigneuriale, ainsi qu’à mille redevances qui dérivaient du système de la féodalité ; et nulle tentative n'avait été faite pour soustraire le commerce aux péages sans nombre que les provinces, les villes , les corporations ou les seigneurs de paroisses, le- 1. •

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vaient à leur prolit sur les roules, les fleuves, les rivières, les canaux, quoique tous ces droits, plus profitables à ceux qui les affermaient qu’à leurs propriétaires mêmes, n'eussent pas une origine différente. Le régime économique du temps de Louis XIV, en un mot, subsistait encore avec tous scs abus.

Dans l’ordre moral enfin, le tableau que présente cette époque n’est ni moins triste, ni moins bizarre.

L’établissement du Parc-aux-Cerft et l’installation d’une prostituée dans la demeure royale avaient fait pâlir les orgies de la régence. L’exemple, parti du trône, se réfléchissait dans les mœurs de la cour, dans celles de la haute société , dans la littérature et dans les arts. L'Etat se serait dissous infailliblement, s’il avait été possible que la masse du peuple fût atteinte par la corruption et l'égoïsme qui se manifestaient de toutes parts dans les couches supérieures de la société.

En effet, si le clergé gémissait avec amertume sur ces désordres, beaucoup de ses membres n’eu étaient pas moins au nombre de ceux qui donnaient les plus grands scandales. De ses hauts dignitaires, les uns avaient perdu 1a foi, et ils étaient dévorés par l'ambition ou l’amour des plaisirs; les autres s’étaient conservés purs, mais ils manquaient de lumières, et subissaient toutes les suggestions antisociales du fanatisme ultramontain ’. Comme corps , tous avaient retenu des préjugés contraires au bien public. Confondant les intérêts de la religion avec leurs intérêts temporels , ils ne voulaient point séparer l’Église de FÉtat, et s’y regardaient comme un ordre nécessaire, qui devait toujours y jouer le premier rôle, y occuper le premier rang. Par suite, ils persistaient à tenir l'esprit humain en lisière, à repousser la tolérance civile, à garder intacts tous leurs privilèges, et celui surtout de ne pas contribuer aux charges publiques dans la même proportion que les autres citoyens. Il faut avouer que de telles disposi-

1 On partageait les évêques eu deux classes : le.', évêques administrateurs de provinces, et les évêques administrateurs de sacrements. I,es premiers cherchaient à acquérir de ('importance, dans les pays d’Etats, pour se frayer un chemin au ministère.

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lions, consignées dans de nombreux documents officiels, concordaient mal avec la défense des idées religieuses, et que la philosophie, malgré tous ses écarts, semblait encore dans ses livres mieux imbue que le clergé du sentiment chrétien.

Si, pour obtenir uu peu d’encens des philosophes; si, par jalousie contre le clergé et les Parlements, qui avaient conservé quelques restes de vie politique dont la noblesse était privée, certains hommes appartenant à cette dernière se permettaient de fronder les abus, on tomberait dans une grande erreur en admettant que le corps fût soucieux de les voir disparaître, et qu’il eût pour l’égalité civile plus d’amour que le clergé. Les nobles prisaient d’autant plus, au contraire, les privilèges qu’ils tenaient de l’usage ou de la loi, que, pleins de mépris pour toute autre profession que celle des armes, il n’y avait que les faveurs de la cour, les voies directes ou indirectes par lesquelles l’argent du Trésor passait entre leurs mains, qui pussent réparer les brèches que l’inconduite et le goût du luxe opéraient dans leurs revenus. Ils méprisaient profondément les gens de finances, mais ils ne dédaignaient pas de prendre part dans leurs profits, et encore moins d’épouser leurs héritières, lorsqu" eux-mémes s’étaient ruinés

Les membres des Parlements avaient des mœurs plus régulières que celles des grands seigneurs et des hauts dignitaires de l’Église. On n’aperçoit pas qu’ils eussent moins de dévouement à leurs intérêts personnels, et des vues plus larges en matière d’administration. Pédants et tracassiers, leur haine contre le despotisme ministériel venait uniquement de ce qu’ils ne l’exerçaient point. L’intolérance ne leur déplaisait que quand elle était moliniste, et l’avoeat-généralSéguiern’étaitpas moins habile à lancer des réquisitoires contre C Encyclopédie, qu’à dresser des remontrances contro la suppression de la corvée et l’émancipation du travail \ Singuliers tribuns, bien ap-

1 Ils appelaient : mettre du fumier sur leur* terre», leur résignation à ces sortes d’alliances.

* Voyez tome II, page 523, Procés-rerbal du lit de justice tenu, le l2 mars 177li, pour l'enregistrement de» édits portant abolition de la corvée, de» jurande», etc.

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préciés par Turgot *, qui croyaient jouer le rôle d’hommes d’Etat, et qui, jusqu’à la dernière heure, ne soupçonnèrent point qu’ils creusaient leur tombe de la même main qui démolissait la monarchie !

Venaient ensuite les sommités du tiers, comprenant les financiers , les gens de lettres, et les capitalistes voués à l’industrie manufacturière et commerciale.

Les premiers, quoique jaloux de toute supériorité sociale qui n’avait pas l’argent pour principe, caressaient les philosophes, et ne vivaient pas en mauvaise intelligence avec la noblesse*. Le parlement même ne leur aurait pas déplu, si son intervention en matière d’impôt n’eût été nuisible à l’extension de leurs profits. A part ce point, ils n’apercevaient la nécessité d’aucune réforme. «Pourquoi donc innover? Est-ce que nous ne sommes pas bien ? » s’écriait naïvement un fermier-général.

Les gens de lettres se partageaient en deux camps, où dominaient des passions bonnes et mauvaises. A la haine du despotisme et de l’intolérance, manifestée avec courage, les encyclopédistes mêlaient, par malheur, des théories fort aventureuses sur la nature et l’étendue des droits de l’homme, en même temps qu’ils sapaient la notion du devoir au fond des cœurs, par un enseignement philosophique qui détruisait les bases de la morale aussi bien que celles de toutes les croyances religieuses. Dans le parti contraire, on combattait j>our les idées d'ordre, mais on en séparait avec obstination celles de progrès, et l’on trouvait des arguments pour justifier tous les abus. L’école de Quesnay, de l’aveu même des contemporains, était la seule qui s’occupât sérieusement d’améliorer le sort du plus grand nombre, et qui, dans une attitude digne et calme, fondât ses projets de réforme sur l’étude et l’observation.

Elle méritait, en un mot, d’être louée un jour par la plume brillante de l’historien de la science, qui n’a été que juste lors-

* Voyez Mémoire au Jioi sur les édits de février 1776, tome II, pages 259.

* Voyez tome II, Correspondance , page 555, les détails que donne Turgot sur Helvétius, et le jugement qu’il porte des doctrines philosophiques de ret écrivain.

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qu’il lui a rendu cet éclatant hommage : «Ce qui distinguait par dessus tout cette généreuse famille d’amis du genre humain, c’était la probité admirable de chacun de ses membres et leur désintéressement sincère en toute chose. Ils ne recherchaient point l’ éclat et le bruit. Ils n'attaquaient aucun des pouvoirs établis, et ils n’aspiraient point à devenir populaires, quoiqu’ils fussent animés d une profonde sympathie pour le peuple. C’étaient de véritables philanthropes, dans la plus noble acception de ce mot ’. »

Les manufacturiers et les commerçants étaient dominés par l’esprit de routine. Leur répugnance pour la liberté n'avait cependant rien de général. On aurait même pu s’appuyer du suffrage de tous pour l’établir; seulement il n’aurait pas fallu tenir compte, en recueillant les voix, de l' exception particulière que chacun d’eux aurait faite en faveur des règlements qui lui procuraient le travail à meilleur compte, et des privilèges qui lui permettaient de surhausser la valeur de ses produits.

Quant au peuple, il souffrait et travaillait en silence, n’ayant pas même l’idée d’un avenir meilleur.

Tel était l’état de la société lorsque Louis XVI monta sur le trône, et que Maurepas, sans autre raison qu’un caprice de sa femme, appela l’intendant de Limoges au ministère. S'il permet de révoquer en doute qu’on eût pu, même avec l’appui du monarque, faire triompher le principe de l’intérêt général au sein d’un pareil désordre, la gloire qui s'attache au nom de Turgot, pour avoir tenté cette entreprise avec autant de modération que de fermeté, n’en reçoit que plus d’éclat.

Le premier acte du nouveau ministre, en acceptant les fonctions de contrôleur-général, fut d’exposer, ou plutôt de rappeler au roi l’esprit de la conduite qu’il allait tenir. Dans ce noble programme', tracé à Compiègne au sortir de l’audience dans laquelle le monarque avait conféré à Turgot scs

nouveaux pouvoirs, on retrouve tout le passé du philosophe

' M. Rlanqm, HUtoire de l’économie politique. II, page Ut.

* Voyez Lettre de Turgot au roi , du 24 août 1771, tomelt, page Uni.

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et de l’administrateur convaincu que le bonheur du grand nombre est le fondement le plus solide de la puissance et de la durée des Etats. « Point de banqueroute , point d’augmentation d’impôts , point d’emprunts, » répète le contrôleur-général à Louis XVI ; « et, pour remplir ces trois points, il n’y a qu’un moyen, c’est de réduire la dépense au-dessous de la recette... On demande sur quoi retrancher, et chaque ordonnateur, dans sa partie, soutiendra que presque toutes les dépenses particulières sont indispensables. Ils peuvent dire de fort bonnes raisons ; mais comme il n’y en a pas pour faire ce qui est Impossible, il faut que toutes ces raisons cèdent à la nécessité absolue de /’ économie. » ,

Insistant sur ce point, il montrait ensuite que l’économie n’était pas moins commandée par la politique, que par le devoir moral de soulager le peuple; que, sans elle, l’État ne cesserait pas d’étre dans la dépendance des hommes d’argent ; qu’il serait impossible de se livrer à aucune amélioration du régime intérieur de la société; que l'intrigue et la malveillance continueraient d’exploiter le mécontentement public à leur profit, et qu’il n’y aurait jamais, pour l’autorité, ni calme au dedans; ni considération au dehors.

On voit encore, par la lettre de Compiègne, combien Turgot. se faisait peu d’illusion sur le sort qui attendait son dévouement; qu’il ne comptait pas plus sur la reconnaissance de la multitude, que sur celle du prince ; mais qu’ii aurait regardé comme une honte, surtout en celte conjoncture, de pratiquer la lâche philosophie de ces hommes qui, fort à l’aise dans le présent, estiment toujours qu’il faut laisser aller le monde comme il va, par la raison seule qu’il va fort bien pour eux.

Aussi les vues du ministre ne se bornaient-elles pas à une simple réforme financière , et son plan général, qu’il voulait ne développer que graduellement au roi, avait une portée d’une tout autre étendue. Comprenant que tout se tient dans l’économie sociale, qu'il y a réaction nécessaire entre la vie physique et la vie nWale, chez les peuples comme chez les individus, Turgot, dans ses spéculations, avait embrassé le

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domaine de l’une et de l’autre. Sous le premier rapport, il projetait l’émancipation du travail au dedans et la liberté du commerce au dehors ; sous le second, une constitution politique qui prévint le despotisme autant que l’anarchie, et un système d’éducation générale propre à former des hommes instruits de leurs droits et de leurs devoirs, de véritables citoyens.

« La cause du mal, » expliqua-t-il plus tard à Louis XVI, dans le Mémoire sur les municipalités', développement des idées précédentes, « vient de ce que votre nation n’a point de constitution. C’est une société composée de différents ordres mal unis et d’un peuple dont les membres n'ont entre eux que très-peu de liens sociaux ; où par conséquent chacun n’est guère occupé que de son intérêt particulier exclusif, presque personne ne s’embarrasse de remplir ses devoirs ni de connaître ses rapports avec les autres; de sorte que, dans cette guerre perpétuelle de prétentions et d’entreprises, que la raison et les lumières réciproques n’ont jamais réglées, Votre Majesté est obligée de tout décider par elle-même ou par ses mandataires. On attend vos ordres spéciaux pour contribuer au bien public, [tour respecter les droits d’autrui, quelquefois même pour user des siens propres. Vous êtes forcé de statuer sur tout, et le plus souvent par des volontés particulières, fart* dis que vous pourriez gouverner comme Dieu par des lois générales, si les {tardes intégrantes de votre empire avaient une organisation régulière et des rapports connus. »

Partisan ae l’unité du pouvoir, en ce sens qu’il éprouvait peu de sympathie janir l’organisation fédérative ou représentative ’, mais adversaire de la centralisation qui tend à priver les communes, les arrondissements, les provinces, du droit de régler les intérêts qui leur sont propres, Ttirgot avait imaginé un système mixte, consistant dans un réseau hiérarchi-

‘ Voyez tome II, page r>02. — Ce Mémoire , qui n’est pas écrit par Tnrgnt luiméme, paraît avoir été rédigé sur les noies du ministre par Dupont de Nemours.

* Voyez la Lettre an docteur Price sur les constitutions américaines, ibid , page HOft.

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