‹ Œuvres de TurgotChapitre 10 sur 108 · LXXX1X · texte numérisé non relu

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science financière, simple combinaison du vol avec les absurdes pratiques de la vieille fiscalité n’avait abouti, et cela sans réclamation sérieuse de sa paît, qu’à épuiser les ressources des contribuables pour accroître les prodigalités de la favorite et les profusions des courtisans. Mais celle de Turgot, qui avait la justice et la raison pour bases, procéda d’une autre manière, et marcha vers un autre but.

Respecter les engagements légitimes contractés par l’État, les acquitter dans la proportion des ressources du Trésor, accroître celles-ci par un meilleur système d’administration , soumettre au régime d’une économie sévère les dépenses de la cour et du gouvernement, éteindre les anticipations et la dette exigible pour échapper à la dépendance ruineuse des financiers; entin délivrer l'industrie d’une foule de taxes très-vexatoires et sans importance réelle pour le fisc, tel fut le plan du nouveau contrôleur-général. Son application lui permitde porter à près de 67 millions les recettes extraordinaires de l’année courante, de rembourser 15 millions sur la dette exigible, 28 sur les anticipations, et de gagner l’exercice 1776 avec un déficit qui était tombé au-dessous de 15 millions. Il est vrai que, dans les recettes ci-dessus, entrait un encaisse de 19 millions trouvé dans le Trésor, et une contribution de 16 millions fournie par le clergé; mais le surplus était le résultat d’augmentations normales obtenues dans la recette, de diminutions effectuées dans la dépense, et de traités plus avantageux faits avec les fermiers ou les régisseurs de l’impôt. Au nombre des opérations de cette dernière espèce, l’on doit citer la réforme de la régie des hypothèques, la cassation du bail des domaines et celle du bail des poudres.

L’abbé Terray avait accepté de la régie des hypothèques, établissement dont il était l’auteur, des conditions fort dures pour l’État. Pour une avance de 8 millions, cette régie tou-

1 Terray multiplia les maîtrises, et avait même conçu le projet de les rendre héréditaires. L’édit fut signé en 1771, mais on en abandonna l’exécution. Ou peut voir, dans {'Histoire financière de la France, par M. Badly, une juste appréciation du ministère de l'abbé.

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chait, sans compter scs remises sur le montant des droits, 1 2 p. 100 d'intérêt annuel. Et quoique l’avance fût remboursable

par portions successives et à des époques déterminées, l'intérêt ne décroissait pas à mesure que s’avançait la libération de l'État ; de telle sorte qu’on a calculé qu'il dev ait arriver un moment où les régisseurs eussent tiré 96 p. 100 d’intérêt de leurs capitaux. Turgot rompit ce marché, institua une régie nouvelle, augmenta son travail, en obtint un fonds d’avance de 1 2 millions, et le paya sur un pied moins exorbitant.

Le bail du domaine réel , passé aussi sous le ministère de Terray, était encore plus scandaleux. Les fermiers avaient obtenu, pour l'espace de trente ans, au prix de 1,564,600 livres, payables chaque année par avance à partir du 1er octobre 1774, 1“ la jouissance de terres précédemment louées 1,116,1 64 livres, par baux particuliers (pii expiraient au mois de décembre de la même année 1774; 2" celle de toutes les terres vaines et vagues, à défricher ou à dessécher, dont l'État pourrait être propriétaire; 3° enfin la faculté de rentrer dans tous les domaines qui seraient reconnus appartenir au gouvernement. Par celte dernière clause , l’ex-eontrêleur-général avait concédé un droit dont il ne connaissait même pas l’étendue; et l’on peut juger des bénéüces que leur ensemble aurait procurés aux traitants, par ce seul fait que, dès l'année 1775, les sous-baux de six ou de neuf ans, des terres dont il s’agit, égalèrent le prix total qu’ils en avaient donné. Turgot cassa encore le bail du domaine, organisa une régie pour neuf ans, et en obtint six millions d'avances, à des conditions aussi bonnes que celles stipulées avec la régie des hypothèques.

Le bail des poudres et salpêtres, renouvelé également sous l’administration de Terray, n'était pas moins onéreux à l’État que le précédent. La seule condition imposée à la compagnie qui jouissait du monopole de la fabrication et de la vente de ces matières, consistait à fournir chaque année un million pesant de livres de poudre aux arsenaux de la guerre et de la marine. Les fermiers livrant cette poudre à l’État sur le pied de six sous la livre, tandis que le prix de revient s’élevait pour

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eux au double , le gouvernement, semblait par là réaliser un

bénéfice annuel de 100,000 écus. Mais ce n'était qu’eu apparence et non en réalité. D’abord, en temps de paix, F Etat ne consommait pus plus de f>00 milliers de poudre, et en temps de guerre la compagnie n’était pas tenue de lui fournir plus que la quantité déterminée par le bail. Dan» le dernier cas, il s'approvisionnait où et de la manière qu’il pouvait; et dans le second il laissait la compagnie bénéficier de 150,000 livres, ou de la moitié de la redevance due au Trésor. Ce monopole singulier s'aggravait par un autre abus. Quoique l’art d’établir des nitrières artificielles ne fût pas ignoré dans plusieurs Etals de l’Europe, en France le gouvernement eu était oncore, pour obtenir le salpêtre, aux méthodes en usage du temps de François I". On ne savait que démolir les vieux édifices ou faire des fouilles, et lessiver les décombres ou les terres, pour en extraire les substances imprégnées de cette matière. Or, l’administration s’étant réservé le privilège d’opérer cette besogne, avait stipulé que la ferme des poudres lui achèterait le salpêtre sur le pied de sept sous la livre, c’est-à-dire à un prix insuffisant pour rémunérer le travail des ouvriers qu’elle employait. De là, la nécessité d’accorder aux salpètriers un supplément de salaire, qui n'absorbait pas moins de 50 à 00,000 livres par année, et des privilèges qui étaient aussi onéreux que vcxaloircs pour la niasse defc citoyens1. Enfin, b* Trésor payait à la compagnie un abonnement annuel de i",000 livres pour rjsques de sauts de moulins, la garantissait contre tous les événements de force majeure, et supportait, année commune, pour 10,000 livres de. dépenses accidentelles. Par suite do toutes ces circonstances, le bail apparent de 100,000 éçus descendait donc au chiffre définitif de 55 à (13,000 livres. Si ce monopole n'assurait pas la défense de l’Etat , en revanche il procurait à la compagnie, dit Dupont de Nemours, 30 p. 100 d’intérêt de son capital évalué à 4 millions. Turgot cassa encore le bail des poudres, remplaça la ferme par une régie, mit

1 Dupont de Nemours évalue à 000,000 liv. le dommage matériel que la nation en

eprouvail.

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à sa tête Lavoisier, le [dus grand chimiste de l’époque, et procura par cette innovation, sans parler de tous les autres avantages qu’elle présentait, un revenu de 8 à 900,000 livres au gouvernement. En même temps, il envoyait des savants dans les Indes pour étudier les causes de la formation et de l’abondance du salpêtre dans ces contrées; il faisait traduire et publier les méthodes sur l’art d’établir des nitrières artificielles, et chargeait l’Académie des sciences de décerner un prix de 4,000 livres au Mémoire où l’on aurait traité le mieux : Des moyens les plus prompts et les plus économiques d’accroître la production du salpêtre, et des moyens surtout de se dispenser des recherches que tes salpêlriers ont le droit de faire dans les maisons des particuliers, droit dont l’arrêt du Conseil sur la matière déterminait l’époque de révocation '.

Depuis dix ans, les frais de banque, de négociation des papiers de crédit, de commissions pour les marchés, coûtaient, année moyenne, près de neuf millions à l’État. Le ministre les réduisit au tiers, en posant pour principe que, sauf empêchement absolu, toutes les dépenses devaient se faire au comptant. Le banquier de la cour lui parut un intermédiaire fort inutile, et il le supprima.

Les officiers de finances pullulaient depuis la fondation de la monarchie pour ainsi dire, parce qu’une fiscalité inepte trouvait bons tous les moyens d’amener quelque argent dans le Trésor *. Il y avait par élection, bailliage, viguerie, ou autres divisions territoriales, trois ou quatre receveurs dessilles, lesquels exerçaient alternativement leurs fonctions. Ils touchaient des remises sur le produit de l’impôt, et, sous le nom de gages, l’intérêt du capital versé [tour l’acquisition de leurs offices. Turgot, qui procédait avec autant de modération que de sagesse, déclara que le décès ou la démission des titulaires d’un même emploi entraînerait l’extinction de leurs charges,

1 Voyez tome II, p. 418 et suiv.

1 C’est ectte même fiscalité qui a, de nos jours, par la loi de finances du 28 avril 181(5, reconstitue la vénalité des offices au profit des avocatsà la Cour de cassation, notaires, avoués, greffiers, huissiers, agents de change, courtiers et commissairespriseurs.

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et qu’il ne serait eonservé qu’un seul office par arrondissement. Le remboursement des charges supprimées devant avoir lieu par les titulaires restés en exercice, et le retrait des gages étant prononcé, cette mesure ne causait aucun embarras à l’Êtat, qui y gagnait l'intérêt d’un capital considérable, et aucun tort aux percepteurs de l’impôt, indemnises du supplément de finance qu’on exigeait d’eux, par la jouissance totale des remises dont, précédemment, le partage s’opérait entre eux et leurs collègues. En outre, il n v avait qu’avantage pour l'administration d’avoir, tout en effectuant une économie importante, des agents en. plus petit nombre et mieux payés.

1) existait un receveur spécial de la capitation de la cour. Turgot pensa que la maehine financière n’avait pas non plus besoin de ce rouage inutile, et qu’il était plus simple de faire, retenir la capitation des princes, ducs, maréchaux, officiers de la couronne, etc. , par les trésoriers qui soldaient leurs traitements. IJ hésita d’autant moins à détruire cet emploi, que les rôles de celui qui l’exerçait présentaient un arriéré remontant jusqu’à 17671. Ce n’était pas contre ces nobles personnages qu’on avait imaginé la loi des contraintes solidaires!

Àu milieu de ces utiles réformes, dont nous abrégeons le détail, Turgot accélérait le payement des rentes et des pensions, suspendu depuis trois ou quatre ans. Il ordonnançait, sur les dernières, deux années à la fois de celles qui n’excédaient pas lq somme de 400 livres. En réduisant les pensions , Tcrray avait ménagé les faibles à la vérité, mais il avait frappé ses coups les plus rudes sur les moyennes et respecté les fortes. Celui-ci redoutait les clameurs de la multitude et la haine des grands; celui-là ne craignait que de manquer à l’humanité et à la justice5.

I Arr. du Com. du 50 décembre 1778, U, p. 3S7.

* Dans son court passage an ministère de la marine, Turgot s’était empressé de faire payer aux ouvriers du port de Brest un arriéré de salaires, qui leur était dû depuis dix-huit mois.

II avait aussi proposé au roi d’imiter la munificence de Louis XIV envers les savants étrangers, et d’accorder une gratification de 8,000 livres à l’illustre Euler,

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Beaucoup de particuliers , créanciers légitimes de l’État, avaient vu périr leurs droits par l'impossibilité de satisfaire, {tour les établir, à des prescriptions obscures et nombreuses, exigées par une loi de 176i. Le ministre simplifia les formes, et leur donna six mois pour se relever de la déchéance.

Dix millions de lettres de change, dues aux colonies, n’étaient pas soldés depuis cinq ans. Un à-compte de 1,500,000 livres fut donné d'abord, et un fonds annuel d’un million fait pour le payement du reste, avec la faculté aux porteurs de convertir leurs titres en rentes sur l’État à quatre pour cent,

A l’aspect de la bonne foi rappeléo dans le Trésor, dont elle était bannie depuis des siècles, le crédit se ranima avec tant de promptitude, que Turgot était à la veille, lorsqu’il sortit du ministère, de contracter un emprunt de 60 millions, à moins de 5 p. 100, avec les capitalistes hollandais qui, lors de sa retraite, se gardèrent bien de livrer leur argent à ses successeurs.

Tant d’actes inspirés par le zèle le plus pur pour le bien public, et accomplis dans le cours de la seidc année 1775, l’avaient été nonobstant les soins spéciaux que réclamait une épizootie terrible, sévissant sur les provinces méridionalcsde la France; nonobstant de cruelles attaques de goutte qui retinrent le contrôleur-général plusieurs mois dans son lit, et nonobstant encore d’autres graves circonstances, dont il nous reste à parler.

En arrivant au pouvoir, Turgot n’avait pas d’ennemis; mais dès qu’on fut certain qu’il entendait gouverner dans l'intérêt général, ils surgirent de toutes parts nombreux et puissants. Maurepas, qui n’avait pas tardé à reconnaître qu’un tel homme dominerait nécessairement le monarque par l’ascendant de l’intelligence et de la vertu, fut le premier qui conspira sa ruine. Pendant qu’il préparait dans l’ombre la chute de son collègue, la haine, sourde encore, de tous les autres ennemis du bien public, attendait avec une impatience, que la fortune sembla prendre à cœur de satisfaire, l’occasion de se manifester.

comme récompense de l’ouvrage publié par celui-ci sur la construction et la manœuvre des vaisseaux.

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Dès le 20 avril 1775, des troubles, dont la cherté des grains était le prétexte, éclatèrent à Dijon. La récolte de 1774 avait été médiocre; mais la disette n’était nulle part, et tous les historiens témoignent qu’on avait souvent vu le pain plus cher sans que l’ordre public fût troublé. La ville, cependant, faillit être le théâtre de scènes sanglantes. Les paysans, après avoir démoli le moulin d’un propriétaire qu’ils accusaient de monopole, vinrent briser les meubles d’un conseiller de l’ex- Parlement Maupeou, qui passait à leurs yeux pour un accapareur. Des paroles insolentes 1 du commandant militaire portèrent l’exaspération à son comble, et le calme ne put être rétabli que par l’intervention de l’évêque.

Apaisée en Bourgogne, l’émeute reparut tout à coup aux portes de la capitale avec un caractère plus grave. Cette fois, sa marche était disciplinée, et ses actes d’une telle nature, qu’on peut en induire un plan de dévastation conçu pour affamer la principale ville du royaume.

De Pontoise, foyer de l’insurrection, partent, le 1" mai, des brigands qui se répandent dans toutes les campagne environnantes. Ils soulèvent le peuple avec les mots de disette et de monopole; ils l’entraînent sur les marchés, l’excitent à se faire livrer les grains au-dessous de leur valeur, en taxent eux-mêmes le prix à l’aide de faux arrêts du Conseil; ils ont de l’or et de l’argent, et tan têt achètent, tantôt prennent de force les subsistances, mais toujours pour les détruire. Ils brûlent des granges, incendient des fermes entières, coulent à fond des bateaux de blé, et interceptent les arrivages par la basse Seine et l’Oise; enfin, ils annoncent hautement qu’ils vont aller à Versailles, et de Versailles marcher sur Paris*.

Le lendemain 2, en effet, les insurgés arrivèrent à Versailles, y mirent les farines au pillage et demandèrent qu’on

1 La Tour-du-Pin dit, aux paysans soulevés, ii' a lier brouter l'herbe qui commentait à paraître. (Soulnvie, Mém . hitl. et polit. <lu régne de Louis XVI, II, p. 290.)

* Voyez Condorcet, Dupont de Nemours, Soulavie, Desodoarts, Histoire de Louis XFI, et Y Instruction , de Turgot, à tous les curés du royaume , U, page 192.

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baissât le prix du pain. On ferma en toute hâte les grilles du château, et l'effroi fut tel qu’on délibéra si l’on ne ferait pas partir le roi pour Chambord. Donnant alors le premier exemple de cette faiblesse qui devait plus tard lui être si fatale, Louis XVI ne voulut pas qu’on employât la force contre ces brigands, et commanda à la police de taxer le pain à deux sous la livre. Celte mesure rétablit la tranquillité dans Versailles ; mais les agitateurs se portèrent, dès la nuit môme, sur Paris, et y entrèrent le 3, à sept heures du matin.

« Quoiqu’on eût mis sur pied le guet , les gardes-françaises, les gardes-suisses , les mousquetaires et autres divisions de la maison du roi en état de service, ils entrèrent par diverses portes, à la même heure, pillant les boulangers sans exception'. » Ces scènes étranges, où l’on entendait des misérables vociférer sur la cherté du pain, pendant qu’ils le jetaient dans la boue, cessèrent plutôt par la lassitude des acteurs que par la répression de l’autorité. Elles ne semblaient pas déplaire au Parlement, au lieutenant de police, ainsi qu’à d’autres personnages considérables*, et la troupe était encore paralysée parles ordres du roi qui défendaient de tirer sur les bandits. Cependant, le désordre avait cessé vers onze heures, et le maréchal de Biron, en s’emparant alors des carrefours et d’autres points importants de la ville, déjouait à l’avance toute tentative ayant pour but de le renouveler. A une heure, les Parisiens quittèrent leurs maisons pour chercher l’émeute, mais ils ne la rencontrèrent plus nulle part. Maurejtas se montra le soir à l’Opéra; et, quelques jours après, les marchandes de modes inventèrent des bonnets à la révolte.

Turgot ne prit pas cette affaire avec autant de légèreté. Tout porte à croire qu’il avait, sur la nature de la sédition, des renseignements qui sont restés inconnus, et il s’agissait d’as-

(’) Soulavie, ibid., p.293. — On sait que cet écrivain ne peut être accusé de partialité envers Turgot.

(*) Turgot à Paris écrivait au roi, (le 2 mai) que l’intendant, loin de pacifier les trouilles, les animait. Saint-Sauveur, l’ami de Turgot et de la liberté du commerce, ajoutait que Lenoir et Sartlqe préparaieut, pour le 3, des troubles à Paris. ( Soulaije, ibid-, P- 291,)

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surer la subsistance de la capitale. Ses mesures furent aussi énergiques que la conduite du roi avait été faible.

Le jour de l’émeute, le Parlement avait fait afficher dans Paris un arrêté qui défendait les attroupements, mais qui portait que le roi serait supplié de diminuer le prix du pain. Le ministre chargea aussitôt l’autorité militaire de placarder cet arrêté d’une ordonnance qui interdisait d’exiger le pain au-dessous du cours. Toutes les boutiques de boulangers furent protégées par des factionnaires, et un négociant, nommé Planter, reçut sur-le-champ 50,000 livres pour la valeur d’un bateau de blé dont les séditieux avaient jeté le chargement à la rivière.

Le lieutenant de police Lenoir, qui avait pactisé avec l'émeute, fut destitué dans la nuit même du 3 mai, et remplacé le lendemain par l’économiste Albert.

Le Parlement voulait connaître des troubles ; Turgot le fit mander à Versailles, et le força, dans un lit de. justice tenu le 5, d’enregistrer une proclamation du roi, qui attribuait la répression de la révolte, conformément aux lois en vigueur, à la juridiction prévôtale.

En même temps, soutenu par Malesherbes* et le vieux maréchal du Muy, il obtenait de Louis XVI un blanc-seing qui plaçait l’autorité militaire sous ses ordres et lui permettait de porter les derniers coups à l’émeute. Une armée de 25,000 hommes, à la tête de laquelle était le maréchal de Biron, poursuivit les fuyards dans tous les sens, et resta campée le long de la Seine, de l’Oise, de la Marne et de l’Aisne, jusqu’à ce que les arrivages de grains eussent repris leur coure ordinaire, et que la tranquillité publique fût entièrement rétablie*.

Le mouvement insurrectionnel du 3 mai, qui avait éclaté le

1 Malesherbes avait, depuis le mois de juillet 1775, remplacé le ducdeLa Vrilliire au département de la maison du roi.

* Aux détails qui précédent, sur cette sédition qu’on appela la guerre des farinée, Soulavie ajoute les suivants : < Les troupes du roi allant délivrer, sur le chemin de Versailles, deux mousquetaires arrêtés par les mutins, il y eut un combat à coups de fusil d’un cAté, et de l’autre de pierres, où vingt-trois paysans attroupés furent tués. On trouva un révolutionnaire ayant un cordon bleu, qui

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même jour à Amiens, à Auxerre et à Lille, donna, contre l'administration de Turgot, le signal d’attaques qui devinrent graduellement plus violentes et plus nombreuses. Alors commencèrent les calomnies intéressées de tous ceux qui n’avaientpas reçu du ministre les faveurs qu’ils espéraient en obtenir, et de tous ceux dont la position avait été dérangée par la réforme des abus, ou qui redoutaient un pareil sort.

On reprocha au contrôleur-général d'avoir produit la famine qui n’existait pas, en permettant la sortie des blés du royaume par l’arrêt du 13 septembre 1774, quoique cet arrêt n’eût autorisé que la libre circulation il l'intérieur. Mais l’on se garda bien de dire que, sachant plier ses principes à la nécessité des circonstances, il y avait dérogé jusqu’au point d’accorder des primes à l’importation'. On dissimula encore qu’il n’avait rien négligé pour que les cla.sses pauvres se ressentissent le moins possible de la cherté des subsistances, en organisant des ateliers de charité dans les villes et dans les campagnes, et en multipliant partout les travaux publies en raison des ressources de l’État et des provinces. La justice prévôtale avait fait pendre deux individus, inculpés d’avoir joué un grand rôle dans le soulèvement du 3 mai. Les mêmes hommes qui ne trouvaient pas le supplice de la roue trop dur pour les délits de contrebande, affectèrent une sensibilité extrême sur le sort de ces coupables, et imputèrent à Turgot de verser le sang humain pour le triomphe de ses doctrines. On porta jusqu’aux

motionnait le peuple des campagnes, étendu sur le carreau. » ( Tome II, page 295 de l’ouvrage cité. )

L’histoire du cordon bleu ne nous parait ni vraie, ni vraisemblable.

Les Parisiens ne purent, à propos de ces événements, se refuser contra Biron et Turgot, l’épigramme suivante :

Biron, tes glorieux travaux,

En dépit des cabales,

Te font passer pour un héros.

Sous tes piliers des balles.

De rue en rue, au petit trot.

Tu chasses la famine;

Général digne de Turgot,

Tu n’es qu'un Jean-Farine.

• Arr. du Cont. du 25 avril 1775, II, p. 185.

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nues le livre pompeusement ridicule que Necker venait de publier sur la Législation des grains , et le marquis de Pezai, militaire, poëtc, et surtout intrigant, qui devait frayer plus tard au banquier genevois le chemin du contrôle-général, dirigea dès lors une guerre de pamphlets et de caricatures contre les économistes. Mais Voltaire les vengea, et Turgot principalement, d’une manière éclatante par le pamphlet intitulé : Diatribe A l’auteur des éphémérides du citoyen.

Peu de temps après, une autre circonstance, la cérémonie du sacre, vint accroître le mauvais vouloir du clergé contre Turgot. Le ministre, en administrateur économe, désirait que le sacre se fit à Paris; de plus, comme philosophe, et l’on pourrait môme dire comme chrétien, il demandait, d’accord avec Malesherbes, que le roi ne prononçât pas la formule abominable d’exterminer les hérétiques, et qu’à celle de ne jamais faire grâce aux duellistes, il substituât la promesse d’employer tous les moyens qui dépendraient de l’autorité royale pour abolir un préjugé barbare. Mais les évêques, qui n’avaient pas moins d’amour pour les vieilles coutumes que d’horreur pour la tolérance, et qui, dans les remontrances périodiques qu’ils portaient au pied du trône, ne cessaient d’exciter le prince à persécuter les protestants1, s’indignèrent d’une pareille innovation.

(’) L’année même du «acre, l’Assemblée disait à Louis XVI :

c Nous vous en conjurons, Sire, ne différez pns d’ûter à l'erreur l’espoir d’avoir parmi nous des temples et des autels ; achevez l'ouvrage que /.oui* le Grand avait entrepris, et que Louis le Bien Aimé a continué. Il vous est réservé de porter ce dernier coup au calvinisme dans vos États. Ordonnez qu’on dissipe les assemblées schismatiques des protestants : excluez les sectaires, sans distinction, «le toutes les branches de l'administration publique. Votre Majesté assurera ainsi parmi ses sujets l’unitédu Culte catholique. > ( Remontrance» du 24 septembre 1775.)

On lit encore dans les mêmes remontrances : Qu’on vous dise, Sire, pourquoi des unions que toutes les lois civiles et catholiques repoussent, sont impunément contractées au prêche sous la foi du mariage ; d’où vient que, contre la volonté du prince, on ravit tous les jours aux ministres de notre sainte religion de tendres enfants, pour les présenter aux maitres de l’erreur, qui leur font sucer tranquillement son poison avec le lait ? •

Ainai, le clergé regrettait officiellement que le progrè* tic la morale publique eût toit tomber en désuétude une législation qui condamnait les protestants à vivre en concubinage, ou à abjurer leurs croyances, puisque, la loi ne considérant à celte époque le mariage que comme un sacrement, il dépendait de l’Église seule de lé*

c NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT.

Turgot, l’homme de son sièele qui était le plus pénétré de l'importance des idées religieuses, fut accusé de conspirer la ruine delà religion, parce que son respect pour elle l’empêchait de consentir à ce qu’elle fût un instrument entre les mains de la politique. Maurepas, qui n’y voyait pas autre chose, se ligua avec le clergé, et persuada à Louis XVI, chez qui une foi sincère repoussait l'hypocrisie, et n’excluait pas les lumières d une conscience droite, que la tranquillité de l’État exigeait qu’on ne changeât rien aux serments du sacre. On dit qu’à Reims, ce prince faible et consciencieux remplaça, par des paroles inintelligibles, les formules que le clergé avait réussi à maintenir. Turgot, après l’accomplissement de la cérémonie, lui adressa un Mémoire, dans lequel il prouve au monarque que ses convictions religieuses lui font un devoir impérieux de ne pas tenir pour valides des engagements injustes1.

Les réformes que Turgot accomplit postérieurement, les projets insensés que des ennemis ou des rêveurs enthousiastes lui prêtèrent, accrurent le nombre des adversaires de son administration dans une proportion si considérable, que, dès la fin de 1775, on pouvait déjà conjecturer que le vertueux ministre ne resterait pas longtemps au pouvoir. L’année 1776 devait voir la lutte de l’intérêt privé contre l’intérêt général s’élever à son apogée; mais elle devait voir aussi le dernier principe ne conserver, pour ainsi dire, qu’un seul défenseur, et un prince qui voulait sincèrement le bonheur du peuple, sacrifier aux clameurs de l’égoïsme le seul homme qui fût capable de raffermir son autorité chancelante.

Turgot, qui considérait l’inégalité des conditions comme un fait nécessaire, qui trouvait normal le partage des hommes en propriétaires, en capitalistes et en simples travailleurs, mais qui professait également que « la morale regarde tous les hommes

gitimer l’union des hérétiques. En outre, pour exprimer des doléances si peu conformes au véritable esprit du christianisme, il avait choisi deux hommes qui croyaient A peine en Dieu , I.oménie de Brienne, archevêque de Toulouse, et l’abbé de Talleyrand-Péripord que, par une autre singularité, nous devions voir mourir avec le titre.de membre de l’Académie des Sciences morales et politique/.

' Voyez tome II, page *9î.

NOTICE HISTORIQUE SI R TURGOT. ci

du même œil. quelle reconnaît dans tous un droit égal au bonheur' », tirait de cette dernière opinion la conséquence, que l’inégalité n’est rationnelle qu’autant qu’elle dérive uniquement de la nature des choses. De là, sa haine pour les privilèges, les monopoles et toutes les institutions, en un mot, qui tendent à distribuer la richesse d’une manière artificielle, et à déshériter la moralité, l’intelligence, le travail, du droit de l’acquérir. De là, son insistance sur le grand principe de la liberté industrielle et commerciale, qu’il réclamait plus encore au nom de la justice qu’au nom de l’économie politique. Delà, en un mot, son amour profond de l’égalité civile, que tous ses actes eurent pour but d’établir. De là, enfin, les mémorables édits pour l'abolition de la corvée, la suppression des jurandes, la libre circulation des vins, et plusieurs autres encore, derniers efforts d’un ministère qui préparait, dans l’avenir, la complète émancipation du travail.

Turgot commença cette difficile entreprise dès le mois de janvier 1776, en soumettant au roi un Mémoire où il lui proposait 1 0 l’abolition de la corvée, 2° celle des droits existant à Paris sur les grains, farines, et autres denrées de nécessité première pour le peuple; 3° celle des offices sur les quais, halles et ports delà môme ville; 4° celle des jurandes; 5° celle de la caisse de Poissy, et 6“ enfin, une modification dans la forme des droits imposés sur les suifs ’. Ce Mémoire, accompagné du texte des édits, qui l’étaient eux-mêmes de préambules où le législateur parle pour la première fois aux hommes un langage digne d’eux et de lui-même, fut mis sous les yeux du Conseil. On ne sait pas, d’une manière bien précise, l’impression qu'en éprouvèrent les collègues du contrôleur-général ; mais on peut la préjuger par l’esprit des observations auxquelles Miroménil se livra sur la loi relative à la suppression de la corvée.

1 Deuxième lettre tur la tolérance, II, p. 680.

’ Les édits concernant les grains et les «(lices opéraient dans la capitale une réforme du genre de celles qui avaient eu lieu à Rouen et dans les autres villes. On comptait à Paris 3,200 chargeurs, déchargeurs, rouleurs, etc., de grains, que la dernière mesure supprimait.

i. si

eu NOTICE HISTORIQUE SUR TURGOT

Entre autres choses non moins singulières, le ministre de la justice disait :

<« Le projet assujettit à l’imposition pour le remplacement des corvées tous les propriétaires de biens-fonds et de droits réels, privilégiés et non privilégiés. 11 veut que la répartition en soit faite en proportion de l’étendue et de la valeur des fonds. — J’observerai qu’il peut être dangereux de détruire absolument tous ces privilèges. Je ne parle pas de ceux qui sont attachés à certains offices, que je ne regarde que comme des abus acquis à prix d’argent, que comme de véritables privilèges; mais je ne puis me refuser à dire qu’en Franco le privilège de la noblesse doit être respecté, et qu’il est, je crois, de l’intérêt du roi de le maintenir. »

A quoi Turgot répondait :

« Qu’est-ce que l'impôt? Est-ce une charge imposée par la force à la faiblesse? Cette idée serait analogue il celle d’un gouvernement fondé uniquement sur le droit de conquête. Alors le prince serait regardé comme l’ennemi commun de la société; les plus forts s’en défendraient comme ils pourraient, les plus faibles se laisseraient écraser. Alors il serait tout simple que les riches et les puissants fissent retomber toute la charge sur les faibles et les pauvres, et fussent très-jaloux de ce privilège. — Ce n’est pas l’idée qu’on se fait d’un gouvernemen paternel, fonde sur une constitution nationale où le monarque est élevé au-dessus de tous pour le bonheur de tous Les dépenses du gouvernement ayant pour objet l’in-

térêt de tous, tous doivent y contribuer; et plus on jouit des avantages de la société, plus on doit se tenir honoré d’en partager les charges. Il est difficile que, sous ce point de vue, le privilège pécuniaire de la noblesse paraisse juste '. »

Malgré les observations de M. de Miroménil, qu’il faut lire d’un bout à l’autre pour avoir la mesure de l’impudeur que les intérêts privés les plus contraires à la justice apportent dans leur défense, le roi approuva, le <5 février, les édits préparés

' Observation* du garde de* sceaux et cunlre-obsertations de Turgot, sur la suppression de la corve'e, tome 11, pages 269 et 270.

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par Turgot. Mais il restait à les faire adopter par le Parlement. Après un mois de négociations infructueuses, où Louis XVI eut à essuyer, de la part de ce corps, des remontrances qui lui firent dire : « Il n’y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple », il fallut se résoudre à tenir un lit de justice '.

On assure que le Parlement avait inséré cette phrase dans ses remontrances : « Le peuple de France est taillable et corvéable à volonté. C’est une partie de la constitution, que le roi est dans l’impuissance de changer'. » Le langage de ce corps ne fut pas aussi maladroit dans la séance royale indiquée pour le 12 mars, et à laquelle assistèrent les princes du sang, tous les pairs laïques et ecclésiastiques, et les grands officiers de la couronne. La cour protesta, au contraire, de son amour du bien public, de sa sollicitude pour le bonheur du peuple; mais la théorie constitutionnelle et financière qu’on lui attribue n’en perça pas moins, à chaque instant, dans les paroles de l’avocat-général Séguier, son interprète; et l’on peut dire que tout ce que la doctrine perdit en brutalité dans la bouche du magistrat-littérateur ’, elle le regagna largement en ridicule.

Turgot proposait de substituer à la corvée une contribution territoriale, dont le maximum ne devait pas excéder dix millions. Il avait consenti, pour ne pas se faire, suivant son expression, deux querelles à la fois, à en affranchir les biens du clergé ; et le préambule de la loi, en flétrissant un abus dont l’origine était récente, développait tous les avantages que l’État gagnerait à sa disparition.

A tout cela, savez-vous ce que répond l’avocat-général? « Que cette contribution confondra la noblesse, qui est le plus ferme appui du trône, et le clergé, ministre sacré des autels,

1 Les magistrats n'enregistrèrent librement, le 9 février 1776, que la loi qui supprimait la Caiste de Poieyy. Leur résistance à l’égard des autres était encouragée par le prince de Conti, Immine violent et sans mœurs, que Turgot réputait le principal provocateur de la sédition de 177.7.

* Nous ne connaissons pas le texte des remontrances ; mais Soulavie , qui ne ménage ni le clergé, ni la noblesse, ni les encyclopédistes, ni les économistes, ni les parlements, n’allègue pas que ce dernier corps ait professé l’égoïsme d’une façon aussi brutale.

* M. Séguier était membre de l’Académie française.

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avec le reste du peuple, qui n’a droit de se plaindre de la corvée que parce que chaque jour doit lui rapporter le fruit de son travail, pour sa nourriture et celle de ses enfants. »

Puisque le peuple a le droit de se procurer sa subsistance de chaque jour par le travail, on croira, sans doute, que l’orateur parlementaire va conclure à l'adoption de l’édit abolitif de la corvée ? — Nullement. — II objecte que, les chemins étant d’une utilité générale, tous les sujets du roi doivent y contribuer également, les uns avec de l'argent, les autres par leur travail. Mais il oublie d’expliquer, par exemple, comment les sujets (lu roi, qui ont besoin de leur travail de chaque jour pour vivre, subsisteront pendant le temps qu’ils se livreront, pour le compte de l’État, à un travail que l’État ne payera pas. 11 reconnaît, ensuite, que le moyen qu’il vient d’indiquer est peut-être impraticable, et il propose de doubler la solde de l’armée, pour l'employer aux grandes roules, à deux reprises différentes, quinze jours au printemps, quinze jours en automne '.

C’est à l’aide d’une logique aussi puissante que l'avocat-général repoussa, l’un après l’autre, l’édit sur les jurandes, celui sur la police des grains, etc. ; et qu’à propos du premier, il se livra à une apologie du système réglementaire où l'on peut lire, contre la libre concurrence, toutes les invectives qu’on lui prodigue de nos jours.

Ainsi, M. Séguier s’écriait: « Le but qu’on a proposé à V.M. est d’étendre et de multiplier le commerce en le délivrant des gênes, des entraves, des prohibitions introduites, dit-on, par le réginie réglementaire. Nous osons, sire, avancer à V. M. la proposition diamétralement contraire ; ce sont ces gênes, ces entraves, ces prohibitions qui font la gloire, la sûreté, l’immensité du commerce de la France. C’est peu d'avancer cette proposition, nous devons la démontrer. »

L’avocat-général ne démontre pas, mais il ajoute : « Chaque fabricant, chaque artiste, chaque ouvrier se regardera comme

' Vovez Procès-verbal du lit de justice du 12 mars 1776, tome II, pages 328 fl 32!).'

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un être isolé, dépendant de lui seul et libre de donner dans tous les écarts d’une imagination souvent déréglée ; toute subordination sera détruite; il n’y aura plus ni poids ni mesure; la soif du gain animera tous les ateliers, et, comme l'honnêteté n’est pas toujours la voie la plus sûre pour arriver à la fortune, le public entier, les nationaux comme les étrangers, seront toujours la dupe des moyens secrets préparés avec art pour les aveugler et les séduire. » 11 n’est pas de maux, selon lui, que ne doive produire l'abolition des jurandes : elle fera masser à l’étranger les ouvriers les plus habiles du royaume; elle ruinera le crédit et diminuera les salaires; elle portera un coup funeste à l’agriculture en dépeuplant les campagnes; elle fera renchérir les denrées dans les villes, y produira la disette, et ne permettra plus d’y maintenir l’ordre, etc., etc... Cependant, l’orateur ne disconvient pas que l’existence des communautés ne présente quelques abus; il déclare ne pas s’opposer à ce qu’on corrige ces imperfections, et prend mêmcàcet égard l’initiative en ces termes : « Qu’est-il nécessaire, par exemple, que les bouquetières fassent un corps assujetti à des règlements? Qu’est-il besoin de statuts pour vendre des fleurs et en former un bouquet? La liberté ne doit-elle pas être l’essence de celte profession? Où serait le mal quand on supprimerait les fruitières? Ne doit-il pas être libre à toute personne de vendre les denrées de toute espèce qui ont toujours formé le premier aliment de l’humanité? Il en est enfin (des communautés

où l’on devrait admettre les femmes à la maîtrise, telles que les brodeuses, les marchandes de modes, les coiffeuses; ce serait préparer un asile à la vertu, que le besoin conduit souvent au désordre et au libertinage1. »

Voilà tout ce que le Parlement savait répondre à l’homme d’État qui, dans le beau préambule de l’édit sur les jurandes, motivait en ces termes l’abolition d’une des injustices les plus révoltantes consacrées par la loi :

« Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant

1 Prucét-cerbul du lit de justice du 12 mars 1776, tome II, page "ai. — lieue dernière phrase était une sorte de plagiat des belles paroles de Turgol, i|iie lions

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nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée, et la plus imprescriptible de toutes.

« Nous regardons comme un des premiers devoirs de notre justice, et comme un des actes les plus dignes de notre bienfaisance, d’affranchir nos sujets de toutes les atteintes portées à ce droit inaliénable de l’humanité. Nous voulons, en conséquence, abroger ces institutions arbitraires qui ne permettent pas à l'indigent de vivre de son travail; qui repoussent un sexe à qui sa faiblesse a donné plus de besoins et moins de ressources, et qui semblent, en le condamnant à une misère inévitable, seconder la séduction et la débauche; qui éteignent l’émulation et l’industrie, et rendent inutiles les talents de ceux que les circonstances excluent de l’entrée d'une communauté; qui privent l’État et les arts de toutes les lumières que les étrangers y apporteraient ; qui retardent les progrès de ces arts, etc »

Nous nous trompons, le Parlement répondit encore autre chose à Turgot. Il l’accusa de violer la propriété : aux yeux des légistes, le travail était essentiellement droit domanial l

Les édits ne furent enregistrés que de l'exprès commandement du roi. Ainsi la magistrature, à peine tirée du néant par Louis XVI, s’insurgeait de nouveau contre l’autorité souveraine, et ne lui résistait que pour l'empêcher de faire le bien du peuple. Elle protestait de son amour pour celui-ci, et elle le témoignait en s’efforçant de perpétuer la corvée dans les campagnes, de perpétuer au sein des villes l'industrie à l'état de privilège, de perpétuer les droits qui y renchérissaient le prix des subsistances, et de perpétuer encore toutes les vexations auxquelles était e’n butte le commerce de leurs habitants!

Bientôt après, Turgot donna l’édit sur la libre circulation des vins, loi dont l’importance est consignée dans son préambule, qui prend place à côté de ceux dont il avait appuyé la suppression des jurandes, de la corvée, et des droits sur toutes les

allons citer tout à l’heure. L'académicien n'avait |ias songé, malheureusement, qu’il n’y a qu’un pas du sublime au ridicule.

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denrées nécessaires à la nourriture du peuple dans la capitale Il institua encore à Paris une commission permanente de médecins, dans le but de prévenir ou d’atténuer les ravages des maladies pestilentielles sur les hommes et les animaux , et de porter des secours immédiats aux provinces qui en seraient frappées. Elle devait recueillir et centraliser toutes le» observations relatives à l'hygiène publique , et elle a été le germe de l'Académie royale de médecine. 11 y favorisa également l’établissement d’une caisse d’escompte, qui offrait au gouvernement dix millions à 4 pour 100, et qui s’engageait, par ses statuts, à prendre le papier du commerce au même taux. Mais Turgot, Hdèle à ses principes, ne voulut pas concéder de privilège exclusif à celte banque.

Ces divers actes furent les derniers d’un des plus grands, du plus grand peut-être des hommes qui aient été appelés, eu France, au gouvernement de l’Etat. Le soulèvement contre l'administration de Turgot était devenu général, dans toutes les classes du moins qui exercent quelque influence sur les affaires publiques, dès que l'on avait su qu'il allait ajouter à toutes ses réformes celle de l’abolition de la corvée et des maîtrises. Au mécontentement du clergé, de la noblesse, de la magistrature, des hautes classes de la société, en un mot, vinrent se joindre les clameurs des gens tenant boutiques et magasins, dont la vanité se révoltait devoir investir leurs apprentis, leurs compagnons, tous les salariés sous leurs ordres, des mêmes droits qu'eux-mémes, et dont la cupidité ne pouvait comprendre qu’il n'y eût que justice à détruire les monopoles dont jusqu’alors on les avait laissés tranquillement en possession. Tous prétendirent qu’on attentait à leur propriété, et publièrent de longs fncluins où ils montraient la ruine de l’industrie, l’ anéantissement du commerce , comme les résultats nécessaires et immédiats du système de la libre concurrence. Avec une bonne foi plus ou moins réelle, Sartine lui-même s’alarmait à cet égard, et insinuait que Turgot sacrifiait nos

‘ C’est dans cos quatre édits qu’il faut s’instruire des déplorables effets du régime réglementaire ; et cependant ils sont loin d’en retracer tous les abus !

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manufactures à celles de l'Angleterre. D’un autre côté, l'orgueil des possesseurs de tiefs, uni à l’inintelligence de leurs véritables intérêts, regarda^ comme un affront que leurs terres fussent soumises à une taxe représentative d’un impôt manuel que les roturiers seuls acquittaient précédemment. Cela effaçait entre eux et les taillables une distinction qu’ils tenaient à maintenir, et, sous ce rapport, ce fut pour le clergé une injure qu’il ne ressentit pas moins vivement que la noblesse. C’est en vain que le ministre avait assujetti les domaines de la couronne au même impôt dont se plaignaient les privilégiés : l’égalité civile était une idée qui ne pouvait entrer dans leurstêtes, et en haine de laquelle ils préparaient, sans le savoir, une révolution qui ne devait pas même leur laisser la jouissance de cette dernière. De là donc un redoublement d’irritation qui se traduisit sous toutes les formes, caricatures *, bons mots, épigrammes, réquisitoires et pamphlets.

Dans cette circonstance, comme au mois de mai précédent, Voltaire était venu prêter aux nobles projets de Turgot le secours de sa plume si mordante et si spirituelle. Le patriarche de Femey avait flétri la corvée,, dans une de ces brochures légères où, par malheur, il flétrissait beaucoup d’autres choses, qu’un génie tel que le.sien aurait dû respecter. D’Esprémenil, jeune conseiller, orateur emporté, agitateur sans but, démagogue dans sa compagnie, et plus tard aristocrate dans les États-Généraux’, dénonça cette brochure au Parlement (30 janvier 1776) représenta les économistes comme une secte qui voulait bouleverser l’État^ et, sans nommer le contrôleurgénéral, le désigna pourtant d'une manière fort claire à la vindicte des magistrats. L’affaire n’eut pas de suite, mais le

' Lue de ces caricatures, grossièrement spirituelle, était une injure contre une femme respectable, la duchesse d’Enville, belle-sœur du duc de La Rochefoucauld. Elle représente Turgot en cabriolet avec la duchesse. Dupont de Nemours, Devaisnes, et les abbés Bandeau et Houheuu, trament la voilure en foulant des las de blé. l-a voilure verse, et M,ue d’Enville montre, d’une manière fort libre, ces mots écrits en grosses lettres : Liberté , liberté, liberté tout entière !

’ M. Thiers, Hietuire de la révolution française, tome I, page 15. — D'Esprémenil fut déclaré en demeure par un décret de l’Assemblée constituante.

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Parlement ne tarda pas à retrouver une autre occasion de faire éclater son ressentiment.

Boncerf, commis des finances, et ami du ministre, avait publié un ouvrage sur les inconvénients des droits féodaux.

« Rien » , lit-on justement , dans Y Histoire du règne de Louis XVI. par M. Droz, « de plus conforme à l’intérêt public, à la raison, que les principes de cet écrit. L’auteur ne demandait pas qu’on forçât les seigneurs à recevoir le remboursement des redevances féodales ; mais il leur démontrait que, s’ils consentaient à ce remboursement, ils pouvaient y mettre un prix qui doublerait et au delà leur revenu, Un de ses vœux était que le roi donnât, dans les domaines de la couronne, l’exemple de ces arrangements bienfaisants. » L’avocat-général, reprenant alors lerôleded’Esprémenil, n’en fulmina pas moins un violent réquisitoire contre le livre, et il fallut l’intervention du roi pour empêcher que l’auteur ne fût décrété de prise de corps. La Cour ordonna que l’ouvrage serait brûlé par la main du bourreau (mars 1776), et prit un arrêté danslequel ellesuppliait LouisXVI de mettre un terme aux débordements économiques. Cependant, tous les écrits des économistes avaient un caractère sérieux, et l’on ne pouvait citer d’eux une seule ligne qui appelât le mépris sur l’autorité royale, ou qui blessât les mœurs et la religion. Mais les passions et les préjugés aveuglaient tous les esprits, et l’un des grands seigneurs qui passaient pour avoir le plus de lumières, le duc de Nivernais, interrogé par Turgot sur le mérite du livre de Boncerf, lui répondit en présence du roi : « Monsieur, l’auteur est un fou, mais on voit bien que ce n'est pas un fou fieffé. » Enfin, s’il faut en croire un contemporain, dont rien n’infirme le témoignage, un membre même de la famiHe royale, celui qui touchait au trône de plus près', ne

1 Monsieur, frère du roi, depuis Louis XVIII. — Le royal pamphlétaire est, dans toul le cours de son œuvre, aussi violent que spirituel. On en jugera par ce portrait de Turgot et de Maurepas :

« Il y avait encore en France uu borntne gauche, épais, lourd, né avec plus de rudesse que de caractère, plus d’entêtement que de fermeté, d’impétuosité que de tact; charlatan d'administration ainsi que de vertu, fait pour décrier l’une, pour dégoûter rie l’autre ; du reste, sauvage par amour-propre, timide par orgueil.

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dédaigna pas de se mêler, incognito, dans la tourbe des pamphlétaires qui assaillaient le ministre de leurs injures et de leurs calomnies.

Il est constant, néanmoins, que tout ce bruit, que Turgot méprisait, n’avait pas la puissance d'amener sa chute, à une époque où l'autorité royale était encore assez forte pour braver l'opinion publique, surtout quand ses griefs se trouvaient mal fondés. Louis XVI, à l’intelligence et à l’énergie près, était “peut-être l’homme de son siècle dont le caractère eût le plus (le rapport avec celui de Turgot. La vertu du contrôleur-général sympathisait avec la sienne, et il ne l’aurait certainement pas sacrifié aux. clameurs des courtisans, si Maurepas, par les manœuvres les plus coupables, n’eût trompé sa religion. D’ailleurs, Turgot était l'ami de Malesherbes, et le roi portait une affection toute particulière à ce dernier.

Le premier ministre, qui depuis longtemps s’étudiait sans affectation, mais avec une adresse perfide, à perdre son collègue dans l’esprit du roi, ourdit d’abord , au commencement de 1776, une intrigue dont le succès répondit mal à ses espérances. Il avait découvert que Pezai, le preneur et le commensal de N'ceker, entretenait une correspondance secrète avec le roi. Maurepas caressa l’aventurier, et le décida sans peine à servir d’instrument à ses desseins contre Turgot. Deux copies de l’état, dressé par ce dernier, des recettes et des dépenses de l'année 1776, furent remises à Pozay, qui communiqua l'une à Necker et l’autre à un ancien employé du contrôle-général, que le ministre avait dû, pour

aussi etranger aux hommes, qu’il n'avait jamais connus, qu’à la chose publique, qu'il avait toujours mal aperçue. Il s’appelait Turgot. •

— « Frappé de ce spectacle, M. de Maurepas s’éveille en sursaut. Il n’est pas superstitieux, c’est même une espèce d’esprit-forl ; il ne croit à rien, mais il croit à sa femme. L'impression que cette machine avait laissée dans son esprit le suit partout ; il la prend pour une inspiration extraordinaire ; il ne voit plus dans M”' de Maurepas que l’organe des décrets des dieux ; et l’artificieux abbé de Véry, qui avait figuré dans ce songe, partage l’honneur du préjugé. »

Ce pamphlet, intitulé : Le songe lie M, de Maurepas, ou les machines du gouvernement français , parut le I" avril 1776. (Voyez Soulavie, Mémoires historiques et politiques du règne de Louis AT/, tome III, pages 107 et suivantes.)

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cause d'infidélités graves, renvoyer de scs bureaux. Le budget de 1776 présentait un déficit de 24 millions, parce que Turgot y avait compris 10 millions pour continuer le remboursement de la dette exigible, et parce qu’un homme de son caractère ne s'abaissait pas jusqu’à l’art de faire dire aux chiffres autre chose que la vérité. Les deux examinateurs s’étant accordés à merveille pour charger ce travail de critiques qui tendaient à faire croire que le déficit se perpétuerait indéfiniment, Maurepas mit leurs observations sous les yeux du roi. Mais, soit que le prince eût soupçonné l’intrigue, soit plutôt que l’impuissance personnelle de se former une conviction eût tenu son esprit en suspens, la ruse employée par l’ambitieux vieillard demeura sans effet. On eut alors recours à un autre expédient.

On envoyait de Paris à Vienne, rapporte Dupont de Nemours, des lettres que l’on y faisait mettre à la poste à l'adresse de Turgot, et qui paraissaient lui être écrites par un ami intime qui ne signait point. De la même officine sortaient les réponses à ces lettres, tournées avec assez d’art pour qu'on pût les croire l’œuvre de l’homme à qui on les attribuait. L’absence de signature était expliquée d'une manière plausible, et ces réponses furent d’abord tout à fait inoffensives. Mais, plus tard, on leur fit accuser del’humcur, et l’on finit par y mêler des sarcasmes contre la reine, des plaisanteries contre le premier-ministre, et des paroles blessantes pour le roi. Toute cette correspondance était portée à Louis XVI : il la communiquait à Maurepas, qui n’exprimait pas, on le pense bien, des doutes trop fermes sur son authenticité. Ou interceptait également d’autres lettres, vraies ou fausses, où les accusations les plus alarmantes étaient portées contre le contrôleurgénéral l.

1 Le récit de Dupont de Nemours a pour base le témoignage de M. d’Angiviller, à i|ui Louis XVI, dans un moment d'épanchement, fit part de ses griefs contre Turgot, fondés sur les faits qu’on vient de lire. Et, certes, ce n’est pas la moralité de l'époque qui peut rendre ce récit invraisemblable. On sait, d’ailleurs, que la violation du secret des lettres était un moyeu de gouvernement que la vieille monarchie ne dissimulait pas. Eu droit, le directeur de la poste devait, à cet égard, travailler avec le roi seul. Mais, en fait, cette turpitude ne pouvait échapper

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