sun l'ode
Je ne sais point si Rousseau a surpassé Horace et Pindare dans ses odes ; s'il les a surpassés, je conclus que l'ode est un mauvais genre, ou, du moins, un genre qui n'a pas encore atteint, à beaucoup près, sa perfection. L'idée que
* Var.: [ « Tout reaprit d'un auteur, dit La Bruyt're, consiste à bien définir et à bien peindre. Suivir rapidomcnt le vrai dans les choses et le rendre dans « l'expression, voilA le curactt-re du génie. » ]
j'ai de l'ode est que c'est une espèce de délire, un transport de l'imagination; mais ce transport et ce délire, s'ils étaient vrais et non pas feints, devraient remplir les odes de sentiment; car il n'arrive jamais que l'imagination soit véritablement échauffée sans passionner l'âme : or, rien n'est plus froid que de très-beaux vers, où l'on ne trouve que de l'harmonie, et des images sans chaleur et sans enthousiasme '. Mais ce qui fait que Rousseau est si admiré, malgré ce défaut de passion, c'est que la plupart des poètes qui ont essayé de faire des odes , n'ayant pas plus de chaleur que lui, n'ont pu même atteindre à son élégance, à son harmonie, à sa simplicité, et à la richesse de sa poésie. Ainsi, il est admiré, non-seulement pour les beautés réelles de ses ouvrages, mais aussi pour les défauts de ses imitateurs. Les hommes sont faits de manière qu'ils ne jugent guère que par comparaison; et, jusqu'à ce qu'un genre ait atteint sa véritable perfection, ils ne s'aperçoivent point de ce qui lui manque; ils ne s'aperçoivent pas même qu'ils ont pris une mauvaise route, et qu'ils ont manqué le génie d'un certain genre, tant que le vrai génie et la vraie route leur restent inconnus. C'est ce qui a fait que tous les mauvais auteurs qui ont primé dans leur siècle ont passé incontestablement pour de grands hommes, personne n'osant contester à ceux qui faisaient mieux que les autres qu'ils fussent dans le bon chemin \
i2. — SUR LA POÉSIE ET L'ÉLOQUENCE.
M. de Fontenelle dit formellement, en plusieurs endroits de ses ouvrages, que l'éloquence et la poésie sont peu de
* Add. : [ « Je doute que nous ayons atteint le vrai génie de l'ode. Je n'ai « lu ni celles d'Horace, ni celles de Pindare ; mais il me paraît que les nôtres, « je dis même les plus estimées, sont vides de choses, qu'on n'y trouve que " des beautés d'imagination, fort peu de sentiment, et encore moins d'inté- <( rôt. On n'y remarque aussi qu'un délire feint, et il serait bien diflicile, en « effet, qu'il fût naturel, lorsqu'on ne prend aucun soin de le motiver, et ■ qu'on ne le prépare point par des sentiments violents. « ]
"• Voir, dans les Réflexions critiques sur quelques poêles, le morceau intitulé J.-B. Rousseau, page 255. — G.
FKAGMENTS. 2^1
chose, etc.. Il me semble qu il n'est pas trop nécessaire de défendre l'éloquence. Qui devrait mieux savoir que M. de Fontenelle, que la plupart des choses humaines, je dis celles dont la nature a abandonné la conduite aux hommes, ne se font que par la séduction? C'est l'éloquence qui, non-seulement convainc les hommes, mais qui les échauffe pour les choses qu'elle leur a persuadées, et qui, par conséquent, se rend maîtresse de leur conduite. Si M. de Fontenelle n'entendait par l'éloquence qu'une vaine pompe de paroles, l'harmonie, le choix, les images d'un discours, encore que toutes ces choses contribuent beaucoup à la persuasion, il pourrait cependant en faire peu d'estime, parce qu'elles n'auraient pas grand pouvoir sur des esprits fins et profonds comme le sien ; mais M. de Fontenelle ne peut ignorer que la grande éloquence ne se borne point à l'imagination, et qu'elle embrasse la profondeur du raisonnement qu'elle fait valoir, ou par un grand art et par une singulière netteté, ou par une chaleur d'expression et de génie qui entraîne les esprits les plus opiniâtres. L'éloquence a encore cet avantage qu'elle rend les vérités populaires, qu'elle les fait sentir aux moins habiles, et qu'elle se proportionne à tous les caractères; enfin, je crois qu'on peut dire qu'elle est la marque la plus certaine de la vigueur de l'esprit, et l'instrument le plus puissant de la nature humaine... A l'égard de la poésie, je ne crois pas qu'elle soit fort distincte de l'éloquence. Un grand poète' la nomme l'éloquence harmonieuse; je me fais honneur de penser comme lui. Je sais bien qu'il peut y avoir dans la poésie de petits genres, qui ne demandent que quelque vivacité d'imagination et l'art des vers; mais dira-t-on que la physique est peu de chose, parce qu'il y a des parties de la physique qui ne sont pas d'une grande étendue ou d'une grande utilité ? La grande poésie demande nécessairement une grande imagination, avec un génie fort et plein de feu; or, on n'a point cette grande imagination et ce génie vigou-
* Voltaire. — B.
reux, sans avoir en même temps de grandes lumières et des passions ardentes, qui éclairent l'âme sur toutes les choses de sentiment, c'est-à-dire, sur la plus grande partie des objets que l'homme connaît le mieux. Le génie qui fait les poètes est le même qui donne la connaissance du cœur de l'homme; Molière et Racine n'ont si bien réussi à peindre le genre humain, que parce qu'ils ont eu l'un et l'autre une grande imagination ; tout homme qui ne saura pas peindre fidèlement les passions, la nature, ne méritera pas le nom de grand poète. Ce mérite si essentiel ne le dispense pas d'avoir les autres ; un grand poète est obligé d'avoir des idées justes, de conduire sagement tous ses ouvrages, de former des plans réguliers, et de les exécuter avec vigueur. Qui ne sait qu'il est peut-être plus difficile de former un bon plan pour un poème, que de faire un système raisonnable sur quelque petit sujet philosophique ? Je sais bien qu'on m'objectera que Milton, Shakespeare, et Virgile même, n'ont pas brillé dans leurs plans : cela prouve que le talent peut subsister sans une grande régularité, mais ne prouve point qu'il l'exclue. Combien peu avons-nous d'ouvrages de morale et de philosophie où il règne un ordre irréprochable ! Est-il surprenant que la poésie se soit si souvent écartée de cette sagesse de conduite, pour chercher des situations et des peintures pathétiques, tandis que nos ouvrages de raisonnement, où on n'a recherché que la méthode et la vérité, sont la plupart si peu vrais, et si peu méthodiques? C'est donc par la faiblesse naturelle de l'esprit humain que quelques poèmes manquent de conduite, et non parce que le défaut de conduite est propre à l'esprit poétique. Je suis fâché qu'un esprit supérieur, comme M. de Fontenelle, veuille bien appuyer de son autorité les préjugés du peuple contre un art aimable, et dont le génie est donné à si peu d'hommes. Tout génie qui fait concevoir plus vivement les choses humaines, conmie on ne peut le refuser à la poésie, doit porter partout plus de lumières; je sais que ce sont des lumières de sentiment, qui ne serviraient peut-être pas
toujours à bien discuter les objets ; mais n'y a-t-il point d'autre manière de connaître que par discussion? et peuton conclure quelque chose contre la justesse d'un esprit qui ne sera pas propre à discuter? Qu'y a-t-il, après tout, d'estimable dans l'humanité ? Sera-ce les connaissances physiques et l'esprit qui sert à les acquérir? Mais pourquoi donner cette préférence à la physique ? Pourquoi l'esprit qui sert à connaître l'esprit lui-même, ne sera-t-il pas aussi estimable que celui qui recherche les causes naturelles avec tant de lenteur et d'incertitude? Le plus grand mérite des hommes est d'avoir la faculté de connaître ; et la connaissance la plus parfaite et la plus utile qu'ils puissent acquérir peut bien être celle d'eux-mêmes. Je supplie ceux qui sont persuadés de ces vérités de me pardonner les preuves que j'en apporte ; elles ne peuvent être regardées comme inutiles, puisque la plus grande partie des hommes les ignorent, et que le plus grand philosophe de ce siècle veut bien favoriser cette ignorance.
Je sais bien que les grands poètes pourraient employer leur esprit à quelque chose de plus utile pour le genre humain que la poésie ; je sais bien que l'attrait invincible du génie les empêche encore d'ordinaire de s'appliquer à d'autres choses; mais n'ont-ils pas cela de commun avec ceux qui cultivent les sciences ? Parmi un si grand nombre de philosophes, combien peu s'en irouve-t-il qui aient inventé des choses utiles à la société, et dont l'esprit n'eût pu être mieux employé ailleurs, s'il eût été capable pour d'autres choses de la même application? Est-il nécessaire, d'ailleurs, que tous les hommes s'appliquent à la politique, à la morale, et aux connaissances les plus utiles? N'est-il pas, au contraire, infiniment mieux que les talents se partagent? Par là, tous les arts et toutes les sciences fleurissent ensemble; de ce concours et de cette diversité se forme la vraie richesse des sociétés. Il n'est ni possible ni raisonnable que tous les hommes travaillent pour la même fin'.
* Rapprorliez des54''c't by Rélle.rions sur diren sujets, pagos 110, 112. —G.
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