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triste parole ! Malheureux jeune homme, quel bras t'a précipité au tombeau, du sein enchanteur des plaisirs? Tu croissais au milieu des fleurs et des songes de l'espérance; tu croissais... 0 funeste guerre' ! ô climat redoutable'! ô rigoureux hiver -* ! ô terre qui contiens la cendre de tes conquérants étonnés ! Tombeaux , monuments effroyables des faveurs perfides du sort ! voyage fatal ! murs sanglants ! Tu ne sortiras pas du champ de la victoire ^, glorieuse victime : la mort t'a traîné dans un piège affreux ; tu respires un air infecté; l'ombre du trépas t'environne. Pleure, malheureuse patrie, pleure sur tes tristes trophées; tu couvres toute l'Allemagne de tes intrépides soldats, et tu t'applaudis de ta gloire! Pleure, dis-je, verse des larmes, pousse de lamentables cris ; à grande peine quelques débris d'une armée si florissante reverront tes champs fortunés; avec quels périls ! j'en frémis. Ils fuient ^ ; la faim , le désordre, marchent sur leurs traces furtives ; la nuit enveloppe leurs pas, et la mort les suit en silence. Vous dites : est-ce là cette aimée qui semait l'effroi devant elle? Vous voyez, la fortune change : elle craint à son tour; elle presse sa fuite à travers les bois et les neiges ; elle marche sans s'arrêter. Les maladies, la faim, la fatigue excessive, accablent nos jeunes soldats ; misérables, on les voit étendus sur la neige, inhumainement délaissés ; des feux allumés sur la glace éclairent leurs derniers moments ; la terre est leur lit redoutable.
• La guerre de 17^1, entreprise pour la succession de l'empereur Charles VI, contre l'archiduchesse Marie-Thérèse, sa fille aînée. — F.
' Il y a plus de six degrés de différence entre le climat de Prague et celui d'Avignon, où le jeune de Seytres était né. — F.
5 Le froid de l'hiver de 1741 à 1742 fut le plus grand qui eût été éprouvé depuis 1700. On en trouvera la description dans les Mémoires de l'Académio des Sciences pour 1742. — F. — Ajoutons que l'hiver suivant, pendant lequel se fit la retraite de Bohème, ne fut pas moins rigoureux, et que Vauvenargues, à son tour, en fut cruellement éprouvé. — G.
* Prague avait été prise d'assaut, le 20 nov. 1741, par le duc de Bavière, à la tète d'une partie des troupes françaises et bavaroises, et c'est à Prague que mourut Hippolyte. — F.
'•" La nuit du 16 au 17 déc. 1742, le maréchal de Belle-Isle sortit de Prague avec l'arnicc française, et parvint à Egra le 26. — F. — C'est pendant ces dix joui's de retraite que l'armée lit les pertes les plus sensibles. — G.
O chère patrie , quoi ! mes yeux te revoient après tant d'horreurs, en quel temps, en quelle détresse, en quel déplorable appareil ! 0 triste retour ! ô revers ! Fortuné Lorrain', nos disgrâces ont passé ta cruelle attente ; la mort a servi ta colère ; les tombeaux regorgent de sang. N'en sois pas plus fier : la fortune n'a pas mis à tes pieds nos drapeaux victorieux ; l'univers les a vus, sur tes murs ébranlés, triompher de ta folle rage. Tu n'as pas vaincu ; tu t'abuses; une main plus puissante a détruit nos armées. Écoute la voix qui te crie : Je t'ai chassé du trône et du lit impérial, où tu te flattais de t' asseoir ; j'élève et je brise les sceptres; j'assemble et détruis les nations; je donne à mon gré la victoire, le trépas, le trône, et les fers; mortels, tout est né sous ma loi.
0 Dieu! vous l'avez fait paraître; vous avez dissipé nos armées innombrables, vous avez moissonné l'espoir de nos maisons. Hélas! de quels coups vous frappez les têtes les plus innocentes ! Aimable Hippolyte, aucun vice n'infectait encore ta jeunesse; tes années croissaient sans reproche, et l'aurore de ta vertu jetait un éclat ravissant '. La candeur et la vérité régnaient dans tes sages discours, avec l'enjouement et les grâces ; la tristesse déconcertée s'enfuyait au son de ta voix; les désirs inquiets s'apaisaient ; modéré
1 François-Etienne, fils aîné du duc Léopold et d'Ëlisabetli-Charlottc d'Oiléans, né le 8 décembre 1708, fut reconnu duc de Lorraine, après la mort de son père, le 27 mars 1729; il était alors à Vienne, d'où il arriva en Lorraine, le 9 novembre de la même année. L'an 1736,1e 12 février, il épousa, à Vienne, Marie-Thérèse, archiduchesse, fille aînée de l'empereur Charles Vl, et le lo décembre suivant, il ratifia les conventions de l'empereur et du roi de France, ))ortant que Stanislas Leczinski, beau-père de Louis XV, serait mis dès-lors en possession des duchés de Bar et de Lorraine, pour être, après lui, réunis à la couronne de France. Après la mort de l'empereur, en 17/|1, il fut déclaré co-régent de tous les États autrichiens; l'archiduchesse, sa femme, s'était fait couronner reine de Hongrie, le 25 juin de cette môme année. Mais Charles- Albert, duc de Bavière, avait été reconnu roi de Bohème le 19 décembre, et il fut élu empereur ie 24 janvier 17Z|2. Ce ne fut que le 11 mai 17^3, que la reine de Hongrie fut couronnée à Prague reine de Bohème; et son mari ne devint empereur qu'après la mort du duc de Bavière, en 17/|5. — B.
- C'est sans doute en pensant au jeune de Scytres que Vauven argues a dit dans ses Maximes : « Les premiers jours du printemps ont moins de grâce « (pie la vertu naissante d'un jeune homme.» — G.
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jusque dans la guerre, ton esprit ne perdait jamais sa douceur et son agrément. Tu le sais, province éloignée, Moravie, théâtre funeste de nos marches laborieuses; tu sais avec quelle patience il portait ces courses mortelles ; son visage toujours serein efïaçait l'éclat de tes neiges, et réjouissait tes cabanes. Oh ! puissions-nous toujours sous tes rustiques toits !... Mais le repos succède à nos longues fatigues; Prague nous reçoit; ses remparts semblent assurer notre vie comme notre tranquillité. 0 cher Hippolyte ! la mort t'avait préparé cette embûche ; à l'instant elle se déclare, tu péris; la fleur de tes jours sèche comme l'herbe des champs; je veux te parler, je rencontre tes regards mourants qui me troublent; je bégaie, et force ma langue; tu ne m'entends plus; une voix plus puissante et plus importune parle à ton oreille effrayée. Le temps presse, la mort t'appelle, la mort te demande et t'attire : Hâte-toi, dit-elle, hâte-toi; ta jeunesse m'irrite et ta beauté me blesse ; ne fais point de vœux inutiles ; je me ris des larmes des faibles, et j'ai soif du sang innocent ; tombe, passe, exhale ta vie 1 — Quoi , sitôt! Quoi, dans ses beaux jours et dans la primeur de son âge ! Dieu vivant, vous le livrez donc à l'affreuse main qui l'oppiime ; vous le délaissez sans pitié! Tant de dons et tant d'agréments qui environnaient sa jeunesse, ce mortel abandon... 0 voile fatal! Dieu terrible! véritablement tu te plais dans un redoutable secret. Qui l'eût cru, mon cher Hippolyte, qui l'eût cru? Le ciel semblait prendre un soin paternel de tes jours ; et soudain le ciel te condamne, et tu meurs sans qu'aucun effort te puisse arrêter dans ta chute ; tu meurs... ô rigueur lamentable! Hippolyte... cher Hippolyte, est-ce toi que je vois dans ces tristes débris?... Restes mutilés de la mort, quel spectacle affreux vous m'offrez.'*... Où fuirai-je? Je vois partout des lambeaux flétris et sanglants, un tombeau qui marche à mes yeux, des flambeaux et des funérailles. CiCsse de m'effrayer de ces noires images, chère ombre, je n'ai pas trahi la foi que je dois à ta cendre; je t'aimais
vivant, je te pleure au tombeau : ta vie comblait mes vœux, et ta perte m'accable. Mon deuil et mes regrets peuvent-ils avoir des limites, lorsque ton malheur n'en a point? Va, je porte au fond de mon cœur une loi plus juste et plus tendre : ta vertu méritait un attachement éternel, je lui dois d'éternelles larmes, et j'en verserai des torrents.
Homme insuffisant à toi-même, créature vide et inquiète, tu t'attaches, tu te détaches , tu t'affliges, tu te consoles ; ta faiblesse partout éclate. Mais connais du moins ce principe : qui s'est consolé, n'aime plus ; et qui n'aime plus, tu le sais, est léger, ingrat , infidèle , et d'une imagination faible, qui périt avec son objet. On dit : dans la mort, nul remède ; conclus : nulle consolation à qui aime au delà de la mort. Suppose un moment en toi-même : ce que j'ai de plus cher au monde est dans un péril imminent ; une longue absence le cache ; je ne puis ni le secourir, ni le joindre; et je me console, et je m'abandonne au plaisir avec une barbare ardeur ! Faible image, vaine expression ! nul péril n'égale la mort, nulle absence ne la figure. 0 cœurs durs! vous ne sentez pas la force de ces vérités ; les charmes d'une amitié pure ne vous touchent que faiblement ; vous n'aimez, vous ne regardez que les choses qui ont de l'éclat. Pourquoi donc, mon cher Hippolyte, n'admiraient-ils pas ta vertu dans un âge encore si tendre ? Que peuvent-ils voir de plus rare? Ils veulent des actions brillantes qui puissent forcer leur estime : eh ! n'avais-tu pas le génie qui enfante ces nobles actions? Mon enfant, ta grande jeunesse leur cachait des dons si précoces; leurs sens n'allaient pas jusqu'à toi. La raison et le cœur de la plupart des hommes se forment tard; ils ne peuvent, parmi les grâces d'une si riante jeunesse, admettre un sérieux si profond; ils croient cet accord impossible. Ainsi ils ne t'ontpoint rendu justice; ils ne peuvent plus te la rendre. Moi-même, pardonne, ombre aimable , tes vertus et tes agréments peut-être ne m'ont pas trouvé toujours équitable et sensible; pardonne un excès d'amitié qui mêlait à mes sentiments des délica-
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tesses injustes'. Oh ! comme elles se sont promptement dissipées ! Quand la mort a levé le voile qu'elles avaient mis sur mes yeux, je t'ai vu tel que ma tendresse voulait que tu fusses dans ta vie. Mais pardonne encore une fois; car tu n'as jamais pu douter du fond de mon attachement; je t'aimais, même avant de pouvoir te connaître; je n'ai jamais aimé que toi. Tes inclinations généreuses étaient chères à mon enfance; avant de t'avoir jamais vu, mon imagination séduite m'en faisait l'aimable peinture. Cent fois elle m'a présenté les grâces de ton caractère, ta beauté, ta pudeur, ta facile bonté; j'ignorais ton nom et ta vie, et mon cœur t'admirait, te parlait, te voyait, te cherchait dans la solitude. Tu ne m'as connu qu'un moment; et lorsque nous nous sommes connus, j'avais rendu mille fois en secret un hommage mystérieux à tes vertus'. Hélas ! un bonheur plus réel paraissait avoir pris la place de l'erreur de mes premiers vœux; je croyais posséder l'objet d'une si touchante illusion, et je l'ai perdu pour toujours.
Qu'êtes-vous devenue, ombre digne des cieux? mes regrets vont-ils jusqu'à vous?... Je frissonne... 0 profond abîme ! ô douleur ! ô mort, ô tombeau , voile obscur, nuit impénétrable, mystères de l'éternité! Qui pourra calmer l'inquiétude et la crainte qui me dévorent? Qui me révélera les conseils de la mort? 0 terre ! crains -tu de violer le secret affreux de tes antres? Tu te tais, tu prêtes l'oreille ; tu caches ton sanglant larcin. Chaque instant augmente ma peine ; mon trouble interroge la nuit , et la nuit ne peut l'éclaircir; j'implore les cieux, ils se taisent; les enfers sont sourds à ma voix; toute la nature est muette; l'univers effrayé repose.
Ouvrez-vous, tombeaux redoutables; mânes solitaires,
* Dans les lettres de Vauvenargues à Saint-Vincens, on letrouvera parfois de ces délicatesses dont il s'accuse ici : « // était des plus sensibles à l'amitié, 1 a dit M. Sainto-Beuvo, et il \j a porté des délicatesses et des tendresses qu'il " semblait avoir dérobées à Vaniour. i' — G.
- Nouvelle prouve que Vauvenargues pleure dans ce discours, non-seulement son ann, mais l'imagr' idéulo (lu'il s'en faivait, — Ci.
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parlez, parlez. Quel silence indomptable! 0 triste abandon ! ô terreur! Quelle main tient donc sous son joug toute la nature interdite? G Être éternel et caché, daigne dissiper les alarmes où mon âme infirme est plongée. Le secret de tes jugements glace mes timides esprits : voilé dans le fond de ton être, tu fais les destins et les temps, et la vie et la mort, et la crainte et la joie, et l'espoir trompeur et crédule; tu règnes sur les éléments et sur les enfers révoltés; l'air frappé frémit à ta voix : redoutable juge des morts, prends pitié de mon désespoir'!
1 A propos de ce discours, Vauvcnargues écrivait à son ami Saint-Vin cens: (( Une chose que je remarque^ c'est que phisieurs personnes m'en aijniii parlé « comme vous avec éloqe^ aucune ne m'a dit qu'il fût touchant . » On peut l'attribuer, je crois, à ce que, dans plusieurs parties de ce morceau, le ton n'est pas proportionné au sujet. Vauvcnargues y prodigue les plus grands effets et les dernières ressources de l'art oratoire, sans se demander si tout cet appareil est bien là i\ sa place, et s'il est permis, à propos du jeune de Seytres, de le prendre plus haut (pie Bossuet à propos du grand Coudé. Uphï autre raison, c'est que Vauvcnargues écrivait ce discours dans un de ses moments de doute, et qu'il y manque une foi quelconque, une croyance quelconque à la vie future; en vain il interroge sur ce point le tombeau, la nuit, les antres de la ierre^ qui gardent, on le comprend, un silence indomptable. Le Dieu qui frappe ici, outre qu'il s'appelle VÈtre, n'est pas le Dieu ({ui ouvre les bras en même temps (ju'il frappe ; c'est le Dieu caché, voilé dans le fond de son être, impénétrable, se renfermant dans un redoutable secret. Enfin les cieu.x, le trépas, les ombres, les indues., les enfers, laissent trop aj)ercevoir les parties factices de cette œuvre, en contrarient l'effet, et refi'oidissent le cœur au moment où il va se prendre. — G.