‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 13 sur 264 · DISCOURS PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

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Toutes les bonnes maximes sont dans îc monde, dit Pascal, il ne faut que les appliquer; mais cela est très-difficile. Ces maximes n'étant pas Touvrage d'un seul homme, mais d'une infinité d'hommes différents qui envisageaient les choses par divers côtés, peu de gens ont l'esprit assez profond pour concilier tant de vérités, et les dépouiller des erreurs dont elles sont mêlées. Au lieu de songer à réunir ces divers points de vue, nous nous amusons à discourir des opinions des philosophes, et nous les opposons les uns aux autres, trop faibles pour rapprocher ces maximes éparses et pour en former un système raisonnable * . Il ne parait pas même que personne s'inquiète beaucoup des lumières et des connaissances qui nous manquent. Les uns s'endorment sur l'autorité des préjugés et en admettent même de contradictoires, faute d'aller jusqu'à l'endroit par lequel ils se

' Dans la première édition, on lit ici un passage qui a disparu dans la seconde. Cependant, sur l'exemplaire d'Aix, annoté par Voltaire et par Vauvenargues lui-même, ce passage était maintenu ; le voici : <( Si quelque génie « plus solide se propose un si grand travail, nous nous unissons contre lui. « Aristotc, disons-nous, a jeté toutes les semences des découvertes de Des- <( cartes : (juoiqu'il soit manifeste que Descartes ait tiré de ces vérités, con- « nues, selon nous, à l'antiquité, des conséquences qui renversent toute sa « doctrine*, nous i)ublions hardiment nos calomnies. Cela me rappelle encore '< ces paroles de Pascal : Ceux qui sont capables d'inventer sont rares; ceux « qui n'inventent point sont en plus grand nombre, et, par conséquent , les plus « forts, et Von voit que, pour Vordinaire, ils refusent aux inventeurs la gloire « qu'ils méritent, etc.

« Ainsi nous conservons obstinément nos préjugés, nous en admettons « mf-me de contradictoires, faute d'aller jusqu'à l'endroit par lequel ils se « contrarient. C'est une chose monstrueuse que cette confiance dans laquelle

* Le rapport de ce mol est Houlcus ; mais il csl clair que c'est de !a doctrine d'Arislolc. ou de l'an liqnité, qu'il s'agit. — G.

contrarient; et les autres passent leur \ie à douter et à disputer, sans s'embarrasser des sujets de leurs disputes et de leurs doutes.

Je me suis souvent étonné, lorsque j'ai commencé à réfléchir, de voir qu'il n'y eût aucun principe sans contradiction, point de terme même sur les grands sujets dans l'idée duquel on convînt. Je disais quelquefois en moi-même : Il n'y a point de démarche indifférente dans la vie; si nous la conduisons sans la connaissance de la vérité, quel abîme ! Qui sait ce qu'il doit estimer, ou mépriser, ou haïr, s'il ne sait ce qui est bien ou ce qui est mal ? et quelle idée aura-t-on de soi-même, si l'on ignore ce qui est estimable? etc.

On ne prouve point les principes, me disait-on. Voyons s'il est vrai*, répondais-je; car cela même est un principe très-fécond, et qui peut nous servir de fondement^.

Cependant j'ignorais la route que je devais suivre pour sortir des incertitudes qui m'environnaient; je ne savais précisément ni ce que je cherchais, ni ce qui pouvait m'éclairer; et je connaissais peu de gens qui fussent en état de m'instruire. Alors j'écoutai cet instinct qui excitait ma curiosité et mes inquiétudes, et je dis : Que veux-je savoir? que m'importe-t-il de connaître? Les choses qui ont avec moi les rapports les plus nécessaires ,

« on s'endort, pour ainsi dire, sur l'autorité des maximes populaires, n'y

<( ayant point de principe sans contradiction, point de terme même sur les

« grands sujets dans l'idée duquel on convienne. Je n'en citerai qu'un exem-

« pie : qu'on me définisse la vertu. »

t Au lieu de si cela est vrai; locution incorrecte qui reviendra souvent, et que nous notons une fois pour toutes. — G.

« On trouve encore ici dans la première édition un passage qui fut supprimé dans la seconde, et que nous rétablissons : « Nous nous appliquons à la « chimie, à l'astronomie, ou à ce qu'on appelle érudition, comme si nous ■ -n'avions rien à connaître de plus important. Nous ne manquons pas de « prétextes pour justifier ces études; il n'y a point de science qui n'ait quel- « que côté utile. Ceux qui passent toute leur vie à l'étude des coquillages, u disent qu'ils contemplent la nature. O démence aveugle ! la gloire est-elle « un nom, la vertu une erreur, la foi un fantôme ? Nous nions ou nous rece- « vons ces opinions que nous n'avons jamais approfondies, et nous nous oc- « cupons tranquillement de sciences purement curieuses. Croyons-nous con- « naître les choses dont nous ignorons les principes?

« Pénétré de ces réflexions dès mon enfance, et blessé des contradictions « trop manifestes de nos opinions, je cherchai au travers de tant d'erreurs • les sentiers délaissés du vrai, et je dis, que veux-je savoir? etc. »

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