‹ Œuvres de VauvenarguesChapitre 149 sur 264 · LENTULUS , ou LE FacUcUX · texte numérisé non relu

LENTULUS , ou LE FacUcUX

Lentulus se tient renfermé dans le fond d'un vaste édifice qu'il a fait bâtir, et où son âme austère s'occupe en secret de projets ambitieux et téméraires. Là, il travaille, le jour et la nuit, pour tendre des pièges à ses ennemis, pour éblouir le peuple par des écrits, et amuser les grands par des promesses. Sa maison quelquefois est pleine de gens inconnus qui attendent pour lui parler, qui vont, qui viennent; quelques-uns n'y entrent que la nuit et travestis, et on les voit sortir devant l'aurore. Lentulus fait des associations avec des grands qui le haïssent, pour se soutenir contre d'autres grands dont il est craint. 11 tient aux plus puissants par ses alliances, par ses charges et par ses menées. Quoiqu'il soit né fier, impérieux, et inaccessible aux hommes inutiles, il ne néglige pourtant pas le peuple; il lui donne des fêtes et des spectacles ; et, lorsqu'il se montre dans les rues, il fait jeter de l'argent autour de sa litière, et ses émissaires, postés en différents endroits sur son passage, excitent la canaille à l'applaudir. Ils l'excusent de ne pas se montrer plus souvent, sur ce qu'il est trop occupé des besoins de la république, et qu'un travail sévère et sans relâche ne lui laisse aucun jour dé libre. Il est en effet surchargé par la diversité et la multitude des affaires qui l'appliquent, et ces occupations laborieuses le suivent partout ,

SlIK QUELQUES CAUACÏÈUES. 295

car jusqu'à l'armée, où il y a tant de distractions inévitables, il porte cette activité infatigable ; les troupes le voient rarement; et, pendant qu'il est obsédé de ses créatures, qu'il donne des ordres ou qu'il médite des intrigues, le soldat murmure de ne pas le voir, et blâme ce genre de vie trop austère, tandis que le consul qui commande en chef se communique, se montre partout, et se fait aimer des centurions et des troupes. Mais Lentulus emploie sa retraite à traverser secrètement les entreprises de son chef; et il fait si bien, que le pain, le fourrage et même l'argent manquent au quartier-général, pendant que tout abonde dans son propre camp'. S'il arrive alors que les troupes de la république reçoivent quelque échec de l'ennemi, aussitôt les courriers de Lentulus font retentir la capitale de ses plaintes contre le consul; le peuple s'assemble dans les places par pelotons, et les créatures de Lentulus ont grand soin de lire des lettres par lesquelles il paraît qu'il a sauvé l'armée d'une entière défaite; toutes les gazettes répètent les mêmes bruits, et tous les nouvellistes sont payés d'avance pour les confirmer'. Le consul est forcé d'envoyer des mémoires pour justifier sa conduite contre les artifices de son ennemi ^

* Var. : « On dit qu'il fait en sorte que les subsistances manquent au quar- « tier-général, pendant que tout abonde dans son propre camp. Il n'y a point « de bruit que l'envie n'adopte avidement contre les hommes qui sont nés suce périeurs aux autres; le consul appuie lui-même ces bruits injurieux, et « toute l'armée se partage entre ses deux chefs désunis. »

2 AiUL: « Ceux qui savent la vérité, et qui ne sont point entraînés par des « motifs particuliers, rendent du moins cette justice à Lentulus, qu'en agis- » sant quelquefois contre ses ennemis personnels, son âme, vivement atta- « chée à la gloire, a toujours respecté l'État. Mais l'ambition, la hauteur, et « plus que tout cela, les grands talents, révoltent aisément la multitude; le « soupçon et la calomnie suivent le mérite éclatant, et le peuple cherche des « crimes à ceux qu'il estime assez courageux pour les entreprendre, et assez '< habiles pour les cacher.» — Ici, déjà, se découvre le faible de Vauvenargues pour l'ambition , même séditieuse, lorsqu'elle est mêlée de quelque force et de quelque grandeur. Nous l'avons déjà remarqué à propos de Gatilina, nous le remarquerons encore dans plusieurs Caractères, et dans quelques Dialogues, Vauvcnargues, dont l'âme était passionnée en dedans, et dont l'esprit se nourrissait parfois de chimères, aimait, au moins en imagination, les grandes passions et les grandes péripéties, fussent-elles un peu violentes. — G

' Var. : « Le sénat ne peut se prononcer entre deux si grands capitaines « il dissimule les mauvais offîcos qu'ils veulent se rcndi'(\ afin de les forcer

celui qu'il a chargé de cette affaire , qui est un homme hardi, éloquent, arrive dans la capitale, où il est attendu avec impatience, et on s'attend qu'il révélera bien des mystères; mais le lendemain, le sénat s'étant extraordinairement assemblé, on vient lui annoncer que cet envoyé a été trouvé mort dans son lit, et qu'on a détourné tous ses papiers. Les gens de bien, consternés, gémissent secrètement de cet attentat ; mais les partisans de Lentulus en triomphent publiquement, et la république est menacée d'une horrible servitude*.

(3. — ORONTE, ou LE VïeUX foil.

Oronte, vieux et flétri, dit que les gens vieux sont tristes, et que, pour lui, il n'aime que les jeunes gens. C'est pour cela qu'il s'est logé dans une auberge, où il a, dit-il, le plaisir de ceux qui voyagent, sans leurs peines, parce qu'il voit tous les jours à souper de nouveaux visages. On le rencontre quelquefois au jeu de paume, avec des jeunes gens qui sortent du bal, et il va déjeuner avec eux. 11 les cultive avec

<* par la douceur à servir à l'envi la république. Leurs talents lui sont plus 'V utiles que leur jalousie n'est nuisible : c'est cette ambition des grands honi- « qui fait la grandeur des États. »

* Le fond, ou plutôt l'occasion de cette peinture, c'est peut-être simplement la rivalité assez connue du maréchal de Broglie, commandant d'un corps français pendant la guerre de Bohême, et de Seckendorff, général des troupes bavaroises, alliées de la France; on accusait le premier d'avoir laissé accabler le second par l'ennemi, et d'avoir ainsi compromis le succès de la campagne de Util. Tel est le procédé fréquemment employé par Vauvenargues ; il part d'un caractère qu'il a sous les yeux , ou d'un fait réel dont il a pu être témoin, sans s'inquiéter du plus ou moins d'importance de ce caractère ou de ce fait; le moindre trait et le moindre incident lui suffisent, car il se réserve de grandir les personnages, et d'étendre la scène à la mesure nécessaire pour ce qu'il appelle des peintures un peu hardies. Dans le 15e Fragment (voir page 284), il fait clairement entendre qu'il se sent à l'étroit ; il voudrait rendre de grandes choses, et il n'en voit autour de lui que de petites; aussi, ne trouvant pas, comme il le dit encore, ses modèles dans le monde frivole qui l'entoure, il demande à sortir de son pays et de son siècle, à la seule condition de ne pas sortir de la nature, et c'est ainsi que le maréchal de Broglie devient Lentulus, comme tel sous-lieutenant un peu mutin deviendra Clodius (voir page 342). Vauvenargues sent bien que de telles figures man- (juent de proportion, à cause de leur isolement môme; aussi voudrait-il les attacher à un corps d histoire, ou, du moins, à une fiction qui les préparât et les southit. C'est ce qu'avait fait Fénelon , dont l'imagination, chimérique

îe même soin que s'il avait envie de leur plaire' ; mais, on peut lui rendre justice, ce n'est pas la jeunesse qu'il aime, c'est la folie'. Il a un fils qui a vingt ans, et qui est déjà estimé dans le monde; mais ce jeune homme est appliqué, sérieux, et passe une grande partie de la nuit à lire. Oronte a brûlé plusieurs fois les livres de son fils, et n'a fait grâce qu'à des vers obscènes, qui d'ailleurs sont assez mauvais. Ce jeune homme en rachète toujours de nouveaux, et trompe les soins de son père. Oronte a voulu lui donner une fille de l'Opéra, que lui-même a eue autrefois , et n'a rien négligé, dit-il, pour l'éducation de cet enfant; mais ce petit drôle est entêté, ajoute-t-il, et a l'esprit gâté et plein de chimères.

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