‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 148 sur 264 · THERSIÏE · texte numérisé non relu

THERSIÏE

Thersite ^ a soin de ses cheveux et de ses dents ; il aime une excessive propreté, et il est élégant dans sa parure,

• Ce caractère inédit est la suite, ou plutôt, rcxplication de celui qui précède. Qu'on le rapproche des 27% 28% 29% 30% 31% 32" et 33" Réflexions sur divers sujets, et cette préoccupation si persistante d'un môme objet paraîtra bien significative. A l'occasion des, Réflexions, nous avons remaniué {page 102) que c'est pour Vauvenargucs un besoin d'esprit et une méthode constante de concilier les contrariétés apparentes des idées ou des faits humains, en remontant à leurs causes. Semblable à ce médecin qui , attaqué d'une maladie mortelle, oubliait ses souffrances en les observant au profit de la science, Vauvenargucs, dont l'esprit est aussi avide de connaître, que son âme est forte contre la douleur, se replie sur lui-môme, s'analyse, et, avec une sincérité touchante, tire des conseils ou des exemples pour les autres de sa propre vie, si triste et si cruellement éprouvée. La joie de l'esprit qui découvre la vérité, le consolait de la souffrance qui n'abat que les faibles âmes; c'est à ce titre, sans doute, qu'il trouvait une certaine douceur, ou des consolations, jusque dans son infortune, et qu'il a pu dire que « le malheur a même ses charmes. » — G.

- Les deux Caractères qui précèdent donnent le résumé, pour ainsi dire, de la vie de Vauvcnargues; ceux qui suivent vont nous faire passer pa ses diverses phases. Il a débuté par la carrière militaire; aussi, à côté de peintures plus générales, trouve-î-on quelques figures de militaires, dont les originaux étaient sous ses yeux. A ses tentatives pour entrer dans la diplomatie et dans les affaires correspond une série de caractères actifs, fermes, ambitieux, habiles à pénétrer les hommes et à les conduire, en regard desquels Vauvenargucs place, comme contraste, (juelques figures d'hommes faibles, inconséquents ou vains; enfin, on reconnaît la période httéraire à ces portraits, quelquefois si vifs, d'auteurs insipides ou frivoles. Pour quelques-uns de ces caractères, l'auteur laisse voir un mépris qui ressemble fort â la colère, et il les rend avec une exagération qu'on ne peut mettre exclusivement au compte de sa jeunesse ; on doit croire qu'il avait eu personnellement à se plaindre des Phalante ou des Midas qu'il met en scène. Dans ses œuvres purement morales, où, au lieu de montrer des individus, il donnera son opinion dernière sur l'humanité, il sera j^lus modéré, et, balance faite de nos vertus et de nos vices, il conclura pour le respect de la vie et de la nature luimaine. Dans ces Caractères même, cette conclusion se devine, car, à côté de la peinture du vice se rencontre presque toujours celle de la vertu qui le contrepèse. — G.

^ Tliersiles, que nous appelons Thersite, nous est représenté par Homère, dans son Iliade, comme 1 j plus laid, le plus lâche et le plus insolent des capi-

autant qu'il est permis de l'être dans un camp. Il monte à cheval dès le matin ; il accompagne exactement l'officier de jour, visite avec lui les postes de l'armée, voit écrire l'ordre, mange et dort au quartier-général, et ne néglige aucune des pratiques qui peuvent le faire connaître de ceux qui commandent. Il affecte de s'instruire par ses propres yeux des moindres choses : le major général ne dicte jamais l'ordre que Thersite ne le voie écrire'. On ne fait guère de détachement dont il ne soit; mais au moment de partir, quoiqu'il ait ordre de marcher le premier de sa brigade, on ne le trouve pas; on le cherche, on apprend qu'il est volontaire à un fourrage qui se fait sans danger sur les derrières du camp, et un autre marche à sa place. Ses camarades ne l'estiment point, ne l'aiment point; mais il ne vit pas avec eux; il les évite ; et, si quelque officier- général lui demande le nom d'un officier de son régiment qui est de garde, Thersite affecte de répondre qu'il le connaît bien, mais qu'il ne se souvient pas de son nom. Il est empressé, officieux, familier, insolent, et pourtant très-bas avec les grands seigneurs de l'armée. Il est l'ami des capitaines, de leurs gardes et de leurs secrétaires ; il leur vend des chevaux et des fourgons, et gagne leur argent au jeu. S'il y a, malheureusement, de la désunion entre les chefs, il tâche de tenir à tous les partis; il fait sa cour chez les deux maréchaux, et raconte le soir chez Fabius ce qu'il a ouï dire le matin dans l'autre camp. Personne ne sait mieux que lui les tracasse-

taines grecs qui se trouvèrent au siège de Troie. C'est par cette raison que ce nom est ordinairement donné à ceux à qui l'on croit pouvoir reprocher les mêmes défauts. — F.

• Var.: « Thersite est l'officier de l'armée que l'on voit le plus. C'est lui « que l'on rencontre toujours à la suite du général, monté sur un petit che- « val qui boite, avec un harnais de velours en broderie, et un coureur qui « marche devant lui. S'il y a ordre à l'armée de partir la nuit pour cacher " une marche à l'ennemi , Thersite ne se couche point comme les autres, « quoiqu'il y ait du temps ; mais il se fait mettre des papillotes, et fait pou- « drer ses cheveux, eu attendant qu'on batte la générale. Il accompagne exac- "f tement l'officier de jour, et visite avec lui les postes de l'armée ; il donne r. des projets au général, et fait un journal raisonné de toutes les opérations n de la campagne. »

ries de l'armée. Il est de ces soupers de société où Ton se divertit des maux publics, et où Ton jette finement du ridicule sur tous ceux qui font leur devoir. Thersite a toujours dans sa poche les cartes du pays où l'on fait la guerre; il étend une de ces cartes sur la table , et il fait remarquer avec le doigt les fautes qu'on a faites ; il parle ensuite d'un projet de campagne qu'il a fait lui-même, et dit qu'il écrit des mémoires de toutes les opérations de la campagne, où il circonstancié les brouilleries et les fautes des généraux. Il est nouvelliste, il est politique; il n'y a point de talent ni de mérite dont il ne se pique : celui qu'il possède le mieux est l'art de railler la vertu, et de se faire supporter des gens en place. Il n'y a point de si vil service qu'il ne soit tout prêt de leur rendre; il leur demande quel cheval ils veulent faire seller, ou quel harnais ils mettront ; si bien qu'on le p^^end quelquefois lui-même pour un homme de leur maison. S'il se trouve chez le duc Eugène lorsque celui-ci se débotte, Thersite fait un mouvement pour lui présenter ses souliers; mais comme il s'aperçoit qu'il y a autour de lui beaucoup de monde, il laisse prendre les souliers à un valet, et rougit en se relevant.

h. — PI SON, ou L'Impertinent,

Ceux qui sont insolents avec leurs égaux s'échappent aussi quelquefois avec leurs supérieurs, soit pour se justifier de leur bassesse, soit par une pente invincible à la familiarité et à l'impertinence, qui leur fait perdre très-souvent le fruit de leurs services, soit enfin par défaut de jugement, et parce qu'ils ne sentent pas les bienséances. Tel s'est fait connaître Pison , jeune homme ambitieux et sans mœurs, sans pudeur, sans délicatesse; d'un esprit hardi mais peu juste, facile par défaut de choix, vif sans prudence, plus intempérant que fécond, et plus laborieux que solide; patient néanmoins, complaisant, capable de souffrir et de se modérer ; très-brave à la guerre, où il avait mis l'espérance de sa fortune, et propre à ce métier par son activité, par

son courage et par son tempérament inaltérable clans les fatifîjues; trop léger cependant, trop ami du faste; engagé par ses espérances à une folle et ruineuse profusion ; accablé de dettes contre l'honneur ; peu sûr au jeu, mais sachant soutenir avec impudence un nom équivoque; sachant aussi sacrifier les petits intérêts, et la réputation même, à la fortune; incapable de concevoir qu'on pût parvenir par la vertu; privé de sentiment pour le mérite; esclave des grands, né pour les servir dans le vice, pour les suivre à la chasse et à la guerre, et vieillir, parmi les opprobres, dans une fortune médiocre.

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