CHAULIEU
Chaulieu a su mêler, avec une simplicité noble et touchante, l'esprit et le sentiment 4. Ses vers, négligés, mais
1 Dans le l" Dialogue (voir plus loin), Vauvenargues fait dire à Boileau luimême : « Je suis né avec quelque justesse dans l'esprit; mais les esprits justes «■ qui ne sont point élevés, sont quelquefois faux sur les choses de sentiment, •« et dont il faut juger par le cœur. » — G.
' [Il n'a jamais parlé au cœur. — V.]
^ Var. : [ « C'est une injustice de lui refuser le génie : le premier, il a connu v< l'art des vers, et n'y a été surpassé que par deux ou trois hommes d'un « plus grand esprit; il a plus fait, il a détrompé son siècle des faux brillants « et des mauvais ouvrages. Il avait éminemment le goût du vrai, sans lequel <c on ne réussit dans aucun genre, et qui est toujours le fondement du génie. <; Si son goût et sa raison ne s'étendaient point à tout, s'il a été injuste pour » quelques auteurs, s'il a manqué lui-même de sentiment et de délicatesse, « d'élévation et de profondeur, c'est qu'il n'est point donné aux hommes de <c réunir tous les talents. Il ne faut pas pour cela juger d'eux par leurs dé- « fauts, car quel homme estim.erait-on, si on ne l'appréciait que par ses er- « reurs et par ses endroits faibles? Qu'on me nomme un général qui n'ait « pas fait de fautes, un roi sans faiblesses, un écrivain, quel qu'il soit, sans 1 défauts? »]«- Cette variante est extraite de notre manuscrit de Vauvenargues. — G.
* [Il avait plus d'imagination (lue d'esprit. — V.J
SUR QLELQUES POÈTES. 237
faciles, et remplis d'imagination, de vivacité et de grâce, m'ont toujours paru supérieurs à sa prose, qui n'est, le plus souvent, qu'ingénieuse. On ne peut s'empêcher de regretter qu'un auteur si aimable n'ait pas plus écrit, et n'ait pas travaillé avec le même soin tous ses ouvrages '.
h' — MOLIÈRE.
Molière me paraît un peu répréliensible d'avoir pris des sujets trop bas \ La Bruyère, animé à peu près du même génie, a peint avec la même vérité et la même véhémence que Molière les travers des hommes ^ ; mais je crois que Ton peut trouver plus d'éloquence et plus d'élévation dans ses images.
On peut mettre encore ce poète en parallèle avec Racine.
* On peut regretter également que Vauvenargues n'en ait pas plus écrit sur un auteur si ai?nable; la 1'^ édition ajoutait du moins : « Quelque différence « que l'on ait mise, avec beaucoup de raison, entre l'esprit et le génie, il « semble que le génie de l'abbé de Chaulieu ne soit essentiellement que <( beaucoup d'esprit naturel. Cependant il est remarquable que tout cet « esprit n'a pu faire d'un poète, d'ailleurs si aimable, un grand homme ni «( un grand génie. >> — G.
2 II semble que les Femmes savantes, le Tartufe, le Misanthrope ne sont pas assurément des sujets bas; la comédie n'en peut guère traiter de plus relevés. Pourquoi l'Avare encore scrait-il un sujet trop bas pour la comédie? Passe pour les Fourberies de Seapin, le Médecin malgré lui, Sganarelle, et si Ton veut même Georges Dandin. Mais c'est d'après les chefs-d'œuvre d'un grand homme qu'on doit juger de son génie et en déterminer le caractère. On sait d'ailleurs que Molière, forcé d'abord de se conformer au goût de son siècle pour en obtenir le droit de le ramener au sien, forcé souvent de faire servir son travail au soutien de la troupe dont il était le directeur, ne fut pas toujours le maître de choisir les sujets de ses comédies, ni d'en soigner l'exécution. — S.
5 On ne peut pas dire que La Bruyère fut animé du même génie que Molièr(\ Vauvenargues disait autrement dans la première édition, toujours on donnant à LaBiuyère une sorte de supériorité; aussi est-il plus facile de CO' ractériser les hommes^ que de faire qu'ils se caractérisent eux-mêmes. On né voit pas trop pourquoi il a retranché cette phrase, qui était du moins une espèce de correctif. — S. — Voici la phrase de la l^e édition, dont Suard ne cite qu'une partie : « La Bruyère, plus parfait dans son genre, a laissé l'idée d'un « comique plus élevé et plus fécond; aussi est-il plus facile de caractériser « les hommes, que de faire qu'ils se caractérisent eux-mêmes, et de soutenir » un personnage qui parle longtemps, et parle toujours en vers. La véhémence '< inimitable de Molière et son caractère si original, le rendent d'ailleurs ros- « pectable. «Voltaire trouvait ce parallèle contestable \ aussi Vauvenargues l'a réduit, mais, on le voit, d'une manière plus préjudiciable encore à Molière.— G.
L'un et l'autre ont parfaitement connu le cœur d« l'homme ; l'un et l'autre se sont attachés à peindre la nature. Racine la saisit dans les passions des grandes âmes; Molière dans l'humeur et les bizarreries des gens du commun '. L'un a joué avec un agrément inexplicable les petits sujets; l'autre a traité les grands avec une sagesse et une majesté touchantes. Molière a ce bel avantage que ses dialogues jamais ne languissent; une forte et continuelle imitation des mœurs passionne ses moindres discours. Cependant, à considérer simplement ces deux auteurs comme poètes, je crois qu'il ne serait pas juste d'en faire comparaison : sans parler de la supériorité du genre sublime donné à Racine, on trouve dans Molière tant de négligences et d'expressions bizarres et impropres, qu'il y a peu de poètes, si j'ose le dire, moins corrects et moins purs que lui '. En pensant bien, il parle souvent mal, dit l'illustre archevêque de Cambrai; il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicitc, ce que celui-ci ne dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J'aime bien mieux sa prose que ses vers ^ etc.
Cepeodani l'opinion commune est qu'aucun des auteurs de notre théâtre n'a porté aussi loin son genre que Molière a poussé le sien ; et la raison en est, je crois, qu'il est plus naturel que tous les autres. C'est une leçon importante pour tous ceux qui veulent écrire^.
1 Alceste n'est certainement pas un horune du commun; il y a peu de caractères plus nobles. — S.
2 La 1'^ édition ajoutait : « On peut se convainci-e de ce que je dis en saut « le poème du Val-de- Grâce, où Molière n'est que poète; on n'est pas tou- '( jours satisfait. » — Sur l'exemplaire d'Aix, cette phrase est biffée par Voltaire. — G.
'> Voir Fénelon, Lettre sur l'Eloquence, § VIL — G.
^ Pour no pas juger trop sévèrement ce morceau, le seul peut-être qui soit faux à-peu-près de tout point, et fasse vraiment tort au goût de Vauvenargues, il faut se rappeler le caractère particulier de l'auteur (voir notre Élorje)^ et l'opinion de Fénelon, dont il s'autorise, et qu'il exagère, en l'imitant. Dans une lettre datée du 21 janvier 1745, Vauvenargues écrit à Voltaire : « J'ai cor- « rigé mes pensées à l'égard de Molière, sur celles que vous avez eu la bonté
5, 6. — CORNEILLE Ct RACINE '.
Je dois à la lecture des ouvrages de M. de Voltaire le peu de connaissance que je puis avoir de la poésie. Je lui
« de me communiquer. >» MciJgré ces coirections, on voit assez qu'il ne revint guère plus sur le compte de Molière (|ue sur celui de Corneille. Sa prévention contre notre grand conii(|ue allait si loin, que, dans une première version du Caractère intitulé Egée, laquelle version se retrouve encore dans les manuscrits du Louvre, Vau^enal■gues cite, entre autres preuves du bo)i esprit de son personnage, cette inconcevable appréciation de Molière : « Son âme, ob- « sédée des images du sublime et de la vertu, ne peut faire cas des arts qui " peignent de petits objets : le pinceau de Molière le surprend sans le pas- « sionncr, jiarce que cet auteur comique n'a saisi que les petits traits, les « grossièretés de la nature, et n'a peint que des personnages ridicules, qui « seraient fort ennuyeux en original. Egée met une grande différence entre (' les peintures sublimes, qui ne peuvent être inspirées que par les sentiments ■' qu'elles expriment, et celles qui n'exigent ni élévation, ni grandeur d'esprit '( dans le peintre, (juoiqu'elles puissent demander autant de talent et de tra- '< vail. Il laisse adorer, dit-il, aux artisans l'artisan plus habile qu'eux; mais, i' comme il n'estime les ouvrages de l'art que par la noblesse de leur objet, " il n'estime aussi les talents que par le caractère qu'ils annoncent, et il pré- (' fère l'homme à l'ouvrier, » — Le cas est d'autant plus grave que, dans ce Caractère d'Egée, comme dans beaucoup d'autres, Vauvenargues, on n'en peut douter, s'est peint lui-même. Ce n'est que plus tard, et sans doute sur la réclamation de Voltaire, que Vauvenargues a remplacé le nom de Molière par celui de Dancourt. — G.
* On sait que ce parallèle est l'objet de la première lettre de Vauvenargues à Voltaire. Dans la l'* édition de son livre, Vauvenargues se contente d'ôter à ce morceau sa forme épistolaire, d'en développer quelques points, et d'en adoucir quelques traits; mais, dans la 2^ édition, faisant droit à de nouvelles et plus vives observations de Voltaire, que nous avons recueillies avec soin sur l'exemplaire d'Aix, et que l'on trouvera parmi les notes, Vauvenargues revient plus à fond sur ce sujet, et en donne une troisième version, qui devait être respectée comme l'expression définitive de sa pensée. Cependant, les divers éditeurs ont cru pouNoir reprendre dans la 1"^ édition des passages que Vauvenargues avait retranchés. Outre qu'il n'est pas permis, à notre sens, de contrevenir ainsi à l'intention d'un écrivain, il résulte de ce mélange une confusion fâcheuse sur un point littéraire qui a bien son intérêt; le lecteur ne voit plus ce que Vauvenargues a retonu de son opinion première, et ce qu'il en a cédé â l'opinion de Voltaii-e. Pour tout concilier, nous croyons devoir rétablir le vrai texte de Vauvenargues, celui de la 2^ édition , et rejeter en notes, comme renseignements ou comme moyens de comparaison, les passages indûment conservés. On verra que Vauvenargues, malgré Voltaire, n'est guère revenu de sa prévention contre Corneille. « Il paraît moins occui)('', dit Suard, ;\ caractériser " Corneille et Racine, qu'à justifier son extrême prédilection ])our ce dernier;.,. « c'est qu'à sa préférence i)Our Racine se joignait encore le sentiment de l'in- « justice qu'on faisait à ce grand poète, (juegénéi-alement on plaçait encore au- '< dessous de Corneille;... ce qui fait (pi'il a dû nécessairement relever davan- " tage les beautés alors moins senties de l'un, et les défauts moins avoués de « l'autre. » En effet, ce parallèle n'est, au fond, qu'un plaidoyer; ajoutons
proposai mes idées, lorsque j'eus envie de parler de Corneille et de Racine ; et il eut la bonté de me marquer les endroits de Corneille qui méritent le plus d'admiration, pour répondre à une critique que j'en avais faite. Engagé par là à relire ses meilleures tragédies, j'y trouvai sans peine les rares beautés que m'avait, indiquées M. de Voltaire. Je ne m'y étais pas arrêté en lisant autrefois Corneille, refroidi ou prévenu par ses défauts, et né, selon toute apparence, moins sensible au caractère de ses perfections. Cette nouvelle lumière me fit craindre de m' être trompé encore sur Racine et sur les défauts mêmes de Corneille; mais, ayant relu l'un et l'autre avec quelque attention, je n'ai pas changé de pensée à cet égard; et voici ce qu'il me semble de ces hommes illustres.
Les héros de Corneille disent souvent de grandes choses sans les inspirer ; ceux de Racine les inspirent sans les dire. Les uns parlent, et toujours trop, afin de se faire connaître; les autres se font connaître parce qu'ils parlent. Surtout Corneille paraît ignorer que les grands hommes se caractérisent souvent davantage ' par les choses qu'ils ne disent pas, que par celles qu'ils disent.
Lorsque Racine veut peindre Acomat, Osmin l'assure de l'amour des janissaires; ce visir répond :
Quoi ! tu crois, cher Osmin, que ma gloire passée Flatte encor leur valeur, et vit dans leur pensée? Crois-tu qu'ils me suivraient encore avec plaisir, Et qu'ils reconnaîtraient la voix de leur visir?
Bajazet, acte I, scène i.
On voit dans les deux premiers vers un général disgracié, que le souvenir de sa gloire et l'attachement des soldats attendrissent sensiblement ; dans les deux derniers un
que ce plaidoyer, à n'en juger que la forme, est certainement un des meilleurs morceaux de la critique au 18® siècle, et que ce n'est pas une médiocre gloire pour Vauvenargues d'avoir le premier rencontré si juste, au moins en ce qui concerne Racine, que La Harpe et Voltaire lui-même n'ont pu que revenir, après lui, sur des mérites qu'il avait tous sentis et indiqués. — G.
1 Au lieu de plus; davantage s'emploie d'une manière absolue, et ne supporte pas le que après lui. — G.
rebelle qui médite quelque dessein : voilà comme il échappe aux hommes de se caractériser sans en avoir l'intention. On peut voir, dans la même tragédie, que lorsque Roxane, blessée des froideurs de Bajazet, en marque son étonnement à Atalide, et que celle-ci proteste que ce prince l'aime, Roxane répond brièvement :
Il y va de sa vie, au moins, que je le croie.
B.4JAZET, acie III, scène 6.
Ainsi cette sultane ne s'amuse point à dire : « Je suis (( d'un caractère fier et violent. J'aime avec jalousie et avec (( fureur. Je ferai mourir Bajazet s'il me trahit. » Le poète tait ces détails qu'on pénètre assez d'un coup d'œil, et Roxane se trouve caractérisée avec plus de force. Voilà la manière de peindre de Racine : il est rare qu'il s'en écarte; et j'en rapporterais de grands exemples, si ses ouvrages étaient moins connus'.
Écoutons maintenant Corneille, et voyons de quelle manière il caractérise ses personnages. C'est le Comte qui parle, dans le Cid:
Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir;
Un prince dans un livre apprend mal son devoir.
Et qu'a fait, après tout, ce grand nombre d'années,
Que ne puisse égaler une de mes journées?
Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui ,
Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.
Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille :
Mon nom sert de rempart à toute la Gastille ;
Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois,
Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois.
Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,
1 '/'■'' édilion : « Il est vrai qu'il la quitte un peu, lorsqu'il met dans la bou- « che du même Acomat :
Et, s'il faut que je meiu'c,
Mourons ; moi, cher Osmin, comme un visir , et toi, Comme le favori d'un homme tel que moi.
Bajazet, acte IV, scène 7.
« Ces paroles ne sont pas peut-être d'un grand honmie; mais je les cite parce « qu'elles semblent imitées du style de Corneille. C'est là ce que j'appelle, .< en quelque sorte, parler pour se faire connaître, et dire de grandes chos( s « sans les inspirer. » — Vauvenargues a supprimé cette critique, d'ailleurs fort juste, sans doute parce qu'elle contredit le passage où il dira que Racine n'a pas suivi Corneille. — G.
Met lauriers sur lauriers, victoii-e sur victoire. Le prince à mes côtés ferait, dans les combats. L'essai de son courage à l'ombre de mon bras; Il apprendrait à vaincre en me regardant faire,
Etc
Lk Cil), acte f, scène G.
11 n'y a peut-être personne aujourd'hui qui ne sente la ridicule ostentation de ces paroles. Il faut les pardonner au temps où Corneille a écrit, et aux mauvais exemples qui l'environnaient '. Mais voici d'autres vers qu'on loue encore, et qui, n'étant pas aussi affectés, sont plus propres, par cet endroit même, à faire illusion. C'est Cornélie, veuve de Pompée, qui parle à César :
César; car le destin, que dans tes fers je brave, Me fait ta prisonnière, et non pas ton esclave; Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur, Jusqu'à te rendre hommage et te nommer seigneur. De quelque rude trait qu'il m'ose avoir frappée. Veuve du jeune Crasse, et veuve de Pompée, Fille de Scipion, et pour dire encor plus. Romaine, mon courage est encore au-dessus.
Je te l'ai déjà dit, César, je suis Romaine : Et, quoique ta captive, un cœur comme le mien , De peur de s'oublier, ne te demande rien. Ordonne; et, sans vouloir qu'il tremble ou s'humilie, Souviens-toi seulement que je suis Cornélie 2.
PoMi'ÉE, acte ïll, scène i.
Et, dans un autre endroit, où la même Cornélie parle de César, qui punit les meurtriers du grand Pompée :
Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux,
* Cette phrase est de la 2^ édition. C'est un correctif que Vauvenargues accorda sans doute à Voltaire. — G.
- [Cette affectation est le comble du ridicule. — V. j — Voici comment le môme Voltaire juge le même morceau dans son Cormnentaire sur Corneille : « Cornélie doit-elle dire à César qu'elle est sa* prisonnière, et non pas son esclave ? n'est-ce pas une chose assez reconnue par César ? Jamais les Romains vaincus par des Romains ne furent mis dans l'esclavage. Elle se vante d'appeler César par son nom et de ne point l'appeler seigneur; mais le nom de seigneur n'était donné à personne : c'est un terme dont nous nous servons au théâtre français, et dont Cornélie abuse ; il vient du mot latin senior, et nous l'avons adopté pour en faire un nom honorifique. Cornélie peut-elle s'excuser de ne pas donner à un Romain un titre français ? doit-elle enfin faire remarquer à César qu'elle parle comme tout le monde parlait alors? N'est-ce pas une petite attention de Cornélie, à faire voir ({u'elle veut mettre de la grandeur où il n'y a rien que de très oi'dinaire ?» — G.
Que je ne devrais rien à ce qu'il fait pour nous,
Si, comme parsoi-mômo un grand cœur juge un autre,
Je n'aimais mieux juger sa vertu par la nôtre ,
Et croire que nous seuls armons ce combattant,
Parce qu'au point qu'il est, j'en voudrais faire autant '.
Pompée, acte V, scène 1 .
Il me paraît, dit Fénelon \ qu'on a donné souvent aux tlomains un discours trop fastueux .... Je ne trouve point de proportion entre l'emphase avec laquelle Auguste parle dans la tragédie de Cinna, et la modeste simplicité avec laquelle Suétone le dépeint dans tout le détail de ses mœurs-.. Tout ce que nous voyons dans Tite-Live, dans Plutarque, dans Cicéron, dans Suétone, nous représente les Romains comme des hommes hautains dans leurs sentiments, mais simples, naturels et modestes dans leurs paroles, etc.
Cette affectation de grandeur, que nous leur prêtons, m'a toujours paru le principal défaut de notre théâtre, et l'écueil ordinaire des poètes ^ Je n'ignore pas que la hauteur est en possession d'imposer à l'esprit humain ; mais rien ne décèle si parfaitement aux esprits fins une hauteur fausse et contrefaite, qu'un discours fastueux et emphatique ^. Il est aisé d'ailleurs aux moindres poètes de mettre dans la bouche de leurs personnages des paroles fières ;-ce qui est difficile , c'est de leur faire tenir ce langage hautain avec vérité et à propos. C'était le talent admirable de Racine, et celui qu'on a le moins daigné remarquer dans ce grand homme. Il y a toujours si peu d'affectation dans ses discours, qu'on ne s'aperçoit pas de la hauteur qui s'y rencontre. Ainsi, lorsque Agrippine, arrêtée par l'ordre de
* [ Les plats vers ! — V.] — Voltaire est plus modéré dans son Commentaire ; il se contente de reprendre les mots par la nôtre, et de remarquer que au point qu'il est ne se dit plus. — G.
* Fénelon, Lettre sur Véloquence, % VI. — B.
'' Dans son Commentaire sur Corneille (Pompée, acte III, se. d). Voltaire cite cette phrase, et rap>jX'lie qu'elle est « du judicieux marquis de Vauvenargues, homme trop peu connu, et qui a trop peu vécu. » — G.
* 1^* édition : « Si l'on y voulait réfléchir, on verrait que rien n'est moins fianblc caractère des grands hommes que ce style. »
iNéron et obligée de se justifier, commence par ces mots si simples :
Approchez-vous, Néron, et prenez votre place : On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse.
Britannicls, acte IV, scène 2.
je ne crois pas que beaucoup de personnes fassent attention qu'elle commande, en quelque manière, à l'empereur de s'approcher et de s'asseoir, elle qui était réduite à rendre compte de sa vie, non à son fils, mais à son maître. Si elle eût dit comme Cornélie :
Néron ; car le destin, que dans tes fers je brave, Me fait ta prisonnière, et non pas ton esclave ; Et tu ne prétends pas qu'il m'abatte le cœur, Jusqu'à te rendre hommage, et te nommer seigneur...
alors je ne doute pas que bien des gens n'eussent applaudi à ces paroles, et ne les eussent trouvées fort élevées.
Corneille est tombé trop souvent dans ce défaut de prendre l'ostentation pour la hauteur, et la déclamation pour l'éloquence; et ceux qui se sont aperçus qu'il était peu naturel à beaucoup d'égards, ont dit, pour le justifier, qu'il s'était attaché à peindre les hommes tels qu'ils devraient être. Il est donc vrai, du moins, qu'il ne les a pas peints tels qu'ils étaient ; c'est un grand aveu que cela. Corneille a cru donner sans doute à ses héros un caractère supérieur à celui de la nature '. Les peintres n'ont pas eu la même présomption : lorsqu'ils ont voulu peindre les anges, ils ont pris les traits de l'enfance; ils ont rendu cet hommage à la nature, leur riche modèle. C'était néanmoins un beau champ pour leur imagination ; mais c'est qu'ils étaient persuadés que l'imagination des hommes, d'ailleurs si féconde en chimères, ne pouvait donner de la vie à ses propres inventions. Si Corneille eût fait attention que tous les panégyriques étaient froids, il en aurait trouvé la cause en ce que les orateurs voulaient accommoder les hommes à leurs idées, au lieu de former leurs idées sur les hommes.
1 [ Personne ne doit être assez fat pour dire de soi ce que disent les héros de Corneille. — V.l
Mais l'erreur de Corneille ne me surprend point : le bon goût n'est qu'un sentiment fin et fidèle de la belle nature, et n'appartient qu'à ceux qui ont l'esprit naturel. Corneille, né dans un siècle plein d'affectation, ne pouvait avoir le goût juste. Aussi l'a-t-il fait paraître, non-seulement dans ses ouvrages, mais encore dans le choix de ses modèles, qu'il a pris chez les Espagnols et les Latins, auteurs pleins d'enflure, dont il a préféré la force gigantesque à la simplicité plus noble et plus touchante des poètes grecs. De là ses antithèses alfectées, ses négligences basses, ses licences continuelles, son obscurité, son emphase, et enfin ces phrases synonymes, où la même pensée est plus remaniée que la division d'un sermon. De là encore ces disputes opiniâtres, qui refroidissent quelquefois les plus fortes scènes, et où l'on croit assister à une thèse publique de philosophie, qui noue les choses pour les dénouer. Les premiers personnages de ses tragédies argumentent alors avec la tournure et les subtilités de l'école, et s'amusent à faire des jeux frivoles de raisonnements et de mots, comme des écoliers ou des légistes '.
1 Au liou de cette phrase, la 1'^ édition donnait : « Comme lorsque Cinnu (( dit :
Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé ; S'il eût puni Sylla, César eût moins osé.
CiNNA, acte II, scène 2.
« Car il n'y a personne qui ne prévienne la réponse de Maxime :
Mais la mort de César, que vous trouvez si juste, A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste. Voulant nous afFranchir, Brute s'est abusé ; S'il ri'eût^puni César, Auguste eût moins osé. CiNNA, même scène.
<( Il faut avouer que ces jeux frivoles de raisonnement sont d'un goût en- « core bien barbare. » — Sur l'exemplaire d'Aix, Voltaire écrit : Cette critiqne parait très-fausse; il n'y a pas là de jeux frivoles , et Vauvenargues, se rendant à l'avis de Voltaire, ôte le passage dans sa seconde édition ; c'est donc k tort que les éditions suivantes le rétablissent. Mais, chose à noter. Voltaire, qui fait ici supprimer cette critique, la trouvant fausse, la reprend pour son compte dans son Conunenlaire sur Corneille, dont la 1'* édition a paru en 17G/j, c'est-à-dire vingt ans après que Vauvenargues écrivait ce morceau. // est indubitable, dit Voltaire, que ces dissertatioiis ne conviennent (juère à la tragédie... Je crois que les combats du cœur sont toujours plus intéressants que des raisonnements politiques, et des contestations qui, au fond, sont .so<7-
Cependant je suis moins choqué de ces subtilités, que des grossièretés de quelques scènes '. Par exemple, lorsque Horace quitte Curiace, c'est-à-dire dans un dialogue d'ailleurs admirable, Curiace parle ainsi d'abord :
Je vous connais encore, et c'est ce qui me tue. Mais cette âpre vertu ne m'était point connue : Comme notre malheur, elle est au plus haut point ; Souffrez que je l'admire, et ne l'imite point.
Horace, acte II, scène o.
Horace, le héros de cette tragédie, lui répond :
Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte; Et, puisque vous trouvez plus de charme à la plainte, En toute liberté goûtez un bien si doux. Voici venir ma sœur pour se plaindre avec vous.
Ici Corneille veut peindre apparemment une valeur féroce ; mais la férocité s'exprime-t-elle ainsi contre un ami et un rival modeste? La fierté est une passion fort théâtrale; mais elle dégénère en vanité et en petitesse, sitôt qu'elle se montre sans qu'on la provoque '. Me permettra-t-on de le dire? H me semble que l'idée dés caractères de Corneille est presque toujours assez grande ; mais l'exécution en est quelquefois bien faible, et le coloris faux ou peu agréable. Quelquesuns des caractères de Racine peuvent bien manquer de grandeur dans le dessein ^; mais les expressions sont toujours de main de maître, et puisées dans la vérité et la
vent un jeu d'esprit assez froid. Et ce n'est pas la seule fois que, regardant de plus près à Corneille, Voltaire revient aux idées de Vauvenargues, après les avoir combattues. On peut le dire, Vauvenargues, dans cette question, a autant agi sur Voltaire, que Voltaire sur Vauvenargues. — G.
* !■■' édition : « Et de la fastueuse petitesse que Corneille môle quelquefois « à la fierté de ses héros. »
* Cette dernière phrase remplace celle-ci, de \a.l^^ édition: « Ou plutôt, dans « les circonstances où se trouvent les deux héros, le mépris affecté d'Horace « n'est-il pas le langage d'une ostentation grossière et puérile ? » Voici ce que dit Voltaire dans son Commentaire : Un des excellents esprits de nos jours, le marquis de Vauvenargues, trouvait dans ces vers un outrage odieux qu'Horace ne devait pas faire à son heau-frère. Je lui dis que cela préparait au meurtre de Cainille, et il ne se rendit pas... J'ajouterai à cette réflexion de l'homme du monde qui pensait le plus noblement., que, outre la fierté déplacée d'Horace, il y a une ironie, une amertume, un mépris, dans sa réponse, qui sont plus déplacés encore. — G.
5 Ce correctif est de la 2*" édition. — G.
SUK QUELQUES POÈTES. 247
nature. J'ai cru remarquer encore qu'on ne trouvait guère, dans les personnages de Corneille, de ces traits simples, qui annoncent d'abord une grande étendue d'esprit. Ces traits se rencontrent en foule dans Roxane, dans Agrippine, eToad, Acomat , Athalie. Je ne puis cacher ma pensée : il était donné à Corneille de peindre des vertus austères, dures et inflexibles; mais il appartient à Racine de caractériser les esprits supérieurs, et de les caractériser sans raisonnements et sans maximes, par la seule nécessité où naissent les grands hommes d'imprimer leur caractère dans leurs expressions. Joad ne se montre jamais avec plus d'avantage que lorsqu'il parle avec une simplicité majestueuse et tendre au petit Joas, et qu'il semble cacher tout son esprit pour se proportionner à cet enfant ; de même Athalie. Corneille, au contraire, se guindé souvent pour élever ses personnages, et l'on est étonné que le même pinceau ait caractérisé quelquefois l'héroïsme avec des traits si naturels et si énergiques'.
* 7''' édition : «Corneille, au contraire, se guindé souvent pour atteindre à « la grandeur, et fait des efforts si sensibles, qu'on dirait qu'elle ne lui est pas « naturelle. » On voit que dans la 2^ édition, Vauvenargues revient sur sa ])ensée, et accorde du moins quelque chose à Corneille. Dans la 1" édition, cette phrase était suivie de ce passage que Voltaire qualifiait de détestable critique d'un morceau d'histoire consacré, et que Vauvenargues a retranché : « Que dirai-je encore de la pesanteur qu'il donne quelquefois aux « plus grands hommes ? Auguste, en parlant à Cinna, fait d'abord un exorde « de rhéteur. Remarquez que je prends exemple de tous ses défauts dans les « scènes les plus admirées :
Prends \n\ siège, Ciuna; prends, et, sur totite chose, Observe exaclemeut la loi que je t'impose: Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours; D'aucun mot. d'aucun cri n'en interromps le cours; Tiens ta langue captive; et, si ce grand silence A ton émotion fait trop de violence, Tu pourras me répoudre, après tout, à loisir : Sur ce point seulement contente mon désir.
Cinna, ocle V, scène 2.
« De combien la simplicité d'.\grippine, dans Britannicus, est-elle pli.s noble « et plus naturelle ! »
Approchez-vous, Néron, et prenez votre place. On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse. Efc...
HRrrvNMCus, uclc IV, scène 2.
Outre que la citation d'Agrippine faisait double emploi, cette critique était, en effet, malheureuse, et les éditeurs de Vauvenargues lui ont fuit tort, en lu maintenant malgré lui. — G.
Cependant, lorsqu'on fait le parallèle de ces deux poètes, il semble qu'on ne convienne de l'art de Racine, que pour donner à Corneille l'avantage du génie. Qu'on emploie cette distinction pour marquer le caractère d'un faiseur de phrases, je la trouverai raisonnable ; mais lorsqu'on parle de l'art de Racine, l'art qui met toutes les choses à leur place; qui caractérise les hommes, leurs passions, leurs mœurs, leur génie; qui chasse les obscurités, les superfluités, les faux brillants; qui peint la nature avec feu, avec sublimité et avec grâce' ; que peut-on penser d'un tel art, si ce n'est qu'il est le génie des hommes extraordinaires, et l'original même de ces règles que les écrivains sans génie embrassent avec tant de zèle, et avec si peu de succès ? Qu'est-ce, dans la Mort de César \ que l'art des harangues d'Antoine, si ce n'est le génie d'un esprit supérieur, et celui de la vraie éloquence?
C'est le défaut trop fréquent de cet art qui gâte les plus beaux ouvrages de Corneille. Je ne dis pas que la plupart de ses tragédies ne soient très-bien imaginées et trèsbien conduites ; je crois même qu'il a connu mieux que personne l'art des situations et des contrastes ; mais l'art des expressions et l'art des vers, qu'il a si souvent négligés ou pris à faux, déparent ses autres beautés. 11 paraît avoir ignoré que, pour être lu avec plaisir, ou même pour faire illusion à tout le monde dans la représentation d'un poème dramatique, il fallait, par une éloquence continue, soutenir l'attention des spectateurs, qui se relâche et se rebute nécessairement, quand les détails sont négligés. 11 y a longtemps qu'on a dit que l'expression était la principale partie de tout ouvrage écrit en vers; c'est le sentiment des grands maîtres, qu'il n'est pas besoin de justifier. Chacun sait ce qu'on souffre, je ne dis pas à lire de mauvais vers, mais môme à entendre mal réciter un bon poème : si l'emphase
' '!"' édilion : « Qui peint la nature dans sa perfection, libre, forte, féconde, « aisée, pleine de sublime et de grâce. » - Ti'ncédio de Voltaire. — lî.
d' un comédien détruit le charme naturel de la poésie, comment l'emphase même du poète, ou l'impropriété de ses expressions, ne dégoûteraient-elles pas les esprits justes de sa fiction et de ses idées' ?
Racine n'est pas sans défauts : il a mis quelquefois dans ses ouvrages un amour faible qui fait languir son action ; il n'a pas conçu assez fortement la tragédie ; il n'a point assez fait agir ses personnages ' ; on ne remarque pas dans ses écrits autant d'énergie que d'élévation, ni autant de hardiesse que d'égalité ; plus savant encore à faire naître la pitié que la terreur, et l'admiration que Tétonnement, il n'a pu atteindre au tragique de quelques poètes. Nul homme n'a eu en partage tous les dons. Si d'ailleurs on veut être juste, on avouera que personne ne donna jamais au théâtre plus de pompe, n'éleva plus haut la parole, et n'y versa plus de douceur. Qu'on examine ses ouvrages sans prévention : quelle facilité ! quelle abondance ! quelle poésie ! quelle imagination dans l'expression ^ ! Qui créa jamais une langue ou plus magnifique, ou plus simple, ou plus variée, ou plus noble , ou plus harmonieuse et plus touchante ? Qui mit jamais autant de vérité dans ses dialogues, dans ses images, dans ses caractères, dans l'expression des passions? Seraitil trop hardi de dire que c'est le plus beau génie que la France ait eu, et le plus éloquent de ses poètes?
Corneille a trouvé le théâtre vide, et a eu l'avantage
• Dans la 1"" édition, au lieu de ce J3ai-agraphe, on lit: «On trouve aussi •■ des exemples dans Corneille, mais plus rares, de l'art dont je parle, et, s'il '< avait écrit plus tard, on ne peut pas savoir à quelle perfection il aurait « porté ses ouvrages; mais puisqu'ils ne sont pas purgés de la barbarie de « son siècle, on peut croire qu'il n'avait pas reçu de la nature ce génie supé- « rieur aux erreurs de l'exemple, et qui semble fait tout exprès pour servir « de modèle aux hommes, tel, peut-être, que celui de Pascal, qui écrivait les « Lettres Provinciales dans le temps que Corneille donnait ses chefs-d'œuvre. » — Nous avons noté plus haut, dans V Eloge de Louis XV, que pour Vauveuargues la barbarie ne cesse qu'à Corneille ; on voit qu'ici l'auteur va plus loin, et que, selon lui. Corneille en tient encore. — G.
^ Ces trois concessions sont de la 2^ édition. — G.
^ Dans la 1'^ édition, il ajoutait: quels caractères! Voltaire lui répond en marge : non ! Vauvenargucs y renonce ; mais il ajoute, en revanche, les trois phrases qui suivent. — G.
250 RÉFLEXIONS CKITIQUES
former le goût de son siècle sur son caractère'; Racine a paru après lui et a partagé les esprits; s'il eût été possible de changer cet ordre, peut-être qu'on aurait jugé de l'un et de l'autre fort différemment. — Oui, dit-on ; mais Corneille est venu le premier, et il a créé le théâtre. — Je ne puis souscrire à cela. Corneille avait de grands modèles parmi les anciens ; Racine ne l'a point suivi ' ; personne n'a pris une route, je ne dis pas plus différente, mais plus opposée; personne n'est plus original à meilleur titre. Si Corneille a droit de prétendre à la gloire des inventeurs, on ne peut l'ôter à Racine; mais si l'un et l'autre ont eu des maîtres, lequel a choisi les meilleurs, et les a mieux imités? On reproche à Racine de n'avoir pas donné à ses héros le caractère de leur siècle et de leur nation : mais les grands hommes sont de tous les âges et de tous les pays. On rendrait le vicomte de Turenne et le cardinal de Richelieu méconnaissables, en leur donnant le caractère de leur siècle; les âmes véritablement grandes ne sont telles que parce qu'elles se trouvent, en quelque manière, supérieures à l'éducation et aux coutumes ^ Je sais qu'elles retiennent toujours quelque chose de l'un et de l'autre; mais le poète peut négliger ces bagatelles, qui ne touchent pas plus au fond du caractère que la coiffure et l'habit du comédien, pour ne s'attacher qu'à peindre vivement les traits d'une nature forte et éclairée, et ce génie élevé qui appartient également à tous les peuples^. Je ne vois point d'ailleurs ({ue Racine ait manqué à ces prétendues bienséances du théâtre : ne parlons pas des tragédies faibles de ce grand
' Le rapport de Ce pt'onom est douteux ; il porte sur Corneilte, et non pas sur siècle. — G.
- [II l'a suivi d'abord. — V.] — Voltaire veut parler de la Tliébaïde et i^'Alexcmdre, où, en effet, l'imitation de Corneille est évidente. A partir d'v4Af* drotnaque, Racine a trouvé sa voie, et donne raison à Vauvenargues. — G.
'> La l"^* édition ajoutait ici : « Elles empruntent peu d'autrui, et, si elles « tiennent, par quelques endroits, aux préjugés de leur pays, on peut du moins « les prendre dans un jour où elles n'offrent que les traits de la nature, leur « mère commune. »
■* Cotte phrase est de la i>'' édition. — G.
poète, Alexandre, la Thébaïde, Bérénice, Esther, dans lesquelles on pourrait citer encore de grandes beautés ; ce n'est point par les essais d'un auteur, et par le plus petit nombre de ses ouvrages, qu'on en doit juger ; mais par le plus grand nombre de ses ouvrages, et par ses chefsd'œuvre. Qu'on observé cette règle avec Racine', et qu'on examine ensuite ses écrits : dira-t-on qu'Acomat, Roxane, Joad, Athalie, Mithridate, Néron, Agrippine, Burrhus, Narcisse, Clytemnestre, Agamemnon, etc., n'aient pas le caractère de leur siècle, et celui que les historiens leur ont donné? Parce que Bajazet et Xipliarès ressemblent à Britannicus, parce qu'ils ont un caractère faible pour le théâtre, quoique naturel, sera-t-on fondé à prétendre que Racine n'ait pas su caractériser les hommes, lui dont le talent éminent était de les peindre avec vérité et avec noblesse' ? Je reviens encore à Corneille, afin de finir ce discours. Je crois qu'il a connu mieux que Racine le pouvoir des situations et des contrastes ^ ; ses meilleures tragédies, toujours fort au-dessous, par l'expression, de celles de son rival, sont moins agréables à lire, mais plus intéressantes quelquefois dans la représentation •, soit par le choc des ca-
' Comme Suard l'a justement remarqué plus haut, Vauvenargues aurait dû rubaeiver liii-ini'tne avec Molière. — G.
^ l'*" Edition : « Bajazet, Xipliarès, Britannicus, caractères si critiqués, ont « la douceur et la délicatesse de nos mœurs, qualités qui ont pu se rencon- « trer chez d'autres hommes, et n'en ont pas le ridicule, comme on l'insinue. « Mais je veux qu'ils soient i)lus faibles qu'ils ne me [le] paraissent : quelle « tragédie a-t-on vue où tous les personnages fussent de la même force ? cela « ne se peut; Mathan et Abncr sont peu considérables dans Athalie, et cela « n'est pas un défaut, mais privation d'une beauté plus achevée. Que voit-on « d'ailleurs de plus sublime que toute cette tragédie ? Que reprocher donc à « Racine? d'avoir mis (|uelqucfois dans ses ouvrages un amour faible, tel « peut-être qu'il est déplacé au théâtre? Je l'avoue; mais ceux qui se fondent « là-dessus, pour bannir de la scène une passion si générale et si violente, « passent, ce me semble, dans un autre excès. Les grands hommes sont grands « dans leurs amours, et ne sont jamais plus aimables ; l'amour est le caractère " le plus tendre de rhumaiiité,et l'humanité est le charme et la perfection de « la nature.» — Encore un morceau retranché par Vauvenargues, et rétabli par les éditeurs. On sait que c'est contre Voltaire lui-même que Vauvenargues défend Bajazet, Xipharès, etc. (Voir Voltaire. — Le Temple du Coût.) — (i.
"• L'auteur a dit la même chose trois pages plus haut. — G.
* I .Mon avis dilVère ici ûr celui de Vauvenargues. Qu'y a-til de plus intéi-es-
ractères, soit par l'art des situations, soit par la grandeur des intérêts ; moins intelligent que Racine, il concevait peutêtre moins profondément, mais plus fortement ses sujets' ; il n'était ni si grand poète, ni si éloquent; mais il s'exprimait quelquefois avec une grande énergie ; personne n'a des traits plus élevés et plus hardis, personne n'a laissé ridée d'un dialogue si serré et si véhément; personne n'a peint avec le même bonheur l'inflexibilité et la force d'esprit qui naissent de la vertu ; de ces disputes mêmes que je lui reproche, sortent quelquefois des éclairs qui laissent l'esprit étonné, et des combats qui véritablement élèvent l'âme ; et, enfin, quoiqu'il lui arrive continuellement de s'écarter de la nature, on est obligé d'avouer qu'il la peint naïvement et bien fortement dans quelques endroits; et c'est uniquement dans ces morceaux naturels qu'il est admirable. Voilà ce qu'il me semble qu'on peut dire sans partialité de ses talents' ; mais lorsqu'on a rendu justice à son génie, qui a surmonté si souvent le goût barbare de son siècle, on ne peut s'empêcher de rejeter, dans ses ouvrages, ce qu'ils retiennent de ce mauvais goût, et ce qui servirait à le perpétuer dans les admirateurs trop passionnés de ce grand maître.
Les gens du métier sont plus indulgents que les autres à ces défauts, parce qu'ils ne regardent qu'aux traits originaux de leurs modèles, et qu'ils connaissent mieux le prix de l'invention et du génie ^ Mais le reste des hommes juge des ouvrages tels qu'ils sont, sans égard pour le temps et pour les auteurs'*, et je crois qu'il serait à désirer que les
sant qu' Andromaque et Iphigénie? N'a-t-il pas pris la vivacité des applaudissements pour l'm/érêf ? Les larmes font moins de bruit que l'admiration.— La H.]
* Cette distinction entre la profondeur et la force ne paraît pas assez nette. — G.
•2 Dans la l-^' édition, ce relevé des mérites de Corneille était plus sommaire ; si Vauvenargues y revient, c'est que, sans doute, il avait été touché de cette phrase de Voltaire : // appartient à un homme comme vous^ Monsieur^ de donner des préférences, et point d'exclusions. — G.
^ Il est clair que Vauvenargues veut délicatement expliquer pourquoi Voltaire défendait Corneille. — G.
'* La Un de phrase qui suit est de la seconde édition. — G.
gens de lettres voulussent bien séparer les défauts des plus grands hommes de leurs perfections ' ; car, si l'on confond leurs beautés avec leurs fautes par une admiration superstitieuse, il pourra bien arriver que les jeunes gens imiteront les défauts de leurs maîtres, qui sont aisés à imiter, et n'atteindront jamais à leur génie ' .