PHÉRÉGIDE, OU ]' AmMUon trompée
[Plîérécide a sacrifié une fortune médiocre à des espérances peu sages. Il a couru en même temps plusieurs carrières; il n'a pas su borner ses désirs, et il s'est trop confié à son ambition et à son courage. Les événements et le monde lui étaient contraires, il s'est obstiné ; il a cru qu'on faisait soi-même ses destinées, et qu'on ne dépendait point de sa position et de la bizarrerie des choses humaines ; il a tenté au delà de ses forces, il s'est confié sans succès à ses propres ressources, il n'a pu venir à bout de l'adversité. 11 a vu ses égaux sortir de pair, et le devancer par divers hasards : les uns ont percé par le jeu, les autres par de riches successions ; quelques-uns se sont produits par la faveur des grands, ou par des talents très-frivoles mais aimés du monde, et plusieurs n'ont eu besoin pour parve- • iiir que de savoir bien danser, d'avoir des traits agréables, de beaux cheveux, ou de belles dents. Phérécide a fait une faute irréparable; il a voulu hâter ses destinées; il a trop négligé les moyens qui l'auraient mené à la fortune, lentement et par degrés , mais peut-être avec sûreté ; il a toujours tendu trop haut, et n'a cultivé aucun talent particulier, au lieu de s'attacher avec une application constante à un seul objet. Les grands avantages qu'il a recherchés lui ont fait mépriser les petits qui étaient à sa portée, et il n'a obtenu ni les uns, ni les autres. La fierté de son caractère, qu'il a voulu en vain dissimuler, l'a privé de la protection des gens en place ; ainsi, la hauteur même de son âme, son esprit et son mérite ont nui à son avancement et à ses desseins. S'il eût moins attendu de ses ressources, il aurait mieux proportionné ses espérances et ses démarches à son état : les esprits mûrs et modérés ne forcent point leur avenir; ils mesurent leurs entreprises sur leur condition; ils attendent leur fortune des événements, et la font quelquefois sans peine; mais c'est une des illusions de la jeunesse de croire qu'on peut tout par ses forces et ses lu-
mières, et.cle vouloir s'élever par son industrie, ou par des chemins que le seul mérite ne peut ouvrir aux hommes sans fortune. Phérécidea été réduit à regretter les mêmes avantages qu'il avait méprisés ; les gens qu'il a voulu surpasser se sont trouvés naturellement au-dessus de lui, et personne n'a eu pitié de ses disgrâces, ou n'a daigné seulement approfondir les causes de son infortune'.]