‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 112 sur 264 · DES DIFFERENTS SIECLES · texte numérisé non relu

DES DIFFERENTS SIECLES

bre', cela ne veut pas dire autre chose si ce n'est qu'il est grand par rapport à d'autres arbres moins élevés, ou par rapport à nos yeux et à notre propre taille. Toute langue n'est que l'expression de ces rapports, et tout l'esprit du monde ne consiste qu'à les bien connaître. Que veulent donc dire ces philosophes ? Ils sont hommes, et ne parlent point un langage humain ; ils changent toutes les idées des choses, et abusent de tous les termes \

Un homme qui s'aviserait de faire un livre pour prouver qu'il n'y a point de nains ni de géants, fondé sur ce que la plus extrême ^ petitesse des uns et la grandeur démesurée des autres demeureraient, en quelque manière, confondues à nos propres yeux, si nous les comparions à la distance de la terre aux astres ; ne dirions-nous pas d'un homme qui se donnerait beaucoup de peine pour établir cette vérité, que c'est un pédant, qui brouille inutilement toutes nos idées, et ne nous apprend rien que nous ne sachions? De même ^, si je disais à mon valet de m'apporter un petit pain, et qu'il me répondît : Monsieur, il n'y en a aucun de gros ; si je lui demandais un grand verre de tisane, et qu'il m'en

« âmes fortes que l'éternel Auteur de la nature a daigné accorder à quela ques hommes; je parle d'une grandeur de rapport qui est cependant très- « réelle, car il n'y a point d'objets dans la nature qui n'aient des rapports « nécessaires, et qui ne soient grands ou petits, forts ou faibles, bons ou « mauvais, relativement les uns aux autres. » — Cette variante et les trois (jui suivent sont extraites d'un morceau intitulé : Sur les philosophes modernes^ que l'on trouve dans les éditions précédentes parmi les Réflexions sur divers sujets^et que nous avons supprimé, parce qu'il faisait répétition. — G.

* Vauvcnargues a déjà exprimé une idée à peu près semblable dans Vlntroduction à la Connaissance de VEsprii humain^ à la fin du 27" cliap. [sur V Amour de la Gloire). — G.

- Var.: « Que nous enseignent donc les philosophes, en disant qu'il n'y a « ni vertu, ni grandeur, ni vice, ni force dans les hommes ? Veulent-ils nier « ces rapports et ces proportions immuables ? Non, cela serait trop absurde. « Prétendent-ils seulement que tout est petit et frivole dans le fini comparé à « l'infini? Est-ce là le mystère de leurs ouvrages? et n'ont-ils que cela à nous « apprendre? Peut-on abuser du langage avec autant de témérité, et se « rendre plus ridicule par plus de folie? »

"• Notons que le mot extrême n'admet pas devant lui le signe du superlatif, parce qu'il est superlatif lui-même. — G.

* Var. : « Si vous demandiez à un médecin un remède contre la fièvre, et « qu'il vous répondît que tous les hommes sont destinés à mourir... »

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apportât dans une coquille, disant qu'il n'y a ])oint de grand verre; si je commandais à mon tailleur un habit un peu large, et qu'en m'en apj^ortant un fort serré, il m'assurât qu'il n'y a rien de large sur la terre, et que le monde même est étroit;... j'ai honte d'écrire de pareilles sottises, mais il me semble que c'est à peu ])rès le raisonnement de nos philosophes. Nous leur demandons le chemin delà sagesse, et ils nous disent qu'il n'y a que folie; nous voudrions être instruits des caractères qui distinguent la vertu du vice, et ils nous répondent qu'il n'y a dans les hommes que dépravation et que faiblesse'. 11 ne faut point que les hommes s'enivrent de leurs avantages; mais il ne faut point qu'ils les ignorent; il faut qu'ils connaissent leurs faiblesses, pour qu'ils ne présument pas trop de leur courage ; mais il faut en même temps qu'ils se connaissent capables de vertu, afin qu'ils ne désespèrent pas d'eux-mêmes. C'est le but qu'on s'est proposé dans ce discours, et qu'on tâchera de ne perdre jamais de vue ^.

' Var.: « Nous voudrions être encouragés à la vertu, et ils raisonnent à ■;< perte de vue sur la faiblesse de l'esprit humain. Pensent-ils que nous ignor .. rions cette faiblesse? — Mais, vous-même, me diront-ils, croyez-vous qu'on .. ne sache pas ce que vous dites? — Pratiquez-le donc, si vous le savez! et '< ne m'obligez pas de vous redire ce qu'on vous a dit, et [ce] dont vous " profitez si peu : car, tant que vous parlerez comme vous [le] faites, je .. croirai qu'on peut vous apprendre ce que vous croyez savoir, et je vous trai- « terai comme le peuple, qui comprend très peu ce qu'il croit, qui fait rarement « ce qu'il sait, et qui emprunte, selon ses besoins, des circonstances et ses A mœu^s et S' s opinions. »

- Cette phrase appartiendrait aussi bien, mieux peut-être, à un exorde qu'à une péroraison. Aussi n'est-il pas sûr que ce dernier morceau, dont nous n'osons cependant changer la place, soit bien ici à la sienne. Il ne faut pas perdre de vue que Vauvenargues n'avait publié lui-môme qu'une faible partie de son œuvre, et qu'il n'avait pas mis la dernière main à la plupart des pièces qui ont été données après sa mort: plusieurs même se retrouvent dans ses manuscrits à l'état de fragments souvent disséminés, avec de nombreuses variantes, sans que rien indique qu'il eût définitivement arj-êté l'ordre et la liaison des uns, ou définitivement choisi entre les autres. Il en résulte que le classement de ses œuvres posthumes est embarrassant, par cela môme qu'il est arbitraire. — G.

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