‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 113 sur 264 · SUU LES MŒURS DU SIECLE · texte numérisé non relu

SUU LES MŒURS DU SIECLE

Ce qu'il y a de plus difficile lorsqu'on écrit conti'e les mœurs, c'est de bien convaincre les hommes de la vérité de leurs dérèglements. Comme ils n'ont jamais manqué de censeurs à cet égard, ils sont persuadés que les désordres qu'on attaque ont été de tout temps les mêmes; que ce sont des vices attachés à la nature, et, par cette raison, inévitables ; des vices, s'ils osaient le dire, nécessaires et presque innocents. On se moque d'un homme qui ose accuser des abus qu'on croit si anciens; rarement les gens de bien môme lui sont favorables; et ceux qui sont nés modérés blâment jusqu'à la véhémence qu'on emploie contre les méchants. Renfermés dans un petit cercle d'amis vertueux , ils ne peuvent se persuader les emportements dont on parle, ni comprendre la vraie misère et l'abaissement de leur siècle. Contents de n'avoir pas à redouter pendant la guerre les violences de l'ennemi, lorsque tant d'autres peuples sont la proie de ce fléau; charmés du bel ordre qui règne dans tous les États, ils regrettent peu les vertus qui nous ont acquis ce bonheur, tant de grands personnages qui ont disparu, les arts qui dégénèrent et qui s'avilissent. Si on leur parle même de la gloire, que nous

' Cette pièce a une grande analogie avec celle qui précède ; les idées sont au moins voisines, quand elles ne sont pas complètement semblables. Peutêtre ce second discours, qui est resté à l'état de fragment, n'était-il que le commencement ou qu'un des points du premier, que Vauvenargues se proposait de refondre. Mais, n'ayant trouvé dans les manuscrits a\icune indication précise à cet égard, nous donnons ces deux pièces séparément, comme les précédants éditeurs. — G.

négligeons, plus froids encore là-dessus que sur le reste, ils traitent toujours de chimère ce qui s'éloigne de leur caractère ou de leur temps.

Mon dessein n'est pas de dissimuler les avantages de ce siècle, ni de le peindre plus méchant qu'il n'est. J'avoue que nous ne portons pas le vice à ces extrémités furieuses que l'histeire nous fait connaître ; nous n'avons pas la force malheure, je qu'on dit que ces excès demandent, trop faibles pour passer la médiocrité, même dans le crime. Mais je dis que les vices bas, ceux qui témoignent le plus de faiblesse et méritent le plus de mépris, n'ont jamais été si osés, si multipliés, si puissants '. On ne saurait parler ouvertement de ces opprobres ; on ne peut les découvrir tous ; que ce silence même les fasse connaître. Quand les maladies sont au point qu'on est obligé de s'en taire et de les cacher au malade, alors il y a peu d'espérance, et le mal doit être bien grand. Tel est notre état. Les écrivaius qui semblent plus particulièrement chargés de nous reprendre, désespérant de guérir nos erreurs, ou corrompus peut-être par notre commerce, et gâtés par nos préjugés, ces écrivains, dis-je, flattent le vice, qu'ils pourraient confondre', couvrent le mensonge de fleurs, s'attachent à or-

1 Add. : [Voyez ces grands, si somptueux dans leur train, mais d'autant plus pauvres en vertu, sans autorité à la cour, sans considération dans les provinces, sans réputation dans les armées, réduits à leurs flatteurs et à leurs domestiques pour clients : plusieurs jouissent dans l'opprobre de la récompense méritée par leurs pères, comme si les plus grandes places de l'État devaient être l'héritage de la vanité et de la mollesse! Qu'est-ce pourtant qu'un poste qu'on ne sait pas remplir, des honneurs qu'on avilit, une fortune qu'on rend inutile à soi et aux autres? un maréchal de France qu'on n'ose employer, ou, si on l'emploie, qui laisse échapper toutes les occasions de vaincre, et n'évite aucune des fautes qui entraînent les plus grands malheurs? un négociateur éternellement joué? un ministre dont les erreurs, la négligence, ou les plaisirs, font gémir les peuples? A quoi bon les grandes places, lorsqu'on les remplit de la sorte? et comment y faire mieux, lorsqu'on n'a jamais rien appris, ou rien approfondi, lorsqu'on n'a aucune habitude du travail, lorsqu'on a passé sa jeunesse à l'étude des bagatelles, dans la dissipation et dans les plaisirs?] — Ce morceau est extrait des manuscrits du Louvre. — G.

- Fortia voit dans ce passage une allusion à Voltaire : // paraît, dit-il, que l'écrivain qu'attaque ici l'auteur est Voltaire, qui prostitua ses talents à célébrer les charmes de Madame de Pompadour. Cette insinuation de l'éditeur

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lier l'esprit du monde , si vain dans son fonds. Occupés à s'insinuer auprès de ce qu'on appelle la bonne compagnie , à persuader qu'ils la connaissent, qu'eux-mêmes en sont l'agrément, ils rendent leurs écrits aussi frivoles que les hommes pour qui ils travaillent.

On ne trouvera pas ici cette basse condescendance; mon objet n'est pas de flatter les vices qui sont en faveur. Je ne crains ni la raillerie de ceux qui n'ont d'esprit que pour tourner en ridicule la raison, ni le goût dépravé de ceux qui n'estiment rien de solide ; je dis, sans détour et sans art, ce que je crois vrai et utile. J'espère que la sincérité de mes écrits leur ouvrira le cœur des jeunes gens ; et, puisque les ouvrages les plus ridicules trouvent des lecteurs qu'ils corrompent, parce qu'ils sont proportionnés à leur esprit, il serait étrange qu'un discours fait pour inspirer la vertu ne l'encourageât pas, au moins dans quelques hommes qui, d'eux-mêmes, ne la conçoivent pas avec assez de force^

Il ne faut pas avoir beaucoup de connaissance de l'histoire, pour savoir que la barbarie et l'ignorance ont été le partage le plus ordinaire du genre humain. Dans cette longue suite de générations qui nous précèdent, on compte peu de siècles éclairés, et peut-être encore moins de vertueux ; mais cela même prouve que les mœurs n'ont pas toujours été les mêmes, comme on l'insinue. Ni les Allemands n'ont la férocité des Germains leurs ancêtres, ni les Italiens le mérite des anciens Romains , ni les Français d'aujourd'hui ne sont tels que sous Louis X[V, quoique nous touchions à son règne. On répond que nous n'avons

nous paraît tout à fait inconciliable avec le respect de Vauvenargues pour les grands hommes c:i général, et, en particulier, pour Voltaire, qu'il regardait comme son maître, et que, dans maint endroit de ses ouvrages, il défend avec chaleur contre les préventions de V ignorance et de Venvie. Supposé que Vauvenargues, dans sa chambre de la rue du Paon, s'occupât de ce que faisait Voltaire à Versailles, jamais il n'eût attaqué dans un ouvrage destiné au public, je ne dis pas seulement son ami , mais le seul homme à peu près qui , à ses yeux, honorât encore le siècle et les lettres françaises. Selon nous, il ne faut voir ici qu'une allusion générale aux moralistes accommodants, aux romanciers faciles, aux écrivains frivoles, dont Vauvenargues se plaint si souvent ailleurs. — G.

fait que changer de vices : quand cela serait, dira-t-on que les mœurs des Italiens soient aussi estimables que celles des anciens Romains, qui leur avaient soumis toute la terre ' ? et l'avilissement des Grecs, esclaves d'un peuple barbare, sera-t-il égalé à la gloire, aux talents, à la politesse de l'ancienne Athènes ? S'il y a des vices qui rendent les peuples plus heureux, plus estimés et plus craints, ne méritentils pas qu'on les préfère à tous les autres? Que sera-ce si ces prétendus vices, qui soutiennent les empires et les font fleurir, sont de véritables vertus ^ ?

Je n'outrerai rien, si je puis : les hommes n'ont jamais échappé à la misère de leur condition ; composés de mauvaises et de bonnes qualités, ils portent toujours dans leur fonds les semences du bien et du mal. Qui fait donc prévaloir les unes sur les autres? qui fait que le vice l'emporte, ou la vertu? l'opinion. Nos passions, en partie mauvaises, en partie très-bonnes, nous tiendraient peut-être en suspens, si l'opinion, en se rangeant d'un côté, ne faisait pencher la balance. Ainsi, dès qu'on pourra nous persuader que c'est une duperie d'être bon ou juste, dès lors il est à craindre que le vice, devenu plus fort, n'achève d'étouffer les sentiments qui nous sollicitent au bien; et voilà l'état où nous sommes. Nous ne sommes pas nés si faibles et si frivoles qu'on nous le reproche; mais l'opinion nous a fait tels. On ne sera donc pas surpris si j'emploie beaucoup de raisonnements dans ce discours; car, puisque notre plus grand mal est dans l'esprit, il faut bien commencer par le guérir.

Ceux qui n'approfondissent pas beaucoup les choses, objectent le progrès des sciences, l'esprit de raisonnement répandu dans tous les états, la politesse, la délicatesse, la subtilité de ce siècle, comme des faits qui contrarient et qui détruisent ce que j'établis. Je réponds à

' Phrase incorrecte; qui est pour lesquelles mœurs. — G. 2 Rapprochez du US^ chap. de V Introduction à la Connaissance de V Esprit humain {Du bien et du mal moral). — G.

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