‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 110 sur 264 · G DISCOURS SUR LE CARACTÈRE · texte numérisé non relu

G DISCOURS SUR LE CARACTÈRE

cet état, ils fassent de plus faux raisonnements que les gens du monde; je vois, au contraire, qu'à tout prendre, leurs pensées sont plus naturelles, et qu'il s'en faut de beaucoup que les simplicités de l'ignorance soient aussi éloignées de la vérité que les subtilités de la science et l'imposture de l'affectation '.

Aussi, jugeant des mœurs anciennes par ce que je vois des mœurs du peuple , qui me représente les premiers temps, je crois que je me serais fort accommodé de vivre à Thèbes, à Memphis, à Babylone ; je me serais passé de nos manufactures, de la poudre à canon, de la boussole et de nos autres inventions modernes, ainsi que de notre philosophie. Je n'estime pas plus les Hollandais pour avoir un commerce si étendu, que je [ne] méprise les Romains pour l'avoir si longtemps négligé. Je sais qu'il est bon d'avoir des vaisseaux, puisque le roi d'Angleterre en a, et qu'étant accoutumés, comme nous sommes, à prendre du café et du chocolat, il serait fâcheux de perdre le commerce des îles; mais je ne pense pas que les peuples anciens, privés d'une partie des superfluités de notre commerce, aient été par là plus à plaindre : Xénophon n'a point joui de ces délicatesses, et il ne m'en paraît ni moins heureux, ni moins honnête homme, ni moins grand homme'. Que dirai-je encore? le bonheur d'être né chrétien et catholique ne peutêtre comparé à aucun autre bien ; mais s'il me fallait être quaker ou monothélite, j'aimerais presque autant le culte des Chinois, ou celui des anciens Romains.

Si la barbarie consistait uniquement dans l'ignorance, certainement les nations les plus polies de l'antiquité se-

* Add. : [<i Partout où il y a des hommes, on fait de faux raisonnements, « et peut-être en bien plus grand nombre parmi les hommes polis, que parmi t les autres ; car le peuple ne se trompe que faute d'apercevoir la vérité, « tandis que les gens du monde se trompent encore par légèreté, par vanité, «< par présomption, par suffisance. »]

- Add. : (( Nous attribuons trop à l'art : ni nos biens ni iios maux essentiels « n'ont reçu leur être de lui. Comme il ne nous a pas donné la santé, la beauté, « les grâces, la vigueur d'esprit et de corps, il ne peut non plus nous sous- « traire aux maladies, aux guerres, au vice, à la mort. Serait-il plus parfait « que la nature, dont il tient ses rrglos? L'effet vaut-il mieux que la cause ?

DES DIFIËUENTS SIÈCJJ.S. 157

raient extrêmement barbares vis-à-vis de nous; mais si la corruption de l'art, si l'abus des règles, si les conséquences mal tirées des bons principes, si les fausses applications, si l'incertitude des opinions, si l'aflectation, si la vanité, si les mœurs frivoles , ne méritent pas moins ce nom que l'ignorance, qu'est-ce alors que la politesse dont nous nous vantons?

Ce n'est pas la pure nature qui est barbare, c'est tout ce qui s'éloigne trop de la belle nature et de la raison. Les cabanes des premiers hommes ne prouvent pas qu'ils manquassent de goût; elles témoignent seulement qu'ils manquaient des règles de l'architecture. Mais quand on eut connu ces belles règles dont je parle, et qu'au lieu de les suivre exactement, on voulut enchérir sur leur noblesse, charger d'ornements superflus les bâtiments, et , à force d'art, faire disparaître la simplicité, alors ce fut, à mon sens, • une véritable barbarie et la preuve du mauvais goût. Suivant ces principes, les dieux et les héros d'Homère, peints naïvement par le poëte d'après les idées de son siècle, ne font pas que V Iliade soit un poëme barbare, car elle est un tableau très-passionné, sinon de la belle nature, du moins de la nature; mais un ouvrage véritablement barbare, c'est un poëme où l'on n'aperçoit que de l'art, où le vrai ne règne jamais dans les expressions et les images, où les sentiments sont guindés, où les ornements sont superflus et hors de leur place '.

Je vois de fort grands philosophes qui veulent bien fermer les yeux sur ces défauts, et qui passent d'abord à ce qu'il y a de plus étrange dans les mœurs anciennes. Im-

« La nature, qui est l'inventrice et la législatrice de tous les arts, aurait-elle « attendu des arts sa maturité et sa gloire? » — Autre add. : [« Je sais cepen- « dant que ce qui n'est pas nécessaire dans un siècle, dans un autre siècle <( devient un besoin. Je n'estime, ni ne mésestime le luxc; s'il est utile à « notre commerce, ;\ la bonne heure, qu'on l'entretienne autant qu'il est « possible. »]

' Vauvenargues fait évidemment allusion à J.-B. Rousseau et à la poésie lyri(iuc du 18e siècle; il a ce sujet à cœur, et il y reviendra souvent, presque toujours dans les mêmes termes. — G.

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iiioler, disent-ils, des hommes à la Divinité! verser le sang humain pour honorer les funérailles des grands! etc. Je ne prétends point justifier de telles horreurs; mais je dis : Que nous sont ces hommes que je vois couchés dans nos places et sur les degrés de nos temples, ces spectres vivants que la faim, la douleur et les maladies précipitent vers le tombeau'? Des hommes, plongés dans les superfluités et les délices, voient tranquillement périr d'autres hommes (jue la misère emporte à la fleur de l'âge ^ Cela paraît-il moins féroce? et lequel mérite le mieux le nom de barbarie, d'un sacrifice impie fait par l'ignorance, ou d'une inhumanité commise de sang-froid, et avec une entière connaissance ?

Pourquoi dissimulerais-je ici ce que je pense ? Je sais que nous avons des connaissances que les anciens n'avaient pas : nous sommes meilleurs philosophes à bien des égards ; mais pour ce qui est des sentiments, j'avoue que je ne connais guère d'ancien peuple qui nous cède. C'est de ce côté-là, je crois, qu'on peut bien dire qu'il est difficile aux hommes de s'élever au-dessus de l'instinct de la nature. Elle a fait nos âmes aussi grandes qu'elles peuvent le devenir, et la hauteur qu'elles empruntent de la réflexion est ordinairement d'autant plus fausse qu'elle est plus guindée. Tout ce qui ne dépend que de l'âme ne reçoit nul accroissement par les lumières de l'esprit, et, parce que le goût y tient essentiellement", je vois qu'on perfectionne en vain nos connaissances ; on instruit noire jugement, on n'élève point notre goût. Qu'on joue Pourceaugnac à la comédie, ou telle autre farce un peu comique, elle n'y attirera pas moins de monde qa Àndromaque ; on entendra jusque dans la rue les éclats du parterre enchanté. Qu'il y ait des pantomimes supportables à la Foire, ils feront déserter la comédie ; j'ai

* Ce passage fait penser à la peinture, autrement animée et saisissante, que La Bruyère (ch. de l'Homme) l'ait des paysans de son temps. — G.

- Voir, plus loin, le Discours sur Vlnéijalité des Ricliesses. — G.

"' Déjà, dans V Introduction à la Connaissance de l'esprit liumuin^ch. 12, du Goili^ Vauvenargues avait dit : » 11 faut avoir de l'âme pour avoir du goût. >- — G.

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