OFUCIEU AU REGIMENT 1)1! ROI
[AVEUTISSEMENT DE L'AUTEUR.]
[Celui pour qui avaient été composés quelques-uns des morceaux qu'on vient de lire -, étant mort à Prague, pendant la dernière guerre, on ose maintenant faire paraître à leur suite le triste témoignage que la compassion et l'amitié se sont efforcées de lui rendre.]
Ainsi donc j'étais destiné à survivre à notre amitié, Hippolyte, quand j'espérais qu'elle adoucirait tous les maux et tous les ennuis de ma vie jusqu'à mon dernier soupir! Au moment où mon cœur, plein de sécurité, mettait une aveugle confiance dans ta force et dans ta jeunesse, et s'abandonnait à sa joie, ô douleur ! une main puissante éteignait dans ton sang la source de la vie ; la mort se glissait dans ton cœur, et tu la portais dans le sein. Terrible, elle sort
* Le Jeune homme dont Vauvcnargucs fait ici l'éloge funèbre, comme Voltaire devait faire bientôt celui de Vauvenargues lui-même, appartenait à une branche, aujourd'hui éteinte, des Caumont, originaires du Comtat-Vcnaissin. Fils auié de Joseph de Seytrcs, marquis de Caumont, correspondant honoraire de l'académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et d'Elisabeth, de Donis ; né le 13 août 172^, il était de neuf ans plus jeune que Vauvenargues, ce qui explique le ton presque paternel de celui-ci dans les Conseils et dans les Discours qu'il lui adressait, et qu'on a vus plus haut. Sous-lieutenant dans le régiment où Vauvenargues était capitaine, Hippolytc ne put résister aux fatigues de la campagne de Bohème, et y succomba au mois d'avril 17/i2, n'ayant pas atteint l'âge de 18 ans. Il est permis de penser que Vauvenargues, avec l'exagération naturelle k la douleur, surfait un peu le personnage d'un ami , qui était en même temps son élève; cependant, pour qu'un tel cœur et un tel esprit eussent été à ce point touchés, il fallait bien que ce jeune homme donnât, en effet, de grandes espérances. — G.
' Conseils ù un Jeune homme, Discours sur la (iloire, Discours sur les Plaisirs.
tout d'un coup au milieu des jeux qui la couvrent : tu tombes à la fleur de tes ans sous ses inévitables efforts. Mes yeux sont les tristes témoins d'un spectacle si lamentable, et ma voix, qui s'était formée à de si charmants entretiens, n'a plus qu'à porter jusqu'au ciel l'amère douleur de ta perte ! 0 mânes chéris, ombre aimable, victime innocente du sort, reçois dans le sein de la terre ces derniers et tristes hommages! Réveille-toi, cendre immortelle! sois sensible aux gémissements d'une si sincère douleur !
Il n'est pas besoin d'avoir fait beaucoup d'expérience des hommes pour connaître leur dureté. En vain cherchentils à la mort, par de pathétiques discours, à surprendre la compassion ; comme ils l'ont rarement connue, il est rare aussi qu'ils l'excitent, et leur mort ne touche personne; elle est attendue, désirée, ou du moins bientôt oubliée de ceux qui leur sont les plus proches. Tout ce qui les environne, ou les hait, ou les méprise, ou les envie, ou les craint; tous semblent avoir à leur perte quelque intérêt détourné ; les indifférents même osent y ressentir la barbare joie du spectacle. Après avoir cherché l'approbation du monde pendant tout le cours de leur vie, telle en est la fin déplorable. Mais celui qui fait le sujet de ce discours n'a pas dû subir cette loi : sa vertu timide et modeste n'irritait pas encore l'envie, il n'avait que dix-huit ans. Naturellement plein de grâce, les traits ingénus, l'air ouvert, la physionomie noble et sage, le regard doux et pénétrant, on ne le voyait pas avec indifférence; d'abord son aimable extérieur prévenait tous les cœurs pour lui, et quand on était à portée de connaître son caractère, alors il fallait adorer la beauté de son naturel.
Il n'avait jamais méprisé personne, ni envié, ni haï ; hors même de quelques plaisanteries qui ne tombaient que sur le ridicule, on ne l'avait jamais ouï parler mal de qui que ce soit. Il entrait aisément dans toutes les passions et dans toutes les opinions que le monde blâme le plus, et qui semblent les plus bizarres; elles ne le surprenaient point : il en
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pénétrait le principe, il trouvait dans ses réflexions des vues pour les justifier, marque d'un génie élevé que son propre caractère ne domine pas; et il était, en effet, d'un jugement si ferme et si hardi, que les préjugés, même les plus favorables à ses sages inclinations, ne pouvaient pas l'entraîner, quoiqu'il soit si naturel aux hommes sages de se laisser maîtriser par leur sagesse; si modeste d'ailleurs, et si exempt d'amour-propre, qu'il ne pouvait souffrir les plus justes louanges, ni même qu'on parlât de lui; et si haut dans un autre sens, que les avantages les plus respectés ne pouvaient pas l'éblouir. Ni l'âge, ni les dignités, ni la réputation, ni les richesses, ne lui imposaient : ces choses, qui font une impression si vive sur l'esprit des jeunes gens, n'assujettissaient pas le sien ; il était naturellement et sans effort au niveau d'elles '.
Qui pourrait expliquer le caractère de son ambition, qui était tout à la fois si modeste et si fière ? Qui pourrait définir son amour pour le bien du monde? Qui aurait l'art de le peindre au milieu des plaisirs? Il était né ardent; son imagination le portait toujours au-delà des amusements de son âge, et n'était jamais satisfaite : tantôt on remarquait en lui quelque chose de dégagé et comme au-dessus du plaisir, dans les chaînes du plaisir même; tantôt il semblait qu'épuisé, desséché par son propre feu, son âme abattue languissait de cette langueur passionnée qui consume un esprit trop vif; et ceux qui confondent les traits et la ressemblance des choses, le trouvaient alors indolent. Mais, au lieu que les autres hommes paraissent au-dessous des choses qu'ils négligent, lui paraissait au-dessus; il méprisait les affaires que l'on appréhende. Sa paresse n'avait rien de faible ni de lent ; on y aurait remarqué plutôt quelque
* Ici, Vauvenargucs relève dans son jeune ami des qualités qu'il partageait avec lui, qu'il lui avait données peut-Ctre; ou plutôt, disons-le, ce n'est plus là le jeune de Seytres, c'est plus que lui, c'est Vauvenargucs lui-môme; c'est Vauvenargucs qui, par une sorte de douloureux pressentiment, s'élève de ses propres mains ce monument funéraire. Voilà pourquoi, sans doute, il aimait tant ces quelques pages. (Voir notre Eloge de Vauvenargues). — G.
chose de vif et de fier. Du reste, il avait un instinct secret et admirable pour juger sainement des choses, et saisir le vrai dans l'instant : on aurait dit que, dans toutes ses vues, il ne passait jamais par les degrés et par les conséquences qui amusent le reste des hommes; mais que la vérité, sans cette gradation, se faisait sentir tout entière, et d'une manière immédiate, à son cœur et à son esprit ; de sorte que la justesse de ce sentiment, dans laquelle il s'arrêtait, le faisait quelquefois paraître trop froid pour le raisonnement, où il ne trouvait pas toujours l'évidence de son instinct. Mais cela, bien loin de marquer quelque défaut de raison, prouvait sa sagacité. Il ne pouvait s'assujettir à expliquer par des paroles et par des retours fatigants, ce qu'il concevait d'un coup d'œil. Enfin, pour finir ce discours par les qualités de son cœur, il était vrai, généreux, pitoyable, et capable de la plus sûre et de la plus tendre amitié; d'un si beau naturel d'ailleurs, qu'il n'avait jamais rien à cacher à personne, ne connaissant aucune de ces petitesses, haines, jalousies, vanités, que l'on dérobe au monde avec tant de mystère, et qu'on verse au sein d'un ami avec tant de soulagement. Insensible au plaisir de parler de soi-même, qui est le nœud des amitiés faibles; élevé, confiant, ingénu, propre à détromper les gens vains, chargés du secret accablant de leurs faiblesses, en leur faisant sentir le prix d'une naïveté modeste ; en un mot, né pour la vertu et pour faire aimer sur la terre cette haute modération qu'on n'a pas encore définie, qui n'est ni paresse, ni flegme, ni médiocrité de génie, ni froideur de tempérament, ni effort de raisonnement, mais un instinct supérieur aux chimères qui tiennent le monde enchanté ; on ne verra jamais dans le même sujet tant de qualités réunies. Oh ! que cette idée est cruelle, après une mort si soudaine ! Ah ! du moins, s'il avait connu toute mon amitié pour lui, si je pouvais encore lui parler un moment , s'il pouvait voir couler ces larmes !... Mais il n'entendra plus ma voix; la mort a fermé son oreille, ses yeux ne s'ouvriront plus ; il n'est pius. 0