‹ Œuvres de TurgotChapitre 9 sur 108 · I.XXXVI NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT · texte numérisé non relu

I.XXXVI NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT

du despotisme réglementaire. Paris les contraignait de fournir annuellement, à la coqroration de ses vitriers, une certaine quantité de verres à vitres, au taux d’un tarif que l’autorité déterminait. Rouen, si habile dans la science de l’organisation du travail, c’est-à-dire dans l’art de faire surpayer les produits aux consommateurs, avait imité cet exemple. Turgot décida que les verriers normands vendraient leurs verres où ils voudraient, à qui ils voudraient, et au prix qui leur en serait offert'.

L’art de polir l’acier ne pouvait devenir une industrie distincte, par suite des prétentions contradictoires de ceux qui mettaient cette matière en œuvre. Le ministre donna la liberté tout entière à chacune des communautés qui s’en disputaient un lambeau, en prononçant que toutes les professions qui travaillaient le fer ou l’acier auraient le droit de mettre la dernière main aux ouvrages qui ont ces métaux pour base*.

Certains ports avaient seuls le privilège de commercer avec nos colonies de l’Amérique; Turgot l’étendit à plusieurs autres, en attendant le moment opportun de l’abolir *. 11 consacra à l’amélioration des routes et de la navigation intérieure tous les fonds dont permettait de disposer l’état des finances. Les premières furent divisées en quatre classes, et leur largeur déterminée proportionnellement à l'importance industrielle des points du territoire qu' elles étaient appelées à desservir. La largeur des routes royales, fixée précédemment à 60 pieds, ftit réduite à 42, avantage immense pour l’fttat, qui voyait baisser les frais de construction et d’entretien, en même temps qu’il s’enrichissait de tout le produit des terrains rendus à l’agriculture*. D'Alembert, l’abbé Bossut et Condorcet, tous trois membres de l’Académie des sciences, eurent, sous le titre d’inspecteurs-généraux de la navigation intérieure, la mission

1 Déclaration du 12 janvier 1770, II, p. 2315. — On y lit que les vitriers de Rouen bénéficiaient de 100 pour 100 sur le prix de fabrication.

* Ait. du Cons. du 24 juin 1775; ibid., p. 227.

* Arr. du Cons. des 22déccmbre 1775 et 14 mars 1770, ibid., p. 231 et 340.— Arr. du Cons. dufifév. 1770; ibid., p. 405.

’ Arr. du Cons. du 6 février 1776 , ibid.. p. 465.

NOTICE HISTORIQUE SLR TURGOT. LXXXVII

d’étudier tous les projets tendant à en améliorer le système; et l’on établit, pour former des ingénieurs, une chaire d'hydrodynamique, qu’occupa le second de ces géomètres. Le perfectionnement des voies de transport, tant par terre que par eau, alors dans une situation déplorable, fut opéré par le retrait de tous les privilèges concédés soit au fermier-général des postes, soit à divers sous-entrepreneurs de voitures publiques. Le ministre résilia les baux de tous ces exploitants, chargea une commission de liquider l’indemnité qui pouvait leur être due, et le monopole de la circulation des personnes et des choses passa alors de leurs mains dans celles de l’État '. Cette mesure, qui n’avait qu’un caractère provisoire, car Turgot réservait toujours les principes, quand les circonstances le forçaient d’y déroger dans l’application, produisit tout à la fois une amélioration importante dans le service et une bonification annuelle de 1,500,000 livres dans le Trésor. Il n’en était pas, d’ailleurs, de plus pressante: jusqu’à cette époque il n’existait dans le royaume que deux diligences, celles de Lyon et de Lille, lourdes machines que leur construction et les règlements sur la matière astreignaient à ne pas excéder la vitesse de dix à onze lieues par jour, prescription à laquelle les entrepreneurs ne manquaient pas de se conformer avec exactitude. L’administration royale des messageries pourvut toutes les grandes routes de voitures nouvelles, plus légères et plus commodes, et ce sont ces voitures, menées en poste, que le public baptisa du nom de Turgotines '.

1 Arr. du Cons. des 7 août et H décembre 1775 , ibid., p. 424 et 428.

* Cette innovation, si favorable à l’intérêt public, contraria vil ement le clergé, par des raisons que nous laisserons exposer à l’un do ses membres : « Les entrepreneurs des anciens établissements, dit l’abbé Provart, étaient tenus de procurer aux voyageurs la faculté d’entendre la messe les jours où il est de précepte d’y assister : la réforme des voitures entraîna celle des chapelains ; et les voyageurs en Turgotines apprirent à se passer de messe, comme s’en passait Turgot. » (Louis Xf'I et let vertu s aux prises avec la perversité de son siècle.)

Les Turgotines provoquèrent encore celte colérique épigramme :

Ministre ivre d’orgueil, tranchant du souverain,

Toi qui, sans l’émouvoir, fais tant de misérables.

Puisse ta poste absurde aller un si grand traiu, yti'elle le mène à tous les diables !

lxxxviii* NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT.

Le rétablissement des finances s’alliait à ces opérations et à une foule d’autres, toutes très-utiles, qu’il faudrait un volume pour rapporter 1 .

Il résulte des comptes dressés par Turgot, qu’au 1" janvier 1775 la situation du Trésor se résumait par les termes suivants :

Le revenu de l’État s’élevait à 377 millions; mais, déduction faitedes rentes perpétuelles et viagères, des dépenses de la maison du roi et des princes, et de diverses autres charges, il ne restait de libre que la somme de 213 millions pour les services publics, qui s’élevaient à celle de 235. 11 y avait donc un déficit de 22 millions. En outre, les anticipations, c’est-à-dire les avances faites par les financière sur le produit des exercices postérieurs, constituaient un découvert de 78 millions, et un autre, qui montait à 235 millions, était représenté par la dette exigible , qu’on appelle aujourd’hui dette flottante *. Voilà l’héritage, qu’ après une série de banqueroutes infâmes, l’abbé Terray laissait à son successeur. Entre le caractère et les mœurs de ces deux hommes, il existait un abîme; il y en eut un également entre l’esprit de leur administration*. Terray, qu’il faut juger par ses actes, et non par ses rapports officiels ou par les éloges qu’il a reçus de plusieurs écrivains, n'avait montré, dans la gestion de la fortune publique, que le savoir-faire d’un traitant et l’audace d’un misérable , que Maupeou ne craignait pas de blesser en lui adressant ces paroles : * L'abbé , le contrôle-général est vacant; c’est une bonne place où il y a de C argent à gagner : je veux t’en faire pourvoir. » De plus, sa

1 I,es déclarations, édits, arrêts du Conseil, publiés pendant les vingt mois du ministère de Turgot, comprennent plus de 320 pages de la nouvelle édition de ses œuvres.

* Dupont de Nemours. — Anquetil-Duperron, Collection des Compta- Rendue, de 1758 41787.

s Ce contraste si tranché entre Turgot et Terray se reproduisait même dans l’ordre physique. « Une figure sombre, repoussante, dit Monlyon, signalait la dureté de l’ùmc et l’insensiliililé de l'abbé Terray. I.a ligure de Turgot était belle, majestueuse ; elle avait quelque chose de cette dignité remarquable dans les têtes antiques. » ( Particularités et Observations sur tes ministres des finances.) — Voyez page 376 de ce volume.

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