DISCOURS SUR LE CARACTÈRE
ParlercVi-je comme je pense ^? Quelques lumières qu'on acquière encore, et en quelque siècle que ce puisse être, je suis vivement persuadé que dans le monde intelligent, comme dans le monde politique, le plus grand nombre des hommes sera toujours peuple.
A la vérité, on ne croira plus aux sorciers ' et au sabbat dans un siècle tel que le nôtre; mais on croira encore à C.alvin et à Lutlier. On parlera de beaucoup de choses, comme si elles avaient des principes évidents, et on disputera en même temps de toutes choses, comme si toutes étaient incertaines ; on blâmera un homme de ses vices, et on ne saura point s'il y a des vices ; on dira d'un poëte qu'il est sublime, parce qu'il aura peint un grand personnage, et ces sentiments héroïques, qui font la grandeur du tableau, on les méprisera dans l'original. On n'estimera plus les vers de Colletet, mais on critiquera ceux de Racine, et on lui refusera nettement d'être poëte; on méprisera les romans, et on ne lira pas autre chose. L'effet d'une grande multiplicité d'idées, c'est d'entraîner dans des contradictions les esprits faibles; l'effet de la science est d'ébranler la certitude, et de confondre les principes les plus manifestes ^
Nous nous étonnons cependant des erreurs prodigieuses
* Add. : « Très-peu de gens sont capables de faire un bon usage de l'esprit d'au- « trui; les connaissances se multiplient, mais le bon sens est toujours rare. »
'^ Le 22 décembre 1691, des bergers de Bric furent condamnés, par arrêt du Parlement de Paris, à faire amende honorable, et à être pendus et brûlés, comme atteints et convaincus de superstitions, impiétés, sacrilèges, poisons, maléfices, et d'avoir fait mourir des chevaux et des bestiaux. Il n'y avait donc pas long-temps, lorsque l'auteur écrivait, que l'on ne croyait plus aux sorciers. — F.
3 Add.: « Les objets présentés sous trop de faces ne peuvent se ranger, ni « se développer, ni se peindre distinctement dans l'esprit des hommes. Inca- « pables de concilier toutes leurs idées, ils prennent les divers côtés d'une « môme chose pour des contradictions de sa nature. Leur vue se trouble et « s'égare dans cette multitude de rapports que les moindres objets leur of- « frent; cette pluralité de relations détruit à leurs yeux l'unité des sujets. « Les disputes des philosophes achèvent de décourager leur ignorance : dans '< ce combat opiniâtre de tant de sectes, ils n'examinent point si quelqu'une a <i vaincu et a fait pencher la balance; il suffit qu'on ait contesté tous les « principes, pour qu'ils les croient généralement problématiques, et ils se
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de nos pères, et si nous avons à prouver la faiblesse de la raison humaine, c'est toujours dans l'antiquité que nous en cherchons des exemples. Quelles bonnes gens, disonsnous, que les Egyptiens, qui ont adoré des choux et des oignons! Pour moi, je ne vois pas que ces superstitions témoignent plus particulièrement que d'autres choses la petitesse de l'esprit humain. Si j'avais eu le malheur de naître dans un pays où l'on m'eût enseigné que la Divinité se plaisait à reposer dans les tulipes; que c'était un mystère que je ne comprenais pas, parce qu'il n'appartenait pas à un homme de juger des choses surnaturelles, ni même de beaucoup de choses naturelles ; que tous mes ancêtres, qui étaient pour le moins aussi éclairés que moi, s'étaient soumis à cette doctrine; qu'elle avait été confirmée par des prodiges, et que je risquais de tout perdre, si je refusais de la croire ; supposé que, d'un autre côté, je n'eusse pas connu une rehgion plus sublime, telle que Dieu la manifestait aux yeux des Juifs ; soit raison, soit timidité sur un intérêt capital, soit connaissance de ma propre faiblesse, je sens que j'aurais déféré, sans beaucoup de peine, à l'autorité de tout un peuple, à celle du gouvernement, au témoignage successif de plusieurs siècles, et à l'instruction de mes pères. Aussi je ne suis point surpris que de si grandes superstitions se soient acquis quelque autorité ; il n'y a rien que la crainte et l'espérance ne persuadent aux hommes', principalement dans les choses qui passent la portée de leur esprit et qui intéressent leur cœur'.
« jettent dans un doute universel : de là. le pyrrhonisme, qui replonge le genre '< humain dans l'ignorance, parce qu'il sape le fondement de toutes les sciences. « De là vient aussi que quelques personnes appellent notre savoir mal entendu, " et notre politesse même, barbarie. »
^ Cette pensée a été mise à tort dans les Maximes, où elle fait double emploi, et d'où nous l'avons ôtéc. — G.
* Var. : « Le reproche le plus souvent renouvelé contre l'ignorance des an- « ciens, est l'extravagance de leurs religions : j'ose dire qu'il n'en est aucun « do plus injuste ; il n'y a point de superstition qui ne porte avec elle son « excuse. Les grands sujets sont pour les hommes le champ dos grandes er- « reurs ; il n'appartenait pas à l'esprit humain d'imaginer sagement une si « haute matiôre quo la ivligion; c'était une assez firro démarciie pour la rai-
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Qu'on ait cru encore dans les siècles d'ignorance l'impossibilité des antipodes, ou telle autre opinion que l'on reçoit sans examen, ou qu'on n'a pas même les moyens d'exa-
« son, d'avoir conçu un pouvoir invisible et hors de l'atteinte des sens; le .( premier homme qui s'est fait des dieux avait l'imagination plus grande et « plus hardie que ceux qui les ont rejetés. « — Antre var. : « Qu'avons-nous à « reprocher aux siècles qui nous précèdent? l'extravagance de leurs religions? '< Mettons-nous un moment à leur place ; aurions-nous deviné la nôtre? N'a-t-il « pas fallu qu'elle nous fût révélée ? Notre esprit était-il capable de produire •( une religion si divine? Nous ne les blâmons pas, répondons-nous, de n'avoir « pas connu la vraie religion, mais d'en avoir suivi de fausses et de ridicules. '< Ce reproche est encore injuste; les hommes sont nés pour croire des dieux, « pour attendre ce qu'ils souhaitent, pour craindre ce qu'ils ne connaissent « pas, pour sentir le poids de la puissante main qui tient tout l'univers en '< servitude ; leur esprit curieux et craintif sondait à tâtons dans la nuit le « secret redoutable de la nature ; il n'avait pas plu au vrai Dieu de se mani- '< fester encore à tous les peuples. Représentons-nous leur état ; supposons « ([u'on nous eut appris dans notre enfance que Mercure était un dieu voleur ; '< que c'était un mystère inconcevable, etc. [Comme dans le texte.) Pour moi, " je l'avoue à ma honte, l'expérience de ma propre faiblesse m'aurait déter- « miné à me soumettre à l'erreur d'autrui ; j'aurais cru des dieux ridicules, « plutôt que de ne croire point de Dieu. La vérité ne peut-elle nous parler « quelquefois par l'imagination ou parle cœur, autant que par la raison? « Auquel faut-il plus se fier de l'esprit ou du sentiment? Quel nous a donné >< plus d'erreurs, ou plus découvert de lumières? Le premier qui s'est fait des « dieux avait l'imagination plus grande et plus hardie que ceux qui les ont « rejetés. Quelle est l'invention de l'esprit qui égale en sublimité cette inspi- " ration du génie? »
Autre Var. : [«Si j'avais eu le malheur, etc. [comme dans le texte) ., ]Q ^q\\^ « que j'aurais adopté, sans beaucoup de peine, cette doctrine que j'aurais « trouvée dans mon cœur avant de me connaître, et que si j'y avais résisté « par raisonnement, j'y aurais été ramené par sentiment. Mais si, dans des « choses toutes naturelles, quelque philosophe se fût avisé de me dire, par * exemple, que le courage ne valait pas mieux que la peur, et que la ma- « gnanimité n'était pas quelque chose de réel ; je lui aurais répondu sans hé- « siter : Mon ami, je puis déférer à l'autorité de tout un peuple, à celle de " plusieurs siècles, et de plusieurs grands hommes qui, dans une matière qui " me passe, me proposent une croyance incompréhensible, qui a été la leur ; <( mais, puisque vous me parlez d'une chose naturelle et qui m'est familière, '< que je ne risque rien à rejeter, et sur laquelle personne ne peut m'imposer, '< souffrez que je me moque de votre doctrine. Voilà ce que je répondrais '' à ce philosophe; or, combien y en a-t-il dans ce siècle, qui, sur des choses « encore plus palpables, soutiennent des erreurs plus manifestes?»] — Nous trouvons cette 3(-- variante dans les manuscrits du Louvre, où elle fait partie d'une longue Préface de Vauvcnargucs à ses Caractères. Il ne paraît pas qu'il eût d'idée bien arrêtée sur la destination adonner à cette pièce, puisque, tantôt il la fait entrer à peu près entière dans une préface, et tantôt en fait un discours à part. — G.
— Il est clair que Vauvenarguos sont qu'il touche là au point difficile de son sujet, car il y revient à quatre reprises; il n'est pas moins clair que, dans ces quatre versions, il est également rationaliste. Il dira bien, deux pages plus
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miner, cela ne m'étonne en aucune manière ; mais que, tous les jours, sur les choses qui nous sont le plus familières et que nous avons le plus examinées, nous prenions néanmoins le change; que nous ne puissions avoir une heure de conversation un peu suivie sans nous tromper ou nous contredire , voilà à quoi je reconnais la petitesse de l'esprit humain '. Un homme d'un peu de bon sens, qui voudrait écrire sur des tablettes tout ce qu'il entend dire dans le jour de faux et d'absurde, ne se coucherait jamais sans les avoir remplies.
Je cherche quelquefois parmi le peuple l'image de ces mœurs grossières que nous avons tant de peine à comprendre dans les anciens peuples; j'écoute ces hommes si simples : je vois qu'ils s'entretiennent de choses communes, qu'ils n'ont point de principes réfléchis, que leur esprit est véritablement barbare comme celui de nos pères, c'est-àdire inculte et sans politesse; mais je ne trouve pas, qu'en
bas, (|ue/c bonheur (Vètre né chrétien et calholique ne peut être comparé à aucun autre bien, et, en attendant, il entoure sa pensée de toutes les rései-ves que les écrivains de la première moitié du 18^ siècle, Voltaire lui-même, s'imposaient encore ; mais, malgré ces précautions obligées, malgré la gravité ordinaire de Vauvenargues, ici, l'intention ironique, pres(iuc railleuse, est assez transparente, et plus d'un mot la dénonce. On en pourrait conclure que ce Discours est un de ses premiers ouvrages; car, dans les dernières années de sa vie, il a moins d'assurance; en tout cas, il n'a pas cet air dégagé; ou il évite de rencontrer le christianisme et passe à côté, ou, s'il l'aborde, c'est avec une inquiétude et un respect dont la sincérité n'est plus douteuse. En admettant ces deux périodes dans la vie de Vauvenargues, ces deux mouvements dans sa pensée, on s'explique aisément ses nombreuses contradictions sur ce point comme sur plusieurs autres, et les prétentions contraires de ceux qui en font, selon leurs passions ou leurs préférences, les uns un incrédule, les autres un chrétien. (Voir, plus loin, les notes de \a Méditation fiur In Foi et de la Prière.) — G.
' I ar. : ><. Qu'on ait donc adopté de grandes fables dans des siècles pleins ' d'ignorance; que ce qu'un génie audacieux faisait imaginer aux âmes fortes, ■< le trnips, l'espérance, la crainte, l'aient enfin persuadé aux autres hommes ; " qu'ils aient trop respecté des opinions qu'on reçoit de l'autorité de la oou- < tume, (lu pouvoir de l'exemple, et de l'amour des lois; ni cela ne me semble " étra!)ge, ni je n'en conclus que ces peuples aient été plus faibles que nous. " Ils se sont trompés sui- des choses qu'on n'a pas toujours la hardiesse et 'j même les moyens d'examiner. Kst-ce fi nous de les en reprendre, nous qui « pHMions le change de tant de manières sur des bagatelles; nous qui, même «t sur les sujets les plus discutés et les plus connus, ne saurions d'ordinaire '■<■ avoir une heure de ronveisation sans nous tromper ou nous contrediie? >-