‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 128 sur 264 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

Boileau prouve, autant par son exemple que par ses préceptes, que toutes les beautés des bons ouvrages naissent de la vive expression et de la peinture du vrai ; mais cette expression, si touchante, appartient moins à la réflexion, sujette à l'erreur, qu'à un sentiment très- intime et très-fidèle de la nature^. La raison n'était pas distincte, dans Boileau, du sentiment : c'était son instinct ^ ; aussi a-t-elle animé ses écrits de cet intérêt qu'il est si rare de rencontrer dans les ouvrages didactiques.

* Le sens de cette phrase, qui n'est pas claire, est, je crois, que la raison déplaît, dans la plupait des hommes, parce qu'elle est élrangère à l'agrément^ qui naît du bon sens uni à la simplicité. — G.

2 [Il y a trop de négligences et de platitudes. — V.]

^ [Vauvenargues trouve le genre des Contes de La Fontaine trop bas. Il est familier, et peut-être pas assez varié; mais descend-il jusqu'à la bassesse? et la licence va-t-elle jusqu'à la crapule? Si cela est, que dira-t-on de Grécourt ? Il y a des nuances dans le vice, et il est juste de ne pas les confondre. — La H.]

^ La 1" édition ajoutait ici cette phrase que nous regrettons : « La vérité « se fane dans nos réflexions, et des mains pesantes et dures en emportent « toute la fleur. » — G.

^ [Donc on peut se servir de ce mot pour La Fontaine. — V. \ (Voir la 1'^ note du morceau précédent.) — G.

Cela met, je crois, dans son jour, ce que je viens de toucher en parlant de La Fontaine. S'il n'est pas ordinaire de ti'ouver de l'agrément parmi ceux qui se piquent d'être raisonnables, c'est peut-être parce que la raison est entée dans leur esprit, où elle n'a qu'une vie artificielle et empruntée; c'est parce qu'on honore trop souvent du nom de raison une certaine médiocrité de sentiment et de génie, qui assujettit les hommes aux lois de l'usage, et les détourne des grandes hardiesses, sources ordinaires des grandes fautes.

Boileau ne s'est pas contenté de mettre de la vérité et de la poésie dans ses ouvrages, il a enseigné son art aux autres ; il a éclairé tout son siècle ; il en a banni le faux goût, autant qu'il est permis de le bannir de chez les hommes. Il fallciit qu'il fût né avec un génie bien singulier, pour échapper, comme il a fait, aux mauvais exemples de ses contemporains, et pour leur imposer ses propres lois. Ceux qui bornent le mérite de sa poésie à l'art et à l'exactitude de sa versification, ne font pas peut-être attention que ses vers sont pleins de pensées, de vivacité, de saillies, et même d'invention de style. Admirable dans la justesse, dans la solidité et la netteté de ses idées, il a su conserver ces caractères dans ses expressions, sans perdre de son feu et de sa force ; ce qui témoigne incontestablement un grand talent. Je sais bien que quelques personnes', dont r autorité est respectable, ne nomment génie dans les poètes que l'invention dans le dessein de leurs ouvrages. Ce n'est, disentils, ni l'harmonie, ni l'élégance des vers, ni l'imagination dans l'expression, ni môme l'expression du sentiment, qui caractérisent le poète : ce sont, à leur avis, les pensées mâles et hardies, jointes à l'esprit créateur. Par là, on prouverait que Bossuet et Newton ont été les plus grands poètes de la terre; car certainement l'invention, la har-

' \oltaire, eiitr'autres. Les diverses éditions répètent la r\joltié de ce paragraphe dans le morceau sur quelques ouvrages de M. de Voltaire ; nous avons évité ce double emploi. — G.

(liesse et les pensées mâles ne leur manquaient pas. J'ose leur répondre que c'est confondre les limites des arts, que d'en parler de la sorte ; j'ajoute que les plus grands poètes de l'antiquité, tels qu'Homère, Sophocle, Virgile, se trouveraient confondus avec une foule d'écrivains médiocres, si on ne jugeait d'eux que par le plan de leurs poèmes, et par l'invention du dessein, et non par l'invention du style, par leur harmonie, par la chaleur de leur versification, et enfin par la vérité de leurs images.

Si l'on est donc fondé à reprocher quelque défaut à Boileau, ce n'est pas, à ce qu'il me semble, le défaut de génie ; c'est, au contraire, d'avoir eu plus de génie que d'étendue ou de profondeur d'esprit, plus, de feu et de vérité que de sentiment' et de délicatesse, plus de solidité et de sel dans la critique que de finesse ou de gaîté, et plus d'agrément que de grâce \ On l'attaque encore sur quelques-uns de ses jugements qui semblent injustes; et je ne prétends pas qu'il fut infaillible ^ .

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