‹ Œuvres de TurgotChapitre 6 sur 108 · LX . ' NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT · texte numérisé non relu

LX . ' NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT

qu’il fut question du renvoi de de Boynes, l’abbé parla de son ami à la comtesse avec tant de chaleur , que celle-ci pressa vivement le premier ministre d’appeler à la marine l’intendant de Limoges. Maurepas , qui savait le candidat présenté par sa femme sans aucun appui à la cour , qui était loin de soupçonner la noblesse et la fermeté de son caractère , qui croyait en outre se concilier par là le parti des gens de lettres dont il ambitionnait les suffrages, quoiqu’il n’eût aucun goût pour leurs idées de réformes , ne souleva pas d’objections contre ce projet, et laissa la France profiter ainsi du hasard providentiel qui portait Turgot au pouvoir.

Avant d’exposer l'usage que devait en faire ce philosophe qui méditait depuis un quart de siècle sur l’organisation politique , économique et morale des sociétés , jetons un coup d’œil sur le tableau que la nôtre avait offert pendant tout le règne de Louis XV.

Dans l’ordre politique, nul progrès n’avait eu lieu depuis le règne précédent. Loin de là, la France était abaissée au dehors; et au dedans l’autorité royale, puissante sous Louis XIV, s’était affaiblie et dégradée entre les mains de son successeur.

Elle ne comptait plus, il est vrai, avec la noblesse, depuis que cette dernière avait échangé sa redoutable indépendance contre la livrée , les faveurs et les plaisirs de la cour ; mais il n’en était pas de même à l’égard du clergé et du Parlement, * qui avaient reconquis et se disputaient une influence funeste sur les affaires de l’Etat. Le premier de ces deux corps, sous prétexte de défendre la religion , troublait sans cesse l’ordre public par des scènes de fanatisme atroces ou ridicules; le second, sous prétexte de sauvegarder les intérêts du peuple, ne savait que protéger les abus et s’opposer à toutes les réformes utiles que le pouvoir, cédant à la nécessité, tentait d’accomplir *. Alors , ce même pouvoir, faible parce qu’il

' Il suffira sans doute, pour justifier ces inculpations, de citer les faits suivants :

Les querelles suscitées par la bulle Unigenitus durèrent depuis la fin du règne de Louis XIV juSqu’en 1702. époque de la destruction des jésuites.

La folie de» rnnruitinm, qqi datait de 1727, n’avait pas cessé en 1799.

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était tout à la fois ignorant , égoïste et immoral , ne sortait d’embarras que par des transactions honteuses, et n’avait d’autre système que de vivre au jour le jour , rêvant un despotisme qu’il n’avait pas le courage de saisir. Plus tard , néanmoins, sa position devenant intolérable, il ose frapper un coup d’Etat et brise les Parlements (1771); mais cette mesure , qui n’est suivie d’aucune amélioration réelle , accroît l’irritation des esprits, sans rendre sa marche moins pénible et plus sûre. La tyrannie ne sert qu’à consolider le désordre, et à mettre plus en évidence les formes sous lesquelles il se manifeste de toutes parts. Dans les pays d’élection , absence eomplète de libertés provinciales; dans les pays d’ États. quelques membres du haut clergé, les possesseurs de fiefs, et des officiers municipaux qui ne sont pas élus par le tiers, ne composent qu’une représentation illusoire. Dans les uns comme dans les autres , les attributions des intendants sont mal déterminées et leur pouvoir presque discrétionnaire. Les charges municipales continuent de se vendre à prix d’argent , comme celles de la maison du roi et des princes, comme les offices de judicature , et comme les grades dans

1724. — Aggravation de l’édit de Nantes. — 1746. On comptait plus de deux cents protestants condamnés aux galères par le seul Parlement de Grenoble. — 1749. Billclt de confession exigés par l'archevêque de Paris. — 1752. I.e Parlement fait saisir le temporel de l’archevêque. — Le clergé déclare à I.ouis XV que sa dignité l’élève au-dessus du genre humain, mais qu’il doit baisser la tète devant les prélats. — 1755. Le Parlement fait brûler, par la main du bourreau, une instruction pastorale de l'archevèquc de Troves. — 1757. Peine de mort portée contre les auteurs d’écrits tendant à attaquer la religion, ou à troubler la tranquillité de l’Etat. — 1762. Exécution d’un pasteur protestant, et meurtre juridique de Calas, par arrêts du Parlement de Toulouse. — 1764. .Mandement de l'archevêque de Paris, brûlé par ordre du Parlement de la même ville. — 1765. Le clergé réclame l’inspection de la librairie. — 1766. Condamnation au supplice de la roue, du chevalier de La Harre, pour cause de sacrilège. — 1768. Colporteurs de livres défendus, marqués et envoyés aux galères.

Enfin, le clergé et le Parlement, depuis que Louis XV était sur le trùne , ne s’étaient jamais trouvés d’accord que pour faire la guerre à la pensée bonnp ou mauvaise', maintenir l'exécution de lois absurdes ou sanguinaires, et protester contre tout acte du pouvoir qui tendait à une répartition plus équitable des charges publiques.

• L 'Esprit des lois n'avait pas plus trouvé grâce devant le clergé que le Système de la nature.

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l’armée de terre et de mer. Dans plusieurs provinces , la servitude personnelle subsiste encore. La justice civile n’a toujours d’autre base que les coutumes et de gothiques ordonnances refondues par les légistes de Louis XIV; la justice criminelle porte toutes les traces de la plus épouvantable barbarie et des commissions spéciales, ou des tribunaux exceptionnels, peuvent décider de la fortune et de la vie des citoyens ; des lettres de cachet les enlever à leur famille , il leurs amis, à la société, ni sans information jugement. Cependant , au moyen des lettres d'abolition , les coupables privilégiés ou riches échappent à la vindicte des lois; et au moyen des lettres de répit, ils se dispensent de payer leurs dettes. Tous les services publics qui n'intéressent pas la cour sont en souffrance : les prisons et les hôpitaux offrent un spectacle hideux; les routes sont dans un perpétuel état de délabrement , et le peuple, en un mot, ne connaît l'action de l'autorité que par les vexations qu’elle le force de subir. Au sein de tant de misères , c’est dans les rangs des économistes qu’il faut chercher les plus dignes défenseurs de l’intérêt général , car Voltaire , à la tête des encyclopédistes, se riait plutôt de tous les abus qu’il ne cherchait sérieusement à les détruire \

Dans l'ordre économique, le chaos qu’avait signalé la voix courageuse de Boisguillebcrt et de Vauban, se maintenait toujours.

Le système de Laxv, après avoir imprimé à l’industrie et au commerce, une sorte de mouvement galvanique qui ne tarda pas à s’éteindre, n’avait laissé derrière lui, pour résultat réel, qu’une banqueroute monstrueuse, le bouleversement général des fortunes particulières, et dans tous les cœurs une surexci-

1 Lisez l'Ordonnance criminelle de It>70, cl surtout ses commentateurs.

* La légèreté de Voltaire, la versatilité de ses opinions, et sa monomanie irréligieuse, ne doivent pas faire oublier toutefois que, pendant le cours de sa longue carrière, il ne cessa de comliatlre pour la cause de la tolérance, c’est-à-dire d’être le défenseur infatigable de la liberté de l'esprit humain. En outre, sa philosophie ne doit pas se confondre avec celle de Diderot, de Itaynal, d’Helvétius et autres déclama leurs.

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talion de cupidité qu’on aurait tort de confondre avec le désir honnête de s’enrichir parle travail. S'il en sortit quelque encouragement à l'esprit de négoce, on le paya d'autant plus cher que le directeur de la Banque et de la Compagnie des Indes, plein de la théorie de la balance du commerce, avait accrédité en même temps toutes les idées de réglementation . de privilège et de monopole, qui en sont la conséquence.

Quoi qu i] en soit, treize contrôleurs-généraux, parmi lesquels plusieurs ne manquèrent ni de capacité, ni d’amour du bien, avaient succédé à Law, sans qu il eût été apporté d améliorations sérieuses daus l'assiette et la répartition de l’impôt, ni dans l’ensemble du régime économique qui depuis si longtemps entravait la prospérité de la France.

La taille, la capitation, et les vingtièmes (qui avaient remplacé le dixième), continuaient de peser, sur les villes et les campagnes, avec la même inégalité que dans le siècle précédent. Four soulager les dernières, accablées encore du fardeau de la diine, le cardinal de Fleury n'avait rien imaginé de mieux que de les soumettre à la révoltante oppression de la corvée '1737).

Les impôts indirects les plus productifs, tels que les aides, les droits de traite ou de douane, et les taxes sur la consommation du sel et du tabac, étaient toujours affermés à des traitants dont l’avidité tiscale n’avait pas de bornes, et ne subissait aucun frein, Seuls ils possédaient le secret du rapport de la matière imposable, et seuls ils étaient initiés à la connaissance précise des lois, arrêts et règlements sans nombre, relatifs à cette branche du revenu de l'État '. Le crédit que procure la richesse, et le perpétuel dén&ment du Trésor, leur assuraient dans le Conseil un appui qui couvrait toutes leurs exactions. Ils eu avaient profité même pour soustraire les délits de contrc-

1 Le Code de la ferme générale est immense et n’est recueilli nulle pari; en sorte que le particulier à qui un fait un procès ne peut ni connaître par lui-même la loi à laquelle il est assujetti, ni consulter qui que ce soit ; il faut qu’il s’en rapporte au commis, son adversaire et son persécuteur. (Hemontrancea de la Cvur de» aide/, 6 mai 1773.) — Voyex encore Economiste* financier* du XVIII* siècle.

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